Léopold II et le Soudan
Au moment où l'Angleterre est aux prises avec de grosses difficultés à propos du Soudan, au moment où elle prétend que l'Egypte n’a aucun droit sur le Soudan et que les deux questions sont nettement séparées, il ne sera pas sans intérêt de rappeler que le Gouvernement anglais n'eut pas toujours la même attitude et qu'il sut faire intervenir ou laisser dans l'ombre la souveraineté égyptienne, suivant les nécessités du moment.
Lorsque le Soudan était tombé presque entièrement aux mains des Mahdistes révoltés, l Angleterre avait d'abord suivi la politique de non-intervention dans les affaires soudanaises. Elle avait envoyé Gordon Pacha à Khartoum, non pour assurer sa domination, mais pour préparer l'évacuation (Cf. la dépêche du Foreign Office du 18 janvier 1884) (1). Le Soudan devait être indépendant et gérer ses propres affaires sans intervention quelconque du Gouvernement égyptien (proclamation de Gordon à Khartoum). En réalité, cette politique signifiait l’abandon de l’immense province d’'Equatoria à l'anarchie et au pouvoir des derviches, Non seulement elle condamnait à mort Gordon lui-même, mais elle créait au centre de l'Afrique un foyer de désordre et un centre actif pour la traite des esclaves.
Léopold IT avait aperçu de suite la faute commise par le gouvernement libéral et humanitaire de la Grande-Bretagne. Il organisa l’expédition Van Kerkhoven vers le Haut-Nil (rive gauche), pendant qu’une compagnie privée, la British East Africa Company, étendait son champ d'action vers le Nord (rive droite du grand fleuve).
(1) Gladstone déclarait le 12 février 1884 que Gordon n’était pas chargé de reprendrele Soudan au Mahdi, mais qu'il allait à Khartoum pour faire évacuer le pays, sauver les garnisons d'Egypte et rendre aux sultans détrônés leurs pouvoirs (Cf. G. Valbert. Charles-Georges Gordon. Revue des Deux Mondes, 1884, III, pp 199 et suiv.)
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La Convention du 24 mai 1890 délimita les sphères d'action des deux pouvoirs.
Cependant, malgré sa politique décidée de non-intervention, le Gouvernement britannique ne perdait pas de vue l’occupation de l'Egypte, dont le droit lui était contesté par la France. Afin de s’entourer de toutes les garanties possibles, il s’appuya résolument sur la Triple Alliance et conclut en 1890, avec l'Allemagne, en 1891 avec l'Italie, des conventions qui recopnaissaient l’influence anglaise dans le bassin du Nil.
Enfin, après quelques hésitations (1), le 12 mai 1894, toujours pour faire pièce à la France, dont il craignait l’expansion en Afrique équatoriale, il conclut avec Léopold II la Convention du 12 mai 1894, qui concédait à bail à l'Etat Indépendant du Congo, tout le Bahr el Ghazal jusqu'à l'intersection du 25° méridien Est de Greenwich et du 10° parallèle Nord, c'est-à-dire presque toui le Soudan anglais actuel et une bonne partie du Soudan français (2).
C'éteit un coup de maître pour la diplomatie de l'Etat Indépendant. Il s’en est fallu de peu que le règlement de la question soudanaise n'ait incombé à M. Theunis plutôt qu'au Premier Anglais.
Et qui donc à fait échouer ce plan audacieux et grandiose ? Il n'y à plus une hésitation possible : c’est la France. La nouvelle de la signature de la Convention provoqua à Paris, - dans la presse et les milieux patriotes ou coloniaux, une émotion extraordinaire. Le Gouvernement dut s’oecuper incontinent de l'affaire et il n y alla pas de main morte. Excité par l'opinion publique, il abusa de sa force. La Convention du 14 août 1894, conclue entre MM. Hanotaux et Haussmann d’une part, Devolder et Goffinet d'autre part, fixait entre le Gabon et l’Etat une frontière très avantageuse pour la colonie française et stipulait, en son article 4, que « l’Etat Indépendant du Congo s’engageait à renoncer à toute occupation et à n’exercer à l'avenir aucune action politique d’aucune sorte à l'Ouest et au Nord d’une ligne ainsi déterminée : 30° long. E.
(1) I protesta en 1892 contre les progrès rapides de l'expédition Van Kerkhoven.
(2) Le texte de la Convention se trouve dans le Wouvement géographique, 1894, pp. 45-47. Elle fut signée par le baron van Eetvelde et Francis Plunkett, ministre d'Angleterre à Bruxelles.
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et intersection avec parallèle 5°30° jusqu’au Nil ». Nous étions bouclés. C’était la mort sans phrases.
On conçoit le ressentiment de notre souverain à l’égard de la France, qui le traitait avec dureté et à l’égard de l’Angleterre, qui ne l’avait guère soutenu.
À notre avis, nous trouvons-là une des raisons principales de sa méfiance traditionnelle envers ces deux puissances et de la sympathie.qu’il semble avoir professée envers l’Allemagne de Guillaume IT et de Bismarck.
Mais Léopold IT n’était pas au bout de ces tribulations,
Après la victoire de Kitchener sur les derviches à Omdurman, l'Angleterre est prise, sous l’impulsion de Chamberlain, d’une crise d’impérialisme. Non seulement elle ne veut plus quitter le Soudan,mais elle commence à soulever des difficultés à propos des territoires cédés à baïl à Léopold IT en 1894.
Alors que le texte de la Convention du 12 mai ne fait pas la moindre allusion au Khédive et à l'Egypte, alors que l’Angleterre agit diplomatiquement comme si le Khédive n’existait pas, maintenant le Gouvernement britannique se pose en défenseur des droits traditionnels de l’Egypte sur le Soudan, et invite à mots couverts l’Etat Indépendant à quitter les régions qu’il occupe encore dans le Bahr-el-Ghazal.
Nous possédons à ce sujet un mémoire très curieux au sujet de l'arrangement du 12 mai 1894.
Nous n’en connaissons pas la date exacte, mais il paraît avoir été écrit fin 1899 ou début 1900. C’est une réponse, en bonne et due forme, aux nouvelles prétentions anglaises dont nous ignorons la teneur.
Le mémorandum est en tout cas rédigé de main de maître et sa lecture a dû faire loucher les diplomates anglais qui. avaient affublé le bon Khédive du manteau de l'impérialisme anglais. Sa précision et sa netteté en font un document historique de premier ordre, que dépareillerait tout commentaire.
Si la logique conduisait la politique, nous aurions gardé l'enclave de Lado.
Le voici :
Mémoire sur l'arrangement du 12 mai 1894.