‹ LéopardiChapitre 30 sur 39 · SUR UN BAS-RELIEF D UN TOMBEAU ANTIQUE · texte numérisé non relu

SUR UN BAS-RELIEF D UN TOMBEAU ANTIQUE

où

une jeune morte est représentée prête à partir et prenant

congé de ses parents.

Où vas-tu? qui t'appelle loin de tes parents chéris, belle jeune fille? Si jeune, tu quittes le toit paternel pour te mettre seule en voyage? Reviendras-tu vers cette demeure? Rendras-tu un jour la joie à ceux qui pleurent aujourd'hui autour de toi?

Ton œil est sec, ton geste est animé, mais tu es triste cependant. Si le voyage est pour toi

agréable ou déplaisant, si la retraite vers laquelle tu te diriges te parait triste ou joyeuse, c'est ce que Ton a peine à lire sur ton visage sérieux. Hélas I je ne saurais décider en moi-môme, et personne, je crois, n'a pu encore démêler, si tu dois ôtre regardée comme chère aux Dieux ou comme ayant encouru leur disgrâce , s'il faut te dire heureuse ou malheureuse.

La mort t'appelle. A peine au commencement de ta journée, voici ton dernier instant. Au nid, d'où tu pars, tu ne reviendras jamais. Tu perds pour toujours la vue de tes parents chéris. Le lieu vers lequel tu te diriges est sous la terre. Là sera éternellement ton séjour. Peut-être es-tu heureuse : cependant, celui qui songe en lui-même à ton destin, soupire. Il t'eût été préférable, je crois, de ne point connaître la lumière. Mais étant née, te voir, comme une vapeur légère condensée en un petit nuage, fuir à l'horizon et disparaître comme un rêve; échanger l'avenir contre les obscurs silences de la mort> au moment où la beauté va marquer de sa royale empreinte tes membres et

POÉSIES DE LÉbPARDI. 147

ton visage, où le monde va se prosterner devant ta grâce, où vont fleurir toutes tes espérances, longtemps avant que Thiver de la vieillesse n'allume devant ton front joyeux ses flambeaux funèbres ; si cela semble à la réflexion un bonheur, cela remplit aussi d'une pitié profonde les cœurs les plus fermes.

O nature, redoutable mère de tout ce qui vit, qui entouras de pleurs tous les berceaux, mystère que je ne puis louer, toi qui engendres et nourris pour tuer; si c'est un mal pour les mortels de mourir prématurément, pourquoi Tinfliges-tu à ces têtes innocentes? Si c'est un bien, pourquoi rendstu ce départ inconsolable, funeste, le plus grand des maux pour celui qui s'en va comme pour ceux qui restent ?

De quelque côté qu'elle regarde , qu'elle se tourne pour chercher un secours, comme elle est à plaindre, la triste race humaine I Tu as voulu que la jeunesse elle-même fût trompée dans les espérances qu'elle fonde sur la vie, que le flot des ans ne nous apportât que des chagrins, que la mort fût

notre seule barrière contre les maux; et tu Tas assignée à notre voyage d'ici-bas comme but inévitable, loi immuable. Hélas ! au bout de notre pénible chemin, que ne nous as-tu donné une moins triste arrivée? Ce but fatal que, toute notre vie durant, nous fixons des yeux de Tâme , pourquoi Tavoir entouré de noir? pourquoi avoir jeté de si lugubres ombres sur ce qui est Tunique consolation de nos malheurs ? pourquoi avoir rendu le port encore plus épouvantable à nos yeux que tous les flots?

Si mourir est un mal que tu nous réserves à tous, pauvres êtres innocents, ignorants de notre destinée et qui ne demandions pas à vivre, combien le sort de la créature qui meurt est envié par celle qui se voit enlever l'objet de ses plus chères affections. Oui, je le crois, vivre est un mal, mourir est une grâce ; qui pourrait cependant (on le devrait en bonne logique) désirer voir le dernier jour de ceux qui lui sont chers? qui aurait le courage d'appeler de ses vœux le départ éternel de l'être chéri, avec qui il a passé de nombreuses

années, de désirer des adieux après lesquels, sans espoir de rencontrer jamais son ami par les chemins du monde, il ira seul, abandonné sur cette terre, regardant autour de lui, chercher aux lieux où ils avaient coutume de se trouver ensemble, le souvenir de leur mutuelle affection ? O nature, comment as-tu le cœur d'arracher Fami des bras de Tami, le frère des bras du frère, d'enlever l'enfant à son père, l'amante à l'amant, et l'un dis-

paru, de laisser vivre l'autre ? Gomment as-tu pu nous imposer une telle douleur, que de deux êtres qui s'aiment l'un survive à l'autre? Mais la nature dans ses œuvres a souci d'autre chose que de notre bonheur ou de nos souffrances.

SUR LE PORTRAIT D UXE BELLE FEMME sculpté SOT on monimiait fimèlire.

Voilà ce que ta fus ! maintenant sous terre, ta es boae et sqaelette. Par-dessas tes os et ta fange , impassible , muet , regardant le toI des années, senl gardien de ta mémoire et de la donlear de tes amis, reste le simalacre de ta beaaté détraite. Ce doax regard qai fesait trembler celai sor leqael il se fixait, comme il semble maintenant se fixer snr moi ; ces lèyres d'où la volapté profonde semblait coolerconune d'une orne pleine;

POÉSIES DE LÉOPARBI, 151

ce COU auquel les désirs mettaient un collier; cette main amoureuse qui chaque fois qu'elle s'ofiErait sentait devenir froide la main qu'elle serrait; cette gorç^e dont la vue fesait pâlir, tout cela fut jadis; maintenant tu es fange et ossements; une pierre dérobe ton aspect hideux et triste.

Tels sont les retours du destin ! Cette beauté a paru parmi nous une vivante apparition du ciel. Mjstère éternel de notre être I Aujourd'hui beauté sublime, source indicible de hautes pensées et de sentiments profonds, lumière immortelle dont le rayon projeté sur notre aride planète, semble fait pour promettre aux vivants un sort divin, des royaumes fortunés, un monde où règne l'âge d'or. Et demain, par la volonté foudroyante de je ne sais quel pouvoir, ce visage céleste ne sera plus que laideur, abomination, turpitude. Et en même temps s'évanouiront les nobles pensées qu'inspirait cette beauté.

De même une savante harmonie, par un charme fatal, fait naître dans l'esprit rêveur des désirs infinis et des visions splendides; l'âme secrète-

ment s'y plonge avec délices comme le hardi nageur se joue dans les flots de la mer : qu'un accord discordant vienne à frapper Toreille, en un moment s'évanouit cette vision du paradis.

Et maintenant, nature humaine, si tu n'es en tout que fragilité et néant, si tu n'es qu'ombre et poussière, comment ton âme s'élève-t-elle si haut? Si tu es noble par quelque côté, comment tes plus hautes pensées, comment tes plus sublimes sentiments sont-ils réveillés ou éteints par des accidents si futiles ou si indifférents?

Page 1