‹ LéopardiChapitre 5 sur 39 · A ANGELO MAI · texte numérisé non relu

A ANGELO MAI

quand il eut retrouvé les livres de la République

de Gicéron.

courageux Italien ! à qui n'ai-je pas proposé d éveiller nos pères du sommeil de la tombe? Qui n'ai-je pas exhorté à parler d'eux à ce siècle mort sur qui pèse un tel nuage d'ennui? D'où vient que Tantique voix de nos aïeux, muette si longtemps, à cette heure frappe si souvent et si fréquemment notre oreille? Pourquoi tant de résurrections ? Gomme la foudre, sont tombés les écrits féconds ; jusqu'au temps présent les cloîtres poudreux

avaient tenu cachées ces œuvres sacrées. Quelle force nouvelle te rend la destinée , ô noble Italie? Le sort est-il donc impuissant contre la résistance humaine?

Certainement, ce n'est pas sans un grand dessein des Dieux qu'un cri des aïeux vient à tout instant nous secouer au milieu de notre plus lourd engourdissement, de notre plus profond désespoir. Le Ciel s'intéresse donc encore à l'Italie I Quelqu'un là-haut a encore souci de nous! Qu'elle soit venue ou proche, l'heure de tendre de nouveau la main à la vaillance endormie du génie italien , puisque le cri des morts est si puissant et si impérieux , puisque le sol nous rejette les héros oubliés, voyons , 6 ma patrie I si tu voudras encore, pour ce siècle, des endormis et des lâches.

Illustres aïeux, fondez-vous encore quelque espoir sur nous ? n'avons-nous pas péri tout entiers? Peut-être gardez-vous le privilège de lire dans l'avenir. Pour moi, je suis abattu, sans défense contre la douleur ; car l'avenir m'est

obscur, et tout ce quej*en découvre me montre mon espérance comme une folie et comme un r^ve.

Ames vaillantes ! un peuple vil, déshonoré vous a succédé sur cette terre. Tout courage d'action ou de parole est un siget de moquerie pour votre de3cendance. On ne rougit plus à la pensée de votre étemelle gloire ; que dis-je? on ne Tenvie plus : un oublieux dédain protège vos œuvres: nous sommes devenus pour la postérité un étrange exemple d'avilissement.

Heureux génie, si personne ne se souvient de nos grands aïeux, toi, prends-en soin , toi devant qui s'ouvre une si noble carrière, toi par qui revivent les jours anciens. Par toi l'antiquité relève la tête, s'arrachant au cruel oubli ; par toi revivent les divins aïeux à qui la n^iture parlait sans voile, et dont le génie réjouissait les sublimes loisirs d'Athènes et de Rome. temps, ô temps endormis d'un éternel sommeil I La mort de l'Italie alors n'était pas un fruit mûr: le honteux repos , alors nous le méprisions , et de ce sol en

feu les vents emportaient des milliers d'étincelles pour lés répandre sur le monde.

Tes cendres sacrées étaient chaudes, adversaire indompté de la fortune, dont les mépris et la douleur préférèrent Tenfer à la terre. L'enfer! pour^ quoi pas? qui sait si ce coin de l'univers ne vaut pas mieux que le nôtre? En ce temps-là, les douces cordes de la lyre résonnaient sous tes doigts, amant infortuné! Hélas, de la douleur naquit le génie italien. Qu'importe? le mal dont on souffre, quoiqu'il soit, est moins cruel que l'ennui dont on étouffe. Heureux, toi dont la vie se passa dans les pleurs. Nous , l'ennui nous tient dans ses sombres ôlets. Il s'assied à notre berceau ; et sur notre tombe, le néant.

Fils audacieux de la Ligurie , tu vivais sur la mer, avec les astres sur ta tête, quajid, par-delà les colonnes d'Hercule, au-delà des rivages où l'on croyait entendre l'onde bruire quand le soleil s'y plongeait, tu surpris l'astre roi déposant ses rayons dans l'océan immense, à l'heure où le jour meurt pour nous et naît pour d'autres peuples ;

20 POÉSIES DE LÉOPÀBDI.

et quand yainqueur de la natare , la conquête d*une immense terre inconnue couvrit de gloire ton voyage et ton retour plus audacieux encore. Hélas ! le monde, quand nous le connaîtrions tout entier , ne grandirait pas à nos jeux; il se rapetisse au contraire. Oh ! cette terre si magnifique, cet air aux ondes sonores, cette mer, tout ce qui paraît si grand aux enfants, que cela est peu de choses pour le sage !

