‹ Léopold 1er et Léopold II, rois des BelgesChapitre 9 sur 56 · LÉOI»OLD PRr:MIFR [ihilj · texte numérisé non relu

LÉOI»OLD PRr:MIFR [ihilj

tiilions; (;11(3 loiidail à conférer, par un i*riviléf^(î sjx'cial, la qualité de personne civile à l'université catholique de Louvain. L ejûscopat ayant refusé de retirer sponl/inément cette proposition qu'il avait snp^^érée, M. Nothomb fit agir à Rome, [)ar le nonce Fornari, avec lequel il était trùs-lié, et par le comte d'Oultremont, ministre belge près Grégoire XVI. Le roi lui-même adressa directement une lettre au pape, et le prince de Metlernich intervint aussi, à la demande de M. Nothomb, à qui le comte de Dietrichstein, ministre d'Autriche à Bruxelles, servit d'intermédiaire. Au mois de février 1842, les évêques belges, par une communication adressée à la Chambre des représentants, déclarèrent enfin qu'ils retiraient leur demande.

Le roi avait également fait les plus grands efforts pour améliorer la situation industrielle et commerciale du pays. C'était pour lui une question d'existence nationale : il y voyait la tranquillité de la Belgique et de la France, l'affermissement de la paix européenne. Mais les négociations, commencées en 1840, étaient pleines de vicissitudes : la France voulait une union douanière, le roi Léopold un traité différentiel.

« Il faut, disait-il, une ligne de douane entre les deux pays ; il faut au reste de l'Europe une preuve palpable qu'il n'y a pas d'incorporation. »

Au milieu des préoccupations produites par ces négociations, avorta, dans l'automne de 1841, le dernier complot que les orangistes tramèrent contre le trône du roi des Belges. Cette conspiration, si elle avait été mieux conduite, aurait pu acquérir momentanément un caractère sérieux, en réveillant les espérances de

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Guillaume II, roi des Pays-Bas depuis Ie'7 octobre 1840, et en donnant lieu à une tentative su[)reme. Le roi Léopold avoua même que cette tentative, dirigée contre Anvers, aurait i>u avoir quelques chances de succès, dans un moment où, par suite de la quiétude générale, l'armée belge était entièrement sur le pied de paix et la ville convoitée presque dépourvue de garnison.

Depuis son avènement, Léopold avait toujours suivi avec une sérieuse attention les débats des Chambres belges. Par le talent éminent du chef du cabinet, par l'émulation que ce talent même entretenait parmi ses amis de la veille, devenus maintenant des antagonistes, les discussions législatives avaient pris un grand éclat. La question la plus importante qui fut alors débattue concernait l'organisation de l'enseignement primaire public. Le roi s'intéressa extrêmement à cette mémorable discussion qui prépara la loi du 23 septembre 1842. Le jour où il la sanctionna, il adressa une lettre trèsremarquable à M. Nothomb, qui avait soutenu le projet, comme ministre de l'intérieur, et qui venait de remporter une grande victoire. La loi du 23 septembre était loin, d'ailleurs, de réaliser les prétentions de l'épiscopat, notamment celles de l'évèque de Liège, qui réclamait une part directe et officielle dans les nominations concernant les écoles. Il y a plus : cette loi votée et sanctionnée, comme une grande mesure transactionnelle, ne fut pas si)ontanément acceptée par le clergé belge. M. Nothomb dut agir de nouveau à Rome, par l'intermédiaire du nonce Fornari et du comte d'Onltremont. Grégoire XVÏ, plus accommodant que le clergé de Belgique, trouva la loi du 23 septembre 1842

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confoi'inc à fout ce qu'on pouvait attendre du ponvriir civil (Imus les t('in[)S luodcnjcîs. Ouant à Loopold, il redoutait pour Ui p(;u[)le (et cette crainte chez lui était sincère) renseignement civil sans éducation religicîuse obligée; en 18G0, il écrivait encore à M. J)eclianji)s, qui avait été rai)i)orteur de la loi (h 1812 : « Vous connaissez depuis longtemps mes sentiments et condjien je crois que l'existence d'un esprit religieux est dans l'intérêt des populations ^ )>

