LISTE DE MES ÉCRITS, A PARTIR DE LAN
Tout ce que nous savons de Leopardi dans le premier temps de sa vie autorise à croire que sa nature était foncièrement bonne. Les tristesses de son enfance l’altérèrent quelque peu. Maïs le malheur même ne put le corrompre. Si quelquefois, dans la force du terme, nous le verrons démoralisé, son caractère jusqu’à la fin conservera sa noblesse. Lui-même s'était aperçu de bonne heure d’un certain endurcissement. « D’une extrême bienveillance au début, humble même avec les inférieurs, je suis devenu plus exigeant dans mes rapports avec eux et leur ai montré même de l'intolérance. »
Les preuves ne manquent pas de l’exquise gentillesse du petit Giacomino, qui en personne, et très ingénument, nous en a conservé le témoignage. «Je n’ai jamais pu éprouver de plaisir d’une chose dont je ne dirai pas que je croyais, que je savais, mais seulement que je soupçonnais qu’elle pût ennuyer ou contrarier quelqu'un.» Cette gentillesse, nous la voyons exprimée en des lettres fort affectueuses, qu’il adressait à son père (celle, par exemple, que Monaldo reçut en 1810, le jour anniversaire de sa naissance), à Paolina (qu’il appelle Don Paolo, par espièglerie), à sa tante Antici, à sa tante Melchiorri, sœur du comte, qui le comprenait mieux que tous ses parents.
Dans un mémoire adressé à Ranieri après la mort de son fils, Monaldo disait: «Dès sa petite enfance, il se montra très docile, très aimable, mais toujours d’une imagination si ardente et si vive que plusieurs fois j’eus l’angoisse de craindre pour sa raison. Au carême de 1804, il
eut une grave pneumonie et s’en remit toutefois dans les délais ordinaires. Par la suite, bien qu’il ne se soit jamais montré robuste, il ne fut jamais un jour au lit. Il avait l’inclination la plus marquée à la dévotion, et très éloigné des passe-temps enfantins, il ne s’amusait jamais qu’avec un petit autel. Il voulait toujours entendre de nombreuses messes, et il appelait heureux les jours où il en avait le plus entendu. Une fois (il avait quatorze ans), des scrupules s’emparèrent de lui d’une façon si excessive qu’il craignait de marcher, pour ne pas mettre le pied sur les croix que les carreaux du dallage dessinaient dans leur conjonction. »
Ce texte ne fait pas mention de l’infirmité dont Giacomo fut de bonne heure atteint, pour s’être trop longuement et trop tôt penché sur les livres: déviation de l’échine et du thorax, qui finit par le rendre complètement bossu. Ce fut un effet du rachitisme héréditaire dont Pauline eut à souffrir également. Mais les excès de travail aggravèrent le mal, le précipitèrent, le rendirent irréparable. Lui-même le reconnaît, et son témoignage mérite à coup sûr plus de créance: « En un mot je me suis perdu par sept ans de travail fou, à l’époque où mon tempérament en formation devait être fortifié. »
Ouvrons ici une courte parenthèse: en pleine croissance il lisait ou écrivait jusque fort tard dans la nuit, et quand il quittait la bibliothèque, ce n’était souvent que chargé. de volumes, dont il poursuivait la lecture dans son lit. Il continue ainsi: « Malheureusement, je me suis perdu sans remède en donnant un aspect misérable et méprisable à ce côté de l’être humain, important à ce point qu'il est le seul considéré par la plupart des hommes, lorsqu'il leur faut nouer des rapports avec ce monde. Et non la plupart seulement, mais tous doivent désirer que le génie ne soit pas sans quelque charme extérieur; car s’il en est totalement dépourvu, un instinct naturel que rien ne peut vaincre fait qu’on n’a pas le courage d’aimer ce génie en qui rien n’est beau, hormis l’esprit. »
Giacomo veut dire qu’il est devenu difforme et laid, que la faute en est à lui-même et qu’il sent ce que cette circonstance a de gravité. Mais n'est-ce pas aux parents surtout
qu’il faut reprocher leur imprudence, leur indifférence à la santé de leur fils? Leurs obligations étaient certaines: comment purent-ils les négliger si coupablement? Et comment se fait-il que dans une maison soumise à la plus stricte des règles, cet enfant qui ne jouissait d’aucune liberté véritable ait pu en prendre de telles dans son travail? Cet ordre n’aurait-il eu que l’apparence? Ce palais était-il une maison mal tenue? Il faut croire que les rêves de Monaldo, les soucis d’Adélaïde les empêchaient de réfléchir à bien des choses.
Le marquis Antici, oncle maternel du futur poète, rappelait son beau-frère à son devoir et insistait auprès de lui pour qu’il prît un soin plus exact de la santé de son fils aîné: « Ne vous laissez pas séduire par le goût excessif de votre Giacomo pour l’étude. Secouez-le malgré lui, ménagez sa santé, fortifiez-le par des exercices corporels ?. De tels avis étaient fréquents, et nous avons à ce sujet maint témoignage. L’éditeur milanais Stella, de passage à Recanati en août 1816, rapporta des nouvelles fort peu satisfaisantes du jeune Leopardi. Celui-ci, dans les premières lettres que Giordani reçut, fait plus d’une fois allusion à la faiblesse de ses yeux, de son estomac; à son immobilité forcée, à la tristesse qu’il en ressent.
