‹ LéopardiChapitre 11 sur 39 · LKS COMMENCEMENTS DU GENRE HUMAIN · texte numérisé non relu

LKS COMMENCEMENTS DU GENRE HUMAIN

Et VOUS, pères illustres de la race humaine, le chant de vos fils plongés dans la douleur redira vos louanges, vous qui fûtes plus chers à Tëternel Conducteur des astres, et enfantés à la douce lumière avec beaucoup moins de sujets de larmes que nous. La pitié, la juste loi du ciel n'avait pas créé Thomme pour les irrémédiables chagrins; elles ne l'avaient pas fait naître pour la douleur ni pour préférer le noir tombeau à l'infinie

douceur de la lumière éthérée. Si la tradition parle de votre antique faute qui mit le genre humain sous la tyrannique puissance des maux et des souffrances, d'autres fautes plus graves de vos descendants, leur génie inquiet, une folie plus criminelle armèrent contre eux le ciel irrité et la nature vengeresse. Alors la vie leur devint à charge; ils maudirent le sein qui les avait portés, et Tenfer apparut sur terre avec son cortège de désespoirs.

Père des anciens jours, chef de la famille humaine, tu contemplais la lumière nouvelle, les splendeurs empourprées des sphères tournant sur elles-mêmes, les nouveaux hôtes des champs, et l'haleine des vents passant sur les prairies virginales; Tonde précipitée des montagnes fesait retentir les rochers et les vallons d'un bruit que nulle oreille n'avait entendu jusqu'alors; une paix mystérieuse régnait sur l'emplacement futur des nations fameuses et des cités bruyantes : sur les coteaux incultes montait seul et muet, le rayon brûlant de Phébu^,ou la lune couleur d'or. heu-

reuse solitude ! ô terre ignorante du mal et de toute sinistre aventure ! père, quelles douleurs, quelle suite immense d'affreux événements les destins préparaient à ta prospéritél Déjà la rage du meurtre , fureur nouvelle, le fratricide souille le champ stérile, et le divin éther connaît les ailes horribles de la mort. Tremblant, vagabond, le meurtrier, pour fuir Tombre et la solitude, pour échapper à la secrète fureur du vent rugissant des menaces à travers la forêt profonde, le premier, il élève des villes où se réfugient et régnent les soucis affreux; pour la première fois le remords désespéré, trainant sa fièvre qui l'étouffé, réunit et rapproche en des demeu-res communes les aveugles mortels; la main criminelle se refuse à conduire la charrue ; la sueur du laboureur est regardée comme vile ; Toisiveté s'assied aux seuils

coupables ; la force abandonne les corps affaiblis ; les âmes languissent lâches et molles; la servitude, suprême malheur, règne sur la misérable humanité.

Et toi, qui sur les sommets nuageux sauva ta

race de Tair infesté et du flot mugissant, toi vers qui vola la blanche colombe à travers les sombres nuages et les coteaux surnageants, pour f apporter le signe d'une espérance nouvelle; tandis que le soleil naufragé sortant de la nue, teignait le pôle ténébreux des belles couleurs de Tarc-encieL Le genre humain reprend possession de la terre : il retourne à ses passions cruelles, à ses plaisirs impies que le remords accompagne. Sa profane industrie nargue les inaccessibles domaines de la mer, et va sous de nouveaux cieux enseigner la souffrance et les pleurs à de nouveaux rivages.

Maintenant , ancêtre des serviteurs du Seign^r, père juste et fort, mon cœur pense à toi et à ta noble postérité. Je dirai comment, vers l'heure de midi, assis à l'ombre de ta tente, près du doux ruisseau où tes troupeaux se désaltèrent et prennent leur repos, tu fus salué par les célestes voyageurs, fantômes éthérés ; et comment, ô fils de la sage Rébecca, vers le soir, près du puits rustique et dans la verte vallée d'Aran, ren-

dez-vous des pasteurs, et halte joyeuse, tu fépris d'amour pour la délicieuse fille de Laban: amour insurmontable que, par de longs exils, de longs chagrins et par ta patience à supporter un triste esclavage, ton vaillant cœur vit enfin couronner.

Il y eut certainement (si le chant des poètes et le bruit de la renommée ne repaissent pas d'ombres et de vaines illusions l'avide multitude,) il y eut un temps où ce séjour terrestre fut favorable et cher à notre race : nous avons eu notre âge d'or. Non que des ruisseaux de lait arrosassent le flanc des rochers, ni que le tigre se mêlât aux troupeaux dans les bergeries, ni que le berger se plût à conduire les loups à la fontaine ; mais le genre humain, ignorant sa destinée, a vécu un temps exempt de maux ; soumis aux lois secrètes de la nature et du ciel, il s'est laissé guider par l'illusion, les yeux couverts du primitif bandeau ; notre tranquille nef entra dans le port avec l'espérance en poupe.

Dans les grandes forêts d'Amérique, vit une race heureuse, à qui les pâles soucis ne rongent

pas le foie, dont la cruelle maladie ne dompte pas les membres. Les bois leur fournissent la nourriture, le fond des cavernes Fabri ; le jour de la mort leur arrive inattendu. O royaumes de la nature, sans armes contre notre scélérate audace! Ces rivages, ces cavernes, ces forêts tranquilles, notre rage indomptable les viole : elle initie ces peuplades à nos douleurs, à nos désirs, et chasse par-delà les confins du monde la fugitive et innocente félicité.

Page 1