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JE NAQUIS DE FAMILLE NOBLE, DANS UNE VILLE IGNOBLE D'ITALIE

Vers la fin de l’été 1829, entre le 26 août et le 12 septembre, revenu pour la dernière fois à Recanati, sa ville natale, Giacomo Leopardi composait le poème des Souvenirs. Il avait alors trente et un ans. Il évoque son enfance dans une demeure où il vit le terme de sa joie, où s’entendaient les voix alternées et les tranquilles travaux des serviteurs. Ces vers font penser fugitivement au récit de la vie à Combourg dans les Mémoires d’outre-tombe. Il y parle du paysage de Recanati: « Quels doux rêves m'’inspirèrent cette mer lointaine, ces monts bleus que d'ici je découvre, et que je méditais de franchir un jour, imaginant des mondes secrets, une mystérieuse félicité. »

Il s'exprime encore sur son étroite patrie en termes désolés et violents: «Mon cœur ne me disait pas que je serais condamné à consumer le temps de ma jeunesse dans cette bourgade sauvage où je suis né, parmi des gens grossiers et lâches, pour qui des noms étrangers, et souvent la science et le savoir sont un objet de plaisanterie et de dérision, qui me haïssent, qui me fuient J’y passe les années, abandonné, séquestré, sans amour, sans vie, et malgré moi j'y deviens rude au milieu des malveillants; je m'y dépouille de mes vertus et de ma piété, et j’en viens à mépriser les hommes, par la faute de ce troupeau dont je suis entouré. » Recanati, pour le malheureux poète, est «un séjour inhumain ».

De telles plaintes, de telles accusations ne sont pas exceptionnelles dans son œuvre. L’horreur de sa petite ville est un des sentiments, au contraire, qui s’y manifestent le plus souvent. Il dira dans une lettre à sa sœur Pauline accompagnant un portrait de lui: « Faïtes-le circuler, afin que les Récanatais voient par les yeux du corps (les seuls qu’ils possèdent) que Leopardi le bossu est compté pour quelque chose dans le monde, où Recanati n’est pas connu, même de nom !.»

Il est arrivé plus d’une fois qu’un homme d’esprit ait conçu de l’aversion pour le lieu de sa naissance. Rappelons le cas de Stendhal. Une telle disposition ne peut être expliquée uniquement par quelque blessure d’amour-propre. Nul n’est prophète en son pays, et les petites cités, comme les républiques, sont ingrates. Je n’affirme pas que Leopardi n’ait point souffert de n'avoir pu faire mentir ces proverbes: ce serait contraire à ma conviction. Cette passive indifférence de ses concitoyens dut envenimer sa rancune. Mais elle datait de loin, et l’origine s’en doit chercher dans une douleur d’un caractère moins mesquin. Dans une prompte révolte de son être. Dans une épouvante qui n’est pas sans analogie avec celle du tombeau. Le 27 mars 1817, alors qu’il n’avait jamais quitté le toit paternel et qu’il n'avait pas achevé sa dix-neuvième année, il écrivait à Pietro Giordani: « Ne me parlez pas de Recanati. Elle m’est chère à ce point qu’elle me fournirait de beaux thèmes pour un traité sur la haïne de la patrie, et si pour la sienne un Codrus fut timidus mori, pour la mienne je serais timidissimus vivere. Mais ma patrie est l'Italie, et pour elle je me sens brûler d'amour, etc. »

Notons ce détachement de la petite patrie au bénéfice de la grande. On a pu l’observer chez Pétrarque. Mais Pétrarque n’était pas né à Florence, dont il était ressor-

1 Et déjà le 30 avril 1817, dans une lettre à Giordani: « Ici, tout est néant, tout est bête et insensé. Les étrangers qui visitent Recanati s’émerveillent du silence, du sommeil où la ville est plongée. Personne ne s’y intéresse ni aux études, ni à rien. Qu’y a-t-il d’attrayant pour un homme soucieux de voir et d'apprendre? Devrais-je être condamné à mourir dans cette caverne? Tout y est ennui et dégoût.» Tout son espoir est de s’évader le plus tôt possible de « cette maudite prison ».

tissant. C’est pour être demeuré longuement dans Recanati que Leopardi la traite d’une manière si cruelle. Des expressions telles qu’horrible, exécré, détesté, Tartare, sépulture des vivants, quand il parle de ce lieu, sont fréquentes sous sa plume.

Peu de mois avant de composer les Ricordanze, le 19 mai 1829, il avait écrit à Puccinotti : « Mais enfin trouve un moment pour venir, afin qu’au bout de six mois j’entende pour la première fois la voix d’un homme et d’un ami. Je ne sais si tu pourras me reconnaître; moi-même je ne me reconnais pas; je ne suis plus moi: ma santé mauvaise et la tristesse de ce séjour m'ont achevé.» Et plus tard, le 2 avril 1830, au général Colletta, qui le presse de venir à Florence: « Pour l’heure je vous dirai seulement qu'après seize mois de nuit horrible, après une existence de laquelle Dieu veuille préserver mes pires ennemis, votre lettre a été pour moi comme un rayon de soleil, bien plus que ne peut être la première lueur de l’aurore dans les régions polaires. »

Tout cela (qu’on allongerait sans peine) se trouve condensé dans les premières lignes d’une sorte de roman personnel qu’il ne termina point, dont quelques fragments nous ont été conservés dans les Ecrits variés: « Je naquis de famille noble, dans une ville ignoble d'Italie ?. »

Nous devons établir la genèse d’un sentiment si constant et dont l’expression est parfois si pénible. Et dans ce but voir avant tout ce qu'était Recanati, voir ensuite les raisons que le poète eut de s’y sentir malheureux dès l’enfance.

