FÊTES JUBILAIRES
(Page 164.)
Le roi Léopold à M, Lebeau, membre de la Chambre
des représentants.
« Laeken, tO Juillet 1856.
« Mon cher monsieur Lebeau,
u Je ne veux pas laisser passer ce jour anniversaire sans vous adresser quelques mots comme souvenir du jour déjà éloigné de nous, où nous sommes entrés ensemble à Bruxelles.
« Vous avez alors, par votre talent et votre courage, pris une part décisive aux événements qui ont amené la fondation du royaume de Belgique. Si le pays depuis lors a été heureux et tranquille, si sa prospérité et son importance en Europe ont été croissants, vous devez éprouver une juste satisfaction à reporter votre pensée à l'époque où vous avez mis la main à cette œuvre historique.
u C'est un grand plaisir pour moi de vous rappeler aujourd'hui ce souvenir et d'ajouter que, i)endant ces vingt-cinq ans, remplis de tant d'événements divers, vous n'avez cessé de servir utilement et noblement votre pays, et vous vous êtes toujours montré le même pour moi, plein de dévouement, d'affection et de tous les meilleurs sentiments
u Léopold. »
372 ABPBNDICE.
* Lé roi Léopold à M. le baron Nothomb, ministre âÈtai, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire à Berlin.
« Laeken, SO juillet 1856.
< Mon cher Ministre,
« Je regrette vivement que votre santé vous empêche de venir ici, mais votre pensée se reportera à ce 24 juillet de 1 834 . Quand on revoit le Moniteur de ce jour, quand on voit ce qui a été promis par la royauté et ce qu'elle a tenu, on ne peut pas s'empêcher d'éprouver une vive satisfaction. Le spectacle est beau de voir un pays reconnaissant après un r^ne déjà si long.
« J'espère encore rester son pilote, Dieu aidant, et l'avenir est assez gros de nuages. De tous les hommes politiques du pays vous êtes celui qui n^di jamais désespéré de son avenir, qui n'a jamais changé de sentiment et qui m'a témoigné le dévouement le plus vrai et le plus constant que jamais le plus petit nuage n'a obscurci. Je n'oublie pas des choses de cette nature et j'aime à vous les rappeler.
« Ci-joint une lettre pour le fils du prince de Prusse.
« Donnez-moi de bonnes nouvelles de votre santé, rappelez-moi au souvenir de la baronne et croyez aux sentiments affectueux que je vous ai voués de bon cœur {*],
« Léopold. »
(I) On lira également avec intérêt la lettre que Léopold I" adressa au même homme d'État le jour où il sanctionna la loi organique de renseignement primaire :
M Ltekea, U 23 BcpUmbre 1842.
f Je suis revenu assez soufiHrant d^un refroidissement d'Ardenne;
Le lendemain, le Roi écrivit dans des termes également affectueux au général Chazal, alors malade dans le midi de la France : il lui exprimait le regret de ne pas le voir à cheval à ses côtés.
Discours du roi.
• SI juillet 1856.
• Monsieur le Président du Sénat, « Monsieur le Président de la Chambre des Représentants,
« Je suis profondément ému des nobles sentiments que vous venez de m'exprimer dans un langage à la fois si affectueux et si élevé.
« Je crois pouvoir rappeler, dans cette circonstance solennelle, quelques passages du discours du 21 juillet 1831 :
« Je n'ai accepté la couronne que vous m'avez offerte « qu'en vue de remplir une tâche aussi noble qu'utile, u celle d'être appelé à. consolider les institutions d'un « peuple généreux et à maintenir son indépendance.
« Mon cœur ne connaît d'autre ambition que celle de « vous voir heureux. »
mais je pense bien tous voir dans la journée once soir. La loi que je Tiens de signer est un beau triomphe pour tous, et je dois tous rendre la justice de dire ()ue cette difficile discussion a été menée par tous aTec un grand talent.
« Lpld. »
M L'accomplissement de celle grande mission rencon- Irail de nombreuses difflcullés.
N L'indépendance de ce bon peuple, conquise d'hier, se posail comme un problème devant l'Europe défiante et inquiète. Ses libres institutions, fondées en dehors de toute intervention de la royauté, n'avaient pu recevoir encore la consécration de l'expérience. Son administration improvisée attendait la réforme de ses lois organiques. Les esprits étaient divisés par des opinions passionnées et des influences jalouses. Les intérêts matériels, brusquement troublés, s'alarmaient de l'avenir.