Monaldo nous renseigne encore sur les premières études de son fils: « Jusqu'à l’âge de neuf ans, il eut pour précepteur Don Giuseppe Torres, ex-jésuite américain de la Vera-Cruz, qui avait été le mien. Mais ce digne prêtre était vieux et infirme. En 1807, je pris chez moi Don Sebastiano Sanchini, prêtre de Mondaino, au diocèse de Rimini, qui instruisit Giacomo et son cadet, Carlo, jusqu’au 20 juillet 1812, date à laquelle ils subirent un examen public de philosophie :. S’étant mis à étudier tout seul, Giacomo
9 Teresa Teja note que le comte encourageait de tels exercices, qu’il s'était procuré des haltères et d’autres engins pour le développement physique de son fils. Mais cette sollicitude, sans doute, n’eut qu’un temps.
10 Il semble qu’ils aient eu, conjointement à Sanchini, un autre précepteur, ou sous-précepteur, d’une science non moins courte: Don Vincenzo Diotallevi. Mais celui-ci peut n’avoir été qu’un surveillant, chargé d’accompagner les enfants, quand ïils sortaient de la maison paternelle, un « pédagogue», un pedante.
apprit la langue grecque, et avec les seuls livres que je lui procurais sur sa demande, en plus de ceux que j'avais dans ma bibliothèque. De la même façon il apprit l’hébreu, qu’il écrivait couramment, et qu’il savait assez bien, je crois. Et encore de la même façon, sans l’aide de personne, il apprit le français, l’espagnol et l’anglais. »
Cette page mérite qu’on s’y arrête. Ainsi, dès l’âge de quatorze ans, Leopardi ne fut plus dirigé dans son étude. Il n’eut d’autres professeurs que la bibliothèque paternelle, qui certes lui était un avantage énorme, mais représentait d'autre part un très sérieux danger. Elle pouvait être l’origine d’une véritable anarchie intellectuelle. Or il n’en a rien été. Nulle trace en lui des travers de l’autodidacte ‘1. Sa science est harmonieuse autant que solide, et il la développa jusqu’à devenir un des érudits les plus remarquables de son époque, sans qu’il en résultât la moindre confusion. Non seulement il fut un linguiste éminent, mais de plus, ce qui peut surprendre encore davantage avec une telle formation, un écrivain pur et sûr entre tous, merveilleusement sensible à la délicatesse comme à la force des mots.
Sur la vie spirituelle de Leopardi enfant, nous savons diverses choses très dignes d'intérêt. Il s’est souvenu du plaisir, de l’émulation, de l’enthousiasme, parfois, qu’éveillaient en lui les premiers jeux qu’il partageait avec ses frères. « Lorsque les enfants s’éveillaient, dit encore Teresa Teja, jamais ils ne s’ennuyaient, grâce à Giacomo, qui se mettait à leur raconter d’interminables histoires. beaucoup plus intéressantes que celles qu’ils lisaient ensuite, et qui sortaient toutes de son imagination brillante Le jeune auteur n’y faisait paraître que des hommes, prenant autour de lui ses types de façon si drôle que Carlo, beaucoup plus tard, en riait encore. Le tyran Amostante res-
11 Bunsen, par la suite, en devait être émerveillé: «Je m’attendais à trouver un homme d’un certain âge, et quelle ne fut pas ma surprise de voir un jeune homme de vingt-deux ou vingt-trois ans à peine, fort pâle et émacié. Leopardi n’a jamais eu de bons maîtres. C’est par ses efforts personnels, par un travail assidu dans la bibliothèque paternelle qu’il est parvenu à se faire une culture aussi vaste et considérable. I1 connaît à fond les classiques et les Pères de l’Eglise.» Etc. (Rapport à Niebuhr, ministre de Prusse auprès du Saint-Siège, après une visite au palais Mattei, de Rome, où Giacomo vivra chez son oncle Antici.)
semblait fort au comte Monaldo — que Giacomo cherchait à rendre terrible. Le héros Philzéro, beau parleur et plein de fougue, ayant réponse à tout, attaquant tout le monde et ne se laissant battre par personne, n’était autre que Giacomo, le despote, comme l’appelaient ses jeunes frères 22.
Ce qui paraît dans ces souvenirs, c’est le désir d’exceller, le sens précoce d’une singularité, d’une supériorité qui s’afirmeront très vite, un certain penchant à l’exaltation, une imagination d’une richesse peu commune. C’est aussi l'esprit satirique, le goût de la moquerie, et les Petites œuvres morales, puis les Paralipomènes, quelques-uns des chants également (Palinodie à Gino Capponi) montreront que Leopardi, jusqu’à la fin de sa vie, y sera disposé #3.
12 Les jeux des frères Leopardi ne ressemblaient guère à ceux des enfants d'aujourd'hui. Tantôt on improvisait une bataille romaine, où le futur poète tenait le rôle de Pompée, et tantôt, déguisé en prêtre, il s’amusait à chanter la messe, servi par ses cadets. (Anagnine.)
