‹ Léopold Ier, roi des Belges: d'après des documents inéditsChapitre 23 sur 49 · DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

DÉCEMBRE

(Page 108.)

* Le roi Léopold à M. A. Dechamps, ministre des affaires

étrangères.

• Saint-Cloud, le 20 octobre 1845.

«( Mon cher Ministre, Mon intention était de vous écrire aujourd'hui une

longue lettre, mais l'état de la négociation n'est pas encore sufllsamment développé : il existe encore trop de doutes, pour ne pas m'engager à réserver mes arguments pour plus tard.

« Ce qui nous Ate beaucoup de notre force, c'est que la question politique, qui dominait les intérêts matériels et qui commençait déjà en 4841 à s'affaiblir, est d'année en année moins écoutée en face de la position du ministère dans la Chambre qui domine tout. Le prince de Ligne (*) qui met beaucoup de zèle à se rendre utile, et Van Praet vous ont rendu compte des détails de la négociation.

« Un point très-important, c'est le chiffre auquel on limiterait l'importation des fils au droit actuel, et l'échelle qu'on établirait au delà de ce chiffre»

« La clause qui donnerait à la France la faculté d'étendre

(^) Le prince de Ligne était alors ambassadeur de Belgique à Paris.

à d'autres pays les faveurs accordées à la Belgique n'a qixe peu d'importance, puisque [industrie française elle-même rendra cette faculté impossible? Cîomme l'Angleterre se trouve là en première ligne, ô'est une petite punition pour la concession faite gratis à l'Allemagne en 4842 et en outrô cela est à l'adresse de la Chambre, qui a été blessée de voir sa liberté d'action soumise au bon plaisir de la Belgique. Cette clause a une certaine importance parlementaire pour le ministère ici. Il serait à examiner si, en l'acceptant, la Belgique ne se réserverait pas la faculté d'abandonner la convention dans le cas où les avantages accordés à d'autres pays détruiraient les avantages du privilège qu'elle a acheté. Je dois répéter que je crois que la France ne sera pas en position d'user de la latitude qu'elle se réserve, mais la question parlementaire en Belgique devra, être prise en considération.

« Le troisième point touche Tarrété du 44 juillet (*). En partie c'est une question parlementaire, et les intérêts d'une partie de la France se font ici écouter. M. Cunin- Gridaine (*) y met une ténacité excessive. Si nous pouvons éviter des concessions , il faudra le faire ; mais comme dernière ressource il faudra adopter la marche prévue dans le dernier conseil qui a été tenu à Laeken.

«( L'industrie des tissus de laine n'ayant que le marché intérieur ne peut pas se comparer aux autres industries comme importance et comme profit. Les considérations parlementaires méritent la plus grande attention; mais, pour avoir des chambres, il faut avoir primo un pays, et je

(1) Arrêté du 14 Jaillet 1843 relatif à la laioe. (') Ministre du commerce en France.

demande comment et par quoi on remplirait le vide que produirait la cessation de la convention? Le mal serait d'autant plus grand que le pays a sur toutes ces questions une manière d'être, tout à fait enfantine, ne se soumettant à aucune privation. Le gouvernement a sur ce chapitre la plus ample expérience, et sa liberté d'action ou son espoir de trouver le pays disposé à faire un sacrifice quelconque, pour parvenir à un but, même selon la probabilité rapprochée, seraient les déceptions les plus cruelles, car il n'aurait que les reproches les plus amers pour toute récompense.

« J'espère, mon cher ministre, que cette lettre vous trouvera en bonne santé, car j'attache un grand prix à la conservation d'un ministre aussi instruit, aussi bon et aussi dévoué que vous.

« Lpld. »

♦ Le même au même.

f Saint-Gloud, le 29 octobre 1845.

