‹ Léopold 1er et Léopold II, rois des BelgesChapitre 10 sur 56 · LI^:OPOM) IMUIMIKR |l84r · texte numérisé non relu

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|M'll<) l'iiiii moins ([ur, la coiniiiiuio de Paris du 1792, dictant de riiôtel de vilh; à la Convention nationale aux 1 iiilerics (a|)res la disparition de la royauté) tout ce qu'il lui j)laisait de lui imposer, et ]>arvenant jusqua envoyer à sa barre des députations audacieuses qui lui faisaient rapj)orter le lendcnnain les décrets qu'elle avait ])rononcés la veille.

<( J'ignore le moyen que peut fournir la législation belge pour paralyser, frapi)er et anéantir cette audacieuse réunion, si elle ne permet pas de la prévenir, ce qui serait toujours préférable. On dit que la Constitution belge autorise les associations; mais je ne sais pas jusqu'où s'étend cette autorisation, et je doute qu'elle puisse s'étendre, même en droit, jusqu'à autoriser la formation d'une assemblée de délégués, élue sans autorité légale, délibérant, prenant des arrêtés, comme des chambres légalement élues et exerçant les pouvoirs constitutionnels dont elles sont investies par la constitution et la loi du pays. Ce n'est rien moins, à mes yeux, qu'une convention nationale révolutionnaire constituée, puisqu'elle le serait en dehors de toutes les lois et de l'autorité constitutionnelle de la royauté et même probablement sans rapport avec le gouvernement légal du pays.

« J'en ai entretenu tout à l'heure mes ministres, et il n'y a eu parmi eux qu'un cri sur l'incompatibilité d'un tel état de choses avec l'existence du gouvernement légal et constitutionnel du pays. Grâce à Dieu, cet état de choses n'existe pas encore, au moins dans ce développement; mais n'oubliez pas que c'est précisément de l'absence de toute règle légale dans leur

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création que les assemblées révolutionnaires tirent la force (le détruire les institutions légales, et que ces de rnières se laissent intimider par l'audace effrénée des autres.

« Nous ne sommes nullement disposés à laisser arriver la crise belge à de telles extrémités; mais nous ne le sommes pas davantage a sortir des limites que nous tracent les traités et notre respect [)our l'indépendance et la neutralité du royaume belge.

<c En voyant devant nous la possibilité de pareils événements, j'éprouve le besoin de connaître votre opinion :

« 1^ Sur ce que vous croyez pouvoir faire pour les l)révenir ;

« 2^ Sur ce que, le cas échéant où votre gouvernement se trouverait impuissant, et encore celui où il serait débordé, vous croiriez devoir et pouvoir nous demander. Nous ne devons ni ne voulons rien faire que par votre initiative; mais il faut prévoir à l'avance, et concerter ce que des orages ra])ides peuvent inopinément exiger.

« L'heure de la poste ne me permet pas de vous écrire plus longuement. Gardez bien votre ministère actuel; soutenez-le le plus vigourerusement que vous pourrez; rien ne serait plus propre à tout ébranler qu'une crise ministérielle, et surtout que l'entrée au ministère des délégués, de leurs adhérents et de ceux de leur couleur politique. »

Un moment ébranlé par les appréhensions de la diplomatie et par les véhémentes supplications du roi

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(les Fraiirais, L('o[)ol(l ro\\r\i bientôt son calnio. D'accord avec SCS ministres (il faut leur rendre cett<; justice], il ne voulut jioint entraver un droit constitutionnel, s'en remettant d'ailleurs au bon sens du peuple belge. Cette confiance ne fut pas trompée. Les trois cents délégués qui se réunirent à Thôtel de ville de Bruxelles, ref présentants, bourgmestres, conseillers communaux, industriels, etc., délibérèrent avec le plus grand calme, et, en une seule séance, rédigèrent l'acte de fédération ainsi que le programme du libéralisme belge.

Le cabinet, battu en brèche par les adhérents du Congrès libéral, succomba dans les élections du mois de juin 1847. Léopold, encore une fois, ne suivit pas les recommandations du roi des Français : il n'adopta point, comme base de son règne, ce mot fatal de résista7ice^ qui prévalait dans les conseils des Tuileries. Le 12 juin, les ministres avaient remis leurs démissions au roi. Deux mois après, le 12 août, M. Rogier prenait le pouvoir avec une administration libérale qui annonçait solennellement une politique nouvelle.

Heureux Louis-Philippe, s'il avait imité le roi des Belges, si, lui aussi, avait inauguré une politique nouvelle ! Le péril devenait pressant. C'était le moment où le prince de Metternich, épouvanté des réformes qu'accomplissait Pie IX, s écriait : « Avoir vécu pour voir un pape libéralisant ! w C'était le moment où un noble prince s'écriait avec angoisse : « ... Nous arrivons devant les chambres avec une détestable situation intérieure; et, à l'extérieur, une situation qui n'est pas meilleure. Tout cela est l'œuvre du roi seul... Ces malheureux mariages espagnols! Nous n'avons pas

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encore épuisé le réservoir (ramertiiine qu'ils contiennent...*, w C'était le moment, enfin, où M. ïliiers disait : (( La France marche à pas de géant ix une catastrophe. )> Le roi Léopold voyait l'orage se former. Lui aussi j)révoyait une catastrophe et il s'efforçait de la conjurer, de la prévenir. Il ne dissimulait pas ses craintes à la famille de la reine. Dès 1847, il faisait donner à Louis- Philippe des avertissements salutaires, il lui faisait transmettre des conseils qui dénotaient ses tristes prévisions; il tachait enfin de dessiller les yeux du vieux roi'. Mais Louis-Philippe, comme on l'a dit, n'écoutait plus aucun avis; il était obstiné dans ses illusions; les forces, la volonté lui manquaient pour prendre une résolution virile, pour empêcher la catastrophe que de plus sages entrevoyaient et prédisaient.

* Le prince de Joinvillc au duc de Nemours, Spezzia, 7 novembre 18-47. Revue rétrospective, p. 481.

* Préoccupé des banquets qui s'organisaient sous les auspices des chefs de l'opposition et de la i)réscnce à Paris, au milieu de cette agitation, des princes Jérôme et Napoléon, le roi Léopold avait chargé son ambassadeur, le prince de Ligne, de faire part à Louis-Philippe de ses appréhensions : « ... Rassurez le roi Léopold, mon gendre, répondit Louis-Philippe; il s'inquiète îi tort; ce ne sont ni les banquets de veau froid, ni les Donal»arto qui me désarçonneront. Je suis trop ferme sur mon cheval. »

Tandis que Louis-Philippe, abandonné et fugitif, abordait aux rivages de l'Angleterre, vingt peuples se soulevaient et combattaient pour leur indépendance, leur nationalité ou leur liberté. Mais les Belges restaient calmes, inébranlables; groupés, sans distinction de partis, autour du trône qu'ils avaient eux-mêmes élevé en 1831, confiants dans le prince qui s'était comme identifié avec la plus libérale constitution du continent, ils se montraient résolus à maintenir l'œuvre du Congrès national. En présence de cette noble et loyale attitude de la nation, Léopold, loin de songer à descendre du trône, voulut rester le chef honoré et populaire de la Belgique indépendante.