13 Sa malice d’enfant put aller quelquefois un peu loin. Le comte avait ses habitudes chez la comtesse Roberti (ce dont Adélaïde montrait quelque dépit, semble-t-il). Cette dame devint pour les enfants un sujet de plaisanterie, et certain jour de l’Epiphanie, elle reçut, sous la signature de «La Befana », une lettre de Giacomo, concertée avec ses frères, tout entière écrite en majuscules, dont voici quelques fragments, librement traduits:
« Très chère Madame, me trouvant en voyage, mon intention était de vous rendre visite, ainsi qu’à Messieurs les Garçons qui fréquentent chez vous, mais la neige a brouillé mes étapes, de façon que je ne me puis arrêter. Je me suis donc réduite à une courte halte, le temps de faire pipi dans votre porte cochère, avant de pousser plus loin. Malgré tout je vous envoie quelques bagatelles pour lesdits garçons, pour les engager à être sages. Mais dites-leur bien que si j'entends parler mal d’eux, l’an prochain je leur apporterai un peu der En vérité je destinais à chacun son cadeau, par exemple des cornes, maïs j’ai craint de faire paraître de la partialité, celui qui a des cornes courtes pouvant envier celui qui les a longues. J’ai donc pensé de m’en remettre au sort pour distribuer les cornes... Dans l’enveloppe ci-jointe, vous trouverez des billets, chacun marqué d’un numéro. Mettez-les dans un pot de chambre et brassez-les bien de vos mains. Puis que chacun tire son billet et voie son numéro... Ouvrez le coffre, et vous y trouverez les cornes. Que chacun prenne les siennes et s’en aille en paix...
« Vous-même, très chère Madame, ayez soin de bien traiter ces Messieurs, non seulement en leur offrant du café, comme il s’entend, mais de la pâtisserie et des tourtes, des oublies et des gaufres. et ne soyez pas revêche et ne vous faites pas prier, Car pour avoir sa maison bien fréquentée, il faut avoir la main large... etc.»
Il dit avoir éprouvé de vives jouissances dans l’étude, et plus encore dans la composition: « Bonheur ressenti par moi dans le temps de la composition, le meilleur que j'aie passé dans ma vie, et que j'aurais été heureux de faire durer toute ma vie. Les jours s’écoulaient sans que je m’en aperçusse, les heures me paraissaient très courtes; je m'étonnais souvent moi-même de la facilité de les passer ainsi.» Le Zibaldone et d’autres écrits nous renseignent sur le plaisir plus intense dont s’accompagnait pour lui le jeu de l’imagination. « Le monde et les objets sont en quelque façon doubles. L’on voit avec les yeux une tour, une Campagne; on entend le son d’une cloche, et en même temps, par l'imagination, on voit une autre tour, une autre campagne, on entend une autre cloche. Dans ce second ordre d’objets est tout le beau et l’agréable des choses. »
Ce ee du réel à l'imaginaire ne peut se produire que chez un contemplatif que sollicitent les silencieux divertissements de la solitude. Et ces remarques enfantines rappellent quelquefois Pascal, à qui Leopardi ressembla beaucoup physiquement. Elles font aussi penser à Lamennais, qui à dix ans avait dit: « Tout le monde regarde ce que je regarde, et personne ne voit ce que je vois.» Mais quand l'imagination, la sensibilité se développent trop, et trop vite, elles peuvent devenir la source d’une angoisse habituelle, d’un tourment douloureux. Feuilletons encore le Zibaldone: il y parle de « ces enfants doués d’une imagination destinée à de grandes choses, destinée à les rendre malheureux dans leur maturité, d’une imagination qui les travaille, comme il m'est arrivé — poursuit-il — à moimême. »
Le scrupule naissait facilement en lui. Son imagination lui peignait, jusqu’à le troubler profondément, les suites que pouvait avoir pour lui la négligence d’un acte dont il s’était fait une règle. Il a noté la douleur profonde où il tombait, après quelque amusement, aux dernières heures du dimanche. De cette impression (ou de cette dépression) sortiront plus tard des poèmes ravissants: Le soir du jour de fête, Le samedi au village. Il avoue aussi la crainte extrême, maladive, qu’il avait des explosions, des coups
de feu, même de ceux qu’on tire par allégresse #. Les plaisirs populaires devaient dès l’enfance l’abasourdir et le rendre d’autant plus triste que, par timidité et par goût, il se sentait inapte à les partager.
Mais il connut très tôt des souffrances plus cruelles : celles de l’orgueil blessé. II lui arrivait de surprendre chez les gamins de la ville, chez les domestiques, des quolibets, des chuchotements, des regards, voire de simples silences, qui laffectaient péniblement. Ou bien il croyait les surprendre. Car s’étant de bonne heure senti singulier, peutêtre étrange et ridicule (sa mise y pouvait contribuer), il devint prompt à soupçonner chez autrui de la malveillance; et malgré son vif désir d'abandon et d’effusion, il se mettait en défense naturellement contre tous ceux qui l’approchaient.
Sa précocité d’esprit fut telle qu’à onze ans il ne faisait plus avec Don Sebastiano Sanchini que de la philosophie. . Et dans les derniers temps de son préceptorat, cet ecclésiastique avouait bravement ne plus savoir que lui enseigner. Dès l’époque où il commença de s’assimiler toute une bibliothèque il entreprit son apprentissage d’écrivain. Tout est renversé dans cette famille: un père qui n’est pas un père, une mère qui n’est pas une mère, un enfant qui n’est pas un enfant. À l’âge de quatorze ans il dresse un premier catalogue de ses écrits (Indice delle produziont di me, Giacomo Leopardi, dall’anno 1809 in poi). Deux ans plus tard, nouvel index: ouvrages de Giacomo Leopardi, divisés en publiés (?), à publier, prêts pour l’impression, à ne pas publier.
