‹ LéopardiChapitre 2 sur 39 · XII LÉOPARD · texte numérisé non relu

XII LÉOPARD

San-Vitale, sur le chemin de Pouzzoles. Le monument, œuvre de Michèle Ruggiero, montre le portrait du poète, gravé sur acier par Luigi Errani , d'après le moulage pris sur nature après la mort. L'inscription est de Pietro Giordani.

Une autre épitaphe, que gardent toutes les mémoires françaises, est celle que Musset fît à Léopardi dans ces admirables vers :

toi qu'appelle encor ta patrie abaissée, Dans ta tombe précoce à peine refroidi, Sombre amant de la Mort, pauvre Léopardi, Si pour faire une phrase un peu mieux cadencée, Il t'eût fallu jamais toucher à ta pensée.

Qu'aurait-il répondu, ton cœur simple et hardi?

Telle fut la vigueur de ton sobre génie, Tel fut ton chaste amour pour l'âpre vérité, Qu'au milieu des langueurs du parler d'Ausonie, Tu dédaignas la rime et sa molle harmonie.

Pour ne laisser vibrer sur son luth irrité.

Que l'accent du malheur et de la liberté.

Et pourtant il s'y mêle une douceur divine; Hélas ! c'est ton amour, c'est la voix de Nérine, Nérine aux yeux brillants qui te faisaient pâlir, Celle que tu nommais « ton éternel soupir ».

Hélas ! sa maison peinte, au pied de la colline , Resta déserte un jour, et tu la vis mourir;

Et tu mourus aussi. Seul, l'âme désolée,

Mais toujours calme et bon, sans te plaindre

[du sort.

Tu marchais en chantant dans ta route isolée.

L'heure dernière vint, tant de fois appelée,

Tu la vis arriver sans crainte et sans remord.

Et tu goûtas enfin le charme de la mort.

Cette douleur de Léopardi (qui ne fut peutêtre pas sans influence sur certaines parties de Tceuvre poétique d'Alfred de Musset), ces plaintes sur la destinée humaine et sur son temps, cette mélancolie, ces désespoirs, ne plurent pas d'abord aux Italiens qui, tout en admirant l'ineffable douceur de ces vers, tout en avouant que l'auteur chantait Venfer avec des mélodies du Paradis, ne goûtaient que

médiocrement cette profonde tristesse. L'Italie d'alors était toute aux cavatinesde Rossini, et d'une main nonchalante elle écartait de ses lèvres la coupe du sérieux. Comme elle devait changer bientôt! Ce fut pour Léopardi une souffrance ajoutée à ses autres souffrances que ce dédain de ses compatriotes. Il s'en vengea ironiquement d'abord dans Palinodie, et puis amèrement dans le Genêt.

Mais que l'on ne se trompe ni sur les ironies, ni sur les malédictions adressées par lui à son siècle. Ce qui indigne le poète, c'est de penser que l'idée de progrès pourrait ne répondre dans l'esprit de ses compatriotes et de ses contemporains qu'à un désir d'augmentation de bien-être matériel, qu'à un asservissement nouveau de l'àme, de la pensée, au profit des jouissances brutales. C'est la crainte de ce grossier malentendu entre les peuples et les prétendus philosophes, qui le rendit parfois si sévère pour son temps. En somme, ce qu'il appelle

de tous ses vœux pour sa patrie, c'est la vraie liberté, avec le respect de la pensée et l'amour toujours grandissant des lettres et des arts.

Nous avons fait usage pour cette traduction de l'édition en deux volumes d'Antonio Ranieri (Florence, chez Felice Lemonnier, 1865), dont nous avons suivi le texte du plus près possible, laissant aux tours de phrases et aux épithètes toute leur originalité ; précaution sans laquelle il n'est pas , croyonsnous, de vraie traduction. Puissions-nous donc ne pas encourir le reproche que le proverbe italien adresse aux traducteurs [

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