2 Voici encore un texte dont s’éclaire le malentendu qui séparait Giacomo de sa ville et de ses compatriotes: « Dans ma petite ville natale, où l’on savait que j'étais voué aux études, l’on croyait que je possédais toutes les langues, et l’on m'interrogeait sur n’importe laquelle. On me croyait poète, rhétoricien, physicien, mathématicien, médecin, théologien, en un mot un savant tout ce qu’il y a de plus encyclopédique. Ils ne m’en estimaient pas davantage, et du fait même de leur ignorance, ne sachant pas ce que c’est qu’un homme instruit, ils ne pensaient pas que je fusse comparable aux érudits du dehors, malgré l’opinion que j'ai dit qu’ils avaient de moi. Mais si je laissais voir que ma science était étendue un peu moins qu’ils ne l’avaient cru, leur considération diminuait encore, et pas seulement un peu, et je passais, en fin de compte, pour n'être pas sorti de leur rang (per uno del loro grado).

Elle est dans ce qui fut autrefois la marche d’Ancône, à quelque trente kilomètres de ce port. Elle est construite sur de souples collines qui ondulent de l’Apennin à la mer. La commune, aujourd’hui, compte à peu près vingt mille habitants (alors dix mille). Mais elle est vaste, comme c’est le cas souvent en Italie, et la ville n’en abrite qu’une faible partie en ses murs. A la fin du XVIII»e siècle, celle-ci pouvait grouper quelques centaines de feux. Pour l’atteindre d’Ancône, on passe par Loreto (Lorette) lieu de pèlerinage célèbre entre tous ceux de la Péninsule, où l’on vénère la Santa casa, la maison de la Vierge à Nazareth, que les anges, suivant la légende, transportèrent premièrement à Tersatto, près de Fiume, en 1291, et trois ans plus tard dans un bois de lauriers (lauretum, Loreto) des environs de Recanati. Aïnsi l’un des sceptiques les plus désespérés des temps modernes vint au monde non loin de l’un des centres les plus ardents du catholicisme italien. La famille Leopardi montrait d’ailleurs une dévotion scrupuleuse.

Assez proches sont également Pesaro, qui vit naître Rossini (lan 1792), lesi, berceau de Pergolèse, et bien plus anciennement d’un autre grand sceptique, l’empereur Frédéric II, Urbin, dont l’enfant le plus illustre est Raphaël, et qui fut, à la Renaissance, un foyer de culture lumineux, Assise, enfin, patrie heureuse du Poverello, patrie aussi de Properce, origine de Métastase. Le nombre est grand des hommes natifs de cette région, qui ont honoré l'Italie. Un caprice de l’histoire semble avoir opposé plusieurs d’entre eux en contrastes saisissants.

On risquerait de croire, d’après le poète des Chants, que Recanati est l’un des endroits du monde les plus affreux. La vérité est bien différente, sans doute. Et d’abord cette petite ville est charmante en ses aspects. Elle se développe agréablement à la crête d’une colline, d’où l’on découvre l’'Apennin, avec les hautes cimes du Catria, de la Maiella et du Gran Sasso. L’Adriatique, à ses pieds, s’étend immense. D'origine romaine, elle fut de bonne heure le siège d’un évêque et devint par la suite une commune libre, avant d’être incorporée à l'Etat pontifical. Elle a produit des

jurisconsultes fameux, des prélats, des guerriers. Civitas

iustissima, insignis et famosa. Tout autre chose qu’un « bourg sauvage » et qu’un «tombeau des vivants ». Nombre de ses fils, qui brillèrent dans l'Eglise ou dans les armes, portèrent les noms de Leopardi, d’Antici, et certains furent les ancêtres directs de celui qui devait les éclipser tous par son génie et ses malheurs.

Les arts n’y étaient point méconnus. Sangallo, Sansovino, Bramante lui-même furent les architectes de plusieurs de ses édifices. Des peintres tels que Luca Signorelli, Melozzo da Forli, Mantegna, Le Guerchin, Michel-Ange de Caravage y ont travaillé en divers temps. On y peut admirer de nos jours des toiles de Lorenzo Lotto, la gracieuse loggia de Giuliano da Maiano. Mais, pour être équitable, notons qu’à l’époque de Pie VI, le mauvais baroque y dominait.