Dans la première liste sont enregistrés des exercices latins, des textes de prose italienne, des petites poésies, des sonnets, des fables, des idylles, des vers « bernesques », d’autres d'inspiration religieuse, quelques dissertations,
14 Sa sensibilité était si vive qu’à l’âge de quatre ans on le vit sangloter à se rompre la poitrine sur le corps d’un petit frère, mort à l’âge de neuf jours. Il s’évanouit la première fois qu’au théâtre il entendit de la musique. L’aspect du ciel étoilé ou de la campagne déserte le plongeait en d’interminables contemplations solitaires. Les masques de carnaval lui causaient de l’horreur.
quelques discours plus développés. Dans l’ensemble, c’est très enfantin. Mais il convient de citer plusieurs poèmes: Caton en Afrique, puis le Balaam, les Nuits puniques, l’Incendie de Sodome, chacun en trois chants, Carmina varia, puis le Discours sur la crucifixion du Rédempteur, récité par Giacomo pendant le carême de 1811, devant la Congrégation des Nobles de Recanati, les quatrains enjoués de la Dimenticanza (1811), les Epigrammes très adroitement traduites du français et du latin, par ce garçon de moins de quatorze ans, la malicieuse Arte poetica di Orazio, travestie et divisée en octaves.
On devra s’arrêter davantage à deux « tragédies »: La vertu indienne et Pompée en Egypte, l’une et l’autre en endécasyllabes sans rimes (1811 et 1812). La première est dédiée à son père: elle lui fut remise en don le jour de son anniversaire, avec une petite lettre de présentation en français, où les fautes fourmillent. Il avoue avoir utilisé les pièces de Monaldo (Montezuma, Le Converti, Le Traître, la première seule publiée, et non certes pour la plus grande gloire de la race des Leopardi). « Encouragé par vôtre exemple, je ai entrepris d'écrire une tragédie. Je ne ai pas moin profité des vôtres œuvres que de vôtre exemple. »
Dans ce drame, l’enfant prétendait à une certaine originalité. L’on y voit un monarque indien renversé du trône et tué par la main d’un traître, et un jeune prince qui parvient à se concilier les esprits mêmes de ses ennemis. Le style n’en présente aucun trait léopardien, mais, selon Tonelli, il n’est pas sensiblement inférieur à celui du théàtre jésuitique du XVIIIme siècle, avec lequel cette composition (inédite) en outre a ceci de commun qu’elle ne comporte aucun rôle de femme. Tant pour la construction que pour l'écriture, Pompée en Egypte marque un sérieux progrès. À vrai dire, elle n'offre pas une action dramatique, mais une simple situation, commentée avec une fatigante surabondance verbale. La figure de Pompée est néanmoins vivante, et celle de César, dépeint comme un tyran, relevée au dénouement par la douleur qu’il montre de la mort de son rival. Giacomo s’inspirait du De bello civili et, comme Serban a pu l’établir, de l’Histoire romaine
du bon Rollin #, sans exclure d’autres influences (le théàâtre jésuitique, Voltaire, Alfieri).
A peine adolescent, il s’essaie et se cherche dans tous les genres. Le théâtre ne le retient pas. Il compile en 1812 une Histoire de l'astronomie, et la reprend en 1813 (Histoire de l'astronomie, de son origine à l’an 1811) pour en faire (1814) la Dissertation sur les origines et les premiers progrès de l'astronomie. Ici le style n’est pas sans quelque élégance, et l’on demeure abasourdi devant la masse de connaissances qu'offre cet ouvrage enfantin.
Le futur grand poète est maintenant hors de lisière. Enfermé jour et nuit dans la bibliothèque ou dans sa petite chambre, il absorbe livre sur livre, prend des notes, fait des extraits, compare des textes, rédige des gloses, se constituant, comme il ne cessera de le faire par la suite, une fortune d’observations sur les sujets de philologie et d’érudition les plus divers. C’est en 1813 qu'il aborde l'étude du grec, sans maître, et quatre mois plus tard il est à même d’écrire en cette langue une petite lettre à son oncle Carlo Antici. Le 31 août 1814, âgé de seize ans, deux mois, deux jours, comme son père le consigne avec une orgueilleuse complaisance, il achève son premier essai de sujet strictement philologique : Commentaire de Porphyre sur la vie de Plotin et l’ordre de ses livres, texte grec et version latine d’après celle de Marsile Ficin améliorée. Giacomo Leopardi a annoté le texte et corrigé la version *.
Dans le même temps, à peu près, il traduit en italien, pourvu d’un savant appareil de notes, le De viris doctrina claris d'Esychius de Milet, puis il s’attaque à ses Commentaires sur la vie et les écrits de quelques rhéteurs qui vécurent au deuxième siècle après Jésus-Christ, ou sur la fin du premier *. A la fin de 1814 et au début de 1815, il travaillait activement à ses Fragments des pères du deuxième siècle et documents fournis sur eux par les écri-
15 Serban, Leopardi et la France, p. 52.
16 Porphyrit de vita Plotini et ordine librorum eius commentarius, graece et latine ex versione Marsili Ficini emendata. Graeca illustravit et latina emendavit Jacobus Leopardi.
