IL SE VOIT ÉTRANGER A LA TERRE
Le comte de Bunsen, de passage à Naples, s'étant mis à la recherche du poète, l’aperçut de sa voiture perdu dans la foule triviale. Il ne craignait pas, en effet, de s’y plonger, cette multitude ayant pour lui les avantages de la solitude, et le silence quelque rapport avec cette confuse rumeur. Il était si pelé et de si chétive apparence qu’on l’eût pris pour un mendiant. La bousculade l’étourdissait, et ce ne lui était point désagréable. IL cédait facilement à son goût pour la confiserie, et Naples, célèbre également à ce titre, pouvait satisfaire cette faiblesse commune à tous les Leopardi. Quel choix de bonbons et de glaces! Le soir, on le voyait souvent, soit au Café des Deux-Siciles, rue de Tolède, soit au Café de Vito Pinto. Saponaro nous le décrit assis tout seul à une petite table, dans le coin le plus sombre, tout courbé, les épaules rentrées, penchant sur une glace qu’il avalait goulûment sa lourde tête pensive, les yeux gonflés et rouges, sans regard. Les scugnizzi, les titis napolitains, le houspillaient parfois, comme avaient fait au temps de son enfance les gamins de Recanati. Giacomo leur distribuait des sous pour les induire à la bienveillance. Ils l’avaient surnommé «la grenouille >» (o ranavuottolo). Et d’autres que les titis avaient adopté ce sobriquet.
Sa situation matérielle touchait à la misère. Il portait toujours l’habit qu’il avait endossé la première fois à Recanati, qu’on lui avait vu à Rome, à Bologne, à Florence, que dans cette ville, pour paraître chez Fanny ou chez la princesse Bonaparte, il avait fait retourner. Ranieri tâchait en vain d’éveiller en lui quelque honte de sa tenue. Et Pauline raccommodait ses hardes. Que tout cela, désormais, lui était
indifférent! Mais, s’il avait désiré un peu d’élégance, comment en aurait-il pu supporter les frais? Avec tout ce que lui coûtait la maladie? Et dans un milieu comme Naples? Comment, avec douze écus par mois, pouvait-il seulement subsister? C’est un problème. Les parents d’Antonio, sans doute, avaient quelque fortune, mais ils ne donnaient que très peu. En se faisant toujours prier. Le fils prodigue obtenait de fois à autre un appoint de ses sœurs, de ses oncles. Le serviteur qui faisait la cuisine pour les deux amis et tenait leur ménage réduisait les dépenses jusqu’à un certain point. «Faute d’argent, c’est douleur sans pareille >: Antonio s’en apercevait plus nettement que le poète, étant plus jeune et habitué beaucoup moins aux privations. D'où ses efforts pour assurer à Giacomo une occupation lucrative. L’amitié l’y poussait, et ses propres besoins. Mais nous avons déjà dit le néant de ces démarches. Le projet renaquit d’une revue : elle s’appellerait V’A thénée, et l’on y réaliserait le programme du Spectateur florentin. Vaine espérance ! La police n’y consentit pas. Vraiment Leopardi lui inspirait peu de confiance: il avait demandé l'autorisation de faire un cours de littérature à domicile, et ne put l’obtenir. On redoutait sa façon de penser en matière de politique et de religion. L’édition des œuvres complètes pouvait être une affaire. Même elle le promettait, les souscriptions ayant afflué. Inutile de revenir sur l’échec de Starita.
Ce qui les obérait surtout, c’était le prix des remèdes, les visites des médecins. Ils étaient presque aux abois. Il ne restait que de recourir aux expédients. À Bologne, dix ans plus tôt, Bunsen avait un jour mis sa bourse à la discrétion de Leopardi. Celui-ci avait alors décliné cette offre: dans sa détresse il se la rappela:
« Naples, 20 juin 1835. Très vénéré Monsieur et ami, Il y a dix ans que vous eûtes la générosité de mettre à ma disposition, à Bologne, où je me trouvais, une somme, grâce à laquelle je pusse me rendre à Rome, ce que vous jugiez utile à mes intérêts. Je me trouvais alors dans une difficulté aussi grave qu’imprévue, où pour plus d’une raison je ne pouvais recourir à mon père. J’ai pris à votre endroit une liberté que je n’ai, que je n’aurais jamais prise avec
personne au monde: c’est-à-dire que j’ai tiré sur vous une traite de douze louis, que je vous rendrai le plus tôt possible, et j'espère, avant peu... »
Il fallait que le malheureux fût bien à court ou, disons-le: bien diminué, pour agir de la sorte. Tirer la traite, d’abord, et demander ensuite la permission! Bunsen était un fort galant homme. Et puis il comprenait. Il répondit:
« Très cher ami, Je vous remercie d’avoir pensé à moi et d’avoir fondé sur la constance de mes sentiments à votre égard... » La suite de la lettre ne parlait que de philosophie et de littérature. Comment se maintenir sur la pente où le poète était maintenant engagé? Penserons-nous: « Il n’y a que le premier pas qui coûte? » Cette cruauté serait fort injuste, et nous avons la certitude, au contraire, que chacun des suivants a dû coûter beaucoup. Mais Giacomo glissait: la chose n’est pas moins certaine. Nous pourrions lui trouver cette excuse qu'ayant vécu toujours dans un état de dépendance, n’ayant tiré de son travail que par exception et par chance quelque bénéfice, il était aussi impropre à gagner de l’argent que peu renseigné sur ce qui se peut oser en cette matière, et ne se peut pas. Entretenu par Colletta, naguère, il ne s’en était même pas rendu compte. Et puis, ayant éprouvé toutes les autres souffrances de la vie, il lui fallait connaître encore celle de la chute et de la démoralisation! Reconnaissons, de plus, qu’il ne fut jamais un exploiteur, n’ayant demandé jamais au delà de la nécessité la plus stricte, ni cessé de vivre avec une extraordinaire sobriété.
