‹ LéopardiChapitre 21 sur 39 · A SA BIEN-AIMEE · texte numérisé non relu

A SA BIEN-AIMEE

Chère beauté , dont je suis amoureux sans j

jamais t'approcher ni te voir, excepté lorsque pen- 1

dant mon sommeil ton ombre divine vient éveiller 1

mon cœur, ou que, dans la campagne, ton cher fantôme rend plus splendide la lumière du jour et ^

plus doux le sourire de la nature ; as-tu vécu aux j

temps enchantés que les hommes appellent l'âge ;

d'or, et n'es-tu maintenant qu'une âme légère , voltigeant à travers ce monde!? Ou bien la destinée avare qui nous prive de ta présence , te réserve-t-elle pour les temps à venir ?

Je n'ai aucun espoir de te voir jamais vivante, si ce n'est quand mon âme solitaire s'en ira par un chemin nouveau vers la demeure inconnue.

Déjà, au matin de ma journée incertaine et triste, j'ai pensé que tu devais être ma compagne dans le voyage à travers ce pays aride et nu. Mais il n'y a rien sur la terre qui te ressemble, et si quelque femme pouvait te ressembler de visage , de geste et de voix , elle serait encore , avec cette ressemblance, beaucoup moins belle que toi.

Si tu avais été une réalité, te montrant aux hommes telle que je te vois dans ma pensée, celui qui t'aurait aimée aurait trouvé le bonheur au milieu des douleurs inhérentes à la condition humaine. Et si j'étais celui-là, je ressentirais, en t'aimant, comme aux premiers jours de ma jeunesse, l'amour de la vertu et la soif de la gloire. Au lieu d'être comme les destins nous l'ont faite, pleine d'inconsolables douleurs , la vie serait, avec toi, semblable à celle dont les immortels jouissent dans les cieux.

Dans les vallons où retentit le chant du labou-

reur infatigable, je m'assieds pour pleurer le fantôme adore qui me fuit; sur le penchant des coteaux où le souvenir m'accompagne, je pleure mes joies perdues, mes espérances évanouies ; et mon cœur plein de toi s'excite à palpiter. Puisset-il dans Tair empesté de ces tristes temps garder toujours ta céleste image ! à défaut de la réalité, je me contenterai du cher fantôme.

Si tu es une de ces idées éternelles dont l'immortelle essence dédaigne de se vêtir d'une forme palpable, et d'expérimenter, au milieu des êtres mortels, les malheurs de cette funèbre vie ; si tu habites une autre sphère, que ses évolutions emportent à travers les mondes innombrables ; si , plus rapprochée que nous du soleil, tu jouis de sa lumière dans la plus belle des étoiles, respirant un plus pur éther; de cette terre d'ici-bas, où les années sont rapides et funestes , daigne recevoir cet hymne d'un amant inconnu.

Page 1