17 Commentarii de vita et scriptis Rhetorum quorundam, qui saeculo secundo post Christum vel primo declinante vixerunt.
vains anciens, réunis et expliqués ‘#. Suivent presque aussitôt les Fragments des auteurs grecs de l'antiquité qui ont écrit de l’histoire ecclésiastique (Fragmenta graecorum veterum ecclesiasticae historiae scriptorum). Monaldo soumit à l’abbé Francesco Cancellieri, renommé polygraphe de Rome, dont le nom reviendra maintes fois par la suite, le Commentaire sur Porphyre: il n’en put croire ses yeux. Dans sa Dissertation sur quelques hommes doués de grande mémoire (1815), il fait état de cette surprenante révélation: « Quels progrès ne pourra-t-on pas attendre dans un âge plus mûr d’un jeune homme d’un si extraordinaire mérite? Qui ne se joindra au très savant chevalier Jean- David Akerblad, suédois, pour former à son propos les plus joyeux présages? Voici ce qu’il m’écrit: « II me semble qu’un ouvrage d’une telle érudition, dont l’auteur est dans un âge si tendre, est d’un excellent augure pour lItalie, qui peut espérer voir un jour apparaître un philologue vraiment insigne, comparable à tous ceux que posséda jadis ce beau pays, à ceux également dont aujourd’hui s’enorgueillissent l’Allemagne et la Hollande. »
Niebuhr et Bunsen, par la suite, ne penseront pas autrement. Akerblad faisait, il est vrai, quelques réserves qui ne restreignent pas la portée de son jugement. Il se serait plus encore étonné d’une étude considérable, demeurée inédite, conservée à la Bibliothèque nationale de Florence: Recherches du comte Giacomo Leopardi sur Julius Africanus %, Car il y montre d’exceptionnelles qualités: esprit critique, prudence, ingéniosité, sens délicat de la nuance, sans insister sur un talent de traducteur dont les preuves, par la suite, se multiplieront. L’adolescent possède admirablement le latin et le grec, et la connaissance qu’il s’est acquise de l’hébreu n’est pas négligeable, à en juger par un examen du Psautier hébraïque mis en vers italiens par Pabbé Venturi, qu’il publia en 1816, dans le Spettatore.
18 Fragmenta patrum secundi saeculi, et veterum auctorum de illis documenta collecta et illustrata.
19 In Julium Africanum Jacobi Leopardi comitis lucubrationes. Dans l’index de 1816, le titre est plus explicite: Sexti Julii Africani quae supersunt omnia primum collecta, emendata, latine facta, partim primum edita, notis et prolegomenis illustrata.
Avec tout cela son extrême jeunesse est reconnaissable encore à divers traits. Il a des engouements enfantins. Un temps il fut tout à la tragédie, et un autre, tout à l’astronomie, avant de passer par une «crise» d’érudition. Comme on voit des garçons moins singuliers ne vivre que pour le dessin, pour les cartes, pour la botanique, pour les papillons, ou se vouer successivement à l’exercice des sports les plus divers. Mais de telles variations peuvent révéler le progrès de l’âge. De même chez Giacomo la philologie et la pure érudition ne devaient pas satisfaire longtemps un esprit souple, inquiet, déjà vaste, une pensée ardente à se procurer de nouveaux aliments. Il s’y adonna sans réserve entre 1812 et 1814. Puis il évolua vers une activité plus littéraire (traductions en italien, essais, pastiches, vers de son cru).
Cependant il se mettait en rapport avec le monde intellectuel de Rome, grâce à l’abbé Cancellieri, avec celui de Milan, par l'intermédiaire de l’abbé Mai, bibliothécaire bientôt célèbre de l’Ambrosienne. C’est à celui-ci qu’il dédia sa traduction des œuvres de Fronton, que ce chercheur de génie avait retrouvées. Il se lia d’autre part avec Acerbi, directeur de la Biblioteca italiana, avec l’éditeur Stella, propriétaire du Spettatore ?. L’un et l’autre, d’ailleurs, dédaignèrent ses premiers envois. Mais la même année il devint le collaborateur de cette dernière revue, en dépit de l’éloignement qu’il laissait voir à Cancellieri pour son directeur Davide Bertolotto: « Le discrédit dans lequel est tombé ce périodique, aujourd’hui vraiment détestable, et dirigé par l’un des plus médiocres littérateurs de Milan, dépourvu de choix et de jugement, fait que tout ce qu’on y publie tombe dans l’oubli le lendemain; et c’est pourquoi, pouvant y faire imprimer ce que je veux, je n’y envoie que des choses dont j’ai peu de souci, aimant mieux voir les autres demeurer inédites que galvaudées de cette façon. »
Quoi qu’il en soit, l’ensemble de ses traductions, à la seule exception des Triopées et du Fronton, paraissent dans le Spettatore: les Idylles de Moschus et le chant premier
20 Lo Spettatore italiano e straniero.
de l'Odyssée en 1816, la Batracomyomachie, en 1817. De la même année, en outre, sont le chant II de l’Enéide et le Moretum de Virgile. C’est par ces travaux que la notoriété de Giacomo peu à peu s'établit, d’abord à Milan, véritable foyer littéraire de l'Italie, et de là dans le reste du pays. Zumbini qualifie un peu promptement de médiocres l’ensemble de ces traductions. Il est plus élogieux pour les discours critiques dont Leopardi les faisait précéder ?1. Celui qui présente aux lecteurs les idylles de Moschus est déjà remarquable, et il nous renseigne utilement sur les goûts du poète au début de sa carrière. On en jugera par ce que nous en reproduisons:
« Théocrite, à l’ordinaire, est plus négligé, plus pauvre d’ornements, plus simple, et quelquefois aussi plus rude. Moschus est plus délicat, plus fleuri, plus élégant, plus riche d’agréments poétiques qui doivent quelque chose à l’art... Quant à moi, je n’ose pas faire passer Moschus avant Théocrite, qui offre des beautés que rien n’égale, et qui parmi les anciens est par excellence le poëte des bergers et des champs; mais je ne fais pas difficulté de dire qu’à certaines de ses idylles, où domine le style austère, qui nous mettent sous les yeux des gens de campagne avec toute leur rusticité, je préfère les poèmes gracieux et châtiés de Moschus. »
L’aveu ne manque pas d'intérêt, et d’ailleurs il n’est guère surprenant qu'à dix-huit ans, et dans une maison telle que celle du comte Monaldo, son père, Giacomo ait subi tant soit peu l'influence du goût arcadien. Recanati, d'autre part, ne lui faisait pas aimer le rustique. Mais, quoi qu’en dise Zumbini, ses traductions ont de réelles qualités: adresse, élégance, grâce (parfois un peu mièvre) et déjà quelques traits léopardiens, particulièrement dans la troisième idylle, où Tonelli reconnaît comme un prélude au chant de l’Infini. Le discours préliminaire de la Batracomyomachie aurait de quoi nous retenir également; nous y voyons comment il conçoit l’art de traduire: « Je n’ai pas traduit littéralement comme Lavagnoli, mais j’ai traduit — bien éloigné de faire un nouveau poème, ainsi