Deux ans auparavant, le roi se plaignait encore, et avec raison, d'une sorte d'affaissement ou d'indifférence dans les classes supérieures. « Ce qui reste à désirer

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pour ce pays-ci, disait-il, c'cîst iiii csjïril iiationnl plus robiisic, (pii cxislc dans Ui peuples, mais qui est f/iiblc ot j)artai^(' chez les classes plus élevées' j> Ouelle [H'odigieuse transforuiation en \H\H\

Le 4 mars, le roi la signalait lui-mruie lorsqu'il écrivait à M. Van de Weyer : « Je vous félicite de tout mon cœur de la conduite admirable de votre pays; mainlenont vous êtes et vous resterez une nation, — J'avoue que la conduite du pays m'a fait un plaisir que je ne saurais pas assez vous exprimer; car j'ai toujours beaucoup aimé le peuple, et je crois que la confiance entière que je lui ai toujours accordée a été cause que ces bonnes gens ont eu d'autres sentiments pour moi que ceux que l'on trouve, hélas! dans tant de pays, de nos jours... »

Heureux d'être secondé, dans cette grande crise, par des ministres qui avaient également la confiance du pays, Léopold approuvait hautement les sages concessions qui étaient faites sur le terrain politique et les mesures énergiques qui étaient prises non-seulement pour venir en aide aux intérêts matériels, mais aussi pour assurer la défense du territoire. Quoique M. de Lamartine eût fait une déclaration pacifique et que la république française, issue de la révolution du 24 février 1848, eût été reconnue par le gouvernement du roi Léopold, la démagogie étrangère avait pris ombrage de la force que ce prince tirait de sa popularité croissante. Quelques centaines d'aventuriers, avec la connivence au moins tacite de personnages alors très-

* Le roi Léopold à 31. le baron Nothomb, ministre plénipotentiaire à Berlin, Ardenne, 6 janvier 1846.

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puissants ^ vinrent, le 30 mars, attaquer les troupes belges au hameau de Risquons-Toiit^ près de Mouscron : mais ils furent reçus à coups de canon et bientôt dispersés.

Peu de temps après, Léopold fut, sur la place des palais à Bruxelles, l'objet d'une démonstration vraiment émouvante. Un témoin, qui faisait partie de l'étatmajor du roi, raconte que chacun à son tour venait serrer la main du souverain, au risque d'être écrasé sous les pieds des chevaux, et que deux heures au moins se passèrent avant que le roi pût rentrer au palais.

L'attitude si remarquable de la Belgique, dans cette grande épreuve de 1848, avait partout éveillé les plus vives symj^athies ; et on peut dire que la renommée de Léopold P^ s'étendit rapidement depuis cette époque mémorable. « J'ai relu, disait plus tard un ministre belge, toute la correspondance politique de nos envoyés, durant cette époque si agitée; j'y ai trouvé, à chaque page, des témoignages de ces sympathies. Une lettre de Berlin porte : « A l'égard de la Belgique, toutes les formules d'admiration sont épuisées. )> Vers le même temps, le gouvernement prussien chargeait son représentant à Bruxelles d'exprimer la vive satisfaction (je transcris textuellement), la vive satisfaction que lui faisait éprouver l'attitude noble, ferme et vraiment nationale de la Belgique. — « Nous n'attendions pas moins, disaient les ministres de Frédéric-Guillaume IV, d'un peuple et d'un gouvernement auxquels les traités ont garanti une nationalité, dont, à l'heure du danger,

* Une aimée de révolution^ par lord Normanby (traduction française), t. H, p. 206.

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ils se inoiiiroiil si^ dif^nies. ^ Dans iiiu! aufrc grande cour (1(3 rAIlcina^iJc, un niiiiistrcî (jui a jour' un rolo ini|)()r(ant ('ci'ivait à notr(3 agent (li(»loniati({U(î : '< Vrjus savez naviguer avec calrnc au niilicu des orages, je vous en Klicite; la chose n'est pas facile. L éducation politique de votre peuple est bien faite. » Ailleurs, et plus près de nous, un homme d'État illustre, à projios de la d(3faite des handes révolutionnaires qui avaient envahi notre territoire, s'(3criait : « Que le succès de Mouscron était d'une immense importance, non-seulement pour la Belgique, mais pour toute l'Europe. » En rapportant ces paroles, notre envoyé ajoutait : ce Tout le monde, depuis les princes jusqu'aux simples citoyens, félicite la Belgique sur l'attitude pleine de calme, de dignité et de courage qu elle a su prendre dans ces moments difficiles, sur la sagesse de son roi, sur la fidélité des populations et la valeur des troupes belges. » Cette conduite de la Belgique fît aussi une profonde impression à Saint-Pétersbourg. Des sentiments de bienveillance pour notre pays s'y produisirent d'une façon qui fut remarquée. J'ai sous les yeux une dépêche où se trouve le passage suivant : « Des lettres officielles arrivées de Saint-Pétersbourg affirment positivement que les dispositions de l'empereur Nicolas sont devenues excellentes et l'on ajoute que Sa Majesté serait disposée à établir des relations diplomatiques régulières entre les deux pays... » La dépêche dont ceci est extrait porte la date du 11 mai 1848. ..^ »

* Discours de M. H. de Brouckere, ministre des affaires étrangères, Chambre des représentants, séance du 23 février 1833. (Aiinales parlementaires, session de 18o2-1833, p. 729.) — Lord Palmcrston écrivait au roi

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Lorsque le j)rince de Metternich. vint chercher un refuge à Bruxelles, durant la tourmente de 1848-1849, il ne fut pas moins expressif dans ses sentiment d'estime et même d'admiration. « Si nous vous avions mieux connus en 1831, dit-il à un ancien diplomate, nous vous aurions fait une bien meilleure part; mais nous vous regardions comme des gens ingouvernables. La manière dont la Belgique se conduit, avec une constitution aussi mal rédigée et presque inexécutable, une constitution qui serait la plus mauvaise de l'Europe, si celle de Norvège n'existait pas, prouve combien les Belges sont faciles à gouverner. » Le rapprochement qui s'était effectué, en 1840, entre le roi Léopold et le prince de Metternich, par l'intermédiaire du comte de Munch, et des souvenirs de jeunesse ^ avaient attiré en Belgique l'ancien chancelier d'Autriche. Durant ce séjour à Bruxelles, le prince eut avec le roi Léopold des rapports indirects assez fréquents; mais on assure qu'il ne fut pas reçu plus de deux fois au palais. Du reste, il était devenu très-ditficile au prince, à cause de son grand Age, de i)rendre rendezvous à jour et à heure fixes; il préférait que ses communications avec le roi eussent lieu par intermédiaire ou par écrit.

Les terribles et sanglantes journées de juin firent

Léopold, le 15 juin 1848 : «Je suis heureux de féliciter Votre Majesté sur le calme qui n'a cessé de régner dans son royaume. On dirait que les tempêtes, (lui ont dévasté presque tout le continent européen, n'ont servi qu'à consolider plus fermement encore les fondations du trône de Votre Majesté. » E. AsHLEY, Tht'life of vhcount Palmerslon^ 1. 1«% p. 96.

* Le père du prince, le comte de Metternich-Winnebourg, avait é'é ministre plénipotentiaire dans les Pays-Bas autrichiens, en 1791-1792.

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uiir profonde inij)r('ssion sur !<; roi fj'o|)ol(I, mais sans all'aiMir sa c.onliancc dans Je bon sens et Ir; coui'.i^c du jKMijiIe hcl^c. I^]ll(; se manifesta avec éclat Jorsrjne, pendant les fêtes aniiiversainîs de sei)teml>re, Léopold, ayant à coté de lui la reine et ses enfants, distriliua solcnn(^ll(*ment des drapeaux à la g/irde civicpie réorganisée. Les légions [)résentaient les armes, les tambours battaient, le canon tonnait, les drapeaux s'inclinaient devant le roi et la famille royale debout sur une estrade adossée au palais ; tout à coup le roi descend l'escalier d'honneur et parle en ces termes aux officiers supérieurs groupés avec leurs drapeaux au pied de l'estrade : « En vous adressant quelques paroles, j'éprouve une bien vive émotion, mais aussi une bien légitime fierté. Ce beau pays, siège de la plus ancienne civilisation, avait longtemps espéré une existence à lui, une existence nationale ; mais, hélas ! ses vœux ont été souvent déçus, et les destinées du pays subordonnées à des intérêts qui lui étaient étrangers. Enfin, depuis dix-huit ans, vous avez réussi à conquérir cette existence souvent appelée. Pour la première fois, vous vous appartenez à vous-mêmes. De cette existence indépendante, vous avez fait un noble et patriotique usage, et vous l'avez ainsi fortement cimentée. C'est dans cette situation que vous a trouvé une crise politique sans exemple dans l'histoire . Vous Tavez, jusqu'à présent, glorieusement traversée; si glorieusement que beaucoup de pays ont adopté votre organisation politique comme modèle, que votre nom est partout honoré et respecté, et que vous devez avoir le sentiment qu'il mérite de l'être. Sachons maintenir cette noble posi-