Le palais des Leopardi, précisément, avait été construit dans ce style. Un oncle du poète l’avait agrandi et restauré. Non dépourvu de beauté en plusieurs de ses chambres, dans l’ensemble, il était austère à l’excès. La façade fait paraître quelque prétention, bien que terne et mélancolique. Nous pouvons rêver le luxe intérieur de cette maison patricienne d’après un autre passage du poème des Souvenirs : «Ces murs peints, les troupeaux qu’on y a figurés, et le soleil qui naît sur une campagne solitaire ont offert à mes loisirs mille agréments, alors que ma puissante illusion était toujours à mes côtés, où que je fusse, et me parlait. Dans ces salles d’autrefois, à la blanche lueur des neiges, quand le vent soufflait autour de ces hautes fenêtres, retentirent mes cris de joie, au temps où l’amer, où l’indigne mystère des choses se montre à nous plein de douceur. »

Les murs peints, d’après le témoignage d’Antona-Traversi, sont les paroïs des salons, au premier étage du palais Leopardi, peintes magnifiquement à la détrempe; les armenti figurati, quatre tableaux de grande valeur, du genre dit vaccareccio, dus peut-être à Rosa de Tivoli (qui n’est pas Salvator Rosa), dans lesquels sont en effet représentés divers troupeaux. Le soleil qui naît sur une campagnre solitaire est une autre composition à la détrempe.

Le palais s’élève entre la place qui se pourrait dire « du Samedi au village » et un jardin assez vaste, divisé en deux

parties par le comte Monaldo, père du poète: l’orto, ou jardin de plaisance, et le pomario, ou verger. De ce jardin il est parlé aussi dans les Souvenirs, « des odorantes allées, des cyprès qui murmuraient au vent ». Tout près de là s'étend le quartier de Montemorello, qui monte vers le sommet de la colline, vers l’ermo colle dont nous reparlerons à propos de plusieurs poèmes de Giacomo.

Dans cette résidence, autrefois opulente, alors quelque peu dédorée, il naquit le 29 juin 1798, à sept heures du soir. Le comte Monaldo n’avait que vingt-deux ans, et il subissait déjà les conséquences de maintes erreurs, qui avaient ébréché son patrimoine. En 1797, il avait épousé la jeune marquise Adélaïde Antici, née alors qu’il avait trois ans, entre les belles mais impérieuses mains de laquelle il avait assez vite remis tout le souci d’administrer ses biens. Elle tiendra ce rôle toute sa vie, et réussira par des efforts ininterrompus et des sacrifices cruels, au bout d’une longue suite d’années, à restaurer, en partie au moins, la fortune compromise des Leopardi #.

Cette maison faisait remonter jusqu’à 1200 son arbre généalogique. Elle était demeurée au cours de six siècles constamment guelfe, c’est-à-dire attachée au pouvoir temporel de la papauté, de même qu’au maintien des libertés et franchises municipales. Cette humeur décentralisatrice est sensible encore chez Monaldo. Dans le chœur de l’église des Capucins, ancienne chapelle de la famille, sont peints à fresque les portraits de Bernardino Leopardi (1575-1650) en saint Bernardin, et de Dorotea Roberti, sa femme, en sainte Dorothée. Ils sont pour quelque chose, peut-être, dans l'inspiration du poème intitulé Sur le portrait d’une jolie .femme «.

3 Monaldo avait perdu son père alors qu’il n'avait guère plus de quatre ans. Mis presque dès l’adolescence en possession de ses biens, dans une maison où vivaient des oncles et tantes point toujours disposés favorablement envers le jeune maître, il n’en fit qu’à sa tête, par désir d’en montrer mieux son pouvoir. Quand le désordre de ses finances devint alarmant, un administrateur du domaine fut désigné par autorité de justice. Mais celui-ci abandonna bientôt sa charge à la jeune comtesse Leopardi.

2 Pier Niccold, mort en 1591, fils de Pier Leopoldo et de Cassandra Antici, fut parmi les compagnons de saint Philippe Neri.

En 1815 (Giacomo, l’aîné des enfants, avait dix-sept ans alors), la famille Leopardi était dans son usage domestique en retard d’au moins un demi-siècle. Et non sur les nobles de Rome et des centres importants, mais sur tout ce qu’il y avait dans son voisinage immédiat de foyers patriciens. Ses alliés mêmes se moquaient, et quelquefois s’indignaient, de son incroyable conservatisme. Elle gardait toutes les habitudes de laristocratie ancienne, qu’on pourrait qualifier presque de féodales. Le palais était plein d’ecclésiastiques, lesquels exerçaient les fonctions multiples de secrétaires, de précepteurs, de pédagogues (dans le premier sens du mot) ou de chapelains. Le personnel de maison, important malgré le délabrement du patrimoine, camériers, cuisiniers, cochers, valets, était obligé à de continuelles marques de son respect. Les enfants étaient formés à l’observance d’un strict cérémonial. On parlerait pour un peu d’une étiquette. Un an après Jacques vint Charles; deux ans après, Pauline; Louis ne paraîtra que plus tard 5.

Monaldo était-il en réalité, comme plusieurs biographes l’ont voulu, « ce qu’on appelle une bonne pâte d’homme »? On ne lPadmettra point sans réflexion. Le certain, c’est qu'il avait une favorable opinion de lui-même. Dans son Autobiographie il dira: «J'avais un cœur excellent, grand comme une place publique, et ce cœur n’a pas varié, malgré l’abus que d’autres en ont fait et les maux que lui a valus sa trop facile expansion.» Pour Luigi Tonelli, qui juge cet original non sans un excès de bienveillance, il aimait beaucoup son fils aîné, même s’il se forgea le devoir de empêcher très longtemps de quitter l’odieuse Recanati. Convenons qu’il put l’aimer à sa manière. Mais cette manière, comment ne la lui point reprocher? Il ne sut, avec toute sa sollicitude, et des intentions que l’on veut croire très pures, que le pousser enfin au désespoir.