« Je vous écris vite quelques lignes pour presser les décisions à Bruxelles.

i( Comme point de départ, je dois dire que M. Guizot pense que peut-être pour les deux pays il n'y aurait pas de mal à leur donner la leçon d'interrompre pour un temps les relations commerciales, que cela les mettrait mieux à même de juger réciproquement le mérite et l'importance des relations qui ont existé jusqu'à présent. Il y a quelque chose de raisonnable dans cette manière de voir, et elle est

amenée surtout par les cris qu'on élève en Belgique d'un . côté et en France de l'autre. D dit en outré que les conditions qu'il propose ne sont pas ce qu'il admettrait lui personnellement avec plaisir, mais ce qu'il sait avoir chance de succès à la chambre française, qu'il dit connaître parfaitement. Qu'il est donc parfaitement inutile de marchander sur ces propositions, puisque ce n'est pas une négociation de gouvernement à gouvernement où il s'agit de concessions scrupuleusement mesurées des deux côtés, mais de ce qu'une assemblée, dont on connaît la pensée, sera disposée d'admettre. Ceci répond à l'idée qu'on aurait à Bruxelles qu'une longue négociation, le délai de quelques mois ou d'un an changerait la position quasi morale de la chose. Je suis convaincu que M. Guizot fera ce qu'il croit possible de faire, mais qu'il ne fera pas plus dans un an, mais probablement moins, car le temps est évidemment contre la Belgique»

« n y a quatre ans, à pareille époque, on aurait pu faire un traité très-conv^able ; on aurait obtenu la levée des prohibitions, une réduction sur les fers, etc., etc.

u Vous vous souviendrez de ce qui s'est passé, et des résultats que cela a eus.

« La convention qui ne sera pas signée jusqu'au 6 ou 8 novembre ou quelques jours plus tard ne le sera probablement jamais.

u Si quelque chose peut influencer M. Guizot, ce n'est nullement une rupture avec la Belgique comme pays, car on a parfaitement ici la mesure de ce qu'elle pourrait ou ne pourrait pas faire ; mais bien de ne pas perdre l'appui qu'il a toujours trouvé en moi pour la grande politique de l'Europe, appui sur lequel il a toujours pu compter quand

sa politique personnelle a été conforme aux grands et véritables intérêts de l'Europe. Pour ce qui concerne la position politique en Belgique, je crois que si nous n'avons rien coTiclu maintenant, le ministère sera excessivement persécuté par l'opposition qui fera tout au monde pour empêcher la conclusion d'une convention nouvelle. Sa tactique ne sera pas difficile : elle n'aura qu'à exagérer les cris des industriels qui croiront faire quelque chose d'une politique admirable en se montrant de plus en plus fanatiques contre une convention.

« L'opposition a en second lieu un grand intérêt à plonger les industriels de la ville de Gand dans la détresse pour en profiter pour les prochaines élections.

« L'arrêté du H juillet est un embarras, il faut s'exécuter sur cela et l'idée mise en avant de la limitation de l'importation des tissus français est une idée sage et pratique, qui ête à la Belgique la crainte de se voir ruinée par. l'importation exagérée des tissus de laine de fabrication française. La convention que la Belgique peut faire avec la France n'est pas mauvaise, et il y a un bien politique à ne pas encourager l'idée que la Belgique ne peut trouver de marché qu'en France. Du reste, si même cette idée n'existait pas, ici où l'industrie est très-exclusive, elle ne laissera participer la Belgique au delà d'une certaine limite de son marché.

t( Le temps me presse et je dois finir ; mon intention est de partir d'ici le 8 et d'arriver dimanche le 9. Le discours devrait m'être envoyé (*). Je dois résumer par la recommandation pressante de nous mettre à même de terminer

(1) Le discours da trône pour Touverture des Chambres.

promptement l'affaire ici. Je crois dans l'intérêt du ministère même que cela serait important.

M Lpld. »

* Le même au même,

« Ardenne, le 8 décembre 1845.