Pendant ce temps, l’industrieuse Adelaïde avait « mis de côté» plusieurs milliers d’écus, destinés à l’achat de nouvelles terres. Monaldo ne s’avisait point qu’un homme de trente-sept ans, son fils, le comte Giacomo Leopardi de Recanati, ne pouvait vivre avec douze écus par mois. Il y a des faits dont l’éloquence est terrible. Il y en a qu’on cacherait avec soin, si l’on était seul à les savoir. Ce fils, poussé et renseigné par le bel Antonio, se mit à tirer sur son oncle Antici de fois à autre une traite. Le marquis payait, s’arrangeant ensuite avec son beau-frère et sa sœur. Il eut l’affront, en certaine affaire, de voir sa signature protestée. Il assigna à son neveu un délai de remboursement.
Celui-ci recommença. Monaldo fut instruit de cet abus - intolérable.
Nous ne savons rien de plus triste, de plus douloureux que les lettres que Giacomo écrit à son père dans le temps qui suit. « Quand la Maman saura que jamais je n'ai demandé de subvention extraordinaire que lorsque mon besoin en venait à l’article pain; quand elle saura qu’aucun de nous ne s’est trouvé de sa vie et ne se trouvera, grâces à Dieu, dans des embarras d’une aussi terrible nature que ceux où je me débats; quand elle verra dans quel état je reparaîtrai devant elle; quand elle saura de plus que le refus d’une traite signifie un protêt, et qu’un protêt, si je ne puis payer le montant de la traite, cela veut dire ma prompte arrestation, peut-être éprouverat-elle quelque déplaisir de l’hostile opposition que mon oncle Antici m’annonce par une lettre du six novembre. » La plume vous tombe des mains! On a souvent représenté le martyre de Leopardi, le poids toujours aggravé de la maladie et les affres de la solitude morale. Mais sa croix la plus lourde, son épreuve la plus déprimante, fut peutêtre l’éternel et vil souci d’argent. L’argent, qu’il posséda si peu, dont il ne fut possédé jamais, seul put mettre dans cette existence pitoyable, mais si grande, quelque chose de désobligeant.
Jusqu'au début de 1836, il ne quitta pas la ville. Au printemps il accepta de faire un séjour avec Antonio dans la maison des champs de lavocat Ferrigni près de Torre del Greco. C'était une villa rustique, dans le plus merveilleux paysage qui se puisse imaginer. Il y avait à l’entour des bois et des vignes. La lave avait étendu jusque tout près sa coulée. Il voyait d’un côté les hauteurs élyséennes des Camaldules; de l’autre le cône ébréché du Vésuve. Il avait quelques pas à faire pour se trouver parmi l’or des genêts. Son hôte était un excellent homme, et il se plaisait dans la société d’Enrichetta Ferrigni, très bonne musicienne, et de leurs fillettes, particulièrement de la petite Calliopina. Il s’intéressait à la vie active et pittoresque de la ferme.
Il demeura tout l'été, qui fut à peu près heureux. Les Ferrigni regagnèrent Naples dès après la vendange, lais-
sant à Torre del Greco le poète et son ami. Le premier n’était guère en état de se déplacer, à cause d’une enflure soudaine de ses jambes. Puis, où trouverait-il résidence plus douce, air plus salubre et plus délicieux? Cet arrangement fut d'autant plus convenable que le choléra, sévissant alors en Italie, et par qui Naples seule avait été jusqu’alors épargnée, y fit enfin irruption. A Noël, décrut la violence de l’épidémie. Antonio se rendait à la ville à peu près chaque jour. Giacomo restait seul en son absence. Leur vieux domestique mourut du choléra.
Tête-à-tête avec le Vésuve. Les fermiers l’entretenaient de ses humeurs, lui parlaient de son dernier réveil: il remontait à trente ans en arrière: tout près s’en voyaient les traces Le charme de la campagne agissait comme autrefois sur lui; il se détachait peu à peu du monde. Il supportait d’en être à peu près oublié. Mais il avait, dans sa solitude croissante, l’exquise consolation de la poésie. Il écrivit Le coucher de la lune, après avoir écrit Le Genêt.