Du moins il l’admira: cette disposition paraît davantage. I1 entrevit quelque chose de sa grandeur. Il ne fut pas long, d’autre part, à comprendre quel abîme il y avait entre eux deux. Nous voyons en lui, néanmoins, un vrai tyran domestique (tyran lui-même tyrannisé) et les docu-

5 Et Pierfrancesco, beaucoup plus tard encore.

ments ne manquent pas pour l’établir. Giacomo est déjà majeur que sa correspondance est exactement surveillée: il s’en plaint dans une lettre à Giordanif. Plus tard, Monaldo usera de moyens révoltants pour le contraindre à regagner le toit paternel. Avec cela plusieurs lettres sont l'indice d’une véritable tendresse. Eh bien! soit, ce gentilhomme aima son fils, mais d’un amour qui prit souvent les formes de la vindicte et de la haïne; d’un amour que le Ciel veuille épargner à d’autres enfants. Le sentiment qu’il eut pour Giacomo demeure en partie un mystère. On y verra plus clair, de toutes façons, quand on sera mieux entré dans le caractère de ce personnage singulier.

Par définition il était un aristocrate. Son légitimisme allait à l’intransigeance, sa religion, à l’extrême bigoterie. Il était incomparablement entêté. Le passé (social, politique, philosophique, littéraire) n’avait pas dans la Marche d’Ancône, et même dans l'Etat de l'Eglise, un soutien plus fidèle. Il le représentait dans ses formes les plus extérieures, dans son cérémonial le plus périmé. Dans son Autobiographie, il nous le fait savoir nettement: «J’ai porté l’épée chaque jour, comme les anciens chevaliers, et j’ai été probablement le dernier spadaro (porte-épée) de l'Italie. » Imaginons-le tel que l’aperçut Ranieri dans le temps de la grande amitié qui unit ce Napolitain à Giacomo: «Il avait un chapeau à très larges ailes, des culottes qui ne descendaient qu’au genou, des souliers à grosses boucles de métal blanc. Il était en noir de la tête aux pieds et portait sous le bras une sorte de gros bréviaire 7. »

Ces traits, certes, ne sont que ridicules. Nous nous sentirions pour ce noble hurluberlu quelque sympathie amusée, à la condition d’oublier (mais cela se peut-il?) ses

68 «Jamais je n’ai de réponse de toi, depuis deux mois et plus. Est-ce la faute de la poste, ou, comme je le soupçonne, d’une censure domestique nouvellement établie pour les lettres qui arrivent ici? Et cela parce qu’ils se sont aperçus cum horrore et tremare que elevdeoa pour® megr Tov nowwvdv (je pense librement sur les affaires publiques).

7 Quand il dut renoncer au port de l’épée, il affecta de se vêtir avec une austère simplicité, ne donnant à son tailleur aucune autre recommandation que de faire paraître la gravité qu’il se voulait dans son habillement.

torts à l’endroit d’un enfant génial, qu’il ne sut guère que tourmenter. A maintes reprises il s’exposa pour ses convictions avec beaucoup de courage, surtout à l’époque où Murat fit la tentative de reconquérir son trône, où, dans sa province, le gouvernement pontifical fut rétabli définitivement. Mais on avait beaucoup plus tôt dû reconnaître sa crânerie. En 1797, les Français occupent Recanati. Le comte Leopardi refuse d’assister au défilé des troupes que le général Bonaparte commandait en personne, spectacle, osa-t-il dire, indigne d’un Italien bien né. La République Romaine est proclamée et le pouvoir passe partout aux éléments francophiles. Puis en 1799 une insurrection se rend maîtresse de la minuscule cité. Monaldo se voit investi de la fonction de gouverneur provisoire. Mais, les Français revenus, on l’arrête, on l’oblige à une forte rançon, on le condamne ensuite à la peine capitale, on l’emmène comme otage à Ancône. Il faut reconnaître que Giacomo naquit dans une période bien difficile. Il faut admettre, au surplus, que son père avait quelques motifs d’exécrer la Révolution.

Au milieu de circonstances propres à le faire varier, il ne s’écarte jamais de son idéal. Ses écrits, aussi bien Les choses comme elles sont, qui datent de 1800, que les Petits dialogues, publiés en 1832, l’établissent. Le poète avait en horreur ces Dialoghetti, répandus largement dans toute l'Italie, et qu’on eut le mauvais goût de lui attribuer. A trente ans d'intervalle, nous retrouvons Monaldo plus royaliste que le roi, plus papiste que le pape. En 1832, en outre, il dirigeait depuis quelque trois ans un petit journal, La voce della Ragione, qui fut supprimé par ordre du souverain pontife. On peut juger les positions de cet ultra sur ce fait qu’il tenait pour néfaste la mémoire de Benoît XIV, sous le règne duquel la Société de Jésus avait été abolie. Et d’autre part son Autobiographie, aussi bien que sa correspondance, font paraître à quel point la propagation des principes révolutionnaires le consternait et l’attristait.