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(ion ; continuons à marcher comme nous l'avons fait jusqu'à présent; ccst ainsi que nous nous assurerons un beau nom dans l'histoire et un glorieux avenir. >> C'est à consolider la noble position acquise par la Belgique que Léopold consacra désormais tous ses elTorts et toute sa sollicitude. Croyant toujours à la nécessité de l'union des i)artis, mais se faisant illusion, ce nous semble, sur la durée de cette alliance, il s'appll({uait à écarter autant que possible du terrain politique toute question irritante. Il était loin d'é])argner, sous ce rapport, ses conseils et ses recommandations. Une question, qui devait exciter, quelques années plus tard, une grande émotion dans le pays, occupait dès lors l'attention du roi : c'était celle de la bienfaisance. « On ne devrait pas, écrivait-il au ministre de la justice, contrarier les volontés des donateurs et bienfaiteurs ])ublics, à moins de raisons importantes ^ » Au ministre de l'intérieur il exposait ses vues sur l'impérieuse nécessité d'assurer un travail j)roductlf aux industries du pays et de leur procurer des débouchés. « La question du droit au travail, disait-il, a été agitée et l'attention des populations ouvrières s'est portée sur les ditîérentes théories mises en avant en faveur du travail. Sans vouloir donner une opinion sur cette grave question, je dois pourtant dire que, s'il existe des pays où le gouvernement est appelé à venir en aide au travail, la Belgique plus que tout autre se trouve dans cette position. On ne peut nullement lui en faire un reproche; cela tient à des causes historiques; mais, selon

* Le roi Léopold h M. do Haussy, ministre de la justice, Lacken, 20 février 1849.

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moi, I(i [wiys est en droit de dire à son gouvcM'ncîment : Nos produits sont hons, il (îxistcî d(^s marchés où nous ponvons l(;s vendre av<inta^(Misement; mais nous no ])ouvons pas y parvenir {)ar nos propres e(IV)rts, aideznous à nous mettre en contact avec ces marchés...' . »

Un acte de gratitude termina cette nnîmorabh.' j)ériode : le 24 septembre 1849, le roi décn^ta qu'un monument serait érigé, dans la ville de Bruxelles, en commémoration du Congrès national, de l'illustre assemblée qui avait fixé, en 1831, les destinées nouvelles du pays.

La pose de la première pierre de ce monument de gratitude eut lieu solennellement le 23 septembre 1850. Arrivé au pied des fondations de la colonne projetée, le roi prononça un discours dans lequel il rendit hommage à une assemblée mémorable entre toutes par son patriotisme, ses lumières et sa modération; félicita le pays d'avoir eu foi dans ses libérales institutions et constata que, de son côté, le gouvernement, lui aussi, avait cherché son appid dans les institutions et dans les sentiments sympathiques de la nation. « Que la Constitution, ajouta-t-il, soit transmise intacte à ceux qui nous suivront, et ce vingtième anniversaire ouvrira pour la Belgique une nouvelle ère de grandeur véritable et de prospérité. )> Le même soir, au palais de la Nation, Léopold P^ réunit dans un banquet les membres encore vivants de toutes les législatiu'es élues depuis 1830.

La reine manquait à cette grande fête nationale.

^ Le roi Léopold à M. Rogier, ministre de l'intérieur, Laeken, 23 mai

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Depuis le 24 février 1848, sa sanlé avait été bien éprouvée. Les craintes qu'elle avait eues pour Louis- Philippe, pour sa mère et ses frères, dans les premiers jours de la révolution; la soudaineté de cette terrible catastrophe; le spectacle de cette famille royale, occupant naguère le palais des Tuileries, et maintenant presque isolée dans le château de Claremont, la mort récente de Louis-Philippe, tant de vicissitudes et de douleurs avaient comme terrassé la noble femme.

Léopold, cependant, se faisait encore illusion sur l'état de la reine; il était toujours obsédé de l'idée qu elle lui survivrait. C'est ainsi que, au mois de mars précédent, il avait pressé le cabinet de saisir immédiatement les Chambres d'une proposition ayant pour objet de régulariser, en ce qui concernait le douaire assigné à la reine, les conventions matrimoniales intervenues en 1832. Mais le conseil fut d'avis que ce serait jeter de l'inquiétude dans les esprits que de s'occuper de l'éventualité prévue par l'article invoqué. « Tout gouvernement belge, disait-il, aura toujours à cœur de voir assurer à la mère de nos princes des conditions d'existence dignes d'elle et du pays. Mais si les sympathies qu'inspire, et à si juste titre. Sa Majesté la reine pouvaient encore s'accroître et se manifester avec plus d'unanimité, ce serait surtout dans le moment où l'éventualité prévue viendrait à se réaliser. »

Comme la santé de la reine Louise ne s'améliorait pas, la famille royale avait, le 5 septembre, fixé sa résidence à Ostende, espérant beaucoup de l'air vivifiant de la mer. Mais déjà les jours de l'auguste malade étaient comptés. La vénérable reine Marie-Amélie vou-

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lui Ix'ilir une «Icrnirir» fnis su [ill(; ; (;I|(î se rendit ;iij jmiais d'OslriKlc avec; la diudiesso Auf^iiste de Saxo (]oI)()ur^' (princesse Cléinenline d'Orl('ans). Le duc de Nemours, le prince de .loinville, le duc d'Anrnale, la duchesse d'Orléans et le duc Auguste de Saxe-Cobourfç vinrent aussi de Clarcmont et de Tvvickenham.

Le vendredi, il octobre, vers quatre heures du matin, l'agonie commença. A huit heures dix minutes, la reine Louise s éteignit, en tenant la main du roi, sa mère à ses côtés, ses enfants, ses frères, ses sœurs à genoux, pleurant autour de ce lit où venait d'expirer, à l'âge de trente-huit ans et six mois, une des plus nobles femmes qui aient occupé un trône. « Sa mort, disait le roi Léopold, avait été sainte comme sa vie. »

Dans un dernier entretien avec le roi, elle avait exprimé le vœu que ses restes mortels fussent déposés à Laeken, et ce vœu fut religieusement accompli. Le 44 octobre, le train funèbre, qui emportait les dépouilles de la reine, quitta Ostende et se dirigea lentement vers Laeken, escorté par les multitudes qui étaient accourues des extrémités de la Flandre et du Brabant. Vers quatre heures, il arriva à sa destination, et le cercueil fut descendu de la chapelle ardente : derrière marchait le roi, entre ses deux fils; puis venaient les autres princes; puis, les premiers dignitaires de l'État et les représentants des puissances étrangères; puis la foule, la foule silencieuse, émue, recueillie. Pendant deux jours, le cercueil de la reine resta exposé dans la modeste église de Laeken, qui attira plus de visiteurs qu'on n'en vit jamais dans les plus vastes cathédrales. Le 17, après un service funèbre, célébré

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en présence dn roi et de la famille royale, le cercueil fut descendu dans un caveau qui avait été ménagé sous l'autel de la Vierge.

Ce ne devait être qu'une demeure provisoire. Déjà lo roi avait résolu d'ériger, sur sa fortune privée, dans la commune affectionnée par la reine, une nouvelle église où reposerait sa dépouille terrestre. Déjà aussi, par un mouvement spontané, des souscriptions avaient été ouvertes dans le dessein de consacrer par un monument le souvenir de la reine bienfaisante et populaire. Le 24 octobre, les délégués des diflerentes provinces, réunis en conférence à Bruxelles, convinrent que le produit des souscriptions particulières serait affecté à la construction de la nouvelle église de Laeken, qui deviendrait ainsi un témoignage de l'amour que le peuple belge avait voué à la reine Louise ^

Le jour même où cette résolution fut prise, un service solennel, auquel assistaient toutes les autorités du pays, à l'exception du roi et des princes, était célébré par le cardinal-archevêque de Matines et six autres prélats, dans l'église collégiale des SS. Michel et Ondule à Bruxelles. Après la lecture de l'Évangile, le R. P. Dechamps, de l'ordre des rédemptoristes (aujourd'hui cardinal-archevêque de Matines), se plaça devant le maître autel pour prononcer l'oraison funèbre de la reine des Belges. « C'est donc en vain, dit-il, que nos yeux la chercheront encore, cette douce Majesté que nous avons vue si souvent ici, humblement confondue dans l'assemblée de tous. Sa place y est vide!... )>

* Le "27 mai 1854 fui posée la i^rcmièrc pierre de ce monumcnl; le roi, avec SCS enfants, présida à la cérémonie religieuse.