Le Tramonto della luna fut son véritable adieu. Il en dicta les derniers vers peu avant de mourir, et rien ne traduit mieux ce que fut le soir mélancolique et paisible de sa vie. « Comme dans la nuit solitaire, sur la campagne et les eaux qu’elle argente, où passe l’aile du zéphyr, où les ombres lointaines simulent dans le calme de l’onde, parmi la ramure et les buissons, les villas, les faibles coteaux, des aspects délicieux, des objets qui nous abusent, la lune, parvenue aux confins du ciel, descend derrière l’'Alpe ou l’Apennin, ou dans le sein profond de la mer tyrrhénienne; et le monde se décolore; les ombres disparaissent; l’égale obscurité remplit la vallée et les monts; la nuit demeure aveugle, et par son chant d’une mélodieuse tristesse, le charretier salue une lueur dernière de la clarté fuyante qui tout à l’heure le guidait;
» La jeunesse, ainsi, se dissipe, et délaïsse ainsi notre vie. En fuite sont les ombres, les aspects charmants de l’illusion; les espérances lointaines s’évanouissent, qui soutenaient la nature mortelle. Abandonnée et sombre demeure l’existence. Jetant les yeux sur elle, en vain le voyageur confondu cherche le but et la raison du long chemin
qu’il sent qui lui reste à fournir; il se voit étranger à la terre, il voit la terre étrangère à son destin.
» Il eût paru là-haut, ce destin misérable, trop heureux et trop doux, si la jeunesse, pour qui tout bien est fruit de mille peines, pouvait durer tout le temps de la vie. Un décret trop indulgent condamnait à mort tout ce qui respire, si le voyage, dans son cours, n’avait été plus dur que la terrible mort. Des immortels digne trouvaille et mal suprême entre les maux, les dieux ont inventé la vieillesse, où le désir est demeuré lorsque s’éteignait l’espérance, que s’épuisaient les sources du plaisir, que la douleur croissait toujours, que le bien était refusé.
» Vous, plaines, vous coteaux, quand aura fui la splendeur dont s’argentait à l’occident le voile de la nuit, vous ne resterez pas longtemps dans les ténèbres, puisqu’à l’autre horizon vous reverrez bientôt claircir le ciel et naître l’aube; et le soleil qui la suivra, dans le rayonnement de ses flammes puissantes, vous inondera tous de torrents de lumière, avec les campagnes du ciel. Mais notre vie humaine, après qu’a disparu la charmante jeunesse, ne se colore plus d’autre clarté jamais, ne revoit plus l’aurore. Elle est veuve jusqu’à la fin; à cette nuit où sombrera la suite de notre âge, les dieux ont mis pour terme le tombeau. »
Est-il besoin d’un commentaire, et faut-il par de vaines gloses dissiper l’impression d’un tel chant? Tout s’y tient, jusque dans le plus petit détail: la poésie y pare adorablement la pensée, ou pour le dire mieux, pensée et poésie ici ne sont plus qu’une chose, dont s’enchantent pareillement notre cœur et notre esprit. Ne vaut-il pas mieux en appeler au souvenir de qui lira ces lignes, faire revivre si possible l’enchantement de ces nuits d'Italie où la lune verse le mystère nocturne dans une clarté plus douce, mais presque aussi vive, que celle du soir à peine achevé? Dans nos climats le coucher de la lune n’est point suivi d’un changement à ce degré sensible. Mais là-bas il arrive qu’il transforme l’aspect du monde plus que le coucher du soleil. J’ai traversé jadis au milieu de ces prestiges, pour éviter l’accablement du jour, tout un coin de pays toscan entre Volterra et San Gimignano que j’atteignis
dans les ténèbres soudain opaques. Je me revois seul, à pied, dans la campagne immensément déserte, à l'instant où la lune eut disparu derrière les coteaux, m’abandonnant à l’obscurité redoutable. J’ai mieux compris, mieux aimé depuis lors le court poème de Leopardi.
Le Genêt, dans lequel on a voulu voir un testament spirituel, est d’un plus ample développement. Il ne compte pas moins de trois cent dix-sept vers. Aussi ne pouvonsnous en donner la version complète. Tout n’y a pas, d’ailleurs, cette harmonie et cette égalité, cette fusion parfaite de la raison et du sentiment qui distinguent Le coucher de la lune. On y trouve de très belles descriptions entre des passages discursifs qui s’approchent parfois de la prose et vont jusqu’à la sécheresse. L’ironie et le sarcasme s’y mêlent, jusqu’à nous causer presque du malaise, à l'expression de la plus délicate et pénétrante mélancolie. On a fort épilogué sur la valeur et la signification de ce poème: nous n’en finirions pas d’examiner cet ensemble passablement contradictoire d’interprétations. Le mieux sera de faire parler le plus clairement qu'il se peut le poète lui-même. Le Genêt porte en épigraphe un verset de l'Evangile de saint Jean: «Et les hommes voulurent plutôt les ténèbres que la lumière. > Ce serait donc cela que le poète aurait voulu démontrer. Le genêt lui fournit un symbole, dont il faudra saisir le sens profond.