21 B. Zumbini, Studi su Leopardi, I, 48.
qu’Andrea del Sarto. J’ai tâché de m’emparer de la pensée du poète grec, de me la rendre propre et de donner ainsi une traduction qui eût en quelque manière l’aspect d’un ouvrage original. J’ai voulu que les expressions de mon auteur, avant de passer de son texte dans mes pages, demeurassent quelque temps dans mon esprit, qu’elles prissent une allure italienne, sans perdre la saveur du grec, et fussent rendues en vers sans dureté, en rimes qui pussent paraître spontanées. »
La Batracomuomachie italienne de Leopardi me paraît remarquable. Elle abonde en passages d’une venue excellente, d’une verve pittoresque et facile, avec un sens du trait qu’il lui faut envier. Mais cet éloge ne se peut répéter à propos du chant I de l'Odyssée et dans ce premier ouvrage du jeune poète qui ait été rendu public (dans le Spettatore du 30 juin 1816) l’éclat majestueux de l’antique ne se retrouve pas >. Il était encore trop alexandrin pour se mieux rapprocher d’Homère. Il avait cru devoir (naïveté puérile) adresser « aux littérateurs d'Italie >» une sorte de supplication: « Je m’agenouille devant tous les littérateurs d'Italie, pour les supplier de me faire connaître leur avis sur cette tentative, publiquement ou privément, comme il leur plaira, s’ils veulent bien ne pas me considérer tout à fait indigne de leurs observations.» Cette requête, assez ridicule, a ceci de curieux qu’elle montre un désir toujours plus ardent de prendre des contacts nouveaux dans le monde de la pensée et de rompre ainsi la solitude odieuse de Recanati. Cet agenouillement fut d’ailleurs en vain, et son essai ne rencontra guère de faveur.
Ni Cancellieri ni Acerbi ne se soucièrent de publier la version des inscriptions dites triopéennes. Viani les introduisit en 1849, douze ans après la mort du poète, dans le tome deuxième de lEpistolario *#. La traduction de l’Enéide ne réussit pas davantage. Publiée en une plaquette,
22 Son intention était de traduire les vingt-quatre chants.
23 Ces textes tirent leur nom d’un bourg des environs de Rome où les fit graver Hérode Atticus, en souvenir de sa femme. En 1794, Ennio Quirino Visconti les avait le premier traduites fort gauchement. Puis ils avaient éveillé la curiosité de Giacomo, qui les rendit beaucoup mieux. Cependant on voit qu'aux yeux de ces messieurs de
elle se vendit fort mal. Dans le même temps, la Batracomyomachie avait les honneurs d’une réimpression. Mais le poète fondait beaucoup sur l’Enéide.
Virgile l’avait transporté. D’une vive curiosité d’esprit nous le voyons pour la première fois passer à l’enthousiasme. Le fait mérite d’être retenu: « Le deuxième chant m'avait touché à ce point que pendant ma lecture je me le récitais sans y prendre garde, changeant de ton quand il convenait de le faire, et m’enflammant, et versant parfois quelques larmes ?*. » Quant à la traduction de Fronton, que Stella avait repoussée, elle intéressa fort Angelo Mai, qui en eut la dédicace. Pour nous, elle a quelque importance, car nous y voyons Leopardi pencher vers le purisme et l’imitation des Italiens du Trecento. Nul des anciens, à l’en croire, ne leur est proche autant que ce rhéteur, qui avait su <« faire revenir la langue latine de la vieillesse à la maturité, non jusqu’à la petite enfance »*5.
Ses traductions ne l’absorbaiïent pas entièrement. D’autres travaux nous renseignent sur l’évolution de son esprit et de ses goûts. Nous ne pouvons les examiner tous *. L’Essai sur les erreurs populaires des anciens, qu’il écrivit dans les mois de juin et juillet 1815, devait être imprimé à Rome par les soins de Cancellieri. Mais Giacomo changea d’idée et le soumit à Stella, qui pensa le publier et finit par n’en rien faire. Viani le retrouvera parmi les papiers de l'éditeur et le fera paraître en 1846. IL était dédié à l’illustre lettré grec André Mustoxidi (dont on a des « observations » sur l’Iliade italienne de Monti et que Paul-Louis Courier cite à plus d’une reprise). Il se compose d’une préface et de dix-neuf chapitres, qui traitent des dieux, des oracles, de la magie, des astres, des météores. Tous éclatent, si l’on ose dire, d’une science énorme. L’au-
Rome et de Milan l’intérêt en était faible. Il y a certes de la singularité dans le choix de ces premiers travaux. Leur auteur ne possédait à aucun degré le sens du public. Le remarquer, c’est faire son éloge; c’est expliquer aussi son peu de succès.