Si ferme qu’il fût, d’ailleurs, on suppose qu’il put être fanatisé par certaines influences, par celle en particulier de J.-J. Vogel, prêtre alsacien, proscrit, qui s'était réfugié d’abord à Fermo, puis à Recanati. Nanti d’un canonicat

ce)

de 1809 à 1814, il s’établit ensuite à Lorette. Le comte l’avait en haute estime, et Giacomo semble avoir partagé quelque temps cette admiration. Quel type que cet aristocrate opiniâtre! Il ne se disait pas sensible et bon seulement; mais encore supérieur aux autres hommes, sinon par la capacité de l’intelligence, du moins par la rectitude du jugement. Néanmoins, il avait assez de clairvoyance pour reconnaître son entêtement et son orgueil. Les étrangers étaient prompts à discerner ce trait de son caractère. Et par exemple Giordani: « Je crois impossible, écrit-il au jeune reclus, que vous sortiez jamais de Recanati, si ce n’est par l’Académie ecclésiastique de Rome. Et c’est la chose que je crois la moins impossible à persuader à votre père. Je mettrai à cela tous mes soins, si toutefois il est quelqu'un au monde qui puisse, par des raisonnements et des prières, obtenir quelque chose de votre père. »

Il faut remarquer à ce propos que les parents de Leopardi exercèrent sur lui des pressions très vives pour le faire entrer dans les ordres, surtout à une époque où ils le virent physiquement déformé. Il avait reçu la tonsure à douze ans, et jusqu’à dix-huit, il porta la soutane.

Si Monaldo fut réactionnaire politiquement, en matière d'hygiène et d'économie, il ne se montra point l’ennemi du progrès. C’est par ses soins que l’« inoculation » fut introduite dans la région d’Ancône. En dehors de sa rigidité de papalino, ce qui le caractérise peut-être le plus est son inaptitude à manier l’argent. Il fut en cela d’une extrême imprudence. Dante aurait pu le mettre au IVme cercle de l'Enfer, avec les gaspilleurs. En vingt ans il avait accumulé tant de dettes qu’il lui en fallut quarante, ensuite, pour se libérer. Désireux de fonder une académie (en 1801), il pense l’établir dans sa propre maison et supporte toutes les dépenses. Chevaleresque, il s'engage pour cent écus en faveur de l’homme même qui avait ordonné son arrestation.

S'il dilapide ses biens, il est fort charitable, et sa piété l’engage à des aumônes d’une magnifique libéralité. Ce n’est jamais en vain qu’on lui demande un secours, ou de faire les frais de quelque cérémonie. Et l’Eglise a largement part à ses dons. En 1803, il est privé légalement de

la gestion d’une fortune obérée, et sa femme seule en aura dès lors le gouvernement. Tout est contradiction dans cette vie (à la réserve des principes). Son fils veut se faire écrivain: il réprouve un tel choix de toute sa force. Mais plus tard, quand il eut vent d’une édition complète des œuvres de Giacomo, qui se préparait à Naples, son désir fut que le nom de Recanati figurât sur chacun des volumes. Inutile de dire que le poète ne l’eût pas admis. Sa plus ardente ambition, et la plus noble, fut d’avoir dans son palais la bibliothèque la plus riche, non de sa ville seulement (c'était aisé) mais de toute la province. On peut dire qu’il y réussit. C'était le fait d’un vrai seigneur de la Renaissance, et le proche exemple s’en peut trouver chez les Montefeltro d’Urbin. Cette librairie était une merveille. L'usage qu’il en fit fut toujours généreux. Il l’ouvrit à ses enfants, à ses amis, à ses concitoyens même. Il la consacra comme une fondation domestique dans son testament. Dans le choix des ouvrages qu’il y réunit, il se montra remarquablement éclectique, et son libéralisme alla jusqu’à solliciter pour ses fils, pour sa fille, le droit de lire plusieurs livres mis à l'index.

La <«Léopardienne » groupait la plupart des auteurs anciens et des italiens, plus nombre de français, particulièrement de ce XVIII" siècle dont il réprouvait si fort la philosophie, et qui avait le don de l’exaspérer. D’ailleurs, cette Révolution qu’il en jugeait issue et qu’il haïssait plus que personne, dont il avait souffert aussi, lui avait permis d’acquérir à meilleur compte cette insigne parure de sa maison. Beaucoup de couvents qui avaient des livres furent alors pillés, beaucoup de congrégations dispersées. Des masses de volumes furent jetés à vil prix sur le marché. Monaldo put s’assurer, sans de trop grands frais, des collections entières. C’est pendant l’Empire, surtout, entre 1808 et 1810, que sa bibliothèque s’enrichit. On n’a pas à craindre d’en avoir exagéré l’importance. Et nous aurons à voir bientôt le rôle immense qu’elle joua dans la formation intellectuelle de Giacomo.

