I.ÉOPOLD
Le traité du 12 mai céda à bail à l'État Indépendant le Bahr-el-Ghazal et les provinces deLado et de l'Equateur. Ce bail sans tribut, était-il, ainsi qu'on l'a prétendu, une expression nouvelle dans le langage diplomatique ? et même une nouveauté juridique ? L'Agreement n'était pas sans avantages pour la Grande-Bretagne : on peut voir dans ceux-ci le prix ou contre-partie du bail consenti.
La réponse de M. Beernaert nous apprend que le Roi avait pris la précaution de faire connaître lui-même à AL Casimir-Périer l'arrangement intervenu. Sans doute, tenantle contrat pour conclu dès le moment où l'on s'était mis d'accord, avait-il devancé l'événement.
Sire,
1 1 mai 1894.
Il est fâcheux qu'on n'ait pas accédé plus tôt aux désirs du Roi, car la nouvelle date sera quelque peu en contradiction avec la confidence de Votre Majesté à M. G. Périer, mais celle-ci en apparaîtra sans doute comme d'autant plus courtoise.
Beernaert.
Les deux lettres qui suivent ont trait à la discussion — imminente, semble-t-il, à la date où le Roi écrit — du projet de loi portant approbation d'une majoration de la participation pécuniaire de la Belgique à la construction du chemin de fer du Congo. Le dépôt du projet eut lieu le 2g mai et le Roi désirait le prompt règlement de l'affaire (i).
(1) La construction etlective de la voie avait été entamée en iScio. On avait calculé que le kilomètre de voie ferrée coûterait 60.000 francs En juin 1892, on est à peine au troisième kilomètre et l'on a dépensé onze millions et demi de francs. La mortalité des travailleurs est grande et, en i8g3, quand ces faits sont connus, les critiques se font vives.
A l'époque du dépôt du projet, on était arrivé au kilomètre 70. lien restait
Quand on la discuterait, il fallait le prévoir, il serait encore question du droit de préférence de la France. Le Roi écrit donc à son Ministre d'État.
27 mai 1894.
Palais de Bruxelles
Cher Ministre,
Ne pourriez-vous pas, mardi, vous faire questionner par un de vos collègues sur ce qui s'est passé en 1890?
M. Lambiotte a demandé l'autre jour au Ministère plusieurs renseignements en vue de la prochaine discussion, un autre membre de la Chambre pourrait bien vous interroger pour rafraîchir sa mémoire.
Je voudrais bien m'entretenir avec vous du sujet, et si vous le pouvez, prière de passer, à cet effet, demain au Palais à deux heures.
Mille amitiés, Cher Ministre, et toujours...
LÉOPOLD
33o à construire Les so xante-et-dix premiers avaient coûié 21,980,000 francs. Il restait à la Compagnie du chemin de fer i.3oo.ooo francs de fonds et 1.720.000 francs d'approvisionnements en magasin.
Un emprunt de six millions fut alors négocié, mais le Gouvernement belge, principal actionnaire de la Compagnie, jugea que les conditions auxquelles le prêt était consenti étaient trop onéreuses et préféra demander au Parlement l'autorisation de souscrire pour dix millions d'actions nouvelles. I,e projet de loi ne put être discuté avant la dissolution des Chambres, préalable aux élections générales de 1894, Il fut représenté le 8 janvier 1895.
Dans l'intervalle, la Compagnie avait dû conclure lui emprunt de cinq millions, qui fut remboursé grâce à l'intervention de l'Etat belge (loi du 20 juin 1893).
Les travaux, dès lois, furent très activement menés.
En mars 1898, deux ans plus tôt qu'on ne prévoyait en iHgô, la voie ferrée atteint la rive du Stanley-Pool ! Trois mois après, la ligne des (Cataractes est solennellement inaugurée sous la présidence du colonel Thys. I.a ilépcnse totale s'est élevée à 73 millions de francs.
A peine terminé, le chemin de fer produit un million de recettes par mois en moyenne. Les parts de fondateur, dont les cours avaient fléchi en 1893 jusqu'à 2."^o francs, montent à 10.000 francs! En 1913, les parts de fondateur sont à 5.900 francs, et les actions (de 5oo fr.) à 1,600 francs. Les recettes dépassent un million par mois.
La motion d'ordre du 30 mai ne donna lieu qu'à un très court débat. M, Houzeau de Lehaie demanda au Ministre des Affaires étrangères de bien vouloir dire à la Chambre « si les droits éventuels de la Belgique à la reprise du Congo ne sont pas contestés par le Gouvernement français. J'ai déjà — ajoutait l'orateur — en i8go, fait à peu près la même demande à l'honorable Beernaert, qui y a répondu à cette époque.
