L’EXISTENCE LA PLUS MISÉRABLE QUI SE PUISSE IMAGINER
Ne nous dissimulons pas que l’analyse de cette croissante désolation et l’exposé des causes qu’on y trouve; que ces retours fréquents à la misère du poète, à sa pauvre santé que rien n’améliorait, aux difficultés dans lesquelles sans cesse il avait à se débattre risquent de provoquer à la longue chez le lecteur de la mélancolie et de l’accablement. Nous avons réduit dans la mesure où cela se pouvait le tableau de cette infortune. Au début de 1833, Giacomo n’avait aucun motif de se dire moins malheureux. Il ne pouvait guère plus ni écrire ni lire. Le bruit de sa mort courut jusqu'à Recanati. Une lettre à Pauline, du six mai, rassure les siens en ces termes: « Dieu m’est témoin que je ne puis plus écrire, vraiment. Mais soyez bien tranquilles: je ne puis pas mourir; ma machine (à le dire avec mon médecin) n’a pas de vie assez pour contracter une maladie mortelle. »
Il pensait (ne l’espérant point) qu’un changement d’air pourrait le soulager. C’est par là, du moins, qu’il justifiait son projet de s’aller fixer à Naples, dont ce n'était pas la plus importante raison. La situation économique de Ranieri, non moins que la sienne propre, le déterminaient surtout à ce déplacement. Ranieri devait s’en retourner dans sa ville natale: entendez que c'était une nécessité pour lui, non point un ordre de sa conscience. Il ne pouvait subsister que par la pension paternelle, et son père ne voulait plus payer s’il ne revenait au pays. I1 fut ainsi conclu qu’il y emmènerait avec lui son ami désormais inséparable, auquel, sans doute, le climat de
Naples ne manquerait pas de faire grand bien. Cette arrivée excitait fort l'imagination des deux sœurs d’Antonio, l’une mariée à l’avocat Ferrigni, l’autre, Pauline, encore toute jeune. Les lettres du frère absent avaient parlé tant de fois de Giacomo Leopardi!
Le voyage aurait été pénible dans le fort de l'été, et l’on attendit le mois de septembre. Rien ne les retenait plus à Florence. De Fanny Targioni Tozzetti l’on ne devait plus parler, ni de Marie-Madeleine Pelzet. Avec la plupart de ses amis le poète avait « espacé ». Quelquesuns étaient morts. Restait Vieusseux, toujours attentif et fidèle. Mais contre Ranieri que pouvait donc Vieusseux? Le bon Genevois, lui aussi, connaissait des jours d’amertume. A la suggestion du ministre d’Autriche, le Buon governo venait de supprimer l’Antologia, que la Voix de la vérité disait «la caverne des assassins de l’humanité ». Et les écœurants feuillistes de Modène, à la solde des pires ennemis de l'Italie, osaient appeler Giampietro « l'étranger ».
A Recanati, l’on aurait bien voulu revoir le fils et le frère prodigue, avant ce voyage qui le conduirait si loin. Il ne put s’y rendre, remettant à plus tard, quand il serait mieux, sa visite. D’ailleurs le séjour à Naples ne devait pas être long. Les deux amis s’arrêtèrent quelques jours à Rome et avant la fin du mois ils furent à destination. La première impression de Leopardi fut en somme agréable; il écrivait à son père, le 5 octobre: « Je suis arrivé ici heureusement, c’est-à-dire sans accident. La santé, du reste, ne va guère et mes yeux sont toujours dans le même état. Pourtant la douceur du climat, la beauté de la ville et le caractère aimable et bienveillant de la population me donnent du plaisir.» C’est presque de l’optimisme.
Il descendit au Sergent-major, dans un quartier populeux, voisin de la place Saint-Ferdinand, d’où il passa bientôt à la rue neuve Sainte-Marie-Ognibene, à mi-hauteur de la colline du Vomero, d’où la vue était ouverte et magnifique; puis au palais Giura, rue neuve de Capodimonte. Nous devrions dire ils: car Ranieri fut partout avec lui. Ne pouvant installer Giacomo dans sa famille,
il se sépara de sa famille pour ne pas être séparé de Giacomo. La jeune Paolina s’était monté un peu la tête sur ce grand poète malheureux qu’Antonio lui devait amener. À l’aspect du pauvre homme, si mal en point, elle dut être assez déçue. Et cependant cette surprise pénible ne l’éloigna pas de lui. L’exaltation romantique baissa, faisant progressivement place à la tendresse. Et cette tendresse, où n’entrait rien que de pur, qui était la charité dans sa force et sous la plus gracieuse apparence, devait devenir exemplaire et sublime en un temps qui n'était plus très loin.
Le poète connut à Naples cette autre satisfaction, toute nouvelle, de voir à lui venir les jeunes. Dans la grande ville méridionale il avait une certaine célébrité. Non qu’on l'y mît à son rang: des écrivains tels que Giordani, Niccolini (et Manzoni, bien sûr), sans parler des Napolitains, jouissaient d’une tout autre renommée, et la presse locale ne lui fut guère accueillante; elle vantait de meilleure grâce les hymnes religieux de son cousin Terenzio Mamiani. Mais les étudiants autour de lui firent cercle. Le comte Papadopoli, son ami de Bologne, qui avait séjourné quelque temps à Naples pour sa santé, leur avait révélé cette poésie admirable, et cela le vengeait de certains mépris insolents. Il y eut encore quelque chose bien digne de remarque: un Grec exilé, Constantin Margaris, sentit du premier coup la grandeur de ce poète, de tous les modernes le plus digne d’être comparé aux anciens.