Au mois d'octobre, le roi Léopold se trouvait au château de Saint-Cloud, près de Louis-Philippe. Le cabinet de Bruxelles négociait alors directement avec celui de La Haye une convention qui devait, en réglant l'application des principes généraux du traité du 19 avril 1839, clore définitivement les longs différends de la Belgique avec la Hollande. M. Guizot désirait que Louis-Philippe décidât le roi des Belges à terminer ces négociations. « 11 importe extrêmement, disait-il en persistant dans son illusion, que le démêlé hollando-belge soit clos, pour que nous puissions attirer la Hollande dans l'union franco-belge ^ « La convention fut conclue le 5 novembre 1842, et, après l'approbation donnée par les Chambres, sanctionnée le 3 février 1843.

L'indépendance de la Belgique était alors devenue, selon les expressions d'un homme d'État, un « article de foi », même pour les diplomates de la vieille école

* Le roi Léopold à M. Dechamps, ministre d'État, Laeken, 24 février 1860.

2 M. Guizot au roi Louis-Philippe, Auteuil, 29 septembre et 11 octobre 1842. Revue rétrospective^ p. 151.

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de 1815. Léopold, voyant affermie l'œuvre à laquelle il s était si vaillamment dévoué, crut que sa présence continuelle au gouvernail n'était plus indispensable.

11 n'éprouvait ni lassitude, ni ennui ; mais, croyant la paix assurée, il aurait désiré plus de liberté pour sa personne. A l'exemple des princes allemands, il aurait voulu avoir la faculté de déléguer ses pouvoirs à la reine, pour entreprendre de longs voyages. Du lac de Côme, où il se trouvait en ce moment, il s'adressa à son ministre de l'intérieur. M. Notliomb, d'accord avec les membres principaux de la majorité qui soutenait son administration, n'hésita point à se refuser au désir du roi, désir qui lui paraissait, d'ailleurs, très-impolitique; il représenta que la Constitution s'opposait à une régence facultative. Le roi finit par se rendre aux raisons de son ministre, car il se prêtait avec bonne grâce à toute controverse polie et loyale. Pendant quelque temps, il se montra aussi préoccupé d'une autre idée : convaincu que la reine lui survivrait, il voulait faire fixer par les chambres le douaire mentionné dans les conventions matrimoniales du 28 juillet 1832. M. Nothomb soutint que, si la Belgique avait le malheur de le perdre, on pouvait compter sur le patriotisme et la générosité de la législature, et le roi finit aussi par admettre cette opinion.

La reine Louise, que Léopold aurait voulu associer aux affaires de l'État, n'y prenait, malgré son esprit et son jugement exquis, qu'une part très-indirecte. Elle servait quelquefois d'intermédiaire entre le roi des Belges et le roi des Français, ou entre Louis-Philippe

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et la reine Victoria. Les liantes vertus dont ellr* était (louée, sa bienveillance, son inépuisable charité lui avaient concilié rafl'ection du peuple; mais, modeste antant que spirituelle, elle s'elï'açait. « Sa politique, a-t-on dit, c était sa bienfaisance. Elle s'occupait de vêtements pour les pauvres; non quelle se désintéressât des choses publiques, lisant beaucoup les livres, les revues, les journaux, les publications importantes; mais elle s'abstenait. Elle était prodigue par charité ; sa mère parfois l'en grondait, et elle, à trente-quatre ans, et souveraine, en 1846, promettait d'être plus économe à l'avenir; puis, avec une timidité charmante, par un touchant retour vers les souvenirs d'autrefois, elle s'en excusait, disant que sa caisse était ici mieux garnie que celle de Paris ^ »

Léopold n'aurait pu, d'ailleurs, se désintéresser des affaires de l'État : il reconnaissait même que son impulsion était encore bien nécessaire. « Nous devons, disait-il, tout créer pour ce pays, car l'entreprise particulière ne fait presque rien ^ » Il disait aussi que le régime constitutionnel, surtout dans un petit pays, prenait beaucoup de temps et faisait perdre de vue les questions qui seules pouvaient lui assurer un avenir politique. Or, il était temps, selon lui, de s'occuper sérieusement de ces questions, si la Belgique ne voulait pas se trouver en arrière de toutes les autres nations. Il citait l'exemple d'une association de princes allemands qui s'occupait activement d'un essai de coloni-

^ Revue française (1^>' février 1866).