« Je suis amené aujourd'hui à poser de nouveau la question ; car, dans un article récent d'un journal français, il était question des réserves que j'avais faites... »
Le comte de Mérode-Westerloo se référa à ce que M. Beernaert avait dit en 1890 et donna lecture des déclarations faites alors. Le comte de Mérode ajoutait : « Cette réponse, constatant que la France n'avait pas mis en doute le droit du Roi d'offrir à la Belgique ses possessions du Congo, n'a pas été contredite et je puis en dire autant aujourd'hui bien que, depuis l'époque où l'honorable M. Houzeau a posé sa première question, il se soit écoulé près de quatre années. »
M. Beernaert ne dit que ce peu de mots : «Je crois bien faire en ajoutant que les déclarations très nettes que j'ai faites en iSgo et que vient de rappeler en partie l'honorable ministre des Affaires étrangères, avaient été portées d'avance à la connaissance du Gouvernement français. Ce procédé, d'ailleurs correct, était commandé par nos bons rapports avec la France. »
Ce procédé, ajouterai-je, était adroit autant que prudent.
M. Houzeau se déclara satisfait et l'incident fut clos.
La brièveté de la réponse de M. Beernaert — pleine de tact à l'égard du Cabinet — était aussi habile au point de vue du fond. Il convient de ne pas discuter quand on a évidemment raison. Tel est bien le sentiment du Roi.
3o mai 1894.
Cher Ministre,
Je vous remercie de la bonté que vous avez de me donner des nouvelles de ce qui s'est passé à la Chambre.
Je vous remercie d'avoir bien voulu encore une fois
défendre, avec votre grande autorité, les droits de la
Belgique et rappeler la vérité des faits.
Nous avons dès hier, d'accord avec l'Angleterre,
donné aux Allemands l'assurance que la bande accordée
à bail à la Grande-Bretagne serait distante d'au moins
vingt kilomètres de leur frontière.
Le post-scriptum est plus important que la lettre. Cela se voit souvent. Ici il nous apprend en deux lignes comment l'Allemagne a reçu satisfaction sans détriment ni pour les projets du Roi ni pour ceux du Gouvernement britannique. On sait qu'avec la France les choses s'arrangèrent aussi, mais non sans abandon par Léopold II d'une partie de ses grandes visées.
Le 7 juin, M. Hanotaux qui venait de succéder à M. Casimir-Périer comme ministre des Aflaires étrangères, déclara à la Chambre qu'il considérait la convention anglo congolaise comme de nulle portée, parce qu'elle violait la convention de 1887 et méconnaissait le droit de préemption reconnu à la France dès 1884.
Le ministre demandait à la Chambre « d'opposer le fait au fait, l'occupation à l'occupation t. Quatre jours plus tard, un crédit de 1,800,000 francs était voté pour renforcer les postes français dans les régions contestées. Le 17 juillet, le commandant Monteil s'embarqua pour re-
joindre la mission dont il avait été nommé chef quatorze mois auparavant. Quant au différend même, il tut résolu par la convention du 14 août 1894.
§ 4. — Retour triomphal de Dhanis.
Sommaire. — Yictoii-e de Delanghe sur les Miulliistes. — Dhanis est reçusoleunellementi)arla Société d'Ktiules Coloniales de Bruxelles. — Discours de M. Beernaert : il caractérise et magnifie l'œuvre de Léopold II. — Remerciements du Roi. « Si le Congo existe, c'est grâce à vous ». — Réponse de M. Beernaert. — Bruits incroyables répandus par les détracteurs de l'œuvre congolaise. — Difficultés financières de l'ère nouvelle. — Les raisons de l'emprunt à M. de Bi'owne de Tiège. — Léopold II a sauvegardé le gage des créanciers de l'Etat du Congo, et le prestige de la Couronne pendant la période révisionniste. — A l'occasion du nouvel an le Roi de la part de la famille Royale, adresse des vœux cordiaux à M. et à M"'e Beernaert.
Quelques jours plus tôt le Roi avait reçu du Congo, comme il le dit, une importante nouvelle.
8 juillet 1894.
Cher Ministre,
Il vient d'arriver une importante nouvelle du Congo.
Les Madhistes ont attaqué le capitaine Delanghe qui lésa complètement battus et leur a enlevé 5oo fusils.
Malheureusement, nous apprenons en même temps de nombreux décès par maladie.
J'espère, Cher Ministre, que j'aurai le grand plaisir, si cela ne vous dérange pas, de vous serrer la main
avant votre départ et je suis
LÉOPOLD
La magnifique bravoure des nôtres, le concours merveilleux que le Roi trouvait dans les facultés d'initiative et d'endurance des officiers de notre armée « détachés » au
Congo, et de leurs intrépides collaborateurs, ne justifiaient-ils pas tous les espoirs et n'encourageaient-ils pas toutes les ambitions ?