• Mon cher Ministre ,

« Comme il peut être important de ne pas perdre un instant dans la négociation qui a lieu à Paris dans ce moment-ci, je vous donne d* avance carte blanche pour mon consentement à tout ce que Ton pourra signeç à Paris. Je crois que la partie importante est d'obtenir un chiffre tolérable pour la limitation de la toile. Pour les tissus de laine je n'ai jamais varié : si ce pays-ci peut fabriquer lui-même en quatre ou six ans ce que l'Angleterre nous apporte, qui est estimé à 200,000 kilogrammes, il aura fait beaucoup. Contre les tissus communs même le vieux droit est une assez bonne protection, et l'industrie des tissus de laine, pour être robuste, doit s'établir sans trop forte protection.

u J'ai vu sur la Meuse un grand nombre de bateaux avec de la houille remontant la rivière. Il serait pourtant utile de ne pas refuser toute faveur sur cette rivière, qui continuera à être pour plusieurs années la principale communication avec une partie de la trance.

u Espérons que les nouvelles de Paris seront bonnes.

« Lpld. »

* Le même au même.

« Ardenne, le 9 décembre 1845.

te Mon cher Ministre,

« Je joins le petit mot de Van Praet. On pourrait avoir aimé mieux, mais je crois, comme lui, qu'il y avait des engagements pris de leur part.

« En France, la chambre est tout à fait dans le prohibitif, et même M. Thiers lest, comme suite du système impérial, favorable à cela.

« La convention est un arrangement qui n'est pas mauvais et je conseiUe dès aujourd'hui au conseil de ne pas donner dans la faute de dire que cest une mauvaise convention.

« D'un autre côté, il est vrai que nous aurions volontiers accepté de meilleures conditions. La durée de six ans est aussi cependant un bienfait, car quatre était bien court. J'opine donc pour la conclusion, et, croyez moi, cela vaut mieux que s'il y avait eu une catastrophe, et le pays comprendra cela.

« Lpld. »

• CiergnoD, le 14 décembre 1845.

« Je viens de recevoir votre lettre. J'espère que la chose peut être considérée à Paris comme finie; l'énorme danger,

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quand on traite avec la France, se trouve dans son individualité pour ainsi dire. Pour expliquer cela je dois donner en exemple un événement quelconque, tel qu'une maladie sérieuse du maréchal (*) ; une brouillerie entre les ministres, etc., ferait qu'on remettrait la convention à deux ans.

« En Belgique, on est un peu gâté, on considère qu'on doit toujours obtenir les meilleures conditions : j'ai sous ce point de vue gâté le pays en lui obtenant, depuis quinze ans, des choses auxquelles seul il n'avait pas la moindre chance de parvenir. Cette habitude devient tout à fait nuisible, quand la Chambre la met en avant, et, je dois le répéter, il faut faire comprendre à ces messieurs que lorsque, en matière de transaction, on se trouve sur le terrain de la réciprocité, il faut reconnaître cela.

« Je dois bien recommander ceci au conseil, car ce serait une grande faute de trouver la convention mauvaise, et souvent les gouvernements croient amadouer leurs ennemis par ce langage; le seul effet produit est alors celui-ci : le gouvernement avoue lui-même quil a fait une très mauvaise afiaire. Je serai demain au soir à Laeken...

« Lpld. »

* Le même au même.

« Laeken, le 15 décembre 1845.

u Mon cher ministre , « Ce qui vient d'arriver en Angleterre et de renverser

(>) Le maréchal Soult, alors président du conseil des ministres.

le plus fort et le meilleur ministère (*) vous prouve l'énorme danger de perdre du temps. Je ne puis donc que vous exprimer ma satisfaction de la signature. Soignez bien votre santé qui m*est bien précieuse.

« Lpld. »

* Le même au même.

• Le 16 décembre 1845.

« Ci-joint vous recevez les papiers ayant rapport à la convention.

« Je pense qu'elle se présente bien; la limitation est plutôt un mal en apparence qu'en réalité. Si on avait pu obtenir 4,000,000 de kilogrammes pour les toiles, cela eût été beau ; mais 3,000,000 est encore un assez beau chifire, et six ans vaut mieux que quatre.

« Nous devons encore ajouter à ces considérations qu'une trop belle convention avait la perspective d'être repoussée par la chambre tonçaise.

» Lpld. »

(^) Sir Robert Peel avait été obligé de se retirer le 12 décembre 1845 ; mais lord John Bussell ayant vainement tenté de lui succéder, il reprit le pouvoir le 20.

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