Où sont allés nos beaux songes de pays inconnus, d'habitants mystérieux, de palais où les astres se reposaient le jour? et le lit fabuleux de l'aurore toujours jeune, et l'étrange sommeil du roi des astres pendant le cours de nos nuits? Ils se sont évanouis tout d'un coup, ces beaux rêves, à la vue d'une petite carte représentant le monde tel qu'il est. Tout se ressemble ici-bas, et nous avons beau découvrir, notre néant seul s' accroît. Le réel en est presque arrivé à' nous priver de toutes tes faveurs , ô chère imagination ! nos âmes s'éloignent de toi; lé cours des ans nous arrache à ta merveilleuse domination :

l'unique consolation de nos peines nous est enlevée.

Tu naissais seulement alors aux doux songes , et tes yeux éblouis saluaient leurs premiers soleils, noble chantre des combats et des amours ! La guerre et l'amour, ah ! dans des jours moins sombres que les nôtres, de quelles heureuses illusions ils semaient le chemin de la vie ! cloîtres! ô forteresses! Dames, cavaliers, jardins, palais; c'est un monde de rêveries dans lequel mon âme se perd ! Gloire, rêves adorables, fantaisie, voilà ce qui composait la vie. Chassons ces bagatelles, que reste-t-il ? Maintenant que le charme est enlevé à toutes choses, que nous reste-t-il? Rien, si ce n'est de savoir que tout est vain, tout excepté la douleur.

O Torquato ! ton génie , qui nous ouvrait le ciel, ne te préparait à toi-même que des pleurs. Malheureux Torquato, tes doux chants n'eurent le pouvoir ni de te consoler, ni de fondre les horribles glaçons que la haine et la basse envie des grands et des particuliers avaient amassés autour de ton âme

ardente. L'amoar, Tamour, la dernière illnsion de notre vie, t'abandonnait. Le néant t'apparut, fantôme réel et vivant, et le monde ne fut plus pour toi qu'âne plage inhabitée. Tes yeux n'ont pas joui du triomphe si longtemps attendu, et la mort t'arriva comme une récompense. Qui a connu nos humaines douleurs ne demande pas d'autres couronnes I

Tourne-toi, tourne-toi vers nous. Lève-toi de ta tombe muette et inconsolée. Si tu as encore soif de douleur, regarde-nous, ô triste modèle de souffrance! notre vie est bien pire encore que celle qui te parut si triste et si infâme. Chère o bre, qui te plaindra ? Personne n'a souci que de so môme. Qui ne déclarerait encore insensé ton immortel chagrin, aux jours présents où le sublime et l'extraordinaire sont traités de folie? L'envie ne règne plus ; mais l'indiflTérence, bien plus affreuse, est dans le cœur de ceux qui ont la puissance. Qui t'offrirait le laurier, aujourd'hui que les chiffres ont détrôné la poésie?

malheureux génie l digne du nom Italien,

POÉSIBS DE LÉOPARDI. 23

aucun génie ne t'a succédé jusqu'à cette heure, un seul excepté, ce fier AUobroge qui ne devait pas naître en ce temps de lâcheté, cœur plein d'uHe mâle vertu qui lui vint du nord , non de notre sol aride et épuisé. Seul, sans appui, il a osé (hardiesse étrange !) déclarer , sur la scène , la guerre à la tyrannie ; aux colères impuissantes du monde, il donnait au moins le spectacle de cette guerre inutile et livrait ce simulacre de champ de bataille. Le premier, il descendit dans T arène ; le seul, hélas ! car personne ne Vj suivit. Et maintenant Tengourdissement, un lâche silence nous oppriment.

Toute sa vie sans tache s 'est passée dans les frémissements du mépris ; la mort le sauva de voir pire encore. Non, Vittorio, ni ce peuple, ni cette époque n'étaient faits pour toi ! Il faut aux sublimes génies d'autres temps et d'autres citoyens. Maintenant nous vivons, heureux dans notre inertie; et la médiocrité nous rapetisse de jour en jour. Le génie est descendu; la foule a monté: ils fraternisent maintenant sur un terrain neutre

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