Et néanmoins les lettres de Giacomo (qui se font de plus en plus rares) nous montrent dans son esprit le même passage, signalé déjà plusieurs fois, du contentement des premiers jours au désenchantement des jours qui suivent, de l’imagination qui promptement s’exalte à la raison qui implacablement le ramène à voir toutes choses telles qu'elles sont, pires qu’elles ne sont. Le 5 avril 1834, il écrit à Monaldo: « L'amélioration qu’a produite le climat napolitain est à peine sensible. » Et le 27 novembre: « Outre l’impatience que j’ai de vous revoir, je ne puis plus supporter ce pays à demi barbare et à demi africain, où je vis dans le plus complet isolement de tous.» Le 3 février 1835: « Maintenant ma principale pensée est de disposer
les choses de telle façon que je puisse me déraciner d'ici le plus tôt possible. Vous pouvez être sûr que dès que cela me sera humainement possible je partirai pour Recanaïi, ayant dans le fond de mon âme une folle impatience de vous revoir, sans compter le besoin que j’ai de fuir ces lazzarones, ces polichinelles, nobles et plébéiens, parfaitement dignes des Espagnols et de leurs potences.» Le 10 décembre de la même année, à propos de l’édition napolitaine des Petites œuvres morales, Naples, de nouveau, sous sa plume, devient «un pays de voleurs ».
Nous savons que la publication de ces lettres, posthume, devait exaspérer Ranieri et l’induire à cette mauvaise action qui s’appelle Sept ans de compagnonnage (Sette anni di sodalizio). Leopardi fait paraître à coup sûr de l’ingratitude, et nous ne pensons pas à l’en absoudre par la considération de ses malheurs. Qu’on veuille bien se rappeler, toutefois, qu’il n’était point financièrement à la charge de Ranieri, qu’ils avaient fait un arrangement dont le Napolitain, pour sa part, se promettait quelque avantage. Et surtout qu’on ne perde de vue en aucune circonstance la disposition particulière de son esprit qui le détache des êtres, des choses, qui tue en lui les sentiments par le seul effet de l’habitude. S'il s’éloigna moralement de Ranieri, du moins il ne le prit jamais en grippe, et leur entente, sans jalousie et sans désaccord d’aucune sorte, demeura complète jusqu’à la fin.
Si à Recanati, pendant son enfance, puis à chacun de ses retours; si à Rome, à Bologne, à Milan, à Pise, à Florence on a pu se représenter successivement Leopardi, dans ses rapports avec les gens et les choses, ne sortant que par une illusion jamais longue de son amère solitude, et concevoir bien la cause et la nature des tourments qui l’y poursuivaient, on n’aura pas grand-peine à se représenter que cette Naples grouillante, bruyante, vociférante, et par tant de passions agitée, était peu faite pour le ravir. Sans doute elle avait pour elle son climat et son site. Le poète n’y était pas insensible, ami surtout des paysages qui s’ouvraient sur les monts et la mer et lui découvraiïent de vastes horizons. Mais le plaisir qu’il y prenait tenait plus encore à la disposition de son âme. A ses yeux, Pise avait été la
plus belle des villes, parce que ses agréments avaient complété un riant paysage intérieur. Naples ne pouvait présenter un tel avantage; à toutes les raisons de souffrir - qu’il y apportait s’ajoutaient celles dont elle était l’origine: promiscuités désobligeantes, contact à peu près quotidien avec des êtres dont les façons l’exaspéraient, sentiment de l’exil bien plus aigu et douloureux que jamais jusqu’à cette époque, les habitants et les mœurs lui en étant étrangers beaucoup plus que ceux d’aucune ville habitée auparavant.
Nous l’imaginons, si petit, si chétif, si perdu au milieu de cette continuelle bousculade, si amoureux du silence et de la contemplative paix dans cette métropole la plus retentissante de cris et de chansons, la plus sonore de toute l’Europe, et dans laquelle, certes, l’indifférence lui devait être plus qu'ailleurs cruelle, parce que dans un plus grand nombre de visages, tout au long du jour, il la lisait. À ce point de vue elle lui était comme un immense et monstrueux Recanati. Les ressources qu’elle lui offrait, cependant, étaient tout autres. Les satisfactions d’amourpropre, nous l’avons vu déjà, ne lui manquaient pas: le marquis Basilio Puoti, ce délicieux original, duquel à parlé dans ses Mémoires, délicieusement, Francesco de Sanctis, avait pour lui des attentions dont il n’était point généreux. Puoti, renonçant à son droit d’aînesse, avait ouvert une école, où l’on apprenait à penser justement, à s’exprimer dans l'italien le plus pur, à goûter les lettres italiennes dans leur force et dans leur fleur. Deux cents jeunes gens, rappelle Saponaro, le suivaient et formaient sa famille. Il voulut avoir Leopardi dans son palais (car son école était un palais, où rien ne paraissait de scolaire, où cet aristocrate faisait régner le ton le plus exquis) pour que ses élèves pussent admirer et honorer comme il se devait l’un des premiers poètes de l'Italie, et celui-ci fut charmé de cet hommage tout spontané.
Parmi les écrivains, Gargallo, Troya (connu naguère à Florence) le consolaient pour leur part de l’ostracisme du Progrès, ce périodique dont le titre même devait lui faire hausser les épaules. Puis il y aura le comte de Platen. En ce poète de grand talent, Leopardi rencontra, sinon son égal, du moins un de ses pairs. Platen avait lu les Chants.