Ma tâche n'est pas de raconter ces exploits, prélude d'autres combats et d'autres victoires, mais témoignage que le vieux sang de nos races héroïques coule sans être altéré dans les veines des Belges d'aujourd'hui !
A ces vaillants, le retour triomphal de Dhanis fut à quelque temps de là l'occasion d'un solennel hommage.
Le 30 novembre la Société d'Etudes Coloniales, réunie en assemblée extraordinaire au Théâtre communal, reçut et glorifia le vainqueur des Arabes à qui le Roi venait de décerner le titre de baron. Le prince Albert de Belgique honorait la cérémonie de sa présence. Un public d'élite — diplomates, ministres, ministres d'État, officiers venus en grand nombre — acclama le pacificateur du Manyéma.
L'on entendit d'abord un discours du héros de la fête à qui le commandant Chaltin, un autre héros africain, donna la réplique.
La cérémonie fut close par une magistrale harangue de AL Beernaert, président général de la Société. C'est un résumé à larges traits de l'œuvre accomplie au Congo depuis la fondation de l'Etat Indépendant ; c'est aussi un haut enseignement.
AL Beernaert s'exprima ainsi :
Altesse Royale, : •• ; ]
Mesdames,
Messieurs,
Vous venez d'entendre M. le capitaine Chaltin vous faire le récit des derniers faits de cette épopée africaine qui, depuis dix ans, commande l'attention de tous et où le héros de cette fête, comme M. Chaltin lui-même, ont eu un rôle si brillant. De semblables succès honoreraient de grandes nations ; ils ajoutent des pages nouvelles et héroïques à nos fastes militaires, et c'est avec raison qu'accourus ici en si
grand nombre, vous y avez tous chaleureusement applaudi.
Et comme on sentait que ces applaudissements n'étaient pas de commande ! Vous ne vous lassiez pas et tout votre cœur y était. Mais aussi ils avaient plus d'un objet.
Tout à l'heure M. le lieutenant Dhanis, déclinant les honneurs qui lui sont rendus avec la modeste simplicité qui le caractérise, reportait sur ses camarades le principal mérite des grands faits accomplis. Ce n'est pas ainsi que vous l'entendez. Aux moments décisifs de la campagne, le baron Dhanis a eu le bonheur de se trouver au premier rang, et il a étéà tous égards à lahauteur d'une tâche ditificile. — Je ne parle pas du courage — qui en manque dans l'armée ? — mais activité, initiative, décision, esprit d'organisation et de direction, rien ne lui a manqué de ce qui pouvait assurer le succès. Parmi nos braves officiers, c'est donc au premier plan qu'il faut placer M. Dhanis, Mais vous voulez en même temps faire leur part à tous les vaillants qui honorent au loin l'armée, sans oublier ces dévouements obscurs d'autant plus méritoires que souvent ils n'ont et ne pouvaient avoir que Dieu pour témoin.
N'est-ce pas aussi notre armée tout entière que vous entendiez fêter, cette armée où l'on ne trouve pas seulement tous les dévouements, mais d'où ont surgi, dès qu'il l'a fallu, d'incomparables explorateurs, des savants, des administrateurs, des diplomates ?
Et ne suis-je pas toujours votre interprète fidèle lorsque j'ajoute que vos applaudissements ont une portée plus vaste encore? Ce qui règne dans cette assemblée, ce qui domine vos esprits, c'est un grand souffle de pitié pour les malheureux qui, là-bas, en cette fin du XIX® siècle, sont encore livrés aux horreurs saus nom de l'esclavage et de l'anthropophagie; — c'est le sentiment que les nations heureuses ont de grands devoirs à remplir envers les peuples misérables ou encore enfants ; — c'est le désir que, dans l'accomplissement de cette noble tâche, la Belgique demeure au premier rang. Ce qui vous anime, ce qui fait battre vos cœurs à l'unisson du mien, c'est la cause de l'humanité et de la dignité humaine c'est l'enthousiasme des choses saintes et grandes, et ces heures-là comptent toujours parmi les meilleures de la vie.
Peut-être, messieurs, aurait-il mieux valu lever la séance
SOUS l'empire de ces sentiments, mais, puisqu'il faut que je parle, du moins ne vous retiendrai-je pas longtemps.
Je ne vous entretiendrai ni des glorieuses campagnes qui viennent d'asseoir solidement la domination de l'Etat indépendant jusqu'à ses extrêmes frontières, ni de ceux qui s'v sont particulièrement distingués. V^ous savez tout cela, et je ne veux pas faire d'inutiles redites.
Mais je demandée caractériser rapidementla grande œuvre du Congo en elle-même.
