‹ LéopardiChapitre 32 sur 39 · I ^ ■■ III · texte numérisé non relu

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achevée déjà depuis longues années. Les rues les moins fréquentées de la cité souveraine , quoique également sûres, seront éclairées la nuit mieux qu'à présent ne sont les grandes voies de la susdite ville. Telles sont les douceurs et l'heureuse destinée que le ciel réserve à la prochaine génération.

Heureux ceux que, pendant que j'écris, leurs nourrices reçoivent vagissants dans leurs bras, qui sont destinés à voir luire ces jours enviés où l'on saura par de longues études, où chaque enfant apprendra en suçant le lait de la chère mamelle, combien de livres de sel et de viande, combien de boisseaux de farine le village natal absorbe en un mois ; quand, grâce à la toute-puissante vapeur , les journaux imprimés à millions couvriront en un instant plaines et collines , et même les immenses espaces de la mer, comme une nuée de grues dans l'air dérobant aux vastes campagnes la clarté du soleil; les journaux I esprit et vie de l'univers, unique fontaine de science pour cet âge et les âges futurs !

Vîtes-vous jamais un enfant dans ses jeux, avec force petits morceaux de bois et de papier, construire soigneusement un édifice, église , tourelle ou palais ? Il ne Ta pas plus tôt achevé qu'il a hâte de le détruire et d'entreprendre un autre travail avec les mômes matériaux. Ainsi fait la nature. Elle ne voit pas plus tôt une de ses œuvres parfaite qu'elle s'empresse de la détruire, si belle à voir qu'elle soit, et d'en utiliser les débris pour une autre besogne. En vain l'homme, pour préserver le monde et lui-môme des suites de ce jeu fatal, dont il ignore absolument le but, s'ingénie en mille travaux, perfectionnements et sciences ; la cruelle nature, enfant indomptable, satisfait son caprice en dépit de tous les efforts, et s'amuse à détruire sans cesse pour réédifier toujours. De là, quantité de maux divers, infinis, irrémédiables, peines et douleurs pour le faible mortel qui doit succomber sans rémission ; de là, une force aveugle, hostile, destructrice , agissant contre lui du jour où il naît , au-dedans , au-dehors , de tous côtés ; une force infatigable qui le fatigue et le harasse, jusqu'à ce qu'il tombe épuisé, anéanti

SOUS les coups de la cruelle mère. Telles sont, ô noble esprit, les extrêmes misères de la condition humaine ; quand T enfant presse le tendre sein qui lui verse la vie, il porte en germe la vieillesse et la mort. Le dix-neuvième siècle, si brillant, ne peut, je crois, corriger cela, pas plus que ne Font fait le neuvième et le dixième, pas plus que ne le feront les siècles à venir. Enfin, s'il est permis de dire quelquefois la vérité toute crue, tout être né ne sera jamais que malheureux, en quelque temps que ce soit , non seulement dans Tordre et la vie politiques, mais sous tous les rapports, et cela par essence inguérissable, en vertu de lois universelles qui régissent le ciel et la terre. Mais voici que les grands esprits de ce siècle ont inventé un système nouveau et presque divin. Ne pouvant rendre aucune individualité heureuse sur terre, ils ont laissé de côté l'individu et Se sont mis à chercher une félicité générale ; d'une foule de particuliers tous misérables ils ont prétendu créer un peuple heureux et fortuné ; prodige que les brochures, les revues et les journaux n'ont pas encore mis au jour, mais que le troupeau des

politiques admire déjà.

intelligence, jugement, esprit surhumain du siècle présent! En des sujets plus graves et plus élevés encore, quel enseignement philosophique, quelle leçon de sagesse notre temps léguera-t-il aux temps futurs, ô Qino ! Avec quelle force d'âme ce qu'il raillait hier, il Tadore aujourd'hui, courbé jusqu'à terre! Et demain il renversera son idole; et le jour suivant, il courra en ramasser les débris, les rejoindre, et replacer son dieu sur son piédestal au milieu de la fumée de l'encens. Quel prix attacher à l'opinion commune du siècle, même à celle de l'année présente? Quelle confiance avoir en elles? Comparons l'opinion de l'an passé à celle du jour, ce sera miracle si elles s'accordent en un seul point ; et celle de l'an prochain sera toute autre encore. Que la moderne science philosophique fait piètre figure en regard de celle des anciens !

Un des tiens, illustre Gino, un maître hardi en poésie, docteur en toutes sciences, arts et facultés humaines, juge de tous les esprits passés, présents et futurs, me dit un jour : Laissez là vos

souffrances personnelles I Cet âge viril n'en a que faire ; tournez-vous vers les études économiques; fixez votre regard sur les choses politiques. A quoi bon explorer votre propre cœur? Ne cherchez pas

en vous-même la matière de vos chants. Chantez

les besoins du siècle, Tespérance venue à maturité. — Paroles mémorables ! Un rire épique s'empara de moi quand ce mot espérance vint frapper mon oreille profane, comme une saillie comique ou comme un vagissement sorti d'une bouche qui vient de quitter la mamelle. Mais maintenant je reviens sur mes pas, et prends une voie contraire à celle du passé; je vois clairement, par des exemples frappants, qu'il ne faut pas contredire son siècle, ni lutter contre lui, mais fidèlement lui obéir en le flattant; ainsi l'on va aux étoiles par un chemin court et aisé. Quoique désireux d'atteindre les astres, je ne songe pas maintenant à faire des besoins du siècle le sujet de mes chants, car les .marchands et les boutiques y pourvoient largement et d'une façon de plus en plus prospère. Quant à l'espérance, je le dirai, elle est près de se réaliser, et déjà les Dieux nous en donnent des

signes manifestes; déjà Taurore de la nouvelle félicité luit au-dessus de la lèvre des jeunes gens et sur leurs joues que décore un poil abondant.

Salut, signe sauveur, aube première de Fâge illustre qui s* approche ! Regardez comme la terre et le ciel se réjouissent, comme brillent les yeux des jeunes allés, et comme déjà la renommée des héros barbus se répand dans les festins et dans les fêtes I Grandis, grandis pour la patrie, nouvelle génération que Ton ne peut accuser de n'être pas mâle! A Tombre de tes poils l'Italie grandira, et toute FEurope, depuis le Tage jusqu'à l'Hellespont! et le monde se reposera enfin dans la sécurité 1 Et toi, commence à sourire à tes pères barbus , génération enfantine , élue pour ces jours dorés ! n'aie pas peur de l'innocente noirceur des visages chéris. Tendres rejetons, riez; à vous est réservé le fruit de tant de discours, à vous est réservé de voir la joie régner partout, aux champs comme à la ville, chez les vieux et chez les jeunes, et de voir ondoyer des barbes deux fois longues comme la main.

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