Quand il fut à Naples, son premier désir fut d’en connaître l’auteur, dont il n’ignorait pas l’infortune, mais la découvrit bien pire qu’il ne la supposait. Son Journal, à la date du 5 septembre 1834, nous en a conservé le témoignage: « Le premier aspect de Leopardi a quelque chose d’absolument horrible pour qui se l’est représenté d’après ses poésies. Leopardi est petit et bossu; son visage est pâle et souffrant, et il aggrave ces conditions par sa manière de vivre: car il fait du jour la nuit, et vice versa. Sans possibilité de se mouvoir et de s’appliquer à rien, à cause de l’état de ses nerfs, il mène l’existence la plus misérable qui se puisse imaginer. Toutefois, quand on le connaît mieux, disparaît ce qu’il y a de désagréable dans son extérieur, et la délicatesse de sa formation classique, la cordialité de ses manières disposent l’âme en sa faveur. Je lui rendis fréquemment visite. >» Platen était lui aussi triste et malheureux. Il devait peu après mourir à Syracuse, où l’on montre son tombeau, tout proche des Latomies.
La santé de Giacomo, néanmoins, alla plutôt s’améliorant. Le 5 mars 1836, il dira dans une lettre à son amie Adelaïde Maestri (la fille de ses amis Tommasini de Parme): « Depuis un an et demi je ne puis que me louer de ma santé, surtout depuis un an que je me suis venu loger dans un endroit de cette ville presque champêtre, très élevé, où l'air est très sec et vraiment salubre. » Ranieri, s’il lui était un soutien, lui était beaucoup moins une compagnie. Les deux hommes se rendaient des services quotidiens, l’un recevant des conseils de style et de composition, l’autre trouvant dans son ami, ses yeux ne lui permettant plus d’écrire, un secrétaire bénévole. Mais cela n’occupait guère de temps. Antonio courait la ville, fréquentait des gens de son âge, en bonne santé comme lui, prenait des bains de mer, s’amusait, se montrait, se poussait. Les relations de Giacomo, les curiosités qu’il éveillait, lui étaient elles-mêmes profitables. Platen le trouva plus récréatif. Il était à Naples dans son élément, quand Giacomo paraissait comme égaré en cette ville.
Celui-ci saisissait les moindres instants où ses yeux ne lui interdisaient pas toute écriture. Il put composer Aspasie et deux poèmes funéraires : Sur un bas-relief antique et
Sur le portrait d’une jolie femme. Entre la première et ces deux autres, l’on observe une différence qui surprend. L'élément subjectif, le lyrisme personnel avaient une grande place dans Aspasie. Il n’en restera nulle trace dans les vers qui la suivront. Leopardi continuera d’y méditer sur le mal-
heur et sur la mort, mais comme si lui-même n’en eût pas connu, n’en dût connaître jamais l’atteinte. Comme si, avant de mourir, il fût déjà, si l’on peut dire, mort et défunt à tout ce qui fait la vie. Il voit la mort en elle-même, sans que paraisse rien des sentiments qu’elle lui doit inspirer. Dans la première canzone, il se demande en toute objectivité si la mort est un bien ou un mal; dans la seconde comment il se fait qu’elle puisse détruire «le merveilleux monde idéal créé par la beauté >» (Tonelli). Ces poèmes n’ont pas en lui-même leur cause, mais seulement leur occasion. Il n’a pas, aux problèmes qu’il y considère, plus d'intérêt que l’ensemble des hommes. La valeur cependant n’en peut être niée: il s'entend toutefois qu’ils manquent de lVattrait puissant que l'inspiration personnelle peut seule conférer.
Quelques autres projets lui trottaient dans la tête. Tommaseo, dont l’animosité nous est déjà connue, avait défini notre poète comme suit dans son essai De la littérature actuelle de l’Italie: « Elégamment désespéré, dolent avec prolixité, doctement ennuyé de cette misérable vie. » Il en fut blessé, semble-t-il, et commença de dicter à Ranieri un article intitulé Puissances intellectuelles: Nicolas Tommaseo. Mais il fut abandonné au bout de quelques pages. L'idée des Paralipomènes lui était venue à Florence, et il la reprit alors pour son passe-temps. Mais ce qui lui tenait le plus à cœur, c'était l'édition nouvelle de ses ouvrages: celle des Operette morali, d’abord, chez Piatti de Florence, qui se fit en 1834, avec adjonction du Vendeur d’almanachs et de Tristan; puis celle des Chants, avec les poèmes composés depuis l’édition florentine, dont à Naples même Starita se chargea. Ce devait être le début d’une publication de ses œuvres complètes, mais il n’en eut pas le plaisir, la censure des Bourbons s’y étant opposée. Elle interdit également une troisième édition des Petites œuvres. Ce qui à Naples ne se pouvait, à Paris devait être possible.
Le projet de publication des œuvres complètes fut repris. Mais les choses n’allèrent pas mieux: la police napolitaine avait le bras long, et l’on suppose qu’elle agit sur les bords de la Seine par l'intermédiaire de l’ambassade.
