AU COMTE CARLO PEPOLI
Ce réve attristant et pénible qu'on appelle la vie, comment le supportes-tu, mon Pepoli? Do quelles espérances nourris-tu ton cœur? En quelles pensées, en quelles œuvres joyeuses ou tristes dépenses-tu les loisirs que font laissés tes aïeux, lourd et fatiguant héritage ? En toute condition humaine, toute la vie est inutilité, si l'on doit appeler inutiles ce travail, ces eiforts qui ne tendent pas à un digne objet, ou ne sauraient en aucun cas atteindre un noble but. La gent indus-
trieuse que Taube tranquille et le soir voient briser les mottes de terre, soigner les moissons et les troupeaux, ne prendH3lle pas des soins inutiles, puisque son travail a pour but d'assurer l'existence, et que l'existence réduite à elle-même n'a aucun prix pour l'homme? Le pilote veille inutilement jours et nuits ; inutiles sont les continuels efforts de l'artisan dans l'atelier ; inutiles sont les veilles du soldat et les dangers qu'il court sous les armes ; inutiles les soucis de l'avide marchand. Car aucun d'eux n'acquiert ni pour lui, ni pour autrui, la belle félicité, unique |
préoccupation , unique désir de la nature hu- ' j
maine ; aucun ne la peut conquérir ni par ses soins, ni par ses fatigues, ni par ses veilles, ni par les dangers auxquels il s'expose. A l'âpre désir de bonheur qui vainement tourmente l'homme depuis que le monde est monde, la nature a joint les impérieuses nécessités de l'existence auxquelles il ne peut pourvoir que par la réflexion et le travail ; afin que le jour parût au malheureux mortel sinon agréable, au moins rempli ; afin que cette confuse agitation berçant le désir, le cœur eût
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moins le loisir d'en souffrir. De même Finnombrable famille des animaux, en qui vit un instinct de bonheur non moins trompeur que nos désirs, préoccupée de ce but unique qui est d'assurer son existence , ne songe point à accuser la longueur du temps, et vit en somme moins tristement que l'homme.
Mais nous qui chargeons les bras d' autrui de pourvoir à notre subsistance, comment subvenir sans ennuis ni peines à cette dure nécessité à laquelle nul ne peut nous soustraire, celle de remplir notre vie ; fâcheuse, inexorable nécessité dont rien ne peut exempter l'homme, ni les richesses accumulées, ni les nombreux troupeaux, ni les champs fertiles, ni les palais, ni les manteaux de pourpre. Celui qui méprisant ses stériles années, haïssant la lumière, et poussé à hâter ses destins, ne porte pas sur lui-même une main homicide, cherche en vain de tous côtés, pour apaiser la cruelle morsure de ses désirs, mille remèdes sans puissance, qui ne peuvent remplacer le seul que la nature ait mis à sa portée.
Le soin des vêtements et de la chevelnr»^ les passe4emps, la promenade, le goût des chevaux et des voitures, les assemblées, les rendez-vous sur les places bruyantes ou dans les jardina^ les jeux, les repas, le bal envié l'occupent le jour et la nuit. Jamais le sourire ne quitte ses lèvres ; mais, hélas! dans sa poitrine siège l'éternel ennui, lourd, invincible, immobile, comme un pilier de diamant; rien ne peut l'ébranler, ni la vigueur de la jeunesse, ni les doux accents d'une bouche rose, ni le regard tendre et tremblant de deux yeux noirs, pas même ce regard adorable, ce qu'il y a de plus divin sur la terre.
Un autre, comme s'il était déterminé à fuir partout le triste sort humain, passe le temps à changer de pays et de climats, erre de mer en mer, de montagne en montagne, parcourt le monde entier, atteint toutes les limites des espaces que la nature ouvrit à l'homme vers tous les points de la terre. Hélas I le noir chagrin monte sur son vaisseau; et dans tous les pays , sous tous les cieux où il appelle le bonheur, la tristesse seule lui répond.
95 POÉSIES DE LKOPARDI.
Il j en a qui choisissent, pour oublier la vie, le cruel métier de Mars, et qui teignent leurs mains du sang de leurs frères. Il y en a qui cherchent le bonheur dans le malheur d'autFui, qui pensent alléger leurs maux en redoublant ceux des autres, qui persécutent la vertu,J[a sagesse, les arts, foulant aux pieds concitoyens et étrangers ; qui, troublant l'antique repos des lointains rivages, y portent le négoce, la guerre et la fraude, et arrivent ainsi péniblement au terme de leur vie.
Des goûts plus paisibles, des soins plus délicats te gouvernent dans la fleur de ta jeunesse, dans le bel avril de tes années ; jeunesse! oh! le plus beau présent des cieux pour les autres hommes ! mais pénible, amer et funeste à qui n'a pas de patrie! Le goût des vers te possède et t'entraîne ; tu aimes à peindre avec des mots les beautés, si rares hélas! et si fugitives, que le monde nous offre, tout ce que nous retracent notre fantaisie et la divine imagination, plus clémente que la nature et que la destinée. Mille fois heureux celui qui ne perd pas dans le cours des ans la fragile puissance d'ima-
giner; celui à qui les dieux ont accordé de garder Téternelle jeunesse du cœur, qui dans Tâge mûr et la vieillesse, aussi bien que dans la jeunesse, voit la nature plus belle en sa pensée secrète, peuple la solitude et fait vivre la mort. Que le ciel te donne ce bonheur! que^ cette môme flamme qui embrase maintenant ta poitrine, fasse un jour de toi un amant en cheveux blancs de la poésie ! Pour moi, je sens déjà toutes les douces illusions de la jeunesse m'abandonner; déjà s'évanouissent mes rêves adorés dont le souvenir me sera jusqu'à ma dernière heure un sujet de larmes et de regrets. Et quand ce cœur sera glacé à jamais, que rien ne pourra plus le toucher, ni la tranquille et riante solitude des champs , ni le gazouillement printanier des oiseaux, ni la lune montant silencieusement dans le ciel pur au-dessus des plaines et des collines; quand toute beauté de nature ou d'art sera pour moi inanimée et muette, que toute sensation, toute affection tendre me sera devenue étrangère; alors, mendiant où je pourrai une dernière consolation, je me jetterai, pour utiliser ma vie, en de plus sévères occupations. J'étudierai
la vérité, le sens vrai de la destinée de Thomme et des choses éternelle^ ; je rechercherai quel est le but de la création, pourquoi tant de douleurs et de misères accablent l'humanité, vers quelle fin dernière la précipitent la nature et le destin ; quel être invisible se réjouit ou tire profit de nos maux, à quelle volonté, à quelles lois est soumis cet indéchiffrable univers , dont les sages célèbrent les louanges et que je me contente d'admirer.
Voilà ce qui occupera mes loisirs. Connaître la vérité, si triste qu'elle soit, a. encore son charme. Et que mes écrits sur ces matières soient ou dédaignés ou mal compris du public, je ne m'en plaindrai pas; car j'aurai renoncé alors à la gloire, dont je ne nie pas la divine puissance, mais qui est plus aveugle que la fortune , le destin et l'amour.