« Le comte Leopardi, remarque d’Ancona, devait certainement demander au Ciel pourquoi lui avaient été donnés, précisément à lui, des enfants si peu respectueux du dogme

de l’infaillibilité paternelle, comme les enfants, à leur tour, devaient demander pourquoi leur avait été donné un tel père. » Ils s’étaient montrés prompts à juger, non parfois sans une assez douloureuse sévérité, cet homme étrange. L’avarice était ce qu’ils lui reprochaient le plus. Car üls n’avaient profité guère de sa munificence. De Giacomo à Giordani (26 mars 1819): « Mon père est plus que décidé à ne me donner jamais une demi-baïoque hors de la maison, c’est-à-dire en aucun lieu, attendu que même ici, il ne me donne jamais d'argent; il me fournit seulement le nécessaire, comme à toute la famille, maïs il me permèt de chercher le moyen d’en sortir sans la moindre dépense pour lui.»

Cette révolte, il ira jusqu’à la manifester aux yeux mêmes de son père: «Il a plu au Ciel, pour notre châtiment, lui écrira-t-il, que les seuls enfants de cette ville ayant des idées si peu récanataises fussent les vôtres, pour exercer votre patience, et que le seul père qui regardât ses enfants comme une affliction fût le nôtre. » Sur le point de l’avarice, il se trompait au moins partiellement. Certes Monaldo, par incliration, se montrait peu large avec les siens; mais s’il tenait si court son fils aîné, c’était par crainte de le voir partir. Avare d’un côté, nous l’avons vu d’un autre prodigue, interdit même pour sa prodigalité. Dans le temps qu’il reproche à Giacomo, qui vit alors à Bologne, de donner des leçons rétribuées et de faire pour l'éditeur Stella (moyennant salaire) des travaux de librairie, auxquels le malheureux poête était réduit faute de rien recevoir de la maison, il dotait d’un cloître les frères mineurs de l’Observance, faisant, à vrai dire, transporter les matériaux de nuit, pour que sa femme n’en pût rien savoir.

S’il retenait Giacomo à Recanati, c'était, disait-il, affaire de sentiment. Il ne voulait pas, en autorisant ce départ, se séparer de son « unique ami »; il ne pouvait se résigner à ce « sacrifice ». Cette obstination à conserver auprès de lui un fils récalcitrant, à l’y ramener à l’époque où ce fils avait pu momentanément secouer une si pénible tutelle, peut s’expliquer par l'affection étrange, mais sincère, qu’il éprouvait pour cet «unique ami»; elle peut s’expliquer par l’ardent désir de le préserver, de le soustraire, contre son

gré, s’il le fallait, au mauvais air du siècle; elle peut s’expliquer encore par l’avarice — avarice d’autant plus intransigeante qu’il s'agissait de dépenses peu sompiuaires, qui ne flattaient point la vanité d’un homme toujours porté à l’ostentation. Mais cette avarice peut s’expliquer, au moins en partie, à son tour, par l’état d’étroite dépendance où Monaldo lui-même se trouvait.

Une lettre par lui adressée à Giacomo jette une clarté assez vive sur ce problème: « Voici quinze mois que vous avez quitté la maison, que vous voyagez et vivez sans mon assistance. Si vous connaissez mon cœur, vous devez comprendre combien il m’est pénible de ne pouvoir subvenir à votre entretien, même à vos plaisirs. Et si vous n’avez pas eu besoin de mon concours, moi, j'avais le besoin et le très ardent désir de vous témoigner souvent ma tendre affection. La difficulté réelle des temps, mais surtout votre maman qui, vous le savez, me condamne non seulement à la diète, mais à un jeûne absolu, m'ont obligé à une retenue réprouvée avant tout par mon cœur, puis par l'équité, même par les convenances. Toutefois je vis, et me souviens, quoique de loin, comme d’une chose désormais abolie, que je suis le maître de ma maison. Vous voilà près de votre retour. S’il ne vous faut rien, tant mieux, mais si vous avez besoin d’argent pour le voyage, ou pour acquitter quelque petite dette, dites-le tout bas à votre père et ami. Si vous ne voulez rien, écrivez-moi comme si je ne vous avais rien dit là-dessus, vos lettres étant lues en famille. Et si vous vous ravisez ensuite, dites-moi franchement combien vous voulez, en adressant votre lettre à M. Giorgio Felini, à Recanati. »

La pièce est d’importance. L'homme y paraît tiraillé entre le désir de complaire à son fils, qu’il aime, et le secret espoir que celui-ci ne lui demandera pas d’argent («s’il ne vous faut rien, tant mieux... »). Mais ce qu’on reconnaîtra surtout, c’est la mélancolie et l’abattement du pauvre chef de famille, qui depuis longtemps ne l’est guère plus que de nom, du seigneur infatué de ses droits et qui n’en exerce plus aucun, de l’autoritaire sans autorité, du père déchu qui veut se dégonfler et fait à son fils aîné la confidence d’une peine dont la cause est le despotisme de

la « maman ». Monaldo sans doute aima son fils, mais entre eux le malentendu s’accrut par la suite, du fait qu'il n’aimait pas ce que son fils aimait. Et par exemple il méprisait la poésie. Il croyait, le pauvre, que la philologie était quelque chose de plus sérieux! Cependant il prétendait à l’honneur d’avoir ouvert à Giacomo la carrière des lettres, sûr (il le dit dans une lettre à Brighenti) d’avoir fait naître toutes les occasions qui lui permirent de se faire un nom.