Le désir de l’évasion possédait plus que jamais Leopardi. Ce n’est que par nécessité qu’il demeurait à Naples. C’est vers Paris, maintenant, qu’il tournait ses regards. Il fut question d’y aller diriger (avec Ranieri, comme il s’entend) une collection de classiques italiens. De Sinner était déjà dans la place. Il revenait aussi à l’idée ancienne d’une chaire à Bonn ou dans quelque autre université de Prusse. Plus qu'ailleurs on y ferait cas d’un philologue d’une si belle érudition. Puis Giacomo s’entendit appeler par l’université de Palerme. La police des Deux-Siciles dissipa ce nouveau rêve très promptement. Alors Paris recommençait de l’obséder comme un heureux mirage. Et l’obséda jusqu’à la fin. Il ne leur serait pas difficile, à tous les deux, de s’y tirer d'affaire. Il écrirait des articles dans quelque revue. Et en effet il y en eut qui publièrent la traduction d’un ou deux de ses chants. Mais il n’en retira aucun bénéfice matériel. En France, toutefois, s’étendait peu à peu sa renommée. Il recueillait les échos d’une lointaine et croissante admiration. Il faisait peut-être de plus rapides progrès à l’étranger qu’en Italie. Alfred de Musset, bientôt, et trop tard, hélas! allait payer son tribut au « pâle amant de la mort ». La France aurait, qui sait, pu lui venir en aide, si l’un de ses compatriotes ne l’y avait férocement desservi. Nicolas Tommaseo n’était pas encore assuré d’avoir compromis cette jeune gloire. IL était trop intelligent pour ne reconnaître pas tout au fond de lui-même la grandeur de Leopardi. Raison de plus au Dalmate pour se mettre en travers de sa route, juger son désespoir malsain et ridicule et le traiter de « versificateur ».
Vincenzo Gioberti, toujours fidèle, pouvait contrebattre dans une certaine mesure cette campagne infâme. Mais beaucoup moins répandu que Tommaseo, d’ailleurs malade, il n’avait guère les moyens de se faire entendre utilement. L’autre gagnaïit quelques-uns de ses compatriotes, si l’on peut dire : à sa cause. Et par exemple Alessandro Poerio. De près ou de loin il ne cessait de les
travailler. A Florence, Gino Capponi entrait dans son sentiment sans trop de peine. Leopardi lui avait dédié certain poème intitulé Palinodie, et il ne l'avait point goûté, ce qui, d’ailleurs, se conçoit. Car c’est une chose médiocre, tout entière sur le ton du plus aigre sarcasme, où, de plus, Giacomo se gaussait des plus chères convictions libérales du marquis. Celui-ci l’en avait remercié, néanmoins, avec sa politesse ordinaire, qui était irréprochable, mais il confiait à Tommaseo, dans une lettre : «Ce maudit bossu veut me coïonner. »
Mais attachons-nous un instant à cette Palinodie. Elle remonte à la seconde moitié de 1835. On entend que ce poème n’est en aucune sorte une rétractation: Leopardi ne s’est rétracté jamais, et cette constance dans des opinions si peu faites pour réjouir le monde est un des éléments les plus certains de sa grandeur. À mesure qu’il avançait dans le détachement, il cédait plus volontiers à l'ironie: elle caractérise presque tout ce qu’il écrivit dans son dernier temps. En ce sens, on pourrait parler peutêtre d’une conversion, non de son esprit et de son cœur, mais dans la forme de son esprit, et dans le rapport de son esprit et de son cœur. Il est mort bien jeune, et l’ironie est pourtant chez lui commé le signe de la vieillesse. Palinodie, il faut le répéter, n’ajoute rien à la gloire du poète, mais elle importe à la connaissance de sa pensée et de cette évolution très sensible dans la manière de l’exprimer. Son erreur, dit-il, fut d’estimer la vie humaine misérable et vide et l’âge moderne peu intelligent. Tout le monde s’est insurgé contre lui, jugeant inadmissibles de telles généralisations. Et ce fut juste. Mais les délices de Naples (cigares, glaces, friandises, gazettes) l’ont détrompé. Naples, sans doute, est heureuse; l’univers entier est heureux.
Le XIXe siècle? Mais c’est l’âge d’or! Les chemins de fer, le commerce, la presse, les inventions: que nous faut-il de plus? La guerre demeure, la justice est bafouée, et la vertu méconnue, et la médiocrité répandue en tous lieux? Qu'est-ce que cela peut faire? Les étoffes seront toujours plus souples, les instruments de cuisine plus pratiques. L’on creuse des tunnels et les villes sont éclai-
rées pendant la nuit. Qui plus est: on développe une nouvelle science: la statistique; on crée une nouvelle puissance: le journalisme.
Il est difficile à un Leopardi, même en sa période napolitaine, de persévérer longuement dans le ton humoristique, badin et joueur: il ne se retient pas de comparer l'humanité turbulente à un enfant qui construit et détruit un édifice de brindilles, comme la nature même, dont c’est l'éternel jeu. Quoi qu’elle fasse, elle ne supprime pas ces deux maux : la vieillesse et la mort. Celui qui naît sera malheureux, du fait même de sa naissance. Mais de la somme de ces malheurs individuels, l’âge moderne travaille à produire le bonheur général! L’ironie est revenue. O Gino, quelle sagesse enseigne aux époques futures, ce siècle, le tien et le mien! Jamais l’antiquité ne sut ainsi passer d’un système à un système, et d’une mode à une mode: le progrès est évident! Leopardi fait une allusion grinçante à un écrivain (que Gino crut être Manzoni, qui était Tommaseo, sans doute) prompt à lui reprocher d’avoir puisé son inspiration dans son cœur au lieu de chanter les besoins et les espérances de son temps. Il se félicite de la leçon: c’est par l’obéissance et l’adulation qu’on s’élève à la gloire. Il chantera donc ces espérances, dont l’enseigne est cette barbe longue de deux empans que se laissent pousser les libéraux italiens.