Le siècle qui bientôt va finir aura plus fait pour l'avancement de l'humanité qu'aucun de ceux qui l'ont précédé. On dirait que la vapeur, dont l'invention a marqué ses débuts, exerce son influence en toutes choses.
Nous marchons vite, nous vivons vite.
Cependant, tandis que le vieux monde se transformait et que l'Amérique grandissait comme à vue d'œil, — tout un continent demeurait fermé, inconnu, réfractaire à tout progrès. C'est cette vaste et mystérieuse Afrique, dont les cotes seules étaient en partie occupées. Quant au surplus, nous n'en savions guère plus que ce que savait Hérodote, les tentatives d établissements européens ("aites il y a quelques siècles n'avaient laissé aucune trace, les cartes géographiques ne présentaient qu'un énorme blanc; mais déjà les Arabes avaient commencé cette campagne de pillage et d'extermination dont, après le cardinal Lavigerie, le capitaine Chaltin nous dépeignait tantôt les horreurs sans nom et qui aurait déjà dépeuplé toute l'Afrique s'il n'y avait été mis obstacle. Gela ne pouvait durer, et c'est la gloire de notre Roi d'avoir été le premier à le vouloir.
J'avais l'honneur d'être de son conseil lorsqu'on 1873 la première conférence africaine se réunit au palais de Bruxelles. L'opinion se montra d'abord hésitante et comme quelque peu effarouchée. Cela n'avait rien de surprenant, puisque, depuis des siècles, la Belgique s'était déshabituée de regarder au loin; ce n'est pas en un jour que l'on renoue (les traditions, même glorieuses.
Mais, depuis lors, que de chemin parcouru! Un vaste Etat a été fondé sous l'égide de conventions internationales essentiellement pacifiques et progressives; il est solidement occupé; ses frontières sont partout déterminées, et le péril arabe, qui pouvait devenir redr)utable, a aujourd'hui disparu.
Voici donc tout un continent ouveit à la paix sociale et au progrès, ouvert à la science, ouvert aussi à notre activité et à notre production, qui bientôt y trouveront un champ d'action pour ainsi dire indéfini.
Et ce qui marque que le Roi avait vu juste, c'est que, depuis, presque toutes les grandes puissances ont tourné leurs etîorts vers l'Afrique et qu'iiujourd'hui on ne rencontre plus guère de territoire où ne tîotle pas l'un ou l'autre drapeau d'Europe.
Mais c'est pour la Belgique surtout qu'une semblable ent reprise devait être féconde en avantages matériels et moraux. Tel est, vous le savez, messieurs, depuis longtemps mon sentiment, et vous me permettrez de l'exprimer une fois de plus.
Nous sommes un très petit pavs ; à peine occupe-t-il un point sur la surface de la terre. Mais toujours nous avons forcé l'attention. Notre histoire est pleine de faits, de luttes, de tentatives considérables. A chaque époque, les grands problèmes dont le monde est en travail s'agitent ici avec une intensité particulière, et nul n'est indifférent à la solution que nous leur donnons.
D'autre part, nous avons une population exhubérante, la plus dense qu'il y ait sur le globle, bien que 5oo,ooo Belges gagnent leur vie à l'étranger.
Enfin, notre petite et vigoureuse nation a l'honneur d'être la quatrième ou cinquième puissance productive du monde. Le mouvement industriel et commercial de la Belgique dépasse celui de l'Italie, celui de l'Autriche, celui de la Russie. Et il faut qu'il en soit ainsi, sous peine pour nous de mourir de faim.
Rien donc de plus essentiel pour ce pays que des débouchés au deliors. Nous devons vivre d'échanges. C'est au travail industriel à nous procurer ce pain que nous ne produisons pas et que nous ne pouvons produire.
Déjà Léopold P'' l'avait compris. C'était Tune de ses préoccupations dominantes que de procurer à la Belgique quelque colonie, de la ramener aux vastes entreprises commerciales qui faisaient sa splendeur aux siècles passés, de reporter son attention et ses etïorts vers la mer, celte grande voie du globe. La Belgique, repliée sur elle-même, disait-il, c'est une chaudière sans soupape.
Mais combien ces préoccupations sont-elles plus justifiées depuis que la politique économique de la plupart des nations s'est transformée et que l'on y voit dominer des idées protectionnistes et particularistes ! Force nous est aujourd'hui de chercher au loin ces débouchés indispensables et, à ce point de vue, le Congo nous rend ce double service de nous procurer un marché qui bientôt sera important et de nous ramener à des conceptions plus vastes, plus vraiment commerciales, plus dignes de notre glorieux passé. Vous devez le constater avec moi, messieurs, déjà nos horizons se sont élargis, l'on rencontre plus de Belges établis à l'étranger, nos exportations se développent, malgré des obstacles sans cesse croissants. Et un prochain avenir nous réserve de plus grands progrès.