2 Le roi Léopold à M. Dechamps, ministre des travaux publics, Ardenne, 20 mai 1844.

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sation au Texas ^ Lui aussi désirait vivement établir une colonie belge dans rAmériqiie centrale. Plusieurs mesures préliminaires lui avaient été proposées; mais, après mûr examen et après avoir envoyé sur les lieux une mission spéciale et confidentielle, il dut reconnaître qu'on ne pourrait donner suite à ce projet. En efTet, on lui fit observer que l'établissement d'une colonie devait être précédée par l'acquisition de la souveraineté territoriale du pays où il s'agissait de placer des colons; et cette souveraineté, il était impossible de l'obtenir. Mais il regrettai longtemps encore l'insuccès de la tentative qui avait été faite. « L'Amérique centrale, écrivait-il en 1851, est devenue fort importante ; elle a de l'avenir, et il est inconcevable comment en Belgique on ne lui accorde pas plus d'intérêt ^. »

En même temps qu'il chercbait pour l'industrie belge des débouchés hors de rEuroj)e, Léopold hâtait la conclusion d'un traité avec les États composant le Zollverein. Cette convention fut enfin conclue le 1^^ septembre et sanctionnée le 31 décembre 1844. Comme la France aurait pu voir dans ce traité avec l'Allemagne une manifestation hostile et s'en prévaloir pour retarder encore l'arrangement discuté depuis 1840, Léopold fit en sorte que la fausseté de ces accusations fût pleinement établie : la Belgique, disait-il, était toujours disposée à négocier et à conclure avec la France l'arrangement le plus complet, auquel la France voudrait

* Le roi Léopold au général Goblct, ministre des affaires étrangères, 27 février \%\\.

* Le roi Léopold à M. Rogicr, ministre de l'intérieur, 7 août 185^.

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consentir '. Mais il avait j)i'é(M''(l(;iiiiiieiit, dans une lettre a Lonis-Philippe, sif^nialé tontcis les diilienltés de cet arrangc^ment et anssi les embarras j)oliti(|nes qni résulteraient d'un non-succès du traité ^ l)n palais des Tuileries, où il se trouvait vers la fin de l'annexe, Léopold, après avoir i)assé en revue toutes les péri|>éties de cette négociation depuis 1843, signala à son conseil l'urgente nécessité de satisfaire la France lorsque les prétentions de celle-ci étaient raisonnables '^.

La négociation pour la conclusion d'un traité définitif avait éprouvé de nouveaux retards quand apj)rocha le moment où expirait la convention linière conclue avec la France, le 16 juillet 1842. Or, Léopold avait, selon ses expressions, déclaré très-franchement à son conseil qu'il ne partagerait pas avec lui la responsabilité d'un événement aussi désastreux que le non-renouvellement de la convention linière. Mais la convention expirant le 16 juillet 1846, fallait-il dès 1843 faire une démarche pour son renouvellement? Le cabinet, contrairement à l'opinion du roi, trouvait cette démarche prématurée et semblait pénétré de l'idée qu'on offrait des avantages nouveaux gratuitement à la France pour une position acquise. Léopold, qui se trouvait alors à Londres, vit avec déplaisir ce revirement dans l'opinion de ses ministres : il le combattit longuement et avec beaucoup de vivacité. « Un petit pays qui négocie,

* Le roi Léopold au général Goblel, minisire des affaires étrangères, 25 novembre 1844.