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NohlriiKMit iiisj)ir(' j)<'ii' rnllliclion ^riK'r.ilc, l'orateur sarnî r(;lr<'M;a, (l;iiis iiii l.inf^.M^c (riinc j^'iirlraiitr élo- (IiiciKîO, lu sainte; vie et la sainte mort de la reine, et pins (rniie fois il tronva des accents qni reninèrent pro- Ibiidénient les cœnrs. « ... Dien, dit-il, a voulu la voir monrir à Icxtrémité du royaume, afin que, portée à travers nos provinces, comme snr les bras des popidations, jusqu'au tombeau qu elle avait choisi, elle imprimât en passant, dans le cœur de tous, l'empreinte de sa sainte vie et de sa sainte mort. Ne l'oublions jamais ce long cortège de deuil, ce char funèbre, cette couronne voilée, cette chapelle ardente que cherchaient tous les yeux, traversant ces multitudes accourues pour s'agenouiller au passage, pour prier et pour pleurer; ces prêtres, ces pontifes se remettant les uns aux autres le dépôt vénéré, avec les prières et les bénédictions de l'Église. Noublions jamais ce moment douloureux et sublime où le roi, entouré de ses fils, des princes de France et d'Allemagne, des représentants des puissances étrangères, des ministres, des grands corps de l'État, des notabilités de la nation, d'une foule immense, innombrable, silencieuse, s'inclina devant l'auguste cercueil, et suivit à pied, la tête nue, les traits profondément altérés par la douleur, ce char du triomphe de la mort, dont on ralentissait la marche, comme si l'on craignait d'arriver trop tôt à la tombe qui se creusait et à l'heure du suprême adieu... » Le roi écrivit le lendemain à M. Dechamps, ancien ministre des affaires étrangères : « Je vous prie d'exprimer à votre digne frère toute ma gratitude pour le touchant et excellent sermon du 24 octobre. La force et la santé me man-

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qiiaient pour y assister ; mais mes enfauts et moi nous avons versé des larmes d'attendrissement en le lisante » De son côté, la vénérable reine Marie-Amélie adressait à l'éloquent rédemptoriste ces paroles, à la fois si fermes et si touchantes : « J'aime à croire, comme vous, que ma bien-aimée fdle a passé de ce monde entre les bras de Dieu, et je sens qu'il faudrait lui porter envie plutôt que de la pleurer. Mais je n'ai pas assez de force pour maîtriser entièrement ma douleur, et mon ame est toujours en proie à une bien profonde amertume. Dieu seul peut m'aider à porter la croix dont il m'a chargée... » Elle ajoutait : « C'est un vérital)le honneur pour la Belgique que d'avoir trouvé un interprète aussi fidèle et aussi éloquent de sa douleur ^.. ))

Le 25 novembre, Léopold reçut la grande députation du Sénat, chargée de présenter l'adresse de condoléance que cette assemblée avait votée à l'occasion de la mort de la reine. Le lendemain, la Chambre des représentants étant venue en corps lui présenter également son adresse, il répondit d'une voix émue : « Je remercie du fond de mon cœur la Chambre des représentants de cette adresse où elle exprime, d'une manière si touchante, si élevée et si affectueuse, ses regrets pour la reine et ses sentiments pour moi. Le pays a partagé ma douleur comme s'il avait perdu tout ce que j'ai perdu moi-même. Je ne saurais dire combien ce sentiment du pays m'a touché et combien j'en suis pro-

* Le roi Léopold à M. Dechamps, Laeken, 23 octobre iSoO.

* La reine Marie-Amélie au R. P. Dechamps, Clarcmonl, 5 novembre

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roiKh'iiicnt reconnaissant. Vous avez raison, messieurs, (le parler de la reine comme vous le faites. ?]Ile s était attachée de cœur et d'ame à sa nouvelle patrie; elle aimait en vous des qualités qu elle possédait au jdiis haut degré, la sûreté et la constance des afTections. C'est à vous, messieurs, c'est au pays, à son bonheur, à ses progrès, que je demande les consolations dont j'ai besoin. Les pensées d'avenir que j'avais exprimées avant même mon arrivée en Belgique se sont réalisées. Le pays a vécu et grandi. Ce qu'il ofTre aujourd'hui à nos yeux, ce ne sont plus les promesses incertaines de l'enfance : c'est la florissante et robuste santé de la jeunesse. Tous les vœux les plus ardents de mon âme sont pour votre prospérité future. Mes enfants, qui seront avec vous quand je n'y serai plus, continueront ma tâche, et vos intérêts seront leur seule pensée. Il y aura entre eux et vous cette même sympathie qui a existé entre nous, messieurs, et que chaque année qui s'écoule rend plus forte et plus profonde. »

Peu rassuré encore sur 1 état de l'Europe, le roi des Belges voulait être en mesure de faire face à toutes les éventualités. Aussi désapprouvait-il les idées économiques qui paraissaient dominer dans la législature et qui, selon lui, tendaient à décourager et à désorganiser l'armée. Le 28 septembre, il communiquait ses appréhensions à l'homme d'Etat qui l'avait aidé à surmonter les périls de 1831; il s'exprimait en ces termes, dans une remarquable lettre adressée à M. Lebeau :

« J'es[>érais que le banquet du 23 m'offrirait une occasion de m'entretenir avec vous, mais je n'y ai pas réussi, et je prends le parti de vous écrire quelques mots.

« Le vingtième anniversaire des journées de septembre, après tant de périls et de diflicultés vaincues, a quelque chose qui parle au cœur, et je sentais le besoin de vous rappeler les temi)s passés et de vous prouver

2C0 ij'.oi'OM) l'i'.i.Mii.u fi8r,o)

ainsi i\\iv \i\ souvenir de voire aU'ecliieux (lévoijciijcjjt et votre lidèlc; courage au milieu des dau[^(.'rs (|ui nous nicnaeaienl el même nous accaLlaient est resté (jravé dans ma mémoire. L'avenir peut devenir encore trèsgrave, il est dillicilc que toutes ces complications ne soient pas suivies par des luttes plus sérieuses, par des guerres ! ! Les hommes politiqnes qui aiment leur pays ne doivent pas se faire d'illnsion snr ces possibilités, qui sont des probabilités; cependant nous voyons des tendances à se laisser aller à une sécurité que rien ne justifie; il y a des idées purement économiques qui auraient pour résultat la désorganisation des moyens de défense du pays.

« Cela m'étonne d'autant plus que le moindre envahissement du pays par des forces étrangères, lui coûterait des centaines de millions; maiSj, ce qui est bien plus précieux j il pourrait lui coûter son existence POLITIQUE, car croire qu'une fois occupé par des forces étrangères, ces forces l'évacueraient, ce serait de gaieté de cœur se laisser aller à de bien étranges illusions.

« La réunion des Chambres n'est pas éloignée, il faut donc sérieusement s'occuper à prévenir un mal dont les résultats seraient désastreux; il ne faut pas oublier 1831 ! Un pays ne saurait deux fois s'exposer au même danger sans périr ! !