L'Afrique nous rend un autre service encore : elle nous donne un idéal à poursuivre en dehors de nous-mêmes, et, pas plus que l'individu, une nation ne peut se passer d'idéal.
Un jour, répondant au cardinal Lavigerie, le Pape Léon XIII rappelait combien, nous Belges, sommes favorisés sous tous les rapports : liberté, civilisation, richesse, paix ininterrompue de près de trois quarts de siècle, et, montrant ce nombre immense d'hommes encore courbés sous le joug de la servitude et qui de la vie ne connaissent que les pires misères, il disait que ce nous était un devoir d'autant plus impérieux de défendre en eux l'imprescriptible dignité de la nature humaine.
Qui voudrait contredire à ce noble langage ? Plus que jamais tous les hommes ne doivent-ils pas se tenir comme les membres d'une même famille? Les races arrivées au sommet du coteau n'ont-elles pas le devoir d'aider les autres à le gravir à leur tour? Et qui est mieux fait que le soldat pour apprécier ces idées généreuses? Sa vie est dominée parle sentiment d'un devoir à l'accomplissement duquel ne préside aucune pensée d'intérêt, et pour lui le drapeau lui-même est déjà une religion.
Voilà ce que tous ici vous sentez comme moi. Et vous, lieutenant Dhanis, que nous sommes heureux de fêter, et vous tous, messieurs, groupés autour de lui, après vous être, comme lui, dévoués à la cause africaine, et parmi lesquels je ne veux citer personne, puist}ue je serais injuste en ne vous citant pas tous.
Vous avez abandonné votre pays, vos amis, vos familles, pour aller vivre là-bas d'une vie toujours difficile et souvent misérable et exposée. Vous avez vécu de privations; vous avez couché à la belle étoile; vous avez parcouru d'immenses régions, sous un ciel de feu. Et cependant qui de vous le regrette? Et combien ne sont pas prêts à recommencer?
C'est que vous aviez en vous cette flamme de l'idéal qui seule permet les choses grandes; c'est que — peut-être même sans vous en douter toujours — vous sentiez que vous étiez les artisans d'une tâche providentielle, que vous participiez à l'une des œuvres du siècle qui marquera dans 1 histoire.
Eh bien, messieurs, laissez-moi vous dire à tous que le pays sait que vous lui faites honneur; il est fier de vos succès, il est fier de ses soldats.
Et que dans cette expression de reconnaissance notre dernier mot soit pour celui qui, avec la plus rare persévérance, au prix d'un labeur inouï et à travers d'indicibles difficultés, a imaginé, conduit et soutenu jusqu'ici cette grande entreprise d'humanité et de progrès. Vive le Roi !
A ce moment toute l'assemblée se lève et acclame longuement le souverain, qui, le lendemain, envoie à M. Beernaert ce typique remerciement.
2 décembre 1894.
Château de Laeken Cher iMinistre,
Je viens de lire dans le Journal de Bruxelles le magnifique discours que vous avez prononcé à la réception du baron Dhanis par la Société d'études coloniales.
Permettez-moi de vous en féliciter et de vous en remercier chaleureusement.
Comme vous avez bien dit qu'il faut aux nations un idéal, donc une politique pour pouvoir vivre!
416 LÉOI'OLD 11 ET BEEUNAERT
Tous les mots, toutes les pensées de votre éloquent discours méritent dctre applaudis comme ils l'ont été.
Selon votre bien aimable habitude, vous avez été trop élogieux pour moi.
La vérité, c'est que, si le Congo existe, c'est grâce à vous.
Croyez- moi...
LÉOPOLD
Si le Congo exisk, c'est grâce â vous. La préoccupation de garder à l'œuvre commune sa grandeur et sa noblesse dicte à Beernaert sa réponse.
Je remercie Votre Majesté de la lettre qu'Elle m'a tait l'honneur de m'écrire.
Je m'applaudis d'autant plus de la sympathie que le public a témoigné hier à l'œuvre Congolaise qu'elle a toujours des détracteurs acharnés. Il en est qui répandent des bruits incroyables, celui, par exemple, de la prochaine aliénation d'une grande partie du territoire au profit d'une Comjiagnie anglaise. Du côté de la gauche avancée aussi, il faut s'attendre à une campagne redoutable.
Je prie Votre Majesté de me croire...
A. Bkkrnaert.
Peut-être convient-il de clôturer la publication des lettres échangées, au cours de cette période de dix années entre Léopoldll et Auguste Beernaert, par quelques indications au sujet d'une singularité — apjxuente — de cette correspondance.
