‹ LéopardiChapitre 4 sur 39 · A FLORENCE · texte numérisé non relu

A FLORENCE

Puisque la paix rassemble nos provinces sous sies ailes de neige, jamais les âmes italiennes ne se verront délivrées .du filet de l'antique sommeil, si l'on ne réveille sur cette terre pri^destinée les patriotiques exemples des anciens temps. Italie! aie à cœur d'honorer les morts ; car tes contrées aujourd'hui sont veuves.de tels hommes, et je n'en vois point parmi les vivants qui soient dignes de ta vénération. Tourne les yeux en arrière, et

regarde, 6 ma patrie I quelle foule innombrabIv3 d'immortels ! pleure et indigne-toi contre toimôme. Car, se lamenter sans s'indigner maintenant est folie. Retourne-toi, rougis et rachète-toi : et qu'elle te révolte enfin la comparaison de nos grands aïeux avec leurs descendants.

Des hôtesj de climats, de génies et de langages différents, parcouraient le territoire Toscan, cherchant ardemment où reposait celui dont les chants ont créé un rival au chantre de Méonie. honte ! ils apprenaient que non-seulement ses cendres refroidies et ses ossements dépouillés gisaient encore exilés, depuis le jour fatal, sous un sol étranger, mais encore qu'il n'y avait pas dans tes murs, ô Florence ! une pierre élevée à celui dont la gloire te vaut d'être honorée du monde entier. vous, pieux concitoyens, par qui notre pays effacera un si triste et si déshonorant opprobre, groupe vaillant et généreux, c'est une belle entreprise que la vôtre, et qui vous attirera l'affection de tous ceux dont l'amour de l'Italie enflamme le cœur.

Que l'amour de cette malheureuse Italie vous , aiguillonne, mortels chéris, de cette Italie pour qui toute compassion est morte dans tous les cœurs, et à qui le ciel depuis la paix n'a donné que des jours amers ! Que la pitié vous rallie les âmes, ô âls pieux ! que le deuil et Tindignation causés par cette immense douleur qui inonde de larmes les joues et le voile de votre mère, fassent réussir votre entreprise ! Mais de quelles paroles ou de quels chants vous honorer, vous qui aurez donné à l'œuvre non-seulement votre zèle et vos conseils, mais encore votre vaillant génie et vos mains intelligentes, vous qui serez éternellement loués pour votre part de labeur consacrée à la douce entreprise! Quels accents vous ferai-je entendre, qui dans vos cœurs, dans vos âmes ardentes aient

la puissance de jeter une nouvelle étincelle?

Le sublime du sujet vous inspirera : il vous excitera, ce puissant aiguillon. Qui traduira le tempétueux tumulte de votre enthousiasme et de votre amour? Qui peindra le visage effaré ? Qui peindra l'éclair des yeux? Quelle langue ter-

restre peut égaler en la traduisant une chose divine? Loin d'ici, loin d'ici, toute âme profane! Oh ! combien de larmes l'Italie réserve à la noble? pierre! Combien elle en versera! Combien et jusqu'à quels temps reculés votre gloire s'épanouira au souffle du temps ! Vous, par qui nos maux sont adoucis, vivez éternellement, arts divins, vous la consolation de notre malheureux peuple, vous toujours prêts à célébrer les gloires italiennes, au milieu de nos ruines!

Voici que, désireux, moi aussi, d'honorer notre triste mère, j'apporte ce que je puis : je môle mes chants à vos travaux, et viens m'asseoir au lieu où votre ciseau donne la vie aux marbres. illustre père du rhythme étrusque! si des choses terrestres, si de là cité que tu as élevée à un si haut rang , quelques nouvelles » arrivent à vos rivages, je sais que pour toi-même tu ne ressens de ces préparatifs aucune joie; car le bronze et le marbre sont moins solides que la cire et le sable en comparaison de la renommée que tu as laissée sur la terre. Si ton souvenir s'est effacé de nos âmes ,

s'il doit s'en effacer à l'avenir, puissent nos malheurs s'accroître, s'il est possible ! puisse ta descendance, inconnue du monde entier, se consumer dans les larmes et les éternels gémissements !

Non; si tu te réjouis, ce n'est pas pour toi: c'est pour ta malheureuse patrie, espérant que l'exemple des pères tirera les fils de leur long sommeil, que tes enfants tout d'un coup relèveront la tôte. Hélas ! de quel long tourment tu la vis affligée , celle qui te saluait si humblemeut quand tu montas de nouveau au paradis. Elle est aujourd'hui aussi humiliée que tu la vis heureuse et triomphante. Une telle misère l'accable que toimême, si tu la vois, peut-être n'en crois-tu pas tes yeux. Je ne parle ni de ses autres ennemis, ni de ses autres deuils , mais de sa plus récente misère, si affreuse que ta patrie se vit presque à son dernier jour.

