PARIS
LIBRAIRIE GE;^TRALE
24, BOULEVARD Di^TALIBNS
THK NEW YORK
PUBLIC LIBr.ARY
ASTOn. LENfX ANO TILCEN FOiJNDATIONt.
GÏACOMO LÉOPARDI
« La grande poésie italienne qui était née sur les lèvres de Dante, est morte sur les lèvres de Léopardi. » Antonio Ranieri, dont nous avons suivi le texte pour notre traduction, attribue cette parole à un grand poète allemand qu'il ne nomme pas. De quel droit la docte Allemagne, en rendant d'ailleurs justice à l'un des génies poétiques les plus élevés de l'Italie moderne , prétend-elle , par la bouche d'un héritier des minnesingers, fermer à jamais le cycle des successeurs du Dante,
et ôter à F Italie actuelle toute espérance de gloire poétique ? La critique allemande peut, il est vrai, donner pour excuse qu'au moment où ce jugement fut porté en deçà des Alpes, bien des événements dormaient enveloppés dans l'avenir qui depuis, en s'accomplissant , ont renversé beaucoup d'hypothèses, contredit nombre de prévisions. L'Italie d'aujourd'hui n'est plus l'Italie dont l'avenir poétique sembla fermé pour toujours au poète allemand anonyme ; elle n'est pas davantage l'Italie de Léopardi qui mourut en 1837.
Il n'entre pas dans l'esprit purement littéraire de ce simple avant-propos de prononcer le grand mot de réveil. Il se pourrait d'ailleurs qu'on le proclamât à bon droit et à très juste titre dans tout autre domaine, sans qu'il y ait lieu même de le murmurer timidement dans le domaine de l'art. Le génie poétique d'une nation a ses résurrections particulières, inat^ tendues et libres ; l'histoire l'atteste à chaque page. Cependant, comme une partie des vœux
que formait la triste et grande âme de Léopardi, s'est accomplie; comme cette patrie nouvelle ou plutôt renouvelée qu'il appelait de toutes les forces de son cœur et de son génie, est née ; il était important, avant de montrer son œuvre poétique, d'attirer les regards, ne fût-ce qu'un instant, sur ces changements.
Nous dirons plus : ce sera, nous l'espérons, l'intérêt et la curiosité de cette publication en France, de reporter l'esprit du lecteur des faits actuels aux plaintes, aux aspirations, aux douleurs du grand poète italien de 1830, qui eut du prophète non l'orgueil, mais la grande âme aimante, désolée, sympathique à tous les maux de ses frères en nation et en humanité.
Giacomo Léopardi naquit à Recanatti, ville de la Marche d'Ancône, le 29 juin 1798, du comte Monaldo Léopardi et d'Adélaïde, de la maison des marquis d'Antici. Il fut un enfant prodige, comme Mozart, comme Pic de la Mirandole; à quatorze ans il étonnait par son
érudition les savants italiens » allemands , anglais et français, des hommes tels quePietro Giordani, Cancellieri, le Suédois Akerblad, Niebuhr, Watz, Creuzer et Boissonnade.
L'étude le consolait déjà tout enfant, lorsqu'à la fenêtre de la maison paternelle, du haut de sa montagne natale, laissant errer son regard à l'horizon, il assistait mélancoliquement au lever de la lune sur l'Adriatique, au coucher du soleil disparaissant derrière les cîmes de l'Apennin. La maison était douce; un père tendre; une sœur charmante; un foyer depuis longtemps sacré par la présence de deux hôtes qu'on ne voit plus guères, la noblesse de sentiments et le respect. Cependant l'enfant studieux souffrait; déjà il luttait dans la fièvre de ses nuits avec le redoutable et fascinant problème de la destinée humaine. Pourquoi la douleur? Pourquoi le bien ? Pourquoi le mal?
Il songeait déjà à répondre à ces questions.
Cette fièvre de savoir n'était ni vanité , ni curiosité futile. Il voulait arracher au sphinx,
à la nature, le mot de son énigme.. Il ne se contenta ni du latin, ni de Thébreu, ni des langues modernes, qu'il avait apprises sans maître. Il voulut entrer dans le monde de l'antiquité grecque : il y pénétra profondément et s'y installa. Il avouait, dans les moments où son extraordinaire modestie faisait trêve, qu'il pensait plus clairement en grec qu'en italien, quoiqu'il eût pour sa langue maternelle un amour de fils, une passion d'amant.
Il ^ut bientôt tant commenté, annoté, expliqué les auteurs grecs du bon siècle et de la décadence, que les savants allemands de Rome, quand il y alla en 1822, en restèrent stupéfaits, et que Niebuhr lui ofirit,au nom de la très docte Allemagne, une chaire de philosophie grecque en Prusse. Mais Léopardi refusa. Un poète n'enseigne pas, ou enseigne mal. Il cherche le secret de la destinée commune, ne le trouve pas, pleure, ou chante pour consoler les autres hommes.
Vf LÉOPARDI.