Au lendemain même de la convention de prêt conclue en i8go entre le Gouvernement du Congo et le Gouvernement belge, les 5 millions de francs avancés tout de suite ne suffisaient déjà plus, et le Roi aurait voulu que M. Beernaert anticipât sur les versements ultérieurs... et puis^ brusquement, c'est le silence sur les difficultés financières qui, jusque-là, avaient tenu une si grande place dans les lettres du Roi.
La chose s'explique par divers motifs les uns établis par les faits, un autre seulement conjectural...
Après le règlement financier de i8go commence pour l'organisation du Congo une ère nouvelle. C'est, après la période humanitaire, la période d'exploitation...
Mais le régime nouveau ne porte pas tout de suite ses fruits.
En dépit des engagements pris lors de la conclusion du prêt consenti par le Gouvernement belge, l'État du Congo se trouve, en 1892, acculé à l'obligation de contracter un nouvel emprunt de 5 millions, qu'il obtient de M. de Browne de Tiège, président de la Compagnie Anversoise du Commerce au Congo, la Mongala. Le prêt est productif de 6 p. c. d'intérêt. En cas de non paiement à l'échéance du i'^'^ juillet 1895, le prêteur deviendra propriétaire d'un territoire de 16 millions d'hectares.
Deux années s'écoulent encore, et leRoi, pour obtenir le prêt d'une somme de 6,650,000 francs, se résout à céder 17 millions d'hectares de terres vacantes à la Société générale de cultures tout récemment fondée sous la prédence du colonel anglais North. Cette fois l'autorisation est demandée au Gouvernement belge représenté à ce moment par le Cabinet de Burlet, qui la refuse.
Ce sont les faits que M. Beernaert vise dans les dernières lignes de sa lettre du 2 décembre.
Assurément les derijières années du règne de Léopold II n'ajouteront rien à sa gloire humanitaire. Elles
418 LÉOPOLD II ET BEERiNAEUT
sont marqués par une évolution complète, si pas du but, assurément des moyens de réaliser l'œuvre entreprise au Congo. Le but est moral et civilisateur, telle apparaît la pensée royale originelle. Puis viennent les difficultés, la lutte âpre et constante en vue de les vaincre.,. On a dit que le génie n'est qu'une longue patience. Cet aphorisme, je l'ai déjà indiqué, s'applique à merveille, au génie colonisateur de Léopold II. Les circonstances l'avaient mis à l'école des financiers : il devient un maître à son tour ! A son tour, il subit la déformation professionnelle des gens de finance. Maître absolu au Congo il y devient à la longue pareil au lion de la fable, royal en ses appétits.
Ce sont là les faits. Il convient d'ajouter une explication — simple mais probable conjecture — des gestes du Roi. La correspondance antérieure à la revision nous le montre pareil à un débiteur aux abois, qui, s'il ne trouve un prêteur de bonne volonté, ne pourra faire honneur à sa signature. Il a posture de quémandeur. Cette attitude est incompatible avec celle que le Roi doit garder pendant la revision où il demeure, de par la Constitution même, l'arbitre suprême.
Cette attitude, le Roi entend qu'elle soit sienne : il sauvera la face. Ainsi s'explique le prêt négocié avec M. de Brovvne de Tiège, sur lequel M. de Burlet alors premier ministre s'expliqua, d'ailleurs, à la Chambre le 26 juin 1895 : la dette avait été contractée pour parer au péril arabe et pour sauvegarder le gage même de la Belgique (I). ^ ^
Ainsi la légimité du but, sans justifier })Ieinement le moyen, en atténuait le côté scabreux.
La correspondance pu])liée s'arrête à la fin de l'année i'S(j4, La dernière lettre établit qu'à cette date l'entente
(1) IFvMANS, Histoire pirlemeiiiaire, 3"" série, loine I"', p. h8~, col. i.
LES CAMPAGNES ANTl -ESCLAVAGISTES DU CONGO 419
de M. Beernaert et du Roi n'est point altérée. C'est à un ami, à un familier que le Roi adresse ces vœux.
Laeken, ce 28 décembre 1894.
Cher Ministre,
Je ne veux pas attendre le 1" janvier pour vous souhaiter une bien bonne année.
La Reine et ma fille tiennent à se joindre à moi pour vous offrir, ainsi qu'à Madame Beernaert, les meilleurs vœux de santé et de bonheur.
Vous savez combien sont profondément sincères les sentiments qui nous les dictent.
Croyez-moi toujours, Cher Ministre,
Votre très affectionné et dévoué,
Il n'est pas besoin d'insister sur la conclusion la plus générale de cet ouvrage qui montre en action l'organisation politique qu'on a justement dénommée la république couronnée. Le peuple y est maître de son destin, l'hérédité de la couronne y assure la continuité et par là même la fécondité des desseins. Les forces novatrices n'y sont point comprimées, mais la stabilité des institutions y est arantie.
