‹ LéopardiChapitre 31 sur 39 · PÉTRARQUE · texte numérisé non relu

PÉTRARQUE

J'ai été dans Terreur, excellent Gino, dans une profonde erreur durant très longtemps. J*ai cru la vie misérable et vide, j*ai regardé le temps où nous vivons comme le plus insensé de tous les temps. Mon langage a paru, ce qu'il était en effet, intolérable à l'heureuse race des mortels, si Ton doit ou si l'on peut dire que l'homme est mortel. Partagée d'abord entre l'étonnement et le dédain, la sublime race, du milieu de l'Ëden fleuri qu'elle habite, a flni par rire de moi ; elle a déclaré

que j'étais un malheureux abandonné de tous, ou que je n'avais jamais goûté les plaisirs, incapable d'ailleurs de les ressentir , ou que je prenais pour des malheurs généraux mes infortunes personnelles, ou enfin que je croyais l'espèce humaine solidaire de mes propres maux. Mais voici qu'à travers la fumée odorante des cigares, aux cris militaires qui accompagnent le service des sorbets et des boissons , au bruit des tasses et des cuillères, brille enfin à mes yeux l'éclatante lumière des journaux quotidiens. Je reconnais, je vois la félicité publique , les douceurs de la destinée humaine. Je vois la glorieuse grandeur des choses d'ici-bas, je reconnais qu'il n'y a que roses dans la vie, joies et bonheurs. Je découvre aussi les travaux superbes, les œuvres étonnantes, l'intelligence, les vertus et le profond savoir de mon siècle. Je m'aperçois que du Maroc au Gatay, du pôle au Nil, de Boston à Goa, royaumes, empires, duchés s'essoufflent à poursuivre la précieuse félicité , que déjà on la tient par sa chevelure fiottante ou du moins par le bout de son châle. Ce que voyant et méditant, profondément absorbé

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dans la lecture des feuilles de grand format, je rougis de ma lourde et antique erreur, j'ai honte de moi-même.

C'est un siècle d'or, ô Gino, que nous filent les Parques à l'heure qu'il est. Les journaux de toute langue et de toute dimension , en tout pays , s'accordent pour l'annoncer au monde. L'amour universel, les chemins de fer, l'extension du commerce, la vapeur, les épidémies vont unir les peuples et relier les contrées les plus distantes les unes des autres. Ce ne sera pas merveille de voir les pins ou les chônes répandre le lait et le miel, ou danser sur un air de valse; tant s'accroîtra la puissance de l'alambic et de la cornue; tant se perfectionneront les machines, rivales du ciel ; tant elles progresseront encore dans l'avenir; car il est entendu que les descendants de Sem, Cham et Japhet voleront de progrès en progrès , éternellement, sans s'arrêter jamais.

Voyons cependant : certes la race humaine ne se nourrira pas de glands à moins que la famine ne l'y contraigne : elle pourra mépriser l'or et

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r argent, la lettre de change lui suffisant ; mais elle n'abandonnera pas le fer; elle ne se privera pas de verser le sang chéri de ses frèreâ, la généreuse race. On verrait plutôt couvertes de cadavres les rives d'Europe et celles d'au-delà l'Atlantique, où la civilisation pure suce le lait d'une jeune nourrice; car toujours un funeste prétexte de poivre et de canelle, ou d'autre épice, un motif de canne à sucre ou quelque autre raison d'enrichissement pousse les bandes fraternelles à entrer en lice.

Toujours, en quelque situation politique que ce soit, le vrai mérite et la vertu, la modestie, la bonne foi et l'amour de la justice, incapables de veiller à leurs intérêts, étrangers au négoce, seront malheureux partout, vaincus et opprimés ; parce qu'il est de leur nature d'avoir le dessous en tout temps. Toujours l'audace arrogante et la fraude régneront; leur destin étant de dominer. Quiconque aura le pouvoir et la force, en abusera, qu'ils soient réunis dans une seule main ou divisés, quel que soit le nom sous lequel s'exerce leur

arbitraire de plus en plus audacieux. C'est la première loi qu'aient écrite la nature et le destin. Elle est gravée sur le diamant. Et ni Volta ni Davy ne l'effaceront avec leur fluide, ni toute l'Angleterre avec ses machines , ni le siècle nouveau avec un fleuve d'écrits politiques grand comme le Gange. Toujours l'honnête homme sera dans la tristesse , le coquin et le fourbe dans la joie; les âmes nobles verront éternellement toutes les classes de la société conjurées et armées contre elles; le véritable honneur aura toujours à ses trousses la calomnie, la haine et l'envie; le faible sera toujours la proie du fort ; toujours le mendiant à jeun sera le flatteur et l'esclave des riches; sous toutes les formes de gouvernement, près des pôles et sous l'équateur, il en sera éternellement ainsi, tant que notre demeure terrestre restera ce qu'elle est et que le flambeau du jour l'éclairera.

Ces insignifiants vestiges , ces signes du temps passé se retrouveront de toute nécessité dans l'âge d'or qui va naître; car la famille humaine porte en elle des principes et des penchants qui se

contredisent et se combattent. Jamais Tintelligence ni la force n'eurent le pouvoir de concilier ces haines aussi vieilles que notre illustre race; ni journal, ni brochure, ni influence, ni savoir, n'y feront rien dans notre siècle. Mais, à des points de vue plus graves, oh! l'humanité jouira d'une félicité entière et telle qu'il ne s'en sera pas encore vue. Ainsi, les vêtements de soie et de laine deviendront plus souples de jour en jour. Laboureurs et ouvriers, laissant leurs grossières nippes, couvriront de coton leur peau rude et cacheront leur échine sous du drap fin. Mieux travaillés et certainement plus somptueux, tapis et rideaux, chaises, canapés, tabourets et tables, lits et autres meubles orneront élégamment les appartements; l'ardente cuisine admirera de nouvelles formes de chaudrons, des marmites inconnues. De Paris à Calais, de Calais à Londres, de Londres à Li verpool, le voyage, ou plutôt le vol, sera si rapide qu'il dépassera en vitesse tout ce que l'on ose imaginer.

Sous le vaste cours de la Tamise s'ouvrira un passage, œuvre hardie, immortelle qui devait être

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