Si la plupart des biographes du poète se montrent malgré tout plutôt enclins à l’indulgence envers l’opiniâtre et faible Monaldo, nous les voyons beaucoup plus sévères pour la comtesse Adélaïde, née Antici, dont il est encore plus difficile de pénétrer la décourageante psychologie. Un premier document nous est offert par l’Autobiographie, où son époux s'exprime comme suit: « Dieu, dans l’ampleur de sa miséricorde, ne pouvait m’accorder une femme plus sage, plus aimante et plus pieuse. Vingt-six années de mariage que nous comptons aujourd’hui (ce passage est ainsi de 1823) n’ont pas démenti un seul instant sa conduite irréprochable et de tous admirée, et cette femme forte, attachée aux devoirs et aux soins de son état, n’a jamais connu d’autre volonté, d’autre plaisir ou d’autres intérêts que ceux de la famille et de Dieu. Le naturel et le caractère de ma femme et mon propre naturel, mon propre caractère diffèrent entre eux autant que la terre et le ciel. Celui qui est marié connaît le poids de cette circonstance, et que celui qui ne l’est pas se garde d’en faire l'expérience $. »

La naissance d’Adélaïde, marquise Antici de Recanati, n’était pas moins illustre, et sa race pas moins ancienne que celles du comte Monaldo. Toute sa vie elle poursuivit un unique dessein, conçu peut-être à l’époque même de son mariage, reconstituer la fortune, redorer le blason des Leopardi. La première, elle donna l’exemple du sacri-

8 Monaldo s’était marié contre le gré de sa mère, et la famille Leopardi n’assista point aux noces. « Cette femme forte», écrit-il. M. Anagnine dit: «Cette héroïque et pieuse mégère.» Les mariages consanguins avaient été nombreux dans cette famille: non moins de dix avec les seuls cousins Antici.

fice, et n’hésita point à se défaire de ses bijoux. Dans un sens elle fut le bon ange de cette maison, qu’elle sut préserver de la ruine. Mais dans un autre elle en fut le mauvais génie. Et cela paraîtra d’abord dans la manière dont elle comprit l'éducation de ses enfants.

Elle en eut beaucoup et en perdit plusieurs. La douleur qu’elle en éprouva ne l’induisit jamais au désespoir, sûre qu’elle était de les retrouver dans un monde meilleur. Et même cette affliction ne fut peut-être pas très vive. Le moins que d’elle on puisse dire est qu’elle fit paraître en mainte occasion une extraordinaire insensibilité. Jamais elle ne comprit l’immense besoin de tendresse de ceux qu’elle avait mis au monde, et de Giacomo particulièrement, de tous le plus sensible, parce que le plus disgracié! Victime elle-même d’une éducation rigoureuse, d’où la moindre expansion avait été bannie, elle suivait la tradition de ces Italiens de jadis qui n’embrassaient leurs enfants que dans leur sommeil. Et même les siens ne la virent jamais leur sourire.

Dans ses Notes biographiques sur Leopardi et sa famille, Teresa Teja, qui devint en secondes noces la femme de Carlo, frère du poète, fait d’elle ce portrait: ….« La comtesse Adélaïde aimait ses enfants, mais en chrétienne austère; la suave patience d’une sainte Monique faisait défaut à cette vaillante femme; elle poussa à l’extrême la réserve observée dans les anciennes familles, réserve qui n’était pas sans influence salutaire sur la conduite des enfants et leur attitude envers leurs parents. Chez ceux-ci tout devait être imposant et grave. Et ces chers enfants me dirent dans plus d’une circonstance que dès l’âge de raison ils avaient compris que leurs parents devaient se préoccuper sans cesse de surveiller les impressions qui s’éveillaient en eux, parce que toutes leurs actions, toutes leurs paroles, d’évidence étaient réglées de manière à ne jamais provoquer une fâcheuse interprétation. La comtesse Adélaïde approchaït sa main des lèvres de ses enfants, mais ne les pressait point sur son cœur... »

D’Ancona s’exprime d’une manière analogue: « À une femme jeune et belle on doit tenir compte de cette tâche ardue et persévérante (la restauration du patrimoine);

mais trop absorbée en ses calculs, sans doute, elle éteignait en elle tout sentiment tendre, et le but qu’elle s'était fixé lui fit oublier que le bonheur présent de ses enfants devait quelquefois passer avant leur bonheur futur. Autant son esprit s’ingéniait à trouver des moyens d’économie, autant son cœur se fermait aux prompts élans de l’amour maternel; et si l’instinct la portait à leur tendre la main, la réflexion la lui fermait aussitôt. L’habitude du commandement, la conscience du rôle qu’elle avait dans la famille la rendirent extrêmement impérieuse. Ses enfants lui reprochèrent non seulement sa trop vive curiosité, mais que sa domination fût devenue insupportable. Monaldo lui-même devait courber la tête devant sa femme... « L’habit s’humiliait devant le jupon.» « À elle seule il appartenait de commander dans la maison. »