2 Mémoires de M. Guizol (édit. de Leipzig), t. VI, p. 277.

3 Le roi Léopold au général Goblet, ministre des affaires étrangères, 17 décembre 1844.

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écrivit-il au général Goblct, avec un voisin puissant, doit profiter des moments favorables ; ils ne reviennent pas si souvent qu'on est tenté de le croire. Veuillez de nouveau traiter Taflaire au conseil et me communiquer le résultat. Vous êtes sous l'impression de petits événements, résultat de très-mesquines intrigues locales; il s agit des moyens d'assurer l'existence politique de la Belgique : cette existence n'est pas tellement solide qu'il soit prudent de la compromettre comme on paraît disposé à le faire ^ »

Pendant l'automne, les négociations pour un traité définitif avec la France furent reprises avec plus d'activité. Léopold les suivait attentivement et y prenait un vif intérêt et une grande part. Il écrivait de Saint-Cloud à M. Dechamps, qui avait remplacé le général Goblet au ministère des afïaires étrangères : « Ce qui nous ôte beaucoup de notre force, c'est que la question politique, qui dominait les intérêts matériels et qui commençait déjà en 1841 à s'affaiblir, est d'année en année moins discutée en face de la position du ministère dans la chambre qui domine tout*. » Dans une lettre remarquable, écrite quelques jours plus tard, il s'exprimait en ces termes : (c Si quelque chose peut influencer M. Guizot, ce n'est nullement une rupture avec la Belgique comme pays, car on a parfaitement ici la mesure de ce qu'elle pourrait ou ne pourrait pas faire ; mais bien de ne pas perdre l'appui qu'il a toujours trouvé en moi

^ Le roi Léopold au général Goblct, ministre des alTiiires étrangères, Buckingham-Palace, 1" juillet 1845.

* Le roi Léopold à M. Dechamps, ministre des affaires étrangères, Saint- Cloud, 20 octobre 1845.

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]>oiir la grande j)oliti([ii(î de ri'jiropc, a])j)ui sur lequel il a toujours pu coinpler quand sa j)()liti(ju(» personnelle a été confornic aux grands et véritables intérêts de rr]urope \ » Les négociations traînèrent jusque vers la fin de Tannée; le roi continuait à y ôtre extrêmement attentif, alors même qu'on le croyait occupé à chasser le loup et le sanglier à Ardenne ou à Saint-Hubert. « En Belgique, écrivait-il, on est un peu gâte. On considère qu'on doit toujours obtenir les meilleures conditions; j'ai sous ce point de vue gâté le pays en lui obtenant, depuis quinze ans, des choses auxquelles seul il n'avait pas la moindre chance de parvenir ^ » Le traité, conclu à Paris le 13 décembre, après avoir donné lieu à de vives discussions au sein de la Chambre des représentants, fut sanctionné le 26 juillet 1846.

Trois jours après (29 juillet), un traité commercial, qui succédait à une guerre de tarifs, avait été également signé avec les Pays-Bas. « Il faut, écrivait Léopold, au moment où il s'était vu contraint de décréter des représailles, il faut conserver son calme et ne pas se laisser irriter ou terroriser par nos voisins^... »

* Le roi Léopold à M. Dechamps, ministre des affaires étrangères, Saint- Cloud, 29 octobre 1845.

2 Le roi Léopold à M. Dechamps, ministre des affaires étrangères, Ciergnon, 14 décembre 1845. — Louis-Philippe écrivit le même jour au roi Léopold (Saint-Cloud, 14 décembre 1845) : « ... J'ai aussi à me féliciter avec vous de la conclusion de notre convention et de la signature d'hier. C'est une bonne affaire, et il était temps d'en finir; mais, à présent qu'elle est signée, il importe plus encore de cesser la complainte des petites choses et de défendre rondement son acte... »

3 Le roi Léopold à M. Dechamps, ministre des affaires étrangères, Saint- Hubert, 8 janvier 1846,

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Mais, depuis longtemps, le roi Léopold se trouvait mêlé à des négociations d'une tout autre gravité, à une question qui agitait profondément le monde politique et dont la solution allait exercer une influence fatale sur les destinées de la monarchie de juillet. Nous voulons parler des mariages espagnols.