Tout Leopardi se retrouve dans ces vers, et ses contradictions mêmes. Car s’il exalte la pensée de la Renaissance et du XVIIIe siècle, aux dépens de la pensée moderne, par lui maintes fois vilipendée, il ne remarque pas assez que c’est exalter du même coup cette raison que si volontiers il humilie. Il est clair que les philosophes d’avant la Révolution lui paraissent de beaucoup supérieurs à ceux qui la suivirent. Leur cause est la sienne; il est certain de se défendre en les défendant. C’est ce qui lui donne tant d’éloquence. Il apostrophe le siècle absurde et ignominieux, dans lequel son astre lui a infligé de vivre, avec un dégoût qui parfois se mue en fureur. « Regarde-toi, siècle d’orgueil et de sottise, qui voulus abandonner la voie autrefois tracée et suivie avant toi par la Renaissance, qui reviens sur tes pas, te vantes de retourner en arrière et nommes
cela le progrès. Tous les esprits dont un sort malheureux te fit le père adulent tes enfantillages, bien que souvent ils s’en gaussent entre eux. > Des siècles précédents, quel ne fut pas l’avantage! «Tu rêves de liberté, mais veux asservir cette pensée, à qui seule nous devons d’être sortis en partie au moins de la barbarie, et par laquelle seule peut croître la civilisation. »
Mais s’il se connaît un intérêt à militer pour cette pensée, il n’en découle pas qu’à la sienne elle s’identifie: il fonde son système sur l’aversion de la nature hostile et la nécessité pour les hommes de s’unir afin de lui résister mieux. Le rapport de cette philosophie avec celle de Vigny est d’une évidence qui frappe. Le symbole de cette fraternité désirée est le genêt du Vésuve, qui non seulement se satisfait des lieux déserts où il croît, mais encore les console de son parfum. Quand la lave le plie, il ne s’abaisse pas, du moins, à d’inutiles supplications; il méprise les protestations, d’une âme superbe, et accepte sa destinée avec dignité. L’ode commence par l’éloge du genêt, parure de la solitude, sourire de la ruine; elle se poursuit par le réquisitoire et presque la diatribe contre l’infatuation et l’orgueil humains, montrant ce que serait en face des cruautés de la vie une attitude vraiment philosophique. («La nature vraiment noble est celle qui s’enhardit à lever les yeux sur la commune destinée, et franchement, sans déguiser rien de la vérité, confesse le mal qui fut notre partage, notre bassesse, notre fragilité; qui n’inculpe point l’homme de sa douleur, maïs en rejette la faute sur celle qui de l’homme est la mère par la naissance, par la volonté la marâtre..; qui estime les hommes tous ensemble confédérés et à tous porte un sincère amour, leur offrant l’aide vigoureuse et prompte qu’il attend d’eux dans les dangers et les angoisses de la commune guerre. qui juge aussi fou de s’armer contre l’homme et de tendre un piège à son prochain qu’il le serait dans une place assiégée, au plus fort des assauts, oubliant l’ennemi, de chercher aux amis une acerbe querelle, de fulminer de l’épée et répandre la déroute dans les rangs de ses défenseurs.») Il revient dans la dernière strophe à la fleur de genêt, qu’il chante avec une plus mâle tristesse:
« Et toi, flexible genêt, qui ornes d’une odorante végétation cette campagne désolée, il te faudra succomber à la cruelle puissance du feu souterrain, qui retournant au lieu de lui déjà connu, déploiera sa robe avide sur tes molles forêts. Et tu pencheras sans résister sous ce fardeau mortel une tête innocente: mais ne l’ayant jamais avant ce jour pliée, avec une lâcheté vaine, devant celui qui dans l'instant t’opprimera; mais sans te redresser avec un fol orgueil vers les étoiles, sur ce désert où tu naquis, où tu vécus, non par ton choix, mais par l’arrêt de la fortune; mais plus sage que l’homme, et d’autant moins infirme, que tu ne te crus pas l’éternité donnée, ou par le sort, ou par toi-même. »
On le voit: le pessimisme du poète ne revêt pas en ces derniers vers une expression trop sombre. Il ne suggère pas à l'humanité de s’unir seulement par intérêt pour supporter mieux sa détresse: il demande à ses compagnons de malheur de se rapprocher par amour. Pour Tonelli, c’est ce quelque chose de tendre et de cordial, au sens de ce mot le plus juste, qui distingue Leopardi, malgré leur extrême ressemblance, du Vigny de La mort du Loup. On ne le peut dire chrétien, mais il y a dans tout le poème comme une teinte chrétienne, visible aussi dans ces Pensieri composés peu auparavant. Mais puisque la comparaison avec Vigny s’est imposée, il faut bien observer que cette humaine tendresse, absente de La mort du Loup, s’exprime en d’autres endroits de son œuvre.