Cette attitude ne va pas sans quelque farouche grandeur. Seul lui importait le salut de ses enfants: elle n’avait que bien peu de souci de leur destinée ici-bas. Leurs succès, la gloire même de Giacomo la laissaient indifférente. À un écrivain qui lui parlait avec enthousiasme de ce fils, alors disparu, la comtesse vieillie avait répondu par ces mots: «Que Dieu lui pardonne! »

Il y a dans le Zibaldone une page terrible, où l’on incline généralement à croire que l’auteur parle de sa maman. Ce n’est, cependant, pas entièrement sûr. Mais traduisons-la pour commencer. Elle fut écrite en 1820; Giacomo avait alors vingt-deux ans: «J’ai connu intimement une mère de famille qui n’était point superstitieuse, mais très ferme et très exacte dans la croyance chrétienne et dans l’exercice de la religion. Cette mère, non seulement ne plaignait pas les parents qui perdent leurs enfants en bas âge, mais les enviait avec une intime sincérité, parce qu'ils (les enfants) s'étaient envolés pour le paradis sans péril et avaient déchargé leurs parents de l’ennui de les entretenir. S’étant trouvée en danger plusieurs fois de perdre les siens à cet âge, elle n’avait pas prié Dieu de les faire mourir, parce que la religion ne le permet pas, mais elle avait joui de cette pensée en son cœur. Et voyant s’afifliger et pleurer son mari, elle s’enfermait en elle-même et ressentait un véritable et visible dépit. Elle considérait la beauté comme

une sûre disgrâce, et voyant ses enfants laids ou déformés, elle en remerciait Dieu, non par héroïsme, mais de tout son élan... Cette femme avait reçu de la nature un caractère très sensible, et c'était la seule religion qui l'avait réduite à ce qu’on la voyait... »

S'il s’agit en effet d’Adélaïde, c’est à faire frémir. Mais la chose est-elle bien certaine? Un doute, au moins, doit subsister. Je croirais plutôt qu’il esquissa ce « portrait d’une inconnue» à propos de sa mère (dont quelques traits paraissent bien s’y retrouver), sans intention précise de la représenter, d’une façon peut-être à demi inconsciente. Observons d’autre part qu’il est poussé au noir systématiquement, pour l'illustration de sa thèse sur la barbarie où l’on atteint par excès de raison, qui était en ce temps un de ses dadas philosophiques. La lettre de Pauline Leopardi aux demoiselles Brighenti, pas très tendre non plus, nous semble toutefois plus proche de la vérité.

- Dans la comtesse sa mère elle nous montre « une personne

ultrarigoriste, un véritable excès de perfection chrétienne, dont vous ne pouvez imaginer quelle dose de sévérité elle met dans tous les détails de la vie domestique. Excellente femme, vraiment, et tout à fait exemplaire, elle s’est fait des règles d’austérité absolument impraticables. Elle s’est imposé des devoirs envers ses enfants, qui, certes, ne les accommodent pas. Nous nous aimons tous infiniment, et par la force de l’habitude on arrive à sentir moins péniblement le poids de ses maximes. »

Pauline était pondérée et douce : on croit reconnaître dans ces propos le désir de ne rien dramatiser. Adélaïde et Monaldo l’un et l’autre avaient des vertus. Mais il ne leur était guère possible, pour des raisons diverses, d’entretenir autour d’eux la joie et la félicité. Leur entente sur quelques points, leur conflit latent sur plusieurs autres conspiraient à rendre difficilement respirable l’atmosphère de leur maison. Si Monaldo devait ruser pour la moindre dépense, en matière de lésine ils se trouvaient trop souvent d'accord. La sœur, comme le frère, en fit l’expérience. C’est à cela qu’elle dut de ne se point marier. M. Paroli, par exemple, retira sa demande, parce qu’au lieu des six mille écus de dot annoncés, les parents de la fiancée en voulu-

rent verser ensuite seulement quatre mille. Sur les embarras d'argent parfois atroces dans lesquels Giacomo dut se débattre à plusieurs moments de sa vie, il n’y aura que trop d’occasions de revenir. Carlo, pour sa part, se sentit plus d’une fois péniblement serré. La Malibran donnant à Ancône un concert, il désira l’aller entendre. Ses parents ne s’y opposèrent pas, mais comme ils ne le munirent d'aucun viatique, il dut faire la très longue route à pied.

Le patrimoine des Leopardi rapportait environ six mille écus. L’amortissement de la dette, consolidée en 1803, absorbait moins du quart de cette somme. Il restait quatre mille six cents écus (quelque vingt-cinq mille francs or) pour la dépense annuelle de la famille. En 1832, avec une avance de onze ans sur ses propres prévisions, Adélaïde avait déjà payé tout. D’autre part, elle avait économisé de quoi joindre au domaine des terres nouvelles d’une valeur de quarante mille francs, sans avoir ni hérité, ni trafiqué, ni subi trop de privations, d’après le témoignage exprès de son mari. Que faut-il admettre? Nous ne possédons pas les moyens de nous prononcer absolument. A tout le moins, il paraît imprudent d’écrire, comme on s’y est aventuré, que si les parents du poète ne faisaient pour lui pas davantage, c’est qu’ils ne le pouvaient pas.

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