On sait que le cal)inet français avait déclaré aux chambres qu'il s'eflbrcerait d'empêcher tout mariage de la reine Isabelle avec un prince qui n'appartiendrait pas à la maison de Bourbon. Si Louis-Philippe n'osa pas convoiter le trône de Castille pour le duc d'Aumale, il voulait, d'autre part, en écarter tous les princes qui ne seraient pas issus du sang de Louis XIV. Il désirait aussi que, en tout cas, la main de l'infante, sœur de la reine, fut réservée pour le duc de Montpensier.

Or, en 1841, l'idée vint on ne sait à qui ni par qui, selon Louis-Philippe et M. Guizot, de donner pour époux à la reine d'Espagne le prince Léopold de Saxe- Cobourg, frère du roi de Portugal, de la duchesse de Nemours et du prince Auguste qui, en 1843, devait épouser la princesse Clémentine d'Orléans. Le prince Léopold était aussi le neveu du roi des Belges et le cousin germain de la reine Victoria et du prince Albert. Il n'en fallait pas tant pour que ce membre de la famille de Cobourg, très-bien vu du prince Albert, qui en parla à lord Aberdeen, fût représenté comme un candidat anglaise Quant au roi Léopold, pour éviter qu'on ne lui reprochât d'avoir appuyé un candidat désagréable à la France, il s'abstint de faire aucune espèce de

* Lord Aberdeen était ministre des affaires étrangères dans le cabinet formé par sir Robert Peel, le 3 septembre 1841.

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(Irinarcho directe ou iiidirocto en favrMir de son ncvcn. l^()iiis-IMiiIi|)j)(i d(''ciara à M. (liiizot que, sur ce sujet, ils f^ardaient, leroid(;s |{elf;(.'setlui-nirnie, une extrême réserve l'un envers l'autre. iJésappointi'», M. (iuizot s'adressa à M. de Sainle-Auiaire, ambassadeur de France à Londres, pour qu'il cherchât à pénétrer les dispositions du roi Léopold. M. de Sainte-Aulaire lui répondit, le 14 juillet 1843 : « Vous me demandez ce que je sais du roi Léopold. Pas grand 'chose, et pourtant j'y ai regardé de mon mieux. 11 est très-fin et trùs-boutonné sur ce point. Pendant deux heures d'escrime, il a très-dextrement paré mes bottes sans jamais se découvrir; mais cette réserve même n'est-elle pas significative? Il m'a dit « qu'il ne fallait pas nous « faire illusion sur les Bourbons d'Espagne, qu'ils (( seraient toujours hostiles à notre roi, le duc de Cadix <i comme les autres. » 11 m'a dit aussi, en m'assurant qu'il le répétait souvent à la reine Victoria et au prince Albert, pour apaiser toute rancune contre le roi, que, (( dans une question pareille, il fallait tenir grand c( compte du sentiment français, et que c'était, pour ce notre gouvernement, un devoir de ne pas le blesser. » Je me suis avancé jusqu'à dire que lord Aberdeen regardait un mariage Cobourg comme une fort mauvaise combinaison pour l'Angleterre, et qu'il ne ferait assurément rien dans le sens de cette politique. J'ai ajouté que je n'étais pas aussi certain que les influences personnelles de la cour fussent tout à fait en dehors de la question. Le roi Léopold m'a répondu avec vivacité que je pouvais me rassurer complètement sur ce point et qu'il n'y avait ni volonté, ni moyen d'agir en

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Espagne autrement que par la diplomatie patente. En résumé, mon impression est que le roi Léopold ne veut pas mécontenter notre roi, qu'il s'emploiera toujours en bon esprit entre nous et l'Angleterre, mais qu'après tout, il est beaucoup plus Gobourg que Bourbon, et qu'il ferait pour son neveu tout ce qu'il jugerait possible ^ »