Antonio Ranieri, en citant les œuvres en prose de Léopardi, son Manuel d'Epictète commenté, ses Œuvres morales, ses Pensées , etc., etc., en envisageant en lui surtout le grand philosophe, affirme qu'il eût égalé Platon si la cruelle maladie, qui le prit au sortir de l'adolescence, n'eût pesé sur sa pensée, si la mort ne l'eût éteinte d'une manière si précoce. Et Ranieri ajoute : « Platon revivant en Italie par le génie d'un Léopardi, c'était le signal d'une glorieuse ère nouvelle pour les lettres italiennes ». Je me garderai bien de contredire ici l'ami de Léopardi ; au contraire ; et s'il m'est permis de hasarder un pressentiment, en me défendant bien de vouloir passer pour prophète, je crois que ce n'est ni à l'histoire, ni à la poésie, ni à l'art dramatique, ni au roman qu'appartiendra l'œuvre marquante qui, dans un prochain avenir, annoncera peut-être une brillante époque littéraire en Italie; ou je me trompe fort, ou cette œuvre sera une œuvre philosophique. C'est
LÉOPARDI. :VH
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au génie italien, subtil, logique, voyant vite le fort et le faible, exercé à trouver le défaut de toutes les cuirasses, qu'il est réservé, je crois, de dresser le vrai bilan de nos conquêtes philosophiques, de passer au crible les tendances, les rêveries, les aspirations, les exagérations, les résultats positifs, pertes et bénéfices, de ce dix-neuvième siècle si
compliqué.
, Une fois son génie orné des dépouilles de ce génie grec éternellement riant et jeune , Léopardi se prépara à la vie comme à un jour de fête : ses premiers chants furent pour bénir les hommes et la nature ; tant les hommes lui paraissaient bons , intelligents et artistes à travers ses souvenirs de l'antiquité ; tant la nature lui semblait compatissante et souriante à travers ses rêves mythologiques. Mais il ne se passa guères de temps que la maladie ne le prit à la gorge, ne pénétrât ses os , et ne lui rendit insupportables les neiges de la montagne natale.
VIII XiÉOPARDI.
Un autre mal se fit sentir , mal moral : les douceurs de la maison paternelle commencèrent à ne plus lui suffire ; son génie avait atteint des hauteurs telles que la famille ne pouvait plus lui offrir d'air respirable ; la famille donne à doses toujours égales les soins, l'affection, les consolations; mais c'est tout. Il fallait à Léopardi d'autres milieux. Alors commencèrent ses pérégrinations à travers l'Italie, qui durèrent de 1822 à 1837, jusqu'à sa mort.
II. passa d'abord un hiver à Rome, où il se tua de travail, cataloguant des manuscrits grecs tant que durait le jour, et le soir interrogeant le silence solennel, les ruines, exhumant le cadavre de cette grande morte , la Rome antique. Il revint en mai , plus triste et plus souffrant, à Recanatti. Suivent deux années de souffrances, de désespoirs et de lamentations, pendant lesquelles il écrivit la plus grande partie de ses poésies, au milieu des siens.
Dans l'été de 1825, il est à Milan, puis à
Bologne où il s'enivre de cordialité comme il s'était enivré de grandeur & Rome. Là s'impriment ses joésie», pendant que l'on imprimait à Milan se$ oeuvres en prose.
Il se hâte; car son mal, mal étrange, inexpliqué, augmente. Le fantôme de bonheur qu'il a vu en songe dans son enfance, il * le poursuit à travers les beautés si variées de sa chère Italie. C'est à Florence enfin qu'il croit l'avoir atteint.
Florence, avec ses rues pleines de fleurs, son parler harmonieux, ses femmes d'une grâce incomparable, son architecture aé-?
rienne, ses mœurs élégantes et douces, ce je ne sais quoi de caressant, de léger, cet air de beauté que l'on y respire,' Florence qui faisait dire à Alfleri en soupirant : Ah! pourquoi le monde entier n est-il pas toscan! Florence parut offrir à Léopardi la réalisation de ses rêves de félicité. Il la préféra à toutes les villes italiennes. Après un hiver passé à Pise, la silencieuse, dans un déli-
cieux repos, sous les chauds rayons d*un soleil d'Orient qui semblent lui avoir infusé une nouvelle vie, nous le voyons quitter cette joyeuse solitude, où l'espérance, dit Ranieri, renaissait dans son cœur pétrifié comme l'herbe et les fieurs entre les pavés de cette ville ; il court se renfermer encore à Recanatti , où dans l'hiver de 1830, il écrit Souvenirs, et, au printemps, Résurrection.
Pour la dernière fois il jouit des embrassements des siens. Il ne sait pas que ce sont des adieux éternels qu'il fait à ses frères, à son adorable sœur Pauline, et à son Carlo Pepoli, l'ami le plus cher. Il va retrouver ses amis de Toscane, la noble et sage colonie d'Italiens et d'étrangers qui se pressait alors à Florence autour de Giovan-Batista Niccolini, de Gino Capponi.et de Giuliano FruUani. Là il est aimé, fêté, consolé. Comme il les aime aussi ! et avec quel élan de mélancolique reconnaissance il leur dédie ses œuvres, poésies et prose, dans la belle édition qui parut alors !
C'est à Florence qu'il voulait se fixer; sa mauvaise santé l'en chasse. Ses amis lui conseillent le séjour de Rome; et après Rome, Naples, où l'on espère, où il croit luimême qu'il va se rétablir et vivre. En effet, l'air doux de Capodîmonte et l'air subtil du Vésuve, qu'il respire alternativement, lui rendent un semblant de santé. De 1833 à 1837, il ne quitte plus cette plage. Ses promenades favorites sont la rue de Tolède et le bord de la mer. Tantôt il visite la Margellina et le Pausilippe, tantôt Pouzzoles et Cumes. Ou bien il descend de Capodimonte aux Catacombes, o.u du Vésuve à Pompéi.
Les forces lui reviennent, son sang circule ; déjà il se promet à lui-même de longs jours.
Mais le mercredi 14 juin 1837, tandis qu'une voiture l'attendait pour le conduire à sa petite maison du Vésuve, vers cinq heures du soir, il sent une grande oppression au cœur, se couche, et m^urt entre les bras d'un ami.
Son tombeau est dans la petite église de