DES FABLES ANTIQUES
Puisque le soleil répare les dégâts du ciel; puisque le souffle printanier, ranimant les airs allanguis, chasse et divise la lourde nue qui s'évapore; puisque les petits oiseaux livrent à Tair leurs faibles poumons ; qu'à travers les bois pénétrés de chaleur et les brumes dissipées, la douce lumière apporte aux monstres émus un nouveau désir d'amour, et les ranime à l'espérance; peut-être le beau temps revient-il aussi pour les âmes acca-
blées et engourdies par la douleur, pour les âmes que la souffrance et la vue de l'affreuse réalité dévorent avant le temps. Les rayons de Phébus ne sont donc pas obscurcis et éteints à jamais pour les malheureux? Et toi, printemps embaumé , tu inspires et tu touches encore ce cœur glacé qui, dans la fleur de ses ans, apprend à connaître Tamère vieillesse I
Tu vis , tu vis , ô sainte nature ! et Toreille, désaccoutumée de ta voix maternelle, en retrouve les accents. Autrefois les rivages furent la demeure des nymphes ; les fontaines transparentes furent leur tranquille séjour, et leur servirent de miroirs; les danses nocturnes ébranlèrent d'un pied immortel les sommets des montagnes qu'une ruine couronne, et les profondes forêts, où les vents régnent seuls aujourd'hui. Le berger, qui, à l'ombre tremblante de midi, menait ses agneaux altérés aux bords fleuris des fleuves, entendit résonner la chanson malicieuse de Pan, le rustique, le long des rives ; il vit l'onde trembler, et s'étonna que la déesse qui porte le carquois ne
descendît pas dans les flots attiédis, visible à son regard, pour laver sur son sein de neige et sur ses bras de vierge Fimmonde poussière de la chasse sanguinaire.
L'herbe, les fleuves et les bois ont été des êtres vivants. Les airs, les nuages, la lune ont connu la famille humaine, au temps où, sur les rivages et les collines, ô flambeau de Gjpris ! le voyageur, l'œil fixé sur toi, se laissait guider par ta clarté et croyait que, compagne fldèle, tu t'intéressais à lui. Tel autre, fuyant les impures liaisons des villes, les afironts et les querelles funestes, s'il sentait tout à coup, à travers l'obscure forêt, un tronc hérissé heurter sa poitrine, croyait qu'une vive flamme parcourait les veines de l'arbre: il entendait respirer les feuilles, et dans une douloureuse étreinte palpiter secrètement le cœur de Daphé et la triste Philis ; ou bien il croyait entendre les gémissements de l'inconsolable progéniture de Glimène, qu'Apollon noya dans l'Eridan.
Et vous, rochers sévères, vous ne restiez pas insensibles aux lugubres accents de la douleur
humaine , quand vos effroyables cavernes étaient la demeure d*Echo ; Echo qui n'dtait pas un jeu trompeur des airs, mais Tâme inquiète d'une nymphe dépouillée de son corps délicat par un triste amour et une cruelle destinée. A travers les grottes, les rochers nus et les lieux désolés, elle redisait à la voûte du ciel nos angoisses qu'elle n ignorait pas, nos plaintes profondes et entrecoupées. Et toi, la renommée t'attribue des aventures humaines, oiseau musicien qui, à travers le bois chevelu, maintenant viens chanter le renouveau de Tannée; toi qui, à la profonde tranquillité des champs, au ciel sombre, aux vents muets, viens raconter d'antiques malheurs, de criminelles injures et le soleil pâlissant d'indignation et de pitié.
Mais non, aucun lien n'unit ton espèce à la nôtre; ce n'est pas la douleur qui t'inspire ces notes divinement variées : ton innocence reconnue, tu deviens moins chère à la noire vallée. Hélas ! hélas I puisque les demeures de l'Olympe sont inhabitées, et que la foudre aveugle, errant par les
nuages sombres et les monts, pénètre également d'une froide horreur les bons et les méchants ; puisque cette terre natale, qui nourrit nos tristes existences, est une étrangère qui ne connaît pas ses enfants ; 6 toi , mystérieuse nature, reçois la confidence de nos maux et des misérables destinées humaines, ranime en moi le souffle antique ; si tu vis, et si rien ne répond à nos cris de douleur ni Jans le ciel, ni sur la terre brûlante, ni au sein des flots, sois de nos maux, sinon compatissante, au moins spectatrice et témoin !