Aujourd'hui, on pourrait reprocher au roi Léopold de n'avoir pas fait assez, d'être demeuré trop strictement passif. Pour ne pas froisser Louis-Philippe et la famille de la reine Louise, il s'attacha constamment h dire : « Je ne me prononcerai pour la candidature de mon neveu que si elle est de nature à amener un accord entre toutes les puissances; hors de là, je garderai à son sujet le silence le plus absolu". » M. Bresson, ambassadeur de France à Madrid, insinuait néanmoins, mais en riant, que le chargé d'affaires de Belgique, à l'ombre de sir Henry Bulvver, ministre d'Angleterre, <( glissait de temps en temps l'offre de son Gobourg \ » Mais M. Bresson était mal servi dans ses informations. Ee comte Gharles de Marnix, qui représentait alors la Belgique à Madrid, avait pour instructions permanentes de s'abstenir de la manière la plus complète, et il se conformait loyalement à ces instructions.

* Mémoires de M, Guizot, t. VHI, pp. 131 et suiv.

* M. de Saintc-Aulaire écrivait k M. Guizot (Londres, 18 juillet 18-45) : « ... J'ai demandé crûment h lord Aberdcen ce que le roi Léopold lui avait dit pour son neveu Gobourg. H m'a répondu que l'avis du roi Léopold était de ne rien faire en faveur du mariage et d'attendre ce que les événements pourraient amener... » Revue rétrospective, p. 298.

3 Mémoires de M. Guizot, t. VUI, p. 218.

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La cliiilo du cal)inot(l(î sir Iiohcrt Pccl et rentrée de lord l\ilmersioii dniis le minislèn; lV>ri[ié j)ar lord .loliii llnssell, le 2G juin ISifi, allaient liàter le dénoûnient de ce drame diplomatique. Un mois environ après son installation au Foreifjn-i ^ /fiée Jord Palmerston envoya à M. Bulwer ime instruction dans laquelle il limitait à trois les princes dont l'Angleterre admettait la candidature à la main de la reine Isabelle II, savoir : 1^ le prince Léopold de Saxe-Cobourg; 2'' don François d'Assise, duc de Cadix ; 3"" Don Enrique, duc de Séville.

Cette dépêche, datée du 19 juillet 1846, et communiquée le lendemain à M. de Jarnac, chargé d'afï'aires à Londres, émut beaucoup le gouvernement français. C'était bien là, selon M. Guizot, cette chance probable et imminente d'un mariage de la reine d'Espagne avec le prince Léopold de Cobourg, que le ministère de Louis-Philippe avait toujours considérée et annoncée comme lui rendant la pleine liberté d'agir immédiatement pour parer le coup en demandant la main, soit de la reine, soit de l'infante pour le duc de Montpensier. Cependant lord Palmerston , quoiqu'il eût placé le prince Léopold en tête des prétendants, écrivit d'une manière ofEcieuse à M. Bulwer pour lui recommander spécialement de soutenir la candidature de don Enrique, chef des progressistes, et le véritable candidat du nouveau cabinets La reine Victoria, le prince Albert et le roi Léopold partageaient le sentiment de lord Palmerston en ce sens qu'ils voulaient toujours

* Quarterly Review, i^mier 1868, p. 135.

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accorder la préférence à un prince espagnol. Mais alors M. Guizot eut une autre crainte : « On renonce })eut-etre à la reine pour le Cobourg, écrivait-il à Louis- Philippe, mais dans la pensée de vouloir pour lui Inifante quand la reine sera mariée...'. » Pour parer ce nouveau coup, le gouvernement français pressa le mariage de la reine Isabelle avec l'infant don François d'Assise et celui de l'infante Louise-Fernande avec le duc de Montpensier. Ils furent unis le même jour, 10 octobre 1846.

