‹ LéopardiChapitre 9 sur 39 · BRUTUS · texte numérisé non relu

BRUTUS

Lorsque déracinée, la valeur italienne fut étendue, ruine immense, sur la poussière de Thrace, chute prédestinée qui annonçait aux vertes vallées de THespérie et aux rives du Tibre l'arrivée des chevaux barbares, et qui, du fond des forôts dépouillées qu'éclairent les astres du pôle, conviait le fer des Goths à la destruction des illustres remparts de Rome; ruisselant de sueur et du sang de ses frères, Brutus s'assied seul dans la nuit obscure : il veut mourir. Il accuse l'Enfer et

POÉSIES DE LéOPARDI. 35

les Dieux inexorables : Tair calme et Tombre insensible retentissent de ses plaintes vaines.

« Sotte vertu, tu as rinconsistance du nuage et du fantôme voltigeant; le repentir marche derrière toi. Pour vous , divinités cruelles, (si toutefois il est des Dieux, soit aux Enfers, soit par-delà les nues) pour vous la malheureuse engeance, à qui vous avez demandé des temples, est un jouet et un sujet de moquerie; votre injuste loi insulte aux mortels. Voilà donc comme la piété touche le cœur des Dieux et apaise leur colère? O Jupiter I tu protèges donc les impies? Et quand Forage éclate dans les airs, quand tu lances la foudre rapide, ce sont les justes et les pieux que frappe le feu divin ?

Ce sont les faibles, esclaves de la mort, qu'oppriment le sort invincible et la cruelle nécessité. Le peuple, s'il ne peut échapper aux tourments, se console en disant que ce sont des maux nécessaires. Est-il donc moins dur, le mal auquel il n'y a pas de remède? A-t-il le privilège de ne plus sentir la douleur, celui qui a renoncé à toute espérance? méprisable sort! le^ vaillant qui ne

sait ce que c'est que s'avouer vaincu, te fait une guerre à mort, une étemelle guerre. Et ton bras de tjran, alors môme qu'il le sent peser victorieux, il le secoue indompté, et le repousse avec fierté ; quand le fer cruel pénètre au plus profond de ses entrailles, il sourit aux ombres noires.

Il déplaît aux Dieux celui qui volontairement

descend aux Enfers; car les lâches immortels

seraient incapables d'une si courageuse résolution»

Nos souffrances et nos infortunes, nos douleurs

les plus cuisantes ne seraient-elles qu'un agréable

spectacle que les Dieux se seraient réservé, pour

charmer leurs loisirs ? Par la volonté de la

nature, reine et déesse autrefois, nous jouissions,

dans les forêts , d'une existence libre et pure,

exempte de douleur et de crimes. Maintenant que

des usages impies ont chassé de la terre le règne

du bonheur et soumis à d'autres lois notre triste

vie , si l'âme s'ipdigne enfin et ne veut plus

de ces jours pleins de souffrance, la nature ne

reprend-elle pas ses droits? L'homme ne peut-il

en appeler à son épée ?

Les animaux, soumis à un destin plus doux, ne connaissent ni le mal, ni leurs propres destinées. La vieillesse les mène tranquillement au passage mortel qu'ils n'ont pu prévoir. Mais quand l'excès de leurs maux leur inspirerait de se briser la tête contre les troncs noueux, ou d'abandonner leurs membres aux vents en se précipitant du haut des rochers escarpés, aucune secrète loi, aucun mystérieux génie ne s'opposerait à l'exécution de leur triste volonté. Vous seuls, de. tant de races que le ciel voit vivre , seuls entre tous , fils de Prométhée, vous vous dégoûtez de vivre; et à vous seuls aussi, quand le poids d'un lâche destin vous accable, à vous seuls, Jupiter interdit les rivages de la mort.

Et toi, lune d'argent, tu sors paisiblement de la mer où coule notre sang ; tu explores la nuit douteuse et les champs funestes aux armes romaines. Le vainqueur foule aux pieds les cadavres de ses proches ; les collines tremblent ; et de son trône élevé tombe l'antique Rome. Et tu restes impassible! Tu as vu naître les fils de Lavinie, tu as vu

s'écouler les années heureuses et croître les immortels lauriers! Et tu promèneras encore sur la montagne ton immuable rayonnement, quand Rome, au comble de ses malheurs , gémira dans Fesclavage et sous le pied des rois barbares, quand tombera cette forteresse solitaire.

Parmi les rochers nus, et sous les vertes branches, la béte fauve et Toiseau, pleins de leur éternel oubli, ignorent la grande chute, les changements du sort du monde. Gomme auparavant, le toit du laboureur se colorera du rayon deTaurore, Taube éveillera les vallons et ranimera parmi les pierres le peuple infini des insectes. destins ! ô race impuissante ! nous sommes la partie vile des choses. Les sillons teints de notre sang, les cavernes pleines de nos gémissements, notre douleur ne les peut troubler. Et vous, étoiles, la vue de nos souffrances ne vous fait point pâlir!

Moi qui vais mourir, je n'invoque ni les rois de rOljmpe, ni les sourds tyrans du Gocyte , ni la terre ingrate, ni la nuit, ni toi, dernière clarté qui précède la mort aux ailes noires, la mort qui sait

Tavenir. Des sanglots viendront-ils adoucir ma tombe, dans laquelle le mépris sera couché avec moi? Sera-t-elle honorée par les chants et les présents de la vile multitude? Les temps se précipitent vers le pire ; c'est mal s'assurer que de compter sur nos neveux dégénérés pour rendre des honneurs aux âmes courageuses et venger une suprême infortune. L'avide oiseau noir déjà m'enveloppe de ses ailes : que la cruelle bête m'étouffe ! que la tempête emporte ma dépouille ignorée! que ma mémoire et mon nom s'évanouissent dans les airs ! »

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