Les conditions particulières de notre histoire politique ont fait du Roi, en Belgique, autrement peut-être, mais autant que dans les vieilles monarchies, la personnification même de la Patrie.
Lors de la réunion à Bruxelles, au mois d'août 1897, du Congrès colonial international, le roi Léopold reçut au Palais les membres étrangers et belges de ce Congrès et voulut dire quelques mots à chacun. Quand vint mon tour de m'approcher du Souverain, à peine le grand maréchal de la Cour eut-il indiqué ma qualité que le Roi s'écriait : Monsieur le Professeur, enseignez le Patriotisme !
A ce devoir, j'ai tâché de ne manquer jamais, ni avant ni après d'y avoir été invité par le Roi, — et comme professeur et comme écrivain.
Il m'a été donné, et j'en bénis la Providence, de le remplir aujourd'hui dans des conditions singulièrement propices, en publiant la correspondance de Léopold II et
de Beernaert, car elle est une constante leçon de patriotisme donnée par ceux qui pouvaient la formuler avec le plus d"autorité. Chez le Roi, dont l'action est subordonnée à la responsabilité ministérielle, l'amour passionné de son pays éclate à chaque lettre, et la pensée ardente de Léopold II trouve dans Beernaert, pour l'exécuter, le dévouement le plus habile et le plus noble aussi. Ce fut la caractéristique de Beernaert de faire toujours de l'intérêt général le but de ses initiatives et de ne servir son parti, en quelque sorte, que par surcroît. Cette formule qui exprime, je pense, exactement son action politique, mérite d'être méditée et appliquée. Elle est le résumé d'une politique d'union, de cette union qui doit, aux jours décisifs où il faut reconstruire, refaire le Pays, nous être intangible et sacrée.
Quand, il y a deux ans et demi, je fus mis en possession de la correspondance de Léopold II et de Beernaert, je fis part à quelques personnes du projet que j'avais de la publier après la guerre, au moment où une nouvelle revision de la Constitution devrait être réalisée. Généralement, ce projet parut d'abord hardi, imprudent, mais l'impression se modifia par la lecture même des lettres...
Je les reçus dans des conditions telles que je n'eus pas un moment d'hésitation, tant était un conseiller sûr Tami qui m'encourageait à entreprendre ce travail, mon beau-frère le notaire Auguste Scheyven, ravi depuis prématurément aux siens et à qui Bruxelles a fait de si imposantes funérailles. De la lecture de ces lettres il avait conservé l'impression qu'elles sont une constante et magnifique leçon de patriotisme éclairé et agissant.
C'est aussi pourquoi je voudrais qu'elles fussent lues par les jeunes hommes de ce temps. Quelle patrie est plus belle que la terre de Belgique, arrosée du sang de tant de générations héroïques ! Quel pays est plus ardent
au travail! Quelle population, après sa noble résistance à l'ennemi, manifestée à l'envi dans les tranchées et dans la vie civile, est plus désireuse de reprendre son activité économique et de lui donner le plus brillant essor ! Aimons la Patrie et aimons-nous les uns les autres, le salut est là ! Et j'ajoute : élevons nos âmes, et ce sera facile. Léopold II et Beernaert nous y invitent. La lecture de leur correspondance nous le commande.
A Bruges, au pied de la statue des grands communiers, Léopold II sut tirer du passé d'utiles leçons pour le temps présent.
Nous voici aussi devant un monument du passé, ces cinq cents lettres de Léopold et de Beernaert dictées par l'intérêt de la Patrie qu'ils ont l'un et l'autre noblement servie. Des leçons s'en dégagent qui concernent les problèmes du temps présent.
Car les problèmes d'hier qui ont retenu l'attention de Léopold II et de Beernaert sont encore parmi les plus importants d'aujourd'hui.
Il fallait à la Belgique une colonie, et Léopold II la lui a donnée. Il faut à présent à la Belgique une politique coloniale dans le sens complet de ces mots. Il faut que la Belgique tire de son immense et riche empire africain tout ce qu'elle en peut tirer. Il faut qu'elle trouve par l'exploitation du Congo le redressement de la balance de ses comptes internationaux, qu'elle en tire, par exemple, dans l'avenir le plus prochain qu'il sera possible, assez de coton et de laine pour fournir à toutes les usines de Belgique les matières premières — qu'elle en tire d'autre part assez de minerai pour alimenter toute notre industrie métallurgique. — J'ajouterai et au delà, de façon à fournir aussi à l'étranger les produits de l'agriculture et des industries extractives.
Dans la colonie Léopold II n'a vu qu'un moyen. Son but fut la prospérité de la Patrie. Dans la politique colo-
niale aussi il faut voir un moyen, celui de la restauration du pays. Cette politique a pour corollaires une politique maritime et une politique navale, lune — qui nous dotera d'une marine marchande — source de bénéfices matériels, l'autre — qui créera une force navale appropriée à nos besoins militaires et commerciaux — moyen de protection et de défense nécessaire.