Cette victoire des descendants de Louis XIV fut, on a eu raison de le dire, plus malheureuse qu'une défaite ; car elle créa des abîmes autour du trône de Louis- Philippe. Si le roi des Belges, par sa haute influence, avait fait triompher la candidature de son neveu, n'aurait-il pas rendu un notable service à tout le monde, môme à la France? La seule objection qu'eût pu faire Louis-Philippe, c'est que le prince Léopold de Saxe- Cobourg n'était j)as un Bourbon. Mais la tranquillité de l'Espagne, le bonheur de la reine Isabelle et la concorde de l'Europe étaient intéressés à ce qu'on ne poussât pas à l'extrême les traditions surannées de Louis XIV ^

Louis-Philippe ne tarda point à voir que l'orgueil de l'Angleterre était vivement froissé. La reine Victoria, en répondant à l'annonce du mariage du duc de Montpensier avec l'infante Louise-Fernande, n'avait point

* Louis-Philippe à M. Guizot, Neuilly, 25 juillet 1846, et M. Guizot à Louis-Philippe, Val-Richer, 8 août 1846. Revue rétrospective^ pp. 185 et

^ Q uar te ri y Review, iaimcr 1868, p. 132.

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(lissinmln son mécontentement. EII(3 écrivit à la reine Marie-Amélie :

« Osborn, le 10 scplombro i8iG.

« Je viens de recevoir la lettre de Votre Majesté du 8 de ce mois, et je m'empresse de vous en remercier. Vous vous souviendrez peut-être de ce qui s'est passé à Eu entre le roi et moi; vous connaissez l'importance que j'ai toujours attachée au maintien de notre entente cordiale et le zèle avec lequel j'y ai travaillé; vous avez appris sans doute que nous nous sommes refusés d'arranger le mariage entre la reine d'Espagne et notre cousin Léopold (que les deux reines^ avaient désiré vivement), dans ce seul but de ne pas nous éloigner d'une marche qui serait plus agréable au roi, quoique nous ne pouvions considérer cette marche comme la meilleure. Vous pouvez donc aisément comprendre que l'annonce soudaine de ce double mariage ne pouvait nous causer que de la surprise et un bien vif regret.

« Je vous demande pardon, madame, de vous parler de politique dans ce moment, mais j'aime pouvoir me dire que j'ai toujours été sincère avec vous... »

Très-ému, Louis-Philippe pria la reine des Belges, sa fille, de transmettre à la reine d'Angleterre une sorte de mémoire justificatif ^ Il prévoyait les malheurs

^ Les reines Christine et Isabelle.

2 En novembre 4849, discourant, à Claremont, de ces mariages espagnols, Louis-Philippe disait qu'il avait failli se brouiller avec la reine Victoria et qu'il se serait brouillé avec l'Europe entière, s'il l'avait fallu. Abdication de Louis-Philippe racontée par lui-mêtne. (Paris, iSol, in-i2, p. 81.)

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qui accableraient le monde si la tourmente actuelle, disait-il, ne se terminait pas par le maintien et la consolidation de la [)récieuse entente cordiale qui pouvait seule l'en préservera En même temps, il priait le prince de Joinville, alors avec son escadre dans la baie de Naples, de s'abstenir de tout contact avec les Anglais, afin de ne point donner lieu à des incidents plus graves^ Le roi Léopold joignit son intervention aux bons offices de la reine des Belges pour dissiper les nuages qui s'étaient élevés entre les deux cours. C'est une justice que Louis-Pliilippe lui rendait lorsqu'il écrivait : « Quelle que puisse devenir l'issue de vos bons efTorls pour amener la reine Victoria à une appréciation plus saine et plus équitable de toute la transaction, je suis pressé de vous en remercier et de dire combien j'y suis sensibles. »

Louis-Philippe, confiant dans son habileté et dans l'orgueilleuse quiétude de son principal conseiller, au lieu de s'inquiéter de l'état de la France, où se révé-

* Dans celte lettre, datée de Neuilly, 14 septembre 4846, Louis-Philippe attribuait tout ce qui arrivait à l'influence de lord Palmerslon : « ... La reine, poursuivait-il, ne voit maintenant les choses que par la lunette de lord Palmerston, et cette lunette les fausse et les dénature trop souvent. C'est tout simple. La grande différence entre la lunette de cet excellent Aberdcen et celle de lord Palmerston provient de la différence de leur nature : lord Aberdcen aimait à être bien avec ses amis; lord Palmerston, je le crains, aime à se quereller avec eux. C'est là, ma chère Louise, ce qui causait mes alarmes sur le maintien de notre entente cordiale, lorsque lord Palmerston a repris la direction -du Foreign-Oftice... » Revue rétrospective ^ pp. 17 et suiv.