Tu es heureux, toi que le Destin n'a pas fait vivre à une si cruelle époque; toi qui n'a pas vu l'épouse italienne dans les bras du soldat barbare; ni le fer ennemi, la fureur de l'étranger piller.

saccager los campagnes et les villes ; ni les œuvres divines du génie italien emportées par de là les Alpes, dans une misérable servitude; ni les tristes chemins encombrés de chars nombreux; toi qui n*as pas entendu les ordres insolents de la domination orgueilleuse, ni les insultes, ni l'horrible voix de la liberté qui raille au milieu du bruit des chaînes et sous le fouet. Qui de nous n'en pleure ? Quelle souffrance nous a été épargnée? Qu'ont-ils laissé intact, les barbares? Quel temple, quel autel? Quel crime n'ont-ils pas commis ?

Pourquoi sommes-nous venus en des temps si mauvais? Pourquoi nous as-tu donné de naître , ou pourquoi ne nous avoir point fait mourir avant ces jours-ci, cruelle destinée? Se peut-il que te voyant esclave et sous le joug de l'étranger, 6 ma patrie ! tandis que la mordante lime des revers rongeait ton antique valeur, se peut-il qu'il ne te soit venu aucun secours, aucune consolation d'aucune part, aucun effort pour adoucir les maux cruels qui te torturaient? Hélas! 6

chère patrie, ta n'as pas eu notre sang, tu n'as pas eu notre vie, et je ne suis pas mort pour apaiser ton dur destin! Ici la colère est dans les cœurs; ici tout est plein de pitié. Beaucoup d'entre nous ont combattu; beaucoup sont morts. Pour l'Italie expirante? Non: pour ses tyrans.

Père, si tu ne t'indignes pas, tu es bien changé de ce que tu fus sur terre! Les plus braves Italiens (ahl dignes d'un autre trépas) mouraient pour de tristes rivages ; et l'air, le ciel, les hommes et les bêtes sauvages leur faisaient une grande guerre. Ils tombaient, légion par légion, demi-vôtus, exténués, sanglants ; et la terre gelée servait de lit à leurs corps souffrants. Alors, quand venaient les angoisses suprêmes, ils disaient : Ahl plût au Ciel que le fer nous eût exterminés, non les élé^ ments et l'aquilon; que nous fussions morts pour ton bonheur, ô patrie! Voici que loin de toi, quand nous sourit notre plus bel âge, ignorés du monde entier, nous mourons pour le peuple qui te tue.

Le désert boréal et les forêts . pleines d'âpres

sifflements entendirent leurs plaintes. Ils franchirent ainsi le dur passage; et leurs cadavres abandonnés, nus sur cet horrible océan de neige, furent déchirés par les bétes. Et le nom de ces braves, de ces vaillants, sera toujours inconnu ; il ne fera qu*un avec celui des vils et des lâches. Ames chères, quelque infinie qu'ait été votre adversité, soyez en paix! et que ceci vous console, que vous n'aurez aucune consolation, ni dans ce temps, ni dans l'âge futur. Reposez dans le sein de votre immense douleur, vrais enfants de l'Italie : votre malheur est tel qu'il égale son suprême malheur.

Votre patrie ne se plaint pas de vous, mais de celui qui vous poussa à combattre contre elle; elle en pleurera toujours amèrement, et confondra ses larmes avec les vôtre?. mère patrie dont la gloire surpassa toutes les gloires! quel amour serait né dans ton cœur pour celui de tes fils qui t'eût retirée demi-morte d'un si ténébreux et si profond abîme ! glorieux esprit! dis-moi, tout amour pour ton Italie est-il mort? Dis, cette

flamme dont tu brûlas, est-elle éteinte? Dis, ne reverdira-t-il plus jamais , ce myrte qui nous consola si longtemps de nos maux? Nos couronnes sont-elles foutes effetiillées sur le sol? Ne se lèvera-t-il jamais un homme qui te ressemble, de si loin que ce soit?

Avons-nous péri à jamais? Notre honte n'aurat-elle point de fin? Pour moi , tant que je vivrai , j'irai criant partout : Retourne-toi vers tes pères, race dégénérée! Regarde ces ruines, ces écrits, ces toiles, ces marbres, ces temples ! Pense à la terre que tu foules! Et si la clarté devant d'exemples ne peut te réveiller , qu'attends-tu ? Lève-toi et pars ! Si cette école des grandes âmes ne peut rien sur ta corruption, si cette terre est la terre des lâches, mieux vaut qu'elle reste veuve et à jamais abandonnée!

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