•c Bientôt, grâce au bon esprit du pays, l'ordre et l'unité apparurent au sein de cette confusion momentanée, aux doutes et aux inquiétudes succédèrent la confiance et la sécurité. Rafiermi au dedans par l'organisation de ses diverses administrations et par la fondation d'une dynastie nationale, le pays sortit de son funeste isolement et vit son indépendance garantie par les traités les plus solennels. Une intelligente activité fut imprimée aux travaux d'utilité publique. L'existence d'une armée, forte par l'instruction et la discipline, fut assurée. L'institution constitutionnelle de la garde civique devint pour elle un utile auxiliaire pour le maintien de l'ordre et la défense du pays. Les sources de la prospérité publique se rouvrirent. Le commerce et l'industrie se développèrent avec une rapidité qui tenait du prodige, et cette vieille et précieuse industrie du pays, l'agriculture, suivit ce mouvement par de sages améliorations. Les lettres, les sciences et les arts brillèrent comme aux plus beaux jours de notre histoire. — La Belgique se sentit vivre.
u Une épreuve manquait encore à notre nationalité : une crise éclata, profonde, universelle ; mais dans cette
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crise même, la Belgique sut trouver de nouvelles forces, donner de nouvelles preuves de sa vitalité, acquérir de nouveaux titres à l'estime générale.
«c J'aime à faire remonter à la nation elle-même l'honneur d'une situation privilégiée qui semble défier la hardiesse de nos espérances.
H L'antique moralité des populations belges, leur profond sentiment du devoir, leur bon sens, leur esprit pratique, leur déférence pour les vues paternelles de leur Roi, toutes ces qualités réunies ont puissamment contribué à leur faire éviter les dangers des entraînements et des exagérations, et à leur faire reconnaître instinctivement les vraies conditions de notre existence politique.
« Messieurs, depuis 4830, la Belgique a su, dans l'ordre moral comme dans l'ordre matériel, accomplir le travail de tout un siècle. Il nous reste un devoir à remplir, c'est de poursuivre et d'achever, dans le même esprit qui a présidé à ses origines, l'œuvre de sa jeune et brillante civilisation.
« Pour le passé, c'est l'union qui a fait notre force, aux jours de triomphe de notre nationalité, comme aux jours des épreuves dans lesquelles elle a retrempé sa vigueur. Pour l'avenir, c'est encore dans l'union que réside le secret de notre prospérité, de potre grandeur et de notre durée.
u Scellons de nouveau l'alliance entre la nation et la dynastie de son choix. Raffermissons l'union de tous les membres de la grande ftunille belge dans une commune pensée de dévouement à notre belle patrie. Inclinons-nous devant la Providence divine qui tient dans ses mains les destinées des nations, et qui, dans ses desseins impénétrables,
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a rappelé à elle une Reine chérie dont l'absence peut seule rendre incomplètes les joies de cette mémorable journée. *
N. B. Ce discours n'était pas entièrement conforme au premier projet que M. De Decker, chef du cabinet, avait soumis au Roi. Par un sentiment de modestie qui Thonore, Léopold avait demandé, entre autres^ la suppression d'un passage qui résumait éloquemment ses longs et glorieux services. C'est l'extrait que nous avons donné dans notre conclusion , p. 239 : « J'ose me rendre ce témoignage, etc., etc. » Il est impossible, ce nous semble, de mieux définir et de mieux caractériser le rôle national et européen de Léopold !•'.
TROUHLES DE 1857.
(Page 179.)
Le roi Léopold à M. de Decker, ministre de Vintérieur.
f Le 13 Juin 1857.
<c Mon cher Ministre,
« Je reçois le rapport du cabinet, en date d'hier, et je m'empresse d'y donner mon approbation. En proposant l'ajournement de la discussion, vous prendrez une initiative que les circonstances vous indiquent et que le pays comprendra.
« Je profite de cette occasion pour adresser, par votre intermédiaire, quelques paroles au pays qui m'a donné tant de preuves de son attachement.