Il y a dans Le Genêt, malgré l’incertaine unité de l’ensemble, de singulières beautés. Ce sont elles, surtout, qui nous touchent. L’essentiel n’est-il pas de reconnaître que jusqu’à son heure dernière, le poète, en Leopardi, n’a point connu de déclin?
Retenons ces trente vers inspirés à ses pauvres yeux malades par le spectacle à jamais étonnant du ciel nocturne : « Souvent, sur ce rivage désolé par le sombre flux de la lave durcie, et qui semble onduler, la nuït, je viens m'asseoir; et sur la triste lande, dans le bleu le plus pur, je vois flamboyer les étoiles, que reflète la mer, et l’univers à la ronde étinceler dans le vide serein de l’espace. Et
quand mes yeux s’arrêtent sur ces feux, qui pour nous sont comme un point, si vastes cependant que la terre et la mer sont un point à leur prix; à qui l’homme non seul, mais tout ce globe où ce n’est rien que l’homme est encore inconnu; quand je regarde ces fouillis d’étoiles, plus reculés encore dans l’infini, à nos regards tels qu’une brume, pour lesquels homme et la terre non seulement, mais les astres que nous voyons, incalculables par la masse et par le nombre, avec le soleil d’or, ou ne paraissent pas ou paraissent un point de clarté nébuleuse, Ô race humaine, alors, qu’es-tu dans ma pensée? »
Et traduisons, si malaisé et aventureux que cela puisse être, ce passage où l’on voit le paysan de Torre del Greco menacé toujours par le Volcan : « Et plus d’une fois le malheureux, couché sur le toit de sa rustique demeure, dans le vent, tout au long d’une nuit d’insomnie, 2vec de fréquents sursauts, observe le cours de ce bouillonnement redouté qui se déverse de l’inépuisable sein de la montagne sur sa pente sablonneuse, éclairant au loin la marine de Capri, le port de Naples, Mergellina. S'il le voit s’approcher ou s’il entend l’eau qui s’échauffe et bout dans la sombre profondeur du puits de la maison, il éveille ses fils et sa femme bien vite et, s’enfuyant au loin avec tout ce qu’il peut emporter de ses meubles, voit de là-bas le foyer qu’il aimait et l’humble champ, contre la faim seule défense, en proie au rouge flux qui les atteint en crépitant et pour toujours les recouvre, inexorable. »
Ce que Le Genêt nous semble démontrer avec le plus d’éclat chez Leopardi, c’est le sentiment de la nature, et non tel que parfois on l’entend, restrictivement (sensibilité délicate aux grâces du paysage), mais conscience intime des menaçantes merveilles qui nous entourent, des forces qui nous mènent, dont nous sommes tantôt les témoins ravis et tantôt les jouets impuissants. Quel dommage que dans ce chant magnifique et puissant s’intercalent des passages qui ne sont plus un chant, qui ne sont plus harmonie et musique, donnent l’impression de la superfluité, déçoivent par une irritation presque mesquine et nous font retomber non sans rudesse de l’altitude sublime où les ailes du grand poète nous avaient emportés!
La nature est notre ennemie: il en découle que les hommes, ses victimes, se doivent sentir amis. Avant de fermer les yeux pour toujours, Leopardi leur donne ce conseil. Il avait encore écrit récemment, dans le Dialogue de Porphyre et de Plotin : « Ayons soin de nous tenir l’un à l’autre compagnie, encourageons-nous, tendons-nous réciproquement une main secourable pour supporter le mieux qu’il se pourra cette épreuve de la vie. Il ne fait aucun doute qu’elle sera brève. Et quand la mort viendra, nous ne nous en désolerons point: à cette heure suprême les amis et les compagnons nous donneront un réconfort, et cette pensée encore nous réjouira, qu'après notre disparition, ils nous conserveront leur souvenir et leur amitié. » Illusion? Peutêtre. Mais Leopardi ne devait-il pas une dernière fois sourire aux illusions? Et celle-ci, de toutes, n'est-elle pas la plus belle?
Il s'était plu dans la solitude longtemps aimable de Torre del Greco. Le tête-à-tête avec l’austère et grandiose nature maintenant l’effrayait. Il était impatient de retourner à Naples. Le tumulte et la rumeur des hommes lui seraient un abri contre ces épouvantements. Il souffrait encore du froid dans ce climat si doux (la maison était humide). Son état s’aggravait rapidement, et les médecins ne le voyaient pas. Ils ne venaient que rarement, à cause de la distance. (I1 y avait le docteur Mannella, médecin de la famille Ranieri, et le professeur Postiglione, de l’université de Naples.) L’enflure des jambes n’avait pas diminué : de l'oppression respiratoire, des troubles nerveux s’y ajoutèrent. Le retour se fit au début de février: une fois de plus il eut cette impression de délivrance que les changements lui donnaient presque toujours. « Vous devrez, dit-il à Antoine et à Pauline, me supporter encore quarante ans! » Il se promenait toujours un peu, conservait le goût des sorbets et des glaces. Maïs il était de plus en plus en proie à la manie, et son caractère s’aigrissait. Dans le Zibaldone, on lit cette phrase tout à la fin: « Rien n’est plus rare au monde qu’une personne habituellement supportable. >» On la trouve aussi dans les Pensées. Songeait-il à Ranieri?
