FRAGMENT
Le rayon du jour s'était éteint à l'occident, la fumée des villas s'était dissipée et la rumeur des chiens et des hommes s'était tue ;
•Quand, venue au rendez-vous d'amour, elle se trouva au milieu d'une lande plus charmante et plus gaie que toute autre.
. La sœur du soleil répandait sa clarté de tous côtés et argentait les arbres qui. à cet endroit, formaient comme une guirlande.
Le vent soupirait entre les branches et à la plainte éternelle du rossignol, se mêlait, parmi les arbustes, la douce lamentation d'un ruisseau.
Au loin, on découvrait la mer limpide et les campagnes et les forêts, et, l'une derrière l'autre, toutes les cimes des montagnes.
La vallée sombre gisait dans une ombre tranquille, et la lune vaporeuse revêtait de sa blancheur les collines d'alentour.
La datne cheminait seule par la route muette, et elle sentait la brise embaumée mollement effleurer son visage. -
Si elle était heureuse, il est superflu de le demander. Elle prenait plaisir à ce spectacle et le plaisir que lui promettait son cœur était plus grand encore.
Comme vous avez fui, ô belles heures sereines ! Ici-bas
2 GIACOMO LEOPAUDI
rien de charmant ne dure et rien ne demeure, si ce n'est l'espérance.
Voici que la nuit se trouble, que le ciel, si beau il y a un instant, s'obscurcit, et qu'en elle le plaisir fait place à la peur.
Un sombre nuage, précurseur de tempête, se levait derrière les monts et grandissait tellement qu'on ne découvrait plus la lune ni les étoiles.
Elle le voyait s'étendre de tous côtés, monter peu à peu dans l'air et le couvrir comme un dais au-dessus de sa tête.
Le peu de lumière qui restait allait s' affaiblissant toujours, cependant que le vent se déchaînait dans le bois, près de cet endroit délicieux.
Et devenait plus fort à chaque instant, à tel point que les oiseaux s'éveillaient par force et s'envolaient à travers la ramure, pleins d'épouvante.
Et le nuage, en grandissant, s'abaissait vers le rivage, si bien qu'un de ses bords touchait les monts et que l'autre touchait la mer.
Déjà tout s'enveloppait d'obscurité profonde; on commençait à entendre le bruit sec et vif de la pluie, et ce bruit augmentait à l'approche de l'orage.
A l'horizon, les éclairs sillonnaient la nue d'une manière effrayante et lui faisaient fermer les yeux. Et la terre était triste, et l'air était rouge.
La malheureuse sentait ses genoux fléchir ; et déjà le tonnerre mugissait avec un fracas semblable à celui d'un torrent qui se précipite de haut.
Quelquefois elle s'arrêtait et, glacée d'effroi, elle plongeait son regard dans l'air obscur, et puis elle se mettait à courir
LE PREMIER AMOUR ô
si fort que ses vêtements et ses cheveux flottaient derrière elle.
Et elle opposait sa poitrine à l'âpre souffle du vent, qui lui lançait au visage de froides gouttes de pluie à travers l'obscurité.
Et le tonnerre l'assaillait comme une bêt« fauve, rugissant horriblement et sans répit, et la pluie augmentait avec la tourmente.
Et c'était un spectacle affreux de voir voler à l'entour la poussière, les feuilles, les branches et les pierres, et d'entendre un fracas que l'âme n'ose imaginer.
Et couvrant ses yeux fatigués et aveuglés par les éclairs, ses vêtements resserrés contre son sein, elle hâtait le pas à travers la rafale.
Mais les éclairs étaient encore si ardents devant sa vue, qu'à la fin l'épouvante la retint sur place, et que le cœur vint à lui manquer.
Alors elle se retourna. Et en ce moment les éclairs s'éteignirent, le temps se fît encore plus sombre, la foudre fît silence et le vent s'évanouit.
Tout se taisait; et elle, elle était changée en pierre.