« Veuillez avec votre expérience et votre patriotisme éclairé me seconder dans la défense des principes sur lesquels devra toujours reposer l'existence du pays... »

Les inquiétudes du roi ayant redoublé à l'approche de la discussion du budget de la guerre, il écrivit au chef du cabinet : « La Belgique, par sa position géogra-

[l850] LÉOPOLD PHKMIFR 261

phiqiic, est le pays le pins expose de la ferre. Là où d'antres pays ont des mois pour se préparer, elle a des jonrs. Les combats de jnin 1848 ponvaient l'exposer h une catastrophe immédiate; en février 1848, le péril était également grand, qnoicjn'on pût espérer une Intte intérieure pins longue. La Belgique peut être inondée, mais si elle ne s'abandonne pas elle-même, elle a des chances fort belles de résistance et même d'avantages ultérieurs; tandis que, envahie et occupée, elle aura à supporter d'ennemis et même d'amis des charges énormes et ruineuses, et je dois ajouter parfaitement méritées, si elles sont le résultat de son propre aveuglement. Une autre et bien grave considération est celle de l'esprit de l'armée. Tous les pays, sans exception, se sont occupés à exalter l'esprit et le courage de ceux qui étaient plus spécialement chargés de la noble tâche de leur défense. La Belgique, au contraire, ne fait pas seulement tout ce qu'elle peut pour décourager dans le présent ses défenseurs, mais elle veut déclarer pour plnsieurs années de suite qu'on s'occupera de la même tache ! Le pays offre peu de carrières h la jeunesse, il ne lui reste que l'armée qui offre quelque chose qui puisse parler à l'imagination. Si vous vous montrez déterminés à fermer aussi cette carrière, que voulez-vous que la jeunesse devienne? Je suis parfaitement impartial dans cette grave question qui peut compromettre l'avenir du pays : je n'ai jamais fait de l'armée, comme cela se voit dans beaucoup d'autres pays, un amusement personnel, malgré le vif intérêt que les choses militaires m'inspirent; mais je vois en elle, comme M. Thiers me disait, il y a peu de mois, l'indépendance

2(32 Ll^iOPOM) l'HKMIKH fl85lj

<1(; la I;clj^i(|ii(; ; .s.iiis hons moyens de dt^rcnse, vous serez le jouet de tout le monde... ^ »

Un mois après, tourmenté par mi grave incident minist(5riel, il disait encore au chef du cabinet, en lui adressant l'insfante [)rière de se charger provisoirement du portefeuille de la guerre : « Sans sécurité nationale il n'y a pas d'existence poIiti(pie ; tous les intérêts les plus précieux, sans exception aucune, se rattachent à cette sécurité; les garanties les plus fortes doivent donc être données au pays et à l'armée que nous défendrons les éléments de cette sécurité, comme notre trésor le plus précieux. Je remets ce dépôt entre vos mains courageuses et dévouées; la tâche, je le sais, est laborieuse et difficile; mais vous défendrez le plus grand intérêt national ^ »

Léopold suivait avec une attention croissante les péripéties diverses de la lutte engagée entre l'assemblée législative et le prince Louis-Napoléon Bonaparte, président temporaire de la république française. Dès 1830, il avait la certitude que le président sortirait de cette position difficile. Il ne fut donc pas trop surpris par le coup d'État qui, le 2 décembre 1831, fît passer la dictature entre les mains du prince Louis -Napoléon. Mais les conséquences qu'aurait pour l'Europe ce grave événement, qui pouvait les deviner? La Belgique surtout devait se préoccuper vivement du changement qui venait de s'accomplir en France. Toutes relations

* Le roi Léopold à M. Rogier, ministre de l'intérieur, Ardenne, 20 décembre 1830.

^ Le roi Léopold à M. Rogier, ministre de l'intérieur, Bruxelles, 21 janvier 1851.

[l85l] LÉOPOLD PREMIER 2G3

avec le gouvernement dictatorial étaient interromi)iies ; aucun journal belge ne pouvait passer la frontière, et, à Bruxelles, on ne recevait aucun renseignement positif sur la situation de Paris.

Dans ces graves et singulières conjonctures, le roi eut recours à nn des hommes d'État les plus distingués de la Belgique. M. H. de Brouckere se disposait à retourner à Turin, où il était accrédité comme ministre plénipotentiaire. A la demande du roi, il partit pour Paris, dès que le canon eut cessé de gronder, chargé olficieusement de voir M. de Morny, qu'il avait connu, et de s'éclairer sur les sentiments et les intentions du gouvernement français à l'égard de la Belgique. Cette mission délicate fut remplie avec le plus grand succès. Le confident de Léopold, arrivé à Paris le 8 décembre, vit M. de Morny le lendemain. Il lui dit que le roi des Belges avait toujours eu de bons rapports de voisinage avec le président et n'avait jamais eu qu'à s'en louer. « Le roi comprend, ajouta-t-il, notre régime de liberté et d'hospitalité dans ce sens qu'on ne doit pas s'établir dans notre jardin pour lancer des fusées dans celui du voisin, ni tolérer de la part d'un homme qui appartenait autrefois aux partis monarchiques ce qu'on empêcherait de la part d'un révolutionnaire de naissance. Notre régime existe chez nous, mais pour nous. » Cette conversation, qui se {prolongea, fit une impression sérieuse sur M. de Morny et laissa une très-bonne trace : en établissant la confiance, elle servit de point de départ pour d'autres communications. M. de Brouckere avait vu aussi le prince Lucien Murât, son collègue à Turin, et le

2G4 U:<)V()IA) l'JlLMlhli fl8".2|

iimn'clial Magiiaii, (jiii prrtèrcîiit ulilciiiciil leur concours.

Lors (le la réception solcniielle <lii j)reniier joui' de l'an 185-2, Léopold prononça des paroles à la l'ois sa;:^es et rassurantes. « La Belgique, dil-il, possède des institutions empreintes d'un grand esprit de liberté ; elle en a toujours usé avec sagesse et jamais elle n'en a exagéré l'application. Nous entrons dans une ère nouvelle. Je ne doute pas que la même prudence et le même bon esprit ne guident la Belgique et ne lui fassent surmonter les difficultés qui pourraient survenir. Elle maintiendra la position distinguée qu'elle occupe parmi les nations européennes. » En notifiant au roi Léopold le vote émis par le peuple français le 20 et le 21 décembre IS-il, le président de la république exprima, de son côté, l'intention formelle de maintenir la paix au dehors et de rendre plus intimes les liens d'amitié entre la France et la Belgique.

Le triomphe remporté par le prince Louis-Xapoléon fut malheureusement le signal d'une réaction qui n'épargna point la Belgique. Après avoir affaibli, elle finit par renverser le cabinet libéral qui, arrivé au pouvoir six mois avant la révolution de février, avait dirigé hardiment et sagement le vaisseau de l'État à travers tous les écueils d'une époque plus tumultueuse parfois que l'océan même. Des adversaires acharnés du libéralisme envenimèrent les difficultés qui existaient entre le ministère belge et le gouvernement français pour le renouvellement du traité de commerce du 13 décembre 184o; exploitèrent contre les membres principaux du cabinet les alarmes des populations

[l8o2] LÉOPOLD PREMIKR 265

industrielles et agricoles, et réussirent enfin à miner et à disloquer la célèbre administration qui datait du 12 août 1847. M. Frère-Orban, puissant orateur et administrateur liors ligne, dont la réputation comme ministre des finances n'était pas circonscrite à la Belgique, se retira le 17 septembre 1852, et, quelques jours après, M. Rogier et ses autres collègues, vaincus dans un scrutin secret de la Chaml)re des représentants, résignèrent aussi le pouvoir dont ils avaient vaillaumient supporté la lourde responsal)ilité pendant les jours les plus orageux de l'époque contemporaine.

Le roi Léopold lit alors un appel au dévouement de M. H. de Brouckere. Il appartenait au parti lil)éral et l'avait fidèlement servi au Congrès national et durant les législatures suivantes. Mais son éloignement du pays pendant les luttes des dernières années lui donnait une position particulière. Les négociations pour la formation d'un nouveau ministère furent, du reste, trèslaborieuses. Le roi se plaignit même des difficultés que lui suscitaient les ambitions j)ersonnelles de certains membres de la Chambre; et, de guerre lasse, manifesta le désir de voir introduire en Belgique le système des Etats-Unis d'Amérique, que les Hollandais semblaient disposés à implanter chez eux, et suivant lequel les ministres ne peuvent être ou rester membres du Parlement. Enfin, à la grande satisfaction du roi, M. H. de Brouckere réussit dans sa mission; il constitua un ministère de conciliation, mais dont le principal appui pourtant devait se trouver dans la gauche.