Il ne dormait plus guère, ne se couchant qu’à l’aube. Il buvait beaucoup de café. Seule Paolina gardait un peu
d'autorité sur ce « mauvais malade ». Il n’eût jamais changé de linge, si elle n’avait été là. Il dictait les dernières octaves des Paralipomènes: cela ne l’amusait plus. Les nouveaux croyants sont aussi de cette suprême époque. Et il dictait de courtes lettres pour son père, pour les Tommasini. A son père, il annonce encore sa visite: et bientôt, car le terme est proche désormais.
L'hiver, comme il arrive toujours, avait contenu les progrès du choléra: le printemps ne les vit que plus terribles. Dans tout le Midi de l'Italie, il sévit furieusement. Platen, qui était à Syracuse, le contracta et en mourut. Tous ceux qui le pouvaient fuyaient la grande ville empestée, et les Ferrigni, les Ranieri repartirent pour Torre del Greco. Giacomo ne s’y décida pas tout de suite : il ne voulait pas s’éloigner de ses médecins, il voulait achever Le coucher de la lune. Il parvint à retenir Antonio jusqu’au 14 juin. Le 12, au soir, il dicta les derniers vers du dernier de ses chants. Le 13, qui était la Saint-Antoine, Pauline apporta un gros sac de gâteaux aux amandes, dont Giacomo mangea beaucoup.
On alla se coucher tôt en prévision du départ, fixé à l'après-midi du lendemain. Il s’éveilla dispos et déjeuna comme à l’ordinaire. Paolina faisait les bagages, son frère s’apprêtait à sortir. Et soudain le malade lui demanda de quérir Mannella. Sa voix était changée, il y avait un voile sur ses yeux. Cependant il souriait. Antonio l’aida à se remettre au lit. La chaleur était pénible. Leopardi regardait sa douce infirmière: il se souleva, disant qu’il voulait manger, puisqu'il ne le pourrait plus avant l’aube du lendemain, mais il ne put rien prendre et retomba en arrière. Antonio, qui revenait à la seconde, le reçut dans ses bras. IL vint d’autres personnes de la famille. La maison s’emplissait de gens. Mais dans la rue on s’écartait par la crainte du choléra. Les volets étaient à demi fermés, comme d'habitude, les yeux du poète ne pouvant supporter le grand jour. Il fit signe de les ouvrir davantage:
— Je suffoque, Totonno, donne-moi de la lumière.
C’étaient les paroles mêmes que Gœæthe avait dites cinq ans plus tôt. Ranieri les rapporte avec tous les détails que nous lui empruntons, et bien d’autres, dans Sette anni di
sodalizio. La mort suivit à l’instant, par Mannella constatée. Il était cinq heures de l’après-midi. Une femme alla chercher un père du couvent des Augustiniens déchaux, tout proche, qui bénit le corps. Leopardi accueillait celle | qu’il avait si ardemment désirée à l’âge de trente-huit ans,, onze mois et treize jours. On moula son masque funèbre.
Une lutte cruelle attendait maïntenant Antonio: à tout prix, il fallait dérober à la fosse commune les restes du plus grand poète de la moderne Italie. Il y parvint. Leopardi était mort consumé de phtisie, infecté par la phtiriase, étouffé par l’asthme, devenu presque aveugle du fait de l’amaurose, et pour que son cœur cessât de battre, il avait fallu l’hydropisie par surcroît. Mais le bruit s'était répandu qu’il succombaït, comme tant d’autres, chaque jour, à l’épidémie. Or comment persuader que ce n’était
oint le cas une autorité surmenée, et peut-être malveillante? On y parvint, et l’on obtint de l’enterrer dans l’église de San Vitale, au Pausilippe, non loin du légendaire tombeau de Virgile. Sa dépouille reposa d’abord sous l'autel,
lus tard dans le petit pronaos, où elle demeura jusqu’en 1937. A cette date, premier centenaire de la mort du poète, elle fut solennellement transportée à Recanati. Ranieri fit graver cette épitaphe, composée à sa demande par Pietro Giordani, malaisée à traduire: « Au comte G. Leopardi de Recanati — philologue admiré hors d'Italie — philosophe et poète sublime — comparable seulement aux Grecs — qui finit à 39 ans une vie — à cause d’incessantes maladies très malheureuse — à l’ami adoré — A. Ranieri son compagnon pendant 7 ans jusqu’à son heure dernière * 1837. »
Le comte Monaldo demeura dans ce monde encore dix années, solitaire, aigri, toujours ardent à la défense de ses principes légitimistes. La comtesse Adelaïde, qui survécut vingt ans à son mari, en comptait près de quatrevingts quand à son tour elle s’éteignit, avec la satisfaction
95 A1 conte G. Leopardi Recanatese — filologo ammirato fuori d'Italia — scrittore di filosofia e di poesie altissimo — da paragonare solamente coi Greci — che fini di 39 anni la vita — per continue malattie miserissima — fece A. Ranieri per 7 anni fino all’estrema ora congiunto — all’amico adorato 1837.