24 Scritti letterari, II, 112.
25 Ibidem, II, 72-73.
26 Il y eut une étude sur La Réputation d'Horace chez les anciens (Spettatore, 1817), une Notice historique et géographique sur la ville et le siège archiépiscopal de Damiette (publiée à Loreto, chez Rossi).
teur y mit à profit son traité puéril sur lhistoire de l’astronomie, augmenté d’une foule de faits nouveaux, de cita- tions en nombre infini, les latines dans le texte, les grecques traduites en vers italiens. Il appelle en témoignage les écrivains les plus illustres des deux antiquités, les prophètes, les psalmistes, les pères, les écrivains ecclésiastiques, les érudits, les grammairiens. Les noms d’Homère, de Pindare, d’Anacréon, de Sophocle, d’Euripide, d’Aristophane, de Ménandre, de Théocrite, de Lucrèce, de Lucain, de Virgile, des élégiaques, d’Horace, d’Ovide, des satiriques, de Cicéron, de Sénèque, de Stace le montrent toujours plus nettement orienté vers une antiquité plus majestueuse, et surtout vers la grande poésie. Il puise — moins textuellement — chez plusieurs Français (Rolin, Gognet, Pluche, etc.)?7. Mais la perspicacité, le sens critique, la méthode qui paraissent dans ces pages ne sont qu’à lui.
S'il s'inspire des Encyclopédistes, de Rousseau, de Voltaire, d’autre part il s'oppose à eux tous nettement. Son dessein est d’établir la différence qui doit se faire entre ce qui est religion et ce qui est superstition. Il exalte la première: « La religion a produit la superstition; et si le mal qui dérive d’un grand bien à l’ordinaire est grand lui-même, il est évident que la superstition doit être un mal très considérable, puisque la religion est le plus grand des biens. La superstition corrompt la religion Vivre dans l'Eglise est contre la superstition le seul remède. Une erreur grave ne peut naître et se propager dans le sein de l'Eglise sans être bientôt examinée, écrasée ou du moins manifestée et déclarée en face de l’univers avec son caractère d’erreur. Seuls de faibles préjugés et des superstitions peu dangereuses peuvent prendre racine dans une Eglise qui est le siège de l’ordre et de l’unité, ennemie capitale de l'erreur #. » Leopardi s’attache avec un soin particulier aux préjugés dérivant de lirréligion même et clôt son livre par un éloge fervent de la foi catholique.
Comme nous sommes presque à l'instant de le voir
27 Serban, Leopardi et la France, p.100.
28 Scritti letterari, I, 350 et 352.
changer d’une façon radicale, il ne sera pas mauvais de traduire cette apologie (au moins en partie) et de fixer ainsi sa position en cette année 1815. « Jusqu'à la philosophie qui pour nous est devenue une source d'erreur; jusqu’à l’incrédulité qui a enfanté des préjugés plus pernicieux que ceux que la crédulité a jamais produits! À la honte éternelle de notre siècle, qui a rendu mauvais ce que l’homme peut avec ses qualités naturelles se procurer de plus grand et de plus beau, le nom de philosophe est devenu odieux à la plus saine partie des hommes. Désormais il ne signifie plus qu’infidèle; il ne désigne plus qu’un homme ennemi de ses devoirs, de la Religion, de la patrie, de l'Etat; il ne désigne qu’un homme chargé des erreurs les plus grossières, les plus contraires au bien de la société, au bonheur du genre humain. Oui, dit Bacon, une teinte de philosophie éloigne les hommes de la religion. Vérité terrible, mais dont nous pouvons nous consoler par ce qu’ajoute ce grand connaisseur de l’esprit humain: une connaissance meilleure de la philosophie ramène à la religion. Religion très aimable, il est tout de même doux de finir en parlant de toi cet ouvrage autrefois entrepris pour faire quelque bien à ceux que tu favorises chaque jour! Il est doux de conclure d’une âme ferme et sûre que celui qui ne te suit et ne te respecte pas n’est pas philosophe, et qu’il n’y a personne te suivant et te respectant qui ne soit philosophe. J’ose dire même qu’il n’a pas de cœur, qu’il ne sent pas les doux frémissements d’un tendre amour, propre à le satisfaire et à le ravir, celui qui ne connaît pas l’extase où nous jette une méditation touchante, qui ne t’aime pas avec transport, qui ne se reconnaît pas entraîné vers l’ineffable objet du culte que tu nous enseignes. En apparaissant dans la nuit de l’ignorance, tu as fulminé l’erreur, tu as assuré à la raison et à la vérité un siège qu’elles ne perdront jamais. Tu vivras toujours et l’erreur ne vivra jamais avec toi. Quand elle nous assaillira; quand, nous couvrant les yeux d’une main ténébreuse, elle menacera de nous précipiter dans les sombres abîmes que l’ignorance ouvre sous nos pieds, nous nous tournerons vers toi, et nous trouverons la vérité sous ton manteau. L'erreur s’enfuira comme le loup de la mon-
tagne poursuivi par le berger, et ta main nous conduira jusqu’au salut *! >»
Quel détestable pathos! Et comme on regrette d’avoir à s’en plaindre chez un homme qui sera l’un des prosateurs les plus sobres, les plus purs, les plus élégants de son pays! L’âge et les modèles fâcheux en sont d’évidence l’excuse. Mais il importait de montrer Giacomo si parfaitement d’accord avec son père à la veille d’un drame spirituel qui va l’en éloigner pour toujours. Son livre dédié à un cardinal, respire l’esprit de la Sainte-Alliance 5°! En 1817, il écrira deux chapitres, récemment découverts par Maroncini, qui devaient être le début d’une nouvelle rédaction. En 1815, il pourfendait les philosophes: deux ans plus tard, semble-t-il, son intention n’était plus telle.