L'espoir de cet homme d'Etat, si fin et si sagace, ne fut pas déçu. Le 9 décembre, le gouvernement français

2GG LK01'(jL1j l'IlKMIKIl fl85:j]

coiis<Milait à rciiielti'(î en vi^iicnir, à p/irlir du l'j janvier 1853 et jusqu'à la coiiclnsioii (riiii Iraih' (|(.'liiiitif, la convention coniniereiah; du 13 décembre i84'j. Le 20, le roi j)ronnilf^nait la loi relative à la répression des olï'enses commises par la presse envers les chefs des gonvernements étrangers.

Au printemps de l'année suivfinte, c'est-à-dire le 9 avril 1853, le duc de Brabant atteignit sa dix-huitième année, âge fixé par la Constitution pour la majorité et l'admission au Sénat de l'héritier présomptif du tronc. Cet événement fut célébré dans la Belgique entière avec une allégresse à laquelle toutes les classes s'associèrent.

Le duc de Brabant étant entré dans la salle du Sénat et ayant pris possession de son siège, le prince de Ligne, qui présidait l'assemblée, prononça une patriotique allocution :

« Depuis l'époque mémorable où, il y a vingt-deux ans, dit-il, le Roi, votre auguste Père, vint consacrer sa vie à l'indépendance et au bonheur de notre Patrie, en jurant de maintenir nos institutions, aucun jour plus solennel n'a marqué les fastes de notre histoire !

« Les manifestations qui éclatent sur tous les points du royaume, l'attitude des populations prouvent toute la part qu'elles prennent à cet événement, et combien elles en ont compris la haute importance. Quelle plus grande preuve, aux yeux de l'Europe, de l'attachement du Peuple belge à sa Monarchie constitutionnelle, à sa Nationalité et à sa dynastie, qui a jeté dans le Pays de si profondes racines !

« Déjà, le temps les a sanctionnées; mais l'imposante

cérémonie d'aujourd'hui les consacre encore. Nouveau gage de sécurité, elle les consolide dans le présent, elle les perpétue dans l'avenir.

« Héritier du trône, Fils d'un Roi modèle de fidélité à la foi jurée, vous continuerez un jour ses nobles et l>atriotiques traditions. Guidé par sa sagesse, votre route sera toute tracée.

« Monseigneur, le Sénat recevra le serment que Votre Altesse Royale va prononcer.

« Venez donc, Prince, venez vous initier à la vie l)arlementaire; nos cœurs vous attendent; du haut du ciel, la Reine, votre auguste Mère, vous regarde; la Belgique entière vous écoute !

« Léopold, Duc de Bradant, Prince Royal, jurez-vous d'observer la Constitution ? »

L'héritier du trône, debout, répondit d'une voix ferme, et dit au milieu du religieux silence de l'assemblée :

c( Je jure d'observer la Constitution.

« C'est profondément touché par le discours de notre honorable président, que je viens prendre parmi vous, Messieurs, la place que la Constitution m'y assigne.

« Appelé désormais à partager vos travaux, je m'associe avec bonheur à la tâche que le Sénat poursuit, depuis vingt-deux ans, avec un patriotisme si soutenu.

« Il ne m'a pas encore été donné de m'adresser à la Nation tout entière. Jamais pourtant. Messieurs, je ne pourrai lui parler avec un cœur ]dus dévoué et plus reconnaissant.

c( Les acclamations dont le Peuple belge veut bien

2G8 Ltul'OIJ) IMIK.MIKII [l85rj]

s?iIiior mon ciilivo dans ccllf; cnccintr; ni(; jironvont nno fois (lo j)Iiis (\\w, satisfait (1(; son [>ass(3, il nVn (l«*sire que la continuation dans l'avenir.

« Tel est, en efïct, Messieurs, le ])ut vers lequel nous devons marcher ensemble. Quant à moi, vous connaissez les sentiments qui m'animent. Vous savez que, sincèrement dévoué à l'existence du Pays, je la confonds avec la mienne. Vous trouverez toujours en moi un compatriote heureux et fier de pouvoir contribuer au maintien de notre indépendance et de notre prospérité.

« Tel a toujours été mon vœu le plus cher.

(c Puisse le Ciel, qui, depuis vingt-deux ans, protège si visiblement ma Patrie, m'exaucer encore aujourd'hui! »

Quelque temps après, la législature prenait une résolution décisive sur l'organisation de l'armée, cette question capitale, qui avait donné lieu à de si vifs et de si fréquents débats, qui avait tant préoccupé le roi Léopold et qu'il plaçait en première ligne comme impliquant l'existence même du pays. Une grande commission, composée partie d'officiers supérieurs et partie de représentants, avait été chargée d'étudier tous les détails qui se rattachaient à la défense de la Belgique ; elle résuma ses travaux en proposant une armée de cent mille hommes, y compris la réserve. « Avec moins, disait le roi Léopold, il serait impossible, en cas de péril, de marcher. » Le cabinet convertit ces propositions en un projet de loi, et M. Renard, alors colonel d'état-major, ayant été nommé commis-

[l853] LÉOPOLD PRKMIER 269

saire du gouvernement pour la défense de ce projet, le Roi lui dicta des instructions parmi lesquelles on remarquait le passage suivant : « Le premier, le plus important de tous les arguments est celui-ci : — Il existe assez généralement en Europe l'idée qu'il est facile en très-peu de temi)S de s'emparer de la Belgique. 11 y a dans cette idée un danger immense pour le pays, et le premier et le plus sacré des devoirs de tous ceux qui s'intéressent à son existence est de la détruire et d'y substituer l'opinion qu'on peut envahir la Belgique comme tous les pays du monde, mais qu'on ne saurait la conquérir qu'en faisant d'énormes sacrifices. De cette opinion il résulterait (ce que nous devons après tout le plus désirer) qu'on dirait : La Belgique est trop difficile à prendre, il vaut mieux la laisser tranquille ^ )> Dans les deux Chambres, les propositions du gouvernement furent adoptées par une majorité considérable ^

Ce résultat réjouit beaucoup le roi Léopold, qui se trouvait alors à Vienne avec le duc de Brabant. L'héritier du trône n'était pas moins satisfait. — Le régime constitutionnel, lui disait l'archiduc Charles-Louis, a

* Ajinales 'parlementaires de 1867-1868 (S'énat), p. i43.

* Le roi Léopold, qui s'identifiait avec l'iionneur militaire de la Belgique, se sentit profondément blessé des imputations que lord Derby, sur là foi de versions erronées et de fausses traditions, dirigea, au mois de décembre 4854, contre la conduite des troupes belges à Waterloo. On apprendra donc sans surprise qu'il voulut une réfutation, et que son indignation donna naissance îi un remarquable ouvrage ayant pour titre Réponse aux alléijations anglaises sur la conduite des troupes belges en 1813, par un officier général. (Bruxelles, 1835, in-8".) Cet otVicier général était le défenseur du projet d'organisation de 1833.

270 W)V()IA) l'HK.MIIH [l85:<|

l'ait voir ailleurs qu'il jneiiait 1rs rnonarcliies h la répiil)li(jiie. — c( Il a prouve; cIkîz nous, n^pondit le duc de Brubant, qu'il savait résister à l'entraînemeut républicain. Ce système constitutionnel peut être inapplicable à l'Autriche; mais on a pu voir qu'il convient à la Belgique et qu'en associant la force de l'opinion populaire à celle de la royauté, il lui prête un appui salutaire. Le roi des Belges, en portant à lui seul sou armée à cent mille hommes, n'aurait pas produit le même effet en faveur du maintien de l'indépendance de son royaume qu'en associant son peuple à cette mesure et en lui donnant ainsi la sanction de la volonté nationale. »

Le roi Léopold et le duc de Brabant avaient reçu dans leur voyage, et surtout à Vienne, un accueil qui attestait l'estime profonde que la Belgique avait acquise en Allemagne comme ailleurs.