d’avoir reconstitué, puis accru dans une proportion considérable, le patrimoïne des Leopardi. Carlo disparut à l’âge de soixante-dix-neuf ans, en 1878, laissant le souvenir d’un vieillard maniaque, avare et processif. Pierfrancesco ne vécut pas longtemps: il eut un fils, seul héritier du nom. Paolina s’éteignit en 1869 : elle était née avec le siècle. Tant que sa mère vécut, elle ne s’éloigna pas de sa petite ville, sinon pour quelque pèlerinage à Loreto. Maïs le destin voulut que cette vieille fille, ou cette vieille petite fille, sédentaire, n’expirât pas dans sa maison. Elle avait profité de sa liberté tardive pour entreprendre un voyage: il fut plus long qu’elle ne l’avait projeté, car se trouvant à Pise, où peut-être le souvenir de son frère l’avait attirée, elle en partit sans retour.
Une lettre de Ranieri fit connaître à Fanny Targioni Tozzetti la mort du poète par qui elle ne savait pas qu’elle serait un jour immortalisée. On a vu l’ardeur qu’elle mit à se disculper d’avoir cruellement contribué à son martyre. Elle disparut, sans doute mal convaincue, à l’âge de quatre-vingt-dix ans. Adelaïde Maestri, fille du professeur Tommasini, se trouvait à la mort de Giacomo si malade qu’on lui cacha la nouvelle plusieurs mois. Quand elle lapprit de sa mère, le 18 novembre, elle écrivit surle-champ à Ranieri: « Ici tout le monde savait ce qui était arrivé. Moi seule demeurais dans l'incertitude, parce que ma famille fit l’impossible pour me dissimuler tout. Maintenant, je sais que je ne le reverrai plus, que je ne pourrai plus entendre sa voix, que si, non plus un désir ardent, mais le sort m’amenait à Naples, je n’y trouverais plus Leopardi, mais le marbre froid qui le couvre.» Elle lui demandait une boucle de cheveux, que Ranieri lui fit tenir cinq ans plus tard. Le témoignage de sa douleur doit être enregistré pieusement, parce qu’elle semble avoir été la seule femme qui ait aimé le poète d’amour.
Le comte Pepoli détruisit les lettres qu’il conservait de lui. Presque tous ses amis, par nous mentionnés, atteignirent un grand âge, à l’exception de Giordani seul, qui ne dépassa pas soixante-quatre ans. Capponi et Vieusseux en avaient quatre-vingt-quatre, Pepoli, quatre-vingt-cinq. Et Ranieri quatre-vingt-deux. Giordani ne tenait plus à
vivre: il mourut dans les dispositions mêmes de celui dont il avait découvert le génie, et qu’il pleura de tout son cœur. Tommaseo, lui, continua sa guerre perfide, et chaque jour plus vaine, contre le grand défunt. Ranieri puisa la force de se consoler dans sa jeunesse. Vers la fin de ses jours, empoisonné par une jalousie à la fois sénile et maladive, il écrivit un volume de souvenirs, précieux sans doute, mais qu’il faut à jamais regretter. Le désir d’opposer «son» Leopardi au Leopardi de tous, que l'Italie entière adoptait tardivement, mais avec enthousiasme, lui fit publier à la fois son dévouement incomparable, son amitié sans limite et le plus fâcheux esprit de rancune et de détraction.
Ce serait allonger trop que d’étudier les destins posthumes de Giacomo Leopardi. Ses canzones patriotiques soutinrent l’héroïsme des combattants du Risorgimento. (Pendant la grande guerre, on le lut beaucoup dans la tranchée: on trouva les Chants, avec Pascal, dans la cantine des deux fils de Carlo Salvioni.) Saponaro signale qu’en 1848 la Légion nationale de Rome, qui marchait contre les Autrichiens, visita le palais de Recanati comme on visite un sanctuaire.
A la même date, Sainte-Beuve marquait à Leopardi sa place dans la poésie universelle. En 1898, pour le centième anniversaire de sa naissance, on parla de lui élever un monument. Giosue Carducci, sénateur du Royaume, proposa d'employer plus sagement la somme disponible à la publication de ce qui, dans son œuvre, demeurait encore inédit. Cette publication continue, et l'essentiel en est désormais ouvert à tous. En 1937, le centenaire de sa mort a été célébré dans l'Italie entière et dans le monde avec
une juste solennité.