La Lettre aux Italiens manifeste une semblable disposition; elle fut écrite la même année, à l’occasion de la « délivrance du Picenum », c’est-à-dire de la défaite de Murat sous Tolentino et de la restauration du gouvernement pontifical par les armes de Bianchi et de Neïpperg. Elle date ainsi des Cent-Jours, du temps qui précéda Waterloo. C’est un discours plutôt qu’une lettre, éloquent, passionné, mais emphatique. Giacomo s’y révèle ennemi de Murat et de Napoléon, ennemi des Français, et l’on y trouve des affirmations de ce genre : « Si le vrai bonheur d’un peuple est placé dans la paix nécessaire aux arts utiles, aux lettres, aux sciences, dans la prospérité de l’industrie et du commerce, dans l’administration paternelle de souverains aimés et légitimes, nous pouvons le dire avec vérité, nul peuple n’est plus heureux que le peuple italien. »
Ses convictions politiques sont en rapport étroit avec ses convictions religieuses: la transformation sera totale dans les deux cas. Le poète des grandes odes patriotiques pour l'instant ne regrette point du tout la puissance militaire de Rome: « Terribles à tout le monde, nous étions ce que la France est maintenant, l’objet de l’exécration de tous
29 Scritti letterari, I, 355-356.
30 Cette dédicace, chose évidemment digne de remarque, est dans le manuscrit de la main du comte Monaldo.
les peuples. » Préférable est « cette espèce de grandeur qui consiste à posséder des capitales nombreuses, animées par des cours florissantes et brillantes »… « Renonçons à la splendeur, saisissons le solide. Quand on nous propose ou bien un pouvoir pernicieux, ou bien une paix dont tout garantit la durée, rejetons l’un, élisons l’autre; celui-là nous donnerait des noms, celle-ci nous donnera des choses; celui-là une gloire imaginaire, et celle-ci des avantages réels. » Mots étranges sous la plume d’un penseur qui fera de l’imagination la source unique de nos biens! Et comme cet esprit utilitaire, cette peur de l’aventure, ce mépris de l’héroïsme étonnent chez un jeune homme, qui, dans son désespoir même, brüûlera bientôt d’une flamme si généreuse! Comme il est éloigné pour l’heure de cet Alfieri qu’il magnifiera! Leur seul rapport, en 1815, est leur commune gallophobie. Il doit se sentir plus près de Chateaubriand. Cependant il se laisse entraîner à quelque violence:
« Tyrans, exécration des peuples, horreur de la postérité, abomination des siècles, tremblez! L'Europe unie, au nom des droits sacrés des nations, jure de ne pas déposer les armes avant d’avoir anéanti votre pouvoir, avant d’avoir écrasé l’hydre.. la tyrannie #! » Il n’y a de tyrans, pour lui, que les Bonaparte. Rhétorique de grimaud. Sur un point, toutefois, il diffère déjà du comte, son père. Celui-ci n'avait pour patrie, en somme, que Recanati, le Piceno, les Marches. Giacomo reconnaît la sienne dans l'Italie. Et s’il ne souffre pas de la voir politiquement divisée, il en conçoit nettement l'unité spirituelle. Une lettre à la Biblioteca italiana (pour répondre à Mme de Staël) ne laisse aucun doute à ce sujet. Il y exprime une exaltation patriotique dont la source est uniquement littéraire, mais qui lui fait considérer tous les Italiens comme les dépositaires d’un commun trésor, comme ses frères d’élection:
«S'il m'est permis, dirai-je à l'exemple de Madame (de Staël), de parler un moment de moi, de même que Thalès remerciait le Ciel de l’avoir fait naître Grec, de tout cœur je le remercie de m’avoir fait naître Italien, et je ne voudrais pas changer de patrie pour un royaume,
31 Scritti letterari, I, de 361 à 374.
et non pas à cause du pouvoir de l'Italie, puisqu'elle n’en possède aucun, ni pour son beau climat, auquel je songe peu, ni pour ses belles villes, dont je m'occupe moins encore, mais à cause du génie italien, et pour le caractère de la poésie italienne, qui est de toutes les littératures du monde la plus semblable à la littérature grecque et latine, c’est-à-dire... à la seule vraie, à la seule naturelle et libre entièrement d’affectation ®. »
Dans la correspondance avec Giordani, nous retrouverons cette idée à plus d’une reprise. Mme de Staël avait exalté les écrivains du Nord, les offrant en modèle: « Nourrissons-nous d’Ossian et d’autres poètes septentrionaux. » Elle signalait le danger d’imiter les anciens et professait que la littérature classique était dans un monde chrétien une littérature « transplantée ». Il s’élève contre une telle conception. Il faut remarquer cet ostracisme à l’égard des influences modernes, surtout des influences transalpines, qui déjà fait penser à l’antiromantisme intransigeant de Giosue Carducci.
Tonelli définit en trois mots Leopardi, tel qu’il se montre à nous dans les ouvrages de cette époque: il est religieux (attaché sans la moindre réserve à la foi catholique); patriote (sous une forme légitimiste et antifrançaise); italien (voué désormais au culte de la littérature nationale).
32 Scritti vari, p. 163.