Le 17 mai, le roi adressa à M. H. de Brouckere la lettre suivante :

« Vous avez obtenu avec le cabinet un triomphe qui doit vous rendre bien heureux, et qui est pour moi la source de la plus grande satisfaction. Vous avez gagné une bataille parlementaire qui contribuera essentiellement à la sécurité de l'indépendance de la Belgique, et qui a produit une immense et bien salutaire impression à l'étranger. Depuis 1848, la Belgique n'a posé aucun acte qui lui fasse plus d'honneur, et qui soit mieux apprécié par l'étranger.

« Je m'empresse de vous communiquer un événement qui, je crois, donnera une sincère satisfaction au pays et au cabinet.

[l853] LÉOPOLD PREMIER 271

« J'ai demandé la main de rarcliiduchcsse Marie ' à S. M. lempereur d'Autriche pour mon fils le duc de Brabant, et j'ai vu avec plaisir que cette demande a été accueillie de la manière la plus affectueuse et la plus bienveillante i>ar l'Empereur et toute la famille impériale.

« Le mariage i)Ourrait avoir lieu, Dieu aidant, vers la fin du mois d'août.

« Veuillez remercier vos collègues en mon nom. Le cabinet connaît l'affection que je lui porte et qu'il a si bien justifiée, et vous personnellement vous avez dirigé cette importante affaire avec le plus grand zèle et le plus grand talent. Veuillez croire que je l'apprécie avec les sentiments les plus sincèrement affectueux. »

Le vœu du roi devait être exaucé. Le mariage de l'héritier du trône avec l'archiduchesse Marie fut célébré à Bruxelles, le 22 août. « Cette union, disait le ministre des affaires étrangères au Sénat et à la Chambre des représentants, comble les vœux et assure le bonheur d'un prince dont la Belgique est fière ajuste titre; elle satisfait, eu même temps, aux plus hautes convenances politiques. Elle sera un gage de perpétuité et de félicité pour la dynastie, comme elle est déjà un gage de sécurité pour le pays. Celui-ci, en effet, se voit rattaché par un nouveau lien à une antique monarchie essentiellement intéressée à consolider la paix dumonde et à sauvegarder, de concert avec les autres puissances, les traités qui ont consacré la nationalité belge ^. »

* s. A. I. rarcliiduchcsse Marie-Henricllc, fille de rarcliiduc Joseph d'Autriche, palatin de Hongrie.

2 Le mariage civil fut accompli au palais de Hruxelles; le bourgmestre

272 Li^ioi'or.i) IMIKMIKK (1853J

M;us déjà de redoulahlcis complications monacaiont rKiiropc et rOriciiL Le ÎJO iioveiiiLrc 18;]3, la flotte liir([uc était détruite à Siiiope par Ifîs Russes, qui allaient peut-être entrer triomphants dans Constantino[)Ie, si les forces navales de l'Angleterre et de la France, qui stationnaient à Besika, ne leur avaient harré la route. Le czar Nicolas, cependant, croyait encore que la France, où l'empire avait été rétabli par Napoléon III, le 2 décembre 1832, et l'Angleterre, toujours défiante, ne resteraient pas longtemps unies pour l'arrêter. On avait même répandu le bruit que, pendant son dernier séjour à Londres, et ensuite des insinuations du cabinet de Saint-Pétersbourg, le roi des Belges avait essayé de dissoudre l'alliance entre la France et l'Angleterre, et qu'il avait réussi, par son influence, à engager une haute personne à seconder ses eflbrts. Il était vrai que Léopold avait établi avec la Russie les rapports oflîciels, suspendus et ajournés par la cour d^ Pétersbourg depuis que le général Skryznecki avait été admis, en 1838, dans l'armée belge; mais cet établissement de rapports réguliers entre les deux gouvernements n'avait point influé sur les dispositions du roi Léopold à l'égard de l'alliance anglo-française. Un ancien ministre de France à Bruxelles a affirmé solennellement que, depuis Favénement de l'empereur Napoléon III, le roi des Belges fut toujours l'instrument le plus efficace et le plus zélé pour le maintien de la

de la capitale, M. Charles de Brouckere, remplissait les fonctions d'officier de l'état civil. La bénédiction nuptiale fut ensuite donnée aux jeunes époux dans l'église collégiale des SS. Michel et Gudule par le cardinalarchevêque de Malines.

[l85ij LÉOPOLD PREMIER 273

paix dans le monde et la bonne entente entre l'Angleterre et la France \ Oui, le roi Léopold, voyant pardessus tout l'intérêt de la Belgique, travaillait sans cesse et assidûment au maintien de la paix dans le monde; il avait donc été, dans le principe, opposé à la guerre orientale, mais en se gardant toutefois de faire surgir de nouvelles complications.

Dans un moment où l'invasion des principautés danubiennes pouvait engendrer une conflagration générale, le roi Léopold exprima le désir de voir naître en fait entre les deux cours des Tuileries et de Bruxelles un état de choses qui leur permît d'entretenir les mêmes relations amicales que leurs pays. Répondant à cette avance, l'empereur des Français donna au prince Napoléon plein pouvoir d'être à Bruxelles l'organe des mêmes sentiments de sa part. Le prince arriva à la cour du roi Léopold le 30 janvier 1854, et y séjourna jusqu'au 3 février. En appelant sur ce voyage l'attention du représentant de l'empire français près le roi de Saxe et le duc de Saxe-Cobourg-Gotha, le ministre des aflaires étrangères de France - écrivait : « L'empereur, en envoyant un prince de sa famille faire visite, à Bruxelles, à un souverain qui, par sa position et par son âge, est le véritable chef des Cobourg, se fait un plaisir de démontrer qu'il n'est pas un membre de cette illustre famille qu'il ne croie animé à son égard des sentiments les plus loyaux. » De son côté, le roi

* Cette déclaration a étd faite au sénat de l'empire français par M. Ad. Barrot (séance du 9 février 1866).

* M. Drouyn de Lliuys.

274 Ll^:oi'(.Li> I'Hi;mii;i{ [i«5ij

Lcoj)oi(l iiiMiulnità un iKjiiiiiio d'Etal (jiii a\ait toute sa confiance (18 Icvrior) :

«... Nous nous trouvons dans une crise i>ien dangereuse. Si la France reste fidèle a sa politique actuelle et que les deux grandes puissances allemandes comprennent leur mission assez clairement indiquée, on peut espérer sortir de ces complications.

(c 11 est important que je sois personnellcmemt Lien instruit de ce qui se passe...

« Ce qui s'est passé en Angleterre depuis le mois de janvier a dû influencer notre politique; nous ne pouvions pas tolérer d'être représentés comme un obstacle a la politique anglaise. Les feuilles radicales ont été plus loin : elles ont recommandé de donner la Belgique à la France. Dans les pays où la presse égare l'opinion, il faut s'attendre aux plus grandes folies. Mon rôle est, comme depuis 1831, fort simple; je fais faire la manœuvre au navire qui est indispensable pour le préserver; bientôt vingt-trois ans de navigation donnent des titres à la confiance \ »

Le 27 février, M. H. de Brouckere et M. Ad. Barrot signaient à Bruxelles un traité définitif destiné à remplacer la convention commerciale du 13 décembre 1843 ;

^ Le roi Léopold à M. le baron Nothomb, ministre plénipotentiaire à Berlin, Laeken, i8 février 1854. — « Ainsi, le roi Léopold, dit un éminent publiciste, s'attendait aux plus grandes folies de la part de l'Angleterre en ce premier affolement causé par le désastre de Sinope; il craignait que l'opinion, égarée par la presse radicale, ne forçât les ministres à se venger du prince Albert sur le roi, son oncle, complice, disait-on, de ses sj-mpathies moscovites... » Voir, sur cet épisode, les « Souvenirs du conseiller de la reine Victoria », par M. Saint-René Taillandier, dans la Revue des Deux Mondes du 15 janvier 1878.

[l854j LÉOPOLD PREMIER 275

en échange des avantages concédés aux houilles, aux fontes et aux fers, la Belgique sacrifia la contrefaçon des livres français.