«( Une discussion longue et animée, suivie dincidents que je déplore, a eu lieu dans la Chambre des représentants, sur un projet de loi présenté par vous.
« Pour la première fois, depuis vingt-six ans que je me suis dévoué à la Belgique, les débats parlementaires ont fait naître des difQcuItés dont la solution ne s'est pas immédiatement révélée.
« Vous avez agi avec la plus grande loyauté et la plus entière bonne foi. Vous êtes fermement persuadé que le projet de loi, mis à exécution, ne produirait pas les conséquences fâcheuses que l'on y a attribuées. Je ne porterai point de jugement sur le projet ; je n'aurais jamais consenti à donner place dans notre législation à une loi qui aurait pu avoir les funestes effets qu'on redoute ; mais, sans me livrer à l'examen de la loi en elle-même, je tiens compte, comme vous, d'une impression qui s'est produite, à cette occasion, chez une partie considérable de la population. Il y a dans les pays qui s'occupent eux-mêmes de leurs affaires, de ces émotions, rapides, contagieuses, se propageant avec une intensité qui se constate plus facilement qu'elle ne s'explique, et avec lesquelles il est plus sage de transiger que de raisonner.
« Les libres institutions de la Belgique ont été pratiquées pendant vingt-six ans, avec une admirable régularité. Que faut-il pour qu'elles continuent à fonctionner dans l'avenir avec le même ordre, le même succès ?
« Je n'hésite pas à le dire, il faut chez les partis de la modération et de la réserve. Je crois que nous devons nous
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abstenir d'agiter toute question qui i)eut allumer la guerre dans les esprits. Je suis convaincu que la Belgique peut vivre heureuse et respectée, en suivant les voies de la modération ; mais je suis également convaincu, et je le dis à tout le monde, que toute mesure qui f>e\xt être interprétée comme tendant à /EoTer la suprématie d'une opinion sur l'autre, qu'une telle mesure est un danger. La liberté ne nous manque pas, et notre Constitution, sagement et modérément pratiquée, présente un heureux équilibre.
« Mon attachement sincère et profond aux destinées du pays a fait naître chez moi ces graves réflexions. Je les communique au pays, à vous-même, à la majorité de la représentation nationale.
• Dans les circonstances où nous sommes, la majorité de la Chambre, dont les vœux, comme majorité, sont et doivent être mon guide, a une noble position à prendre, position digne d'un grand parti.
« Je lui donne le conseil de renoncer, comme vous le lui proposerez, à continuer la discussion de la loi. C'est à la majorité qu'il appartient de remplir ce rôle généreux. En l'acceptant tout entier, elle donnera au monde une haute idée de sa sagesse et de son patriotisme. Elle conservera dans ses rangs l'étroite union qui, pour tous les partis, est le premier fruit et la première récompense d'une noble et bonne action pratiquée en commun.
« L'année dernière, le pays me remerciait de mon dévouement ; je le remercie aujourd'hui de sa confiance.
« Cette lettre vous fera voir combien je suis heureux de me trouver d'accord avec vous, combien j'approuve votre conduite.
• Mon désir est de continuer à veiller, avec vous et avec
VOS collègues, aux intérêts de ce beau et bien-aimé pays. « Veuillez croire, mon cher ministre, aux sentiments affectueux que je vous porte.
* M, Guizot à M A. Nolhomb, ministre de la justice.
« Val-Richer, 13 août 1857.
« Je suis heureux, monsieur, que ce que j'ai dit de votre loi et de votre pays vous ait corfVenu. J'y comptais un peu. J'avais lu vos excellents discours. Je vous remercie d'avoir bien voulu penser à me les envoyer. Si je ne vous en ai pas remercié plus t6t, c'est que je vous voulais avoir dit mon avis en public avant de vous le dire à vous-même. Je vous remercie aussi de croire que mon avis peut être bon à quelque chose. C'est un grand plaisir de dire ce qu'on croit vrai, et un plus grand de voir la vérité efiBcace. J'ai quelquefois goûté ce plaisir-là. Et puis, j'ai ressenti la douleur contraire. La vie politique est un grand mélange comme toute la vie humaine.
• Veuillez, je vous prie, monsieur, remercier pour moi M. Dechamps de son bon souvenir et recevez l'assurance de ma haute considération.
• Guizot. •