‹ LéopardiChapitre 20 sur 39 · CON SAL VO · texte numérisé non relu

CON SAL VO

Presqu'au moment de quitter la terre, Gonsalvo était étendu sur son lit de douleurs. Il avait autrefois dédaigné de songer à sa destinée ; et déjà, avant d'avoir atteint la moitié de son cinquième lustre, il allait goûter Téternel oubli qu'il avait tant désiré. Arrivé à son dernier jour, il était depuis longtemps abandonné de ses plus chers amis; car celui qui renonce au monde n'a bientôt plus un seul ami. Auprès de lui cependant, venue par pitié et pour consoler un peu sa solitude, était

Elvire, que sa divine beauté avait rendue célèbre. Bien qu'il ne lui eût jamais dit un seul mot d'amour, elle connaissait son pouvoir sur le cœur du malheureux; elle savait ce qu'un regard d'elle, un mot de tendresse, mille et mille fois imploré dans sa pensée fidèle, apporterait de secours et de consolation au moribond. Une crainte invincible avait jusque-là enchaîné les plus violents désirs dans l'âme de Gonsalvo; tant l'excès d'amour l'avait rendu enfant et timide.

Mais enfin l'approche de la mort rompit les liens qui retenaient sa langue. Reconnaissant à des signes certains que ce jour était son dernier, et la voyant prête à partir, il la retint et serrant dans sa main cette main si blanche : — Elvire, l'heure te presse, dit-il; tu t'en vas,"adieu. Je ne te verrai plus, je crois. Ainsi, adieu. Reçois pour tes soins les plus grands remercîments que ma bouche puisse proférer. Te récompensera celui qui en a le pouvoir ; si toutefois le Ciel récompense les êtres compatissants. — La belle créature pâlissait à C3S mots, et son sein haletait ; car tou-

jours le cœur humain se serre douloureusement à ces paroles : « Adieu pour toujours ! » si étranger que nous soit celui qui part, et qui les prononce I Elle voulait le contredire et lui cacher rapproche du moment fatal ; mais il la prévint : — Tu sais, je ne crains pas la mort; elle vient à mon appel, à ma prière; et jojeux m'apparaît ce jour funèbre. Il m'est cruel, c'est vrai, de te perdre à jamais. Hélas ! je te quitte pour toujours. Gela me déchire le cœur. Je ne verrai plus ces jeux! .Je n'entendrai plus ta voix ! Dis-moi, avant de me quitter pour l'éternité, El vire, ne voudrais-tu pas me donner un baiser? un baiser seulement en toute ma vie? La grâce que' je te demande ne se refuse pas à qui meurt. Et je ne pourrai me vanter de cette faveur, moi, déjà à demi éteint, à qui une main étrangère, aujourd'hui môme, bientôt va fermer les yeux pour toujours. — Il dit, soupira, et les yeux suppliants, posa sa lèvre froide sur cette main adorée.

La belle créature resta irrésolue et dans une attitude pensive. Elle tenait son regard fixe et

étmcelant de mille caresses sur celui de Tinfortuhé, où brillait la dernière larme. Son cœur ne lui permit pas de rejeter cette demande, d'augmenter par un refus Famertume de ce triste adieu. Elle se laissa entraîner par la pitié que lui inspirait cet amour ardent qu'elle connaissait bien. Et ce visage céleste, ces lèvres tant désirées, cause de tant de rêves et de tant de soupirs depuis longues années, les approchant doucement du visage défait et déjà pâli par la mort, elle imprima plusieurs baisers, douce et mue de grande compassion, sur les lèvres convulsives de l'amant tremblant et en extase.

Que devins-tu alors, malheureux Gonsalvo ?

Sous quel aspect t'apparurent alors la mort, la vie, le malheur ? — Il posa la main de la bienaimée sur son cœur, où battaient les dernières palpitations de la vie et de l'amour: — O mon Elvirel dit-il, je suis bien encore sur terre! ces lèvres étaient bien tes lèvres ! C'est ta main que je serre. Il me semble que c'est une vision, un rêve, une chose inouïe. Que ne dois-je pas à la

mort pour cela, Elvire? Mon amour ne te fut jamais caché, ni à toi, ni aux autres; car Tamour véritable jamais ne peut se cacher. Il se révéla à toi par mes actions, mon visage défait, mes regards, non par mes paroles. Encore et toujours il serait resté muet, Timmense amour qui règne sur mon cœur, si la mort ne Tavait rendu audacieux. Je mourrai content maintenant, et je ne me plaindrai plus d'avoir ouvert les yeux à la lumière du jour.

Je n ai paa vécu inutilement puisqu'il me fut donné d'appuyer ma bouche sur ta bouche. Au contraire, je trouve mon sort heureux. Il y a deux belles choses au monde, l'amour et la mort. Le Ciel me conduit à l'une dans la fleur de mon âge, et j'ai reçu de si grandes faveurs de l'autre. Ah ! si une fois, une seule, tu eusses rendu mon long amour content et satisfait , ah ! la terre eût été pour moi le Paradis. Môme la vieillesse, la vieillesse abhorrée, j'aurais tout souffert d'un cœur tranquille. Car, pour la supporter, il m'aurait Qixfà d'un souvenir et de cette pensée : Je fus heu-

reux entre tous les heureux ! Hélas ! le Ciel n'accorde pas à rhomme tant de bonheur; il ne couronne pas un tel amour. Volontiers, au sortir de tes embrassements, je me serais livré au bourreau, affrontant la roue et le bûcher ; je serais descendu au séjour de l'éternel supplice.

O Elvire, toutes les félicités du ciel ne valent pas un seul de tes sourires d'amour, et il est mille fois plus heureux que les immortels celui qui peut ensuite mourir pour toi! Il est donc permis, ce n'est pas un songe comme je l'ai cru longtemps, il est permis de goûter le bonheur sur la terre. Je l'ai appris le jour où nos regards se confondirent. C'est la mort qui me vaut cela. Et si cruel, si plein d'angoisses qu'il soit, ce jour, je ne puis me plaindre de lui.

Maintenant, vis heureuse, mon Elvire, embellis le monde de ta beauté. Personne ne t'aimera comme je t'ai aimée. Un autre amour égal au mien ne peut naître ici-bas. Combien de fois, depuis si longtemps, Consalvo t'a appelée, suppliée avec des larmes! Comme, au nom d'Elvire, le cœur

glacé, je pâlissais! comme je tremblais en franchissant ton triste seuil, à ta voix céleste, à la vue de ton front d'ange, moi qui ne tremble pas devant la mort ! Mais la force et la vie me manqnent pour exprimer mon amour. Le temps ne m'appartient plus, et mon jour est passé. Adieu, Elvire. J'expire, et ta chère image va s'effacer pour jamais de mon cœur. Adieu. Si cet amour ne te fut pas importun, pour le prouver apporte demain un soupir à ma tombe.

Il se tut ; bientôt la voix lui manqua avec le souffle; et son premier jour de bonheur s'éteignit avant le soir.

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