Quelques jours avant le débarquement à Kamiesch, en Crimée, des armées de France et d'Angleterre, une entrevue eut lieu entre remf)ereur Napoléon III et le roi Léopold. Comme l'empereur se trouvait alors au camp établi à Boulogne, le roi avait exprimé le désir de le rencontrer à Calais; Napoléon envoya à Bruxelles un de ses aides de camp pour demander que l'entrevue eût lieu à Boulogne même. Le 2 septembre, le roi, accompagné du duc de Brabant, partit d'Ostende et arriva dans la même journée à Calais, où l'empereur les attendait à bord de la corvette la Reine-Hortensey qui les conduisit à Boulogne. Le 4 septembre, ils étaient de retour à Bruxelles. Ce fut après cette entrevue que Napoléon III fit exprimer au roi le désir d'avoir son portrait pour le placer dans son cabinet. Il s'était ressouvenu d'avoir entendu sa mère, la reine Ilortense, lui parler du roi Léopold, comme de quelqu'un qui lui avait témoigné beaucoup d'intérêt, dans des circonstances dilhciles.

Ce voyage de Boulogne avait été décidé à l'insu du ministère. Il fut l'objet de pressantes observations. Comme le camp de Boulogne contenait des troupes qui étaient destinées à rexi)édition de Crimée, le cabinet appréhendait que la présence du roi des Belges au milieu des soldats français ne donnât lieu à des interprétations erronées dans un moment où le ministre des aflliires étrangères s'efi'orçait par-dessus tout de préserver de toute atteinte la neutralité du pays. Le cabinet était

276 i.r;opr)M) piikmikr [isiisj

iiiriiKî (Iccidc à se; retirer, Icirsqu'iinfî liaiisaclioii vint eiiipnchcr cette crise ministérielle. Le roi partit jxMir Oïlais, après avoir pi*oniis qu'il s'abstiendrait (le })rendre part à auciin(3 revnci (l(.\s troupes fr;incaises * .

Cependant les élections de 18o4 avaient modifié la situation parlementaire en augmentant les forces des conservateurs. Or, le chef du cabinet avait annoncé qu'il céderait la place à d'autres le jour où une majorité se produirait, soit sur les bancs de la gauche, soit sur les bancs de la droite. 11 tint sa parole le 2 mars 1855. Le 30, M. de Decker forma une nouvelle administration prise dans le centre droit, c'est-à-dire parmi les catholiques modérés et progressistes. Le roi Léopold avait une grande estime pour le caractère de M. de Decker et ses convictions unionistes fortement prononcées. De plus, il le considérait comme représentant spécialement les Flamands, même comme le seul ministre véritablement flamand qui eût siégé dans son conseil; et, aux yeux du roi, les Flandres étaient le cœur de la Belgique.

Pendant que notre patrie, grâce à son heureuse neutralité, se livrait paisiblement aux travaux de la paix, la Crimée était le théâtre d'une lutte gigantesque et acharnée. Enfin, Sébastopol succomba; les canons se turent et un congrès s'ouvrit à Paris. Le roi Léopold se rendit en Angleterre, où il séjourna du 15 au 30 mars 18S6. Dans la séance du 8 avril, le président du con-

* Au mois de novembre, le prince royal et la duchesse de Brabant quittèrent Bruxelles pour visiter successivement l'Italie, l'Egypte, la Palestine et la Grèce. Leur absence se pralongea pendant plus de neuf mois.

[l856] LÉOPOLD PREMIER 277

grès de Paris (M. le comte Walewski) exprima l'idée que la presse de Belgique, par ses violences, avait mis en danger les relations amicales de ce pays avec la France. « Mais la presse dont il se plaignait — dit plus tard lord Clarendon, le plénipotentiaire principal de la Grande-Bretagne — n était pas celle qui, rédigée et établie par des sujets belges, ne s'occupait que des intérêts nationaux. Il avait en vue des journaux publiés en Belgique par des exilés français pour être répandus clandestinement en France, et qui prêchaient parmi les classes inférieures et les troupes de ce pays, non-seulement la révolution, mais même l'assassinat de l'empereur. » Lorsque le protocole de cette séance, où les autres plénipotentiaires s'étaient associés à l'indignation manifestée par le comte Walewski, fut connu à Bruxelles, la représentation nationale s'émut vivement. Interpellé par un des membres les plus distingués de l'opposition ^ le ministre des affaires étrangères, M. le vicomte Ch. Vilain XIIII, prononça ces énergiques paroles : « On désire savoir si l'un des gouvernements représentés au congrès a demandé au gouvernement belge quelque modification à la Constitution. — Aucune! — L'honorable M. Orts me demande si le cabinet, dans le cas où une pareille demande lui serait faite, serait disposé à proposer à la Chambre quelque changement à la Constitution. — Jamais! »

Mais des concessions justes avaient déjà été faites à la France.

Le ministre des affaires étrangères avait annoncé,

* M. Oris.

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(Iniis la sr«'inco du 1" juin 18'>.'j, qu'a l'oiivcTlurc de la prochaine session, afin de hîver tout*' espèce de doute sui' le sens de la loi de 1833 relative aux extraditions, il présenterait anx Chambres un projet (jui assimilerait l'assassinat d'un souverain étranger à l'assassinat de toute autre personne. Cet engagement, dont le roi appréciait la nécessité et l'importance, fut tenu : M. A. Nothomb, ministre de la justice, déposa un article additionnel à la loi de 1833. « Les circonstances, a-t-il dit depuis ^ étaient graves et difficiles. Il y avait à donner une satisfaction morale à un pays voisin, à un gouvernement puissant qui se plaignait amèrement et qui élevait contre nous des réclamations accentuées. » Quoique les diverses fractions de la Chambre fussent d'accord pour approuver le principe de la loi nouvelle, celle-ci donna lieu à de vives discussions; les libéraux, très-hostiles au ministre de la justice, saisissaient avec empressement l'occasion de lui faire la guerre. La loi fut néanmoins votée à de grandes majorités par la Chambre et le Sénat. En la sanctionnant le 22 mars, le roi loua le talent et la fermeté dont le ministre avait fait preuve en cette circonstance ^

Au mois de juin, on remarqua la visite que fit à la cour de Bruxelles l'archiduc Maximilieu, frère de l'empereur d'Autriche. Quelques semaines plus tard, le roi, accompagné cette fois du comte de Flandre et de la princesse Charlotte, retournait en Angleterre. Il fut de retour à Bruxelles le 10 juillet, presque à la veille

^ Annales parlementaires (1868), p. 77o.

2 Le roi Léopold à M. A. Nothomb, ministre de la justice, Laeken, 40 avril 1856.

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des fêtes splendides qui allaient consacrer la vingtcinquième année de son règne'.

Jours merveilleux, où la royauté belge obtint un triomplie sans exemple, où l'Europe entière applaudit le souverain qui allait être inauguré une seconde fois, et avec la même confiance dans l'avenir, par ceux-là mêmes qui lui avaient décerné la couronne en 1831 et qui, après vingt-cinq ans, se félicitaient de leur œuvre! De telles fêtes ne se voient pas une fois en un siècle.

Le 21 juillet 1836, Léopold l^^ ayant à ses côtés le duc de Brabant et le comte de Flandre, et accompagné d'un brillant état-major, s'avance à cheval, à travers les flots pressés du peuple qui ébranle l'air de ses acclamations, vers l'arc de triomphe où l'attend le bourgmestre de Bruxelles suivi des échevins et du conseil communal. A cette même place les clefs de la capitale du nouveau royaume lui ont été présentées vingt-cinq ans auparavant. Après avoir répondu d'une voix émue à la patriotique allocution du bourgmestre, Léopold entre dans Bruxelles pour parcourir la route triomphale qu'il a suivie en 1831. L'allégresse populaire est profonde, éclatante; et un radieux soleil, comme vingtcinq ans auparavant, illumine ce spectacle grandiose . A une heure, Léopold arrive sur la place où, le 21 juillet 1831, il a prêté le serment constitutionnel. Là, sur les marches de l'église Saint-Jacques, l'attendent les membres survivants du Congrès qui l'a élu roi, et à leur tête M. de Gerlache, l'ancien président de cette assem-

* C'était M. de Decker, chef du cabinet et ministre de rintérieur, qui avait pris, par rcnlremise des présidents des Chambres législatives, l'initiative de ces fêtes nationales.

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