Singulière vie et singulière fortune que celles de Giacomo Leopardi! Pleines de contrastes violents, dont se compose une harmonie, et de douleurs parfois indicibles dont son génie a fait pour nous de la beauté. Il naît dans une petite ville écartée, et l’ennui qu’il y souffre presque dès son enfance le tourne vers la nature que sa raison maudira
par la suite, après que sa poésie en aura tiré le meilleur de ses aliments. Mais la raison, à son tour, lui paraîtra désolante et vaine, et l’illusion en aura plus de prix. S’il faut, cependant, mettre au nombre des illusions l’amour, la gloire, et tout ce qui donne à la vie une saveur et un charme; si l’illusion est reconnue illusion, erreur de l’âme, sera-t-il possible de s’y complaire longuement? Resterat-elle pour le poète plus qu’un jeu, qui bien vite et par fatalité le décevra? Tous les biens, l’un après l’autre, se révéleront illusoires, ne laissant, le mirage dissipé, que l’angoisse de l’inconnaissable et les vertigineuses perspectives du néant. La nature a maltraité l’homme, et l'effort de l’homme pour se délivrer d’elle ne pourra que le rendre plus malheureux encore. Et qu’y a-t-il derrière la nature? Un Dieu, dont le secret tourment de Leopardi, sa pire désolation, sera d’avoir cru le tenir et de l’avoir, par la suite, vu s'éloigner toujours plus. Qu'est-ce que la vie? Un mal universel, auquel, seule puissance bienfaisante, nous soustraira la mort...
Il prend en haine le lieu natal, même la maison paternelle: il a compris qu’on ne l’y pouvait comprendre, qu’on ne l’y voulait pas admettre tel qu’il était. La compréhension, il l’attend de ce monde illimité dont il rêve, et quand trop tard, aigri précocement, déjà malade, il le peut connaître, il ne rencontre encore que l’incompréhension, jusque dans l’amitié. Il cherche à s’évader par la science, et la science ouvre à ses regards de plus vastes horizons de mélancolie; elle dresse une barrière plus haute entre sa personne pour toujours isolée et les hommes qu’il voudrait aimer.
La triste Recanati n’est pas sa véritable patrie: il découvre l’Italie, et la voyant malheureuse, il lui fait d’un passé de grandeur un modèle pour la grandeur de l’avenir. Mais quand ses hymnes commencent d’exalter et d’armer pour la délivrance la jeunesse italienne, lui-même semble ne plus croire à l’effet de cet héroïsme, et comme toutes les choses de ce monde considère l’Italie avec désenchantement. L’effort de ceux qui la veulent unifier, la faire pleinement revivre et lui rendre la force de la création n’éveille en lui que le sarcasme. Il se réduit à Recanati,
loin d’elle voit son pays en elle, lui demande un secours contre le monde, comme il avait attendu contre elle du monde autrefois le secours.
I1 devient le plus savant philologue italien de son temps, le plus étonnant qui eût paru depuis la Renaissance, et n’en retire que l’inefficace admiration de quelques étrangers. Celui de qui les hommes pourraient le plus apprendre mourra sans qu'ils aient pu, ou daigné, entendre sa leçon. La souffrance a fait sourdre en lui la poésie; ou son cœur, plus justement, invente la poésie et voit en elle un remède unique et passager à ses maux. Mais il n’est pas toujours à portée, et la muse qui le console s’éloigne parfois durant des mois. Alors ce cœur, à l’égal de l’esprit, n’éprouve que de l’affliction. |
L'édition florentine des Chants s’est bien vendue, il est vrai, mais elle n’avait qu’un tirage limité. L’enthousiasme fut grand, mais chez le petit nombre: on n’ose pas même dire dans l’élite, qui généralement devait ignorer Leopardi longtemps encore. Il mourut jeune, à l’âge de Pascal, mais combien d’écrivains et d'artistes sont parvenus à la gloire en ce temps de la vie où lui, qui la devait perdre si tôt, ne faisait qu’étendre un peu le cercle de ses lecteurs! Tout le monde ne peut avoir les débuts de Lamartine. Mais il est encore plus singulier qu’une œuvre qui se peut dire presque entièrement parfaite, insurpassable en plus d’un endroit, se soit répandue avec tant d’afifligeante lenteur. Il présente le cas, par bonheur assez rare, d’un poète de De ordre qui s’en va sans avoir atteint guère plus que a simple notoriété, qui laisse inédits et connus uniquement de quelque proches des poèmes dont la splendeur aujourd’hui nous transporte. Quelle injustice du sort! Si Leopardi maudit la vie, il faut reconnaître qu’elle montra pour lui tous les raffinements de sa cruauté.
Les Chants auraient-ils consterné les esprits par ce qu’il s’y découvre de tristesse? Nous ne le croyons point. Elle est profonde, sans doute, mais que de grâce, et parfois que d’humaine tendresse elle prend en son expression ! Elle touche, bien plus qu’elle ne blesse, par le prestige de l’image et du rythme. Et qui, mieux que ce fils de mélancolie, a dit le charme des instants où, par l’atténuation de
notre angoisse ou de notre peine, la nature, en apparence, nous parle et nous sourit? Il en a traduit plus vivement que nul autre le charme, parce que du fond de sa douleur il le percevait plus délicatement. Dans le secret de son âme froissée. Et cette affliction sans remède rehausse par un émouvant contraste ces tableaux ravissants.