* Louis-Philippe au prince de Joinville, La Ferlé-Vidame, 16 septembre 1846. Revue rétrospective, p. 249.

3 Louis-PhilipjDC au roi des Belges, Saint-Cloud, 1" novembre 1846.

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laieiil partout les syniptonies d'uii sourd rnécoiitcnto mcnt, s'alarmait de l'a^itatioM eoiistitutioririelle qui se manifestait en I5elfj;ique.

M. Notlioml) j)révoyait hien l'avenir lors(|u'il disait que, si le cabinet du 13 avril 1841 succomh>ait, le pouvoir se porterait presque inévitablement à droite ou à gauche. Quoique cet homme d'État, dans la reconstitution partielle de son administration, le 16 avril 1843, eût cherché à se rapprocher autant de la gauche que de la droite, il ne put concilier les deux partis dans lesquels il trouvait également des antagonistes. Après avoir occupé le pouvoir pendant plus de quatre années et signalé son passage par une remarquable activité et les plus rares talents, M. Nothomb se retira devant l'opposition qui s'était manifestement déclarée contre sa politique dans les élections du mois de juin 1845. Privé de ce conseiller, qui alla occuper le poste de ministre plénipotentiaire de Belgique à Berlin, Léopold, après quelques pourparlers avec M. Bogier, voulut essayer encore le système unioniste pour lequel sa préférence était toujours la même. Il fit un appel au dévouement de M. Van de Weyer, son représentant à la cour de Londres, dont le libéralisme, attesté par des écrits remarquables, par des discours prononcés au Congrès de 1830, par la part que cet homme d'État avait prise à la création de l'université libre de Bruxelles, ne pouvait être suspect. M. Van de Weyer consentit à prendre la direction d'un nouveau cabinet mixte. Entré au pouvoir le 30 juillet 1845, il en sortit le 31 mars 1846, reconnaissant l'impossibilité de maintenir plus longtemps l'accord entre les diverses frac-

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lions de la majorité qui 1 avait soutenu. Il sut, ce qui est une grande vertu politique, faire retraite à propos.

Le roi, quelles que fussent ses sympathies, dut alors entrer dans une voie nouvelle. Il offrit d'abord à M. Rogier, re|)résentant du li])éralisme modéré, la mission de reconstituer le ministère; mais on ne put s'entendre sur un des points essentiels du programme, M. Rogier demandant et le roi lui refusant la faculté, jusqu'aux élections de 1847, de dissoudre éventuellement les Chambres. Les libéraux et les unionistes écartés ou ajournés, il fallut recourir à l'homme d'État qui avait eu le pouvoir de 1834 à 1840. M. de Theux constitua, le 31 mars 1846, une administration catholique "homogène, qui fut immédiatement combattue avec la plus grande énergie.

Bientôt même la principale association électorale de Bruxelles convoqua, pour le 14 juin, à l'hôtel de ville, un congrès libéral, qui devait être composé de délégués des associations des provinces. L'annonce seule de cette assemblée indigna, alarma, stupéfia Louis-Philippe. Il écrivit le 14 mai au roi Léopold :

« Paris, le 14 mai 1846.

« C est sur la table du conseil que je vous écris. Vos lettres et tout ce que je recueille d'informations sur la situation de la Belgique fermentent dans ma tète, sur le fonds de ma vieille expérience et des orages révolutionnaires qui ont passé sous mes yeux. C'est surtout cette assemblée de délégués des associations belges, qui va se réunir à Bruxelles, qui me préoccupe. Elle ne me rap-

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