Il ne recueillit pas dans les Chants, au contraire de la Palinodie, une autre pièce ironique et satirique, Les nouveaux croyants. Plus directement personnelle, elle fait une place appréciable au lyrisme. Il l’écrivit en effet pour se venger des attaques de plusieurs critiques napolitains. L’un était Saverio Baldacchini, plumitif d’assez peu de talent et l’un des principaux collaborateurs de la revue Il Progresso; un autre, Emilio Cappelli, méprisable encenseur de ce premier; un troisième jusqu’à ce jour n’a pu être identifié (ce dont on se doit consoler sans peine). Il en avait, en outre, à tous ceux qui dans leur ferveur romantique exaltaient ce siècle, auquel, dans Palinodie, il avait dit son fait, et dont il détestait l’optimisme béat, le moralisme de commande et la religiosité factice. Il semblerait aussi que Byron l’eût passablement agacé.
Les nouveaux croyants nous intéressent comme une apologie humoristique de la pensée et de l’art de Leopardi. Pour le moyen qu'ils nous donnent de lui assigner, vers la fin de sa vie, une position littéraire. lis se présentent comme une épître à Ranieri. Les Napolitains goûtent peu la sagesse de l’Ecclésiaste. Ils n’admettent pas, qu’ils soient du peuple ou de la noblesse, qu’on puisse préférer la mort au macaroni. Le macaroni les a vus se lever tous pour sa défense. Du macaroni vient le bonheur. Sans compter qu’il y a les «fruits de mer». Ses écrits pessimistes déplaisent particulièrement aux entendus. Plus encore à Elpidio, qui fit le révolutionnaire et grinça des dents tant qu’en France en dura la mode; qui pour la suivre plus tard se tourna vers la piété, le traitant, lui, d’impie et d'homme sans aveu. Il chante l’Evangile et les jeunes dames, baise les vieilles, n’attendant que du ciel la récompense de tant de vertu.
.. Son disciple Galerio marche sur les traces de ce maître,
bénit le bon Dieu, se félicite de l’humaine destinée et fulmine contre qui ne l’imite pas. « Que belle est l'Italie, et beau le monde, et notre siècle heureux! » dit un autre, qui sans doute rêve. Aux yeux de ces croyants est triste et aride le poète qui s'inspire de Job et de Salomon. Rassurez-vous, répond Leopardi. Vous ne sentez en rien lhumaine misère: les sots ne sont pas malheureux. Vous n’éprouvez pas la douleur, que n’éprouvent point les ânes. Vous ne connaissez pas l’ennui, que seules connaissent les âmes bien nées. Naples, d’ailleurs, a tout ce qu’il faut pour contenter qui n’a jamais désiré l'infini.
Le poème est en tierces rimes. De l’une à la suivante, maintenant, le sarcasme devient plus âpre. Et en voici la fin: «C’est vous les preux et les forts, à qui la vie est chère et qui craignez la mort. Nous qui jugeons la vie amère et pour qui la mort est un bien, nous ne sommes que des mazettes. C’est vous les sages, vous les heureux, âmes élues pour la jouissance des choses, chez qui la nature voit s’accomplir toutes ses intentions. Des hommes et du ciel, vous serez toujours le soin délicieux, aussi longtemps que l'ignorance et la sottise régneront dans votre cœur, c’est-à-dire le temps entier de votre vie. »
On doit remarquer la méfiance extrême du poète à l’endroit d’une religion affectée et sentimentale, qu’inspirent plus ou moins le Génie du christianisme et ses imitateurs italiens. Il y a dans cette suite de tercets du talent, d’ailleurs, de l’esprit, de l’élégance. Mais n’était-ce pas faire à ces espèces trop d'honneur? On songe à Voltaire ferraillant contre la canaille..
Les Paralipomènes de la Batracomyomachie ont, Aspasie et Le Genêt exceptés, une valeur qui dépasse de beaucoup celle des autres travaux napolitains. Cependant, et même en Italie, on ne les connaît guère. Ce titre sesquipédale, peut-être, leur a nui. C’est un ouvrage d’assez longue haleine, qu’il poursuivit irrégulièrement, tant que l’haleine lui demeura. Selon Ranieri, c’est à la veille même de sa mort qu’il lui en dicta les dernières octaves (mais le poème est inachevé). Le fond en est politique. Sous couleur de donner une suite au petit ouvrage d’Homère qu'il avait traduit si bien, Leopardi représente d’une façon allégorique et très aigrement satirique les événements de 1821. Ce lui fut une récréation plus qu'autre chose. Et cela explique peut-être certaines influences qu’on y relève, et qu'il fut plus qu'ailleurs facile à subir. On pense parfois au Don Juan de Byron, aux Animaux parlants de Casti. L’inspiration et la tonalité n’en sont pas moins leopardiennes.