La politique navale n'est qu'un aspect de la défense nationale. Celle-ci a été la plus angoissante des préoccupations du Roi défunt. Il voyait... en Roi. Il voyait la menace suspendue sur nos têtes. Il la signala avec vigilance et avec persévérance. Il lit tout ce qu'il put pour que notre neutralité fût consciente et protectrice...
Aujourd'hui que la banqueroute de la neutralité est avérée, sachons nous imprégner de l'esprit réaliste de Léopold II. Ayons une armée fortement constituée par son importance numérique, la valeur de ses officiers et la solidité de ses cadres, par son entraînement et par l'esprit qui l'anime. Cette armée sera, avec la conclusion des alliances qui s'imposent, la garantie de l'existence et de l'indépendance nationales.
La correspondance nous indique, quelles doivent être, en ce moment, ces alliances. Elle nous a montré la France proclamant il y a plus de trente ans que l'intégrité territoriale de la Belgique est un dogme pour elle. Demandons à nos frères d'armes d'hier les œuvres avec la foi ! Ils répondront à cet appel. Nous avons lu aussi le récit de la conversation prophétique de Léopold II avec lord Salisbury, où il lui annonce les terribles efforts que la (jrande-Bretagne aura à réaliser pour reprendre son rang de puissance militaire. L'armée belge est l'avant-garde des forces de l'Angleterre sur le continent. Et dès lors n'est-ce pas avant la bataille qu'il faut assurer la liaison? Va cette façon de préparer la guerre n'est-elle pas la plus efficace sauvegarde de la paix ?
Voilà ce que nous dit la voix des grands morts, si nous savons l'entendre.
Notre force au surplus doit être trouvée surtout en nousmêmes. Léopold II et Beernaert avec lui, s'ils eussent vécu jusqu'à présent, eussent joint leurs efforts pour cimenter l'union sacrée conrimandée à la fois par les présentes conditions de notre politique extérieure et intérieure.
Des événements qui se déroulent sous nos yeux il appert que l'autorité doit être renforcée, quels que soient d'ailleurs ceux qui l'exercent. Il faut assurer l'équilibre des institutions. Le problème a passionné Léopold II qui en a poursuivi imperturbablement la solution dans les voies où il a cru la trouver.
Certaines vues du Roi et de son Ministre au sujet de la réforme des institutions politiques parurent, lors de la première revision, singulièrement novatrices. Demain n'en verra-t-il le triomphe dans une réalisation adaptée aux circonstances ?
Ainsi en sera-t-il sans doute pour le référendum qui, aux yeux du Roi défunt, devait rétablir l'équilibre politique détruit par l'élection de la Chambre au suffrage universel (i).
Quant au Sénat, n'est-on pas d'accord dans les milieux où l'on réfléchit pour vouloir le renforcement de son autorité? Quelles surprises nous réserve, dans cet ordre d'idées, la règle de l'article 131 ? Grâce à ses exigences, la minorité, à la Constituante, fait la loi à la majorité^ tant qu'elle exerce son redoutable pouvoir d'inertie. Telle est la leçon de 1893.
(1) Léopold II y vit surtout un moyen d"assurer mieux la défense nationale que ne le permettaient les vues étroites des politiciens. Il eût voulu en appeler au pays lui même !
Je voudrais que les membres des Chambres constituantes se gardassent de mettre en œuvre ce pouvoir de stérilité! Que la Chambre fasse ce sacrifice d'amourpropre d'organiser fortement le Sénat. Que les sénateurs issus des élections du i6 novembre igig comprennent leur rôle^ qui est d'organiser pour demain le Sénat de la démocratie. Celui-ci doit tenir son prestige des capacités de ses membres et non pas de la somme d'impôts qu'ils paient. En s'adaptant, ils feront œuvre sainement conservatrice, et c'est le seul moyen de sauver le Sénat, condamné sinon à disparaître ou à ne servir de rien !
Beernaert fut un ministre des finances très autoritaire. Il surveillait avec un soin jaloux les dépenses publiques. S'il avait vu ses collègues engager des dépenses nouvelles considérables il eût refréné impitoyablement ces tendances. L'économie très stricte qu'il sut imposer aux membres d'un Cabinet homogène est aujourd'hui l'indispensable condition de la restauration des finances publiques. Mais il est impossible de l'obtenir par la persuasion d'un Cabinet unioniste où chaque ministre est particulièrement jaloux de son autonomie. Les démocraties, au surplus, sont dépensières. Aussi le remède doit-il être trouvé dans une réforme législative qui donne de nouveaux et plus amples pouvoirs au ministre responsal^le de la politique financière.