On s’est donné beaucoup de mal pour en pénétrer toutes les allusions, pour identifier les personnages mis en cause. C’est de peu d'intérêt pour nous. Et l’on s’est également fort disputé sur la valeur poétique des Paralipomènes, sur la note que méritait pour son travail l’élève Giacomo. De l’avis de l’un de ses Juges nous pouvons le lui pardonner tout juste. Aux yeux de l’autre, jamais il ne fut aussi bien dans son élément; un troisième (Vossler) y voit un large panorama satirique de son temps, un divertissement qui lui permit de soulager son âme irritée. Enfin un quatrième y reconnaît la vie des momies, l’expression sardonique de certains morts. Ce désaccord évident nous induit à penser que si cette longue suite d’octaves n’est pas un chefd'œuvre, elle est en revanche de ces œuvres qui peuvent plaire ou déplaire, mais non point vous laisser indifférent. Poète satirique, Leopardi ne s’élève à la hauteur ni de Pope,
ni de l’auteur du Lutrin, ni, pour ne point sortir de la poésie italienne, de l’abbé Parini. Mais il viendrait tout de suite après ces maîtres.
Les Paralipomènes ne sont pas un poème à clef. Ils sont remplis d’allusions politiques, mais on ne peut sous aucun de ses personnages grotesques mettre à coup sûr le nom d'aucun personnage réel: le poète ne s’impose pas davantage de suivre en leur détail les faits qui l’ont inspiré. C’est très librement et fantaisistement qu’il raconte la victoire des rats sur les grenouilles, déterminée à la fin par l'intervention des écrevisses. Même à l’endroit de son modèle grec, son indépendance est entière. Ses héros, nombreux, à la seule exception de Ronge-pain et de Rubatocchi sont tous de son invention. Nous assistons à la fuite des rats, à la résistance de Miratondo, moins couard que les autres, qui leur rend cœur et les regroupe, à l’élection de Rubatocchi comme généralissime, à l’ambassade efficace de Lèche-fond auprès du chef des écrevisses, Brancaforte. Celui-ci ne le recevra qu’avec le congé de son empereur Senzacapo XIX, imposant des conditions de paix d’une extrême dureté. Le roi Mange-jambon étant mort, de même que son neveu Chipe-miettes, les Rats se donnent un nouveau roi, puis font un traité avec les Grenouilles. Les Ecrevisses tiennent garnison dans Topaia, capitale des rats...
Mais nous n’allons pas continuer jusqu’au bout cette ennuyeuse analyse. La fable est organiquement développée, et peut attacher le lecteur en dehors des événements qu’elle parodie. On pourrait se demander, toutefois, comment Leopardi put si longuement s’en amuser, si l’explication ne s’en proposait d’elle-même. D’une part il montra toute sa vie, en même temps qu’une profondeur et une maturité qui, de bonne heure, avaient devancé son âge, quelque chose d’assez enfantin. D’une autre, il avait un besoïin croissant, devenu vers la fin vraiment impérieux, de se détourner du réel, et dans le plein sens où Pascal prend ce mot, de s’en divertir — de s’en venger également, en prenant du réel, si repoussant qu’il lui apparût, les éléments de son jeu. Quand le vrai n’inspire que dégoût, quel plaisir ne recçoit-on pas du fantastique? L’Arioste en
avait fait l’épreuve dans le Roland Furieux. Etait-il d’un esprit plus léger de décrire la constitution de Topaia, de narrer une descente aux Enfers des animaux que de suivre avec passion la vaine polémique des gazettes?
L’agréable, dans ce poème, c’est que, tout y étant imaginaire, tout s’y prête, ou presque tout, à des interprétations et des rapprochements. Non pas uniquement politiques. Ces rapprochements sont justes, nécessaires, même, dans la mesure où nous renoncerons à les poursuivre dans le détail. Il ne fait pas doute que les Grenouilles sont les sujets des Etats de l'Eglise, les Rats, ceux du Royaume de Naples, les Ecrevisses, les Autrichiens. Brancaforte représente généralement les grands chefs de l’armée autrichienne. Il y a quelque chance pour que Chemine-tortu (Boucheferrée également) soit le prince de Metternich, et Senzacapo l’empereur François. Ronge-pain, semble-t-il, offre un symbole plus vague: on pourrait en lui reconnaître tous les souverains libéraux de l’époque, Louis-Philippe, roi des Français, aussi bien que Ferdinand II, roi de Naples. Lèche-fond serait assez le type des réformateurs contemporains et de certains grands agitateurs (Capponi? Carascosa? Pepe? Tonelli nomme encore Mazzini). Rubatocchi meurt à peu près comme fit Joachim Murat, etc. L’on a pensé même que Dedalo pourrait être le poète en personne. Libre au lecteur, pendant qu’il y est, de voir dans la première fuite des rats la défaite des Napolitains de Murat à Tolentino; dans la seconde la défaite des Napolitains de Pepe à Antrodoco. Que maintenant Topaia soit Naples, personne à coup sûr ne le voudra nier, la secte qui s’y répand, d'autre part, ne pouvant être que celle des Carbonari.
Si l’on osait introduire une comparaison périlleuse pour le poète, ou plutôt pour le poème, on dirait que les allusions politiques, dans les Paralipomènes, n’agissent pas autrement que dans la Divine Comédie. Ici comme là, nous leur devons de saisir mieux la portée et de goûter toute la saveur du texte: mais si elles nous échappent, nous pouvons nous contenter à la rigueur du sens premier des vers. Car ils ont un sens et un agrément en dehors d'elles. Cela veut dire que les Paralipomènes, par le seul attrait de la
fable, amuseraient un lecteur patient, à qui l’histoire du Royaume de Naples, dans le temps qui suivit le mouvement de 1821, serait à peu près étrangère. Mais y trouvera-t-il beaucoup de poésie? A cette question, Carducci et bien d’autres répondirent négativement. On peut supposer que ce fut surtout l’effet d’une implicite — et injuste — comparaison avec les Chants. Toutes les octaves ne sont pas également heureuses: cela doit-il faire oublier que le plus grand nombre sont d’une aisance et d’une élégance fort dignes de notre admiration?
Cet avantage, cette main de l’écrivain désormais parvenue à la suprême adresse, nous touche moins, pourtant, qu’un nombre assez grand d’épisodes lyriques qui nous rendent pour quelques minutes, mais exquises parfois, le poète tout entier, plus souvent les membres du poète. « C’était le mois de mai, qui nous redonne l’amour avec la vie, et l’on entendait au loin chanter le coucou, mystérieux oiseau, qui dans la profondeur des forêts soupire d’une voix presque humaine, errant comme un esprit nocturne, confondant le berger qui se lasse à le suivre. Son chant ne dure guère, puisqu'il naît avec le printemps et meurt lorsque revient la chaleur de l'été.» C’est peut-être, des Paralipomènes l’endroit le plus admirable. Qui, néanmoins, ne peut faire oublier la description de la tempête (« Le vent se précipitait avec fureur; il brisait les rameaux, déracinait les arbres. La foudre, à tous les coups, ébranlait à l’entour les chênes, les rochers, avec un bruit profond, auquel faisaient écho le mont et la vallée, et de si vifs éclairs que le pays entier paraissait tout soudain se remplir de leur feu »); de la nuit («C'était la nuit et par l’océan infini l’on voyait resplendir les astres volubiles; le vent, fugitif et léger, fouettait bien doucement cette mer sans rivage »); de la lune (« Derrière les bosquets, derrière les coteaux, au ciel déjà montait la lune antique et lasse, versant sur les rameaux, sur les crêtes herbeuses, son avare et maigre clarté »).
Nous pourrions citer bien davantage. A propos des Paralipomènes, certains ont parlé de Rousseau: non sans raison, DREAUen tel endroit où le poète considère avec faveur le monde primitif, nous pensons retrouver sa pensée. Ils nous
rappellent aussi, très diversement, La Fontaine. Et nous ne voyons pas où la charmante expression du sentiment de la nature mêlée au mouvement même de la fable, qui nous ravit chez ce maître, se retrouve plus complètement ue dans les octaves de Boccace et celles de Leopardi. ee faisait en réalité ses débuts tardifs dans la rime: il avait usé d’elle, auparavant (sauf en sa première jeunesse), avec une extrême discrétion. Cette réserve, indice de son goût, ne l’empêche point de la manier avec art dans les Paralipomènes. Remarquons toutefois que c’est en s’amusant, pour s’amuser, qu’il se pare du « bijou d’un sou ».
C’est également à Naples que Giacomo ordonna un petit recueil de Pensées, qui parut à Florence huit ans après sa mort dans l’édition Le Monnier, par les soins de Ranieri. Celui-ci les donnait pour entièrement nouvelles, sans rapport avec aucun autre ouvrage du même auteur. Mais c’est une question. Ne s’agissait-il en réalité d’un certain nombre d'extraits du Zibaldone présentés sous une forme plus serrée et propre à les transformer en autant de maximes? Luiso crut l’avoir démontré. Parena, pour sa part, établit que, si tout n’était pas tiré du Zibaldone, ce qui était original ne contredisait en rien à ce qui ne l'était pas. Il n’y a point là de quoi nous étonner, sans doute. Et l’on doit admettre que le contraire eût été plus surprenant. Leopardi ne consignait-il pas dans le Zibaldone les choses qui lui passaient par l'esprit? Ce registre ne contenait-il pas le procès-verbal de sa pensée? Et n'est-il pas naturel qu’on y retrouve à l’état d’ébauche ce qui dans un style plus châtié, plus épigrammatique, avec un tour moins personnel, emplit le mince ouvrage posthume que publia Ranieri? Mince, parce qu’inachevé : ces apophtegmes sont au nombre de cent onze. Si le poète eût vécu plus longtemps, il y en aurait eu davantage, et l’on y découvrirait cet ordre qui, dans le recueil de 1845, ne paraît nullement.
Tonelli, fort à propos, cite une lettre française à de Sinner, du 2 mars 1837, où il est dit explicitement : «Je veux publier un volume inédit de pensées sur les caractères des hommes et sur leur conduite dans la société.» Cette intention ne fut pas abandonnée, et nous avons dans
les Pensées (en vrac, si l’on peut dire) un peu de la subs- tance du volume projeté. Ces observations portent sur des objets dont Giacomo, de bonne heure, avait eu l’expérience: l’orgueil des hommes ne cède point, même devant l’évidence de leurs torts; un bien que nous avons obtenu à grand-peine perd tout son prix quand nous le voyons obtenu par un autre vite et facilement; la supériorité doit se faire pardonner par l’envie; les hommes, pour la plupart, parlent d’eux-mêmes trop volontiers; sur les effets des malheurs et des bonheurs individuels, tout différents de ce qu’on les avait prévus; sur le caractère négatif de l’honnéteté; sur la tendance générale à promettre beaucoup et à ne rien tenir; sur la facilité à croire ce qu’on désire; sur la vanité; sur l’autorité paternelle; sur le mal qu’on éprouve à garder son secret, etc.
Et voici quelques-unes de ces pensées:
« Parcours les vies des hommes illustres, et si tu considères ceux qui sont devenus tels, non par leurs écrits, mais par leurs actions, tu auras une peine extrême à en trouver un petit nombre de vraiment grands, à qui leur père n'ait pas manqué dans leur jeune âge.» (II.)
« Personne n’est si totalement désabusé du monde et ne le connaît si parfaitement, et ne le haït à ce point que, recevant de lui quelque signe de bienveillance, il ne s’y sente quelque peu réconcilié; de même que nul homme n’est si mauvais à nos yeux que, s’il vient à nous saluer poliment, il ne nous paraisse moins mauvais.» (XXV.)
« Les hommes remarquables par leur probité sont ceux, desquels, ayant affaire avec eux, tu peux, sans espérer aucun service, ne craindre pas d’être desservi. >» (XLIII.)
« L'homme est condamné, soit à consumer sans propos sa jeunesse, qui est le seul temps où recueillir quelque fruit en prévision de l’âge qui vient et pourvoir à son établissement; soit à la dépenser dans la recherche des plaisirs pour ce temps de sa vie où il ne sera plus à même d’éprouver aucun plaisir.» (XLVII.)
« Les hommes ne veulent pas faire le bien: à cause de lincommodité même de la chose. et parce que l’infortune de ceux que nous connaissons ne laisse pas de nous faire quelque plaisir; mais ils recherchent la réputation de bien-
faiteurs, et la reconnaissance d’autrui, et cette supériorité qui nous vient d’un bienfait. C’est pourquoi, ce qu’ils ne veulent point donner, ils l’offrent. >» (LII.)
« L’ennui est en quelque manière le plus sublime des sentiments humains. Non que je croie que de l’examen d’un tel sentiment naissent les conséquences qu’ont voulu en déduire de nombreux philosophes. Néanmoins le fait de ne pouvoir être satisfait d'aucune chose terrestre, ni. pour ainsi dire, par la terre tout entière; de considérer l'incalculable immensité de l’espace, la masse et le nombre étonnants des mondes, et de trouver que tout est petit pour la capacité de notre âme; d’imaginer le nombre infini des mondes, l’univers infini, et de sentir que notre âme, notre désir seraient encore plus grands qu’un tel univers; et de toujours accuser les choses d'insuffisance et de nullité; de souffrir de l’absence et du vide et d’éprouver donc de l’ennui, me paraît le signe plus certain de grandeur et de noblesse qui se voie en la nature humaine.» (LVIIL.)
« L'idée que l'artiste se fait de son art, ou le savant de sa science, est à l’ordinaire grande en proportion inverse de ce qu’il pense valoir lui-même dans cette science ou dans cet art.» (LXIII.)
« Qui communique peu avec les hommes, rarement est misanthrope. Les vrais misanthropes ne se trouvent point dans la solitude, mais dans le monde; parce que la pratique de la vie (et non pas la philosophie) est ce qui fait haïr les hommes. Et si un misanthrope se retire de la société, dans sa retraite il perd sa misanthropie. >» (LXXXIX.)
«Jésus-Christ fut le premier qui désigna précisément aux hommes ce flatteur et ce précepteur de toutes les feintes vertus, ce détracteur et ce persécuteur de toutes les véritables, cet adversaire de toute grandeur intrinsèque et vraiment propre à l’homme, ce moqueur de tout sentiment élevé toi ne le croit pas faux), de toute douce affection (s’il la croit sincère), cet esclave des forts, ce tyran des faibles, plein de haïne pour les malheureux, auquel ce même Jésus-Christ donna le nom de monde, qui lui est demeuré dans toutes les langues jusqu’aujourd’hui. » (LXXXIV.)
Le rapport de cette pensée avec celle de La Rochefoucauld, de La Bruyère, de Pascal, de Rousseau, quelquefois,
est si évident qu’il n’est aucunement besoin de s’y étendre. Cependant, il sera bon de noter qu’il y a chez La Rochefoucauld plus de cynisme ou plus de facilité à prendre son parti du mal. Leopardi, bien que d’occurrence il nous semble s’exhorter à la résignation ‘, n’est point un résigné: ni pour lui-même, puisque de voir la vie aussi laide il prend en haine la vie et ne désire plus que la quitter, ni pour l’ensemble des homimes. Chez lui pas d’acceptation. La réflexion sur Jésus-Christ, qui, le premier, désigne à l’humanité son ennemi dans le monde, si juste et belle, est digne de tout notre intérêt. Elle établit mieux que nulle autre l’intime consanguinité de Pascal et de Leopardi. Car c’est à Pascal que notre penseur, le plus essentiellement, ressemble. Beaucoup plus qu’à La Rochefoucauld : parce que malgré l’apparence, et malgré l’opinion généralement répandue, il est tout au fond de lui-même, sans doute, plus chrétien. Son aversion pour le renouveau catholique plus ou moins directement inspiré du Génie du christianisme, était beaucoup moins d’un libre penseur, au sens galvaudé parmi nous de cette expression, que d’un homme dont le pessimisme procédait d’une conception de la vie encore intimement chrétienne et d’un scandale profond, quoique en partie inconscient, devant ceux qui bafouaient, croyant l’exalter et le servir, l’esprit de sa religion première. A quelqu'un qui lui parlait de Giacomo, longtemps après la mort de celui-ci, la comtesse Adelaide aurait parlé de «ce malheureux garçon ». On entend sans peine ce qu’elle voulait dire. Si dévote et austère qu’elle fût, elle n'aurait pu comprendre qu’il y avait dans sa propre exactitude catholique moins de religion que dans les désespoirs et. les « blasphèmes » de son fils aîné.
92 «Rien ne montre mieux qu’on est peu philosophe et peu sage que de vouloir la vie entière sage et philosophique.» (XXVII.)