‹ Leopold II [i.e. deux] et BeernaertChapitre 26 sur 29 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

§ i"'. — Expédition dans le bassin du Nil. Différend franco-congolais.

Sommaire. — Protestatiou atteiulue au sujet des décrets de M. Le Marinel. — Cauipague arabe. — Le Gouverueuieut français prend ombrage de l'expédition de Yau Kerkhoven et de ]\lilz dans le bassin du Haut-Xil. — Arbitrage eu perspective — Différend avec les sociétés établies au Congo.— M. Beernaert demande à M. lîanning un mémoire relatif à 7a liberté commerciale dans le bassin du Congo d'après l'Acte de Berlin. — Lettre de Stanley au Times relative à l'Ouganda. — Beernaert s'efforce d'obtenir du Roi des déclarations formelles imi)liquant la répudiation des nouvelles méthodes gouvernementales au Congo. - Le comte de Mérode met comme condition de l'acceptation du portefeuille des Affaires Etrangères, l'adoption d'une politique qui favorise le déveloi)pement du commerce en Afrique. — Le Roi sollicite du (Jouvernemeut allemand une consultation favorable à sa politique commerciale. — Le Roi fait la part du feu. — L'Acte de Berlin, œuvre de seize Puissances, ne pourrait être interprêté magistralement par une seule. — Conditions mises par la France à un arrangement. — M. Beeruaert consulté sur les termes des lettres à échanger. — La consultation. — La prise de Niangwe ])ar Dhanis est connue à Bru.xelles, lo!2i avril I89:L

Les divers incidents relatifs au Congo dont la correspondance de Léopold II avec M. Beernaert après les élections de 1892 fait mention, se rattachent principalement aux expéditions entreprises en vue de la répression de la traite et notamment à celles que leurs chefs conduisirent vers le Haut-Nil.

LES CAMPAGNES ANTl-ESCLA VAGISTES DU CONGO 385

Une lettre de M. Beernaert, écrite le 26 juin 1892, porte in fine.

Je n'ai pas encore reçu la protestation contre les décrets de M. Le Marinel, de l'éventualité de laquelle j'ai eu l'honneur d'entretenir le Roi.

Il s'agit d'une circulaire d'application du décret de septembre 1891. La question fut réglée définitivement par le décret du 30 octobre 1892, dont la suite de la correspondance précise le caractère et la portée.

La campagne arabe est l'une — et même la principale — des causes de la politique coloniale fiscale.

Elle s'ouvre en mai 1892 par la marche de Gongo Lutété vers le Sankuru. Parmi ses épisodes caractéristiques on peut rappeler le massacre de Riba-Riba, et la défaite de Selu.

Dhanis vainc Sefii sur le Lomami en novembre ; le 28 décembre il bat les troupes du fils de Munie Mohara, et le g janvier suivant celles de Munie lui-même, qui est tué dans la mêlée. Il prendNyangwele4mars, etKassongo le 22 avril I893.

L'expédition de Ponthier part des Falls à la fin de juin 1893, prend Kirundu, résidence du chef Kibonghe, et opère sa jonction avec Dhanis à Kassongo le 20 octobre.

Dans le courant de janvier 1894 les troupes de l'État Indépendant s'emparent du boma de Rumaliza et peu après Lothaire et de Wouters prennent Kabambaré.

C'est la fin de la campagne. Lothaire occupe tout le Maniema et les troupes de Dhanis opèrent bientôt leur jonction avec l'expédition de la Société antiesclavagiste de Bruxelles, qui opérait ?u lac Tanganika.

J'ai résumé ici à grands traits la campagne dont les

nouvelles arrivèrent successivement en Belgique, afin que le lecteur des lettres replace aisément chaque fait isolé, dans ce cadre général.

Mais l'intérêt de la correspondance est ailleurs. En même temps que la campagne arabe de l'Est a lieu la campagne contre les Mahdistes. L'expédition Van Kerkhoven (1891-1892) opéra sur l'Uellé et l'un des officiers qui la dirigeaient, le lieutenant Milz était arrivé jusqu'au Nil au prix de difficultés inouïes. Quelques postes avaient été établis sur le fleuve, mais durent être abandonnés devant un retour offensif des Mahdistes.

Le Gouvernement français ne fut pas sans prendre ombrage de cette extension de la souveraineté de l'État du Congo à des territoires dépendants du bassin du Nil. Il y vit une violation de l'accord de 1887 relatif aux frontières de l'État et des possessions françaises et d'autre part prétendit, dans la suite, donner à ce droit de préférence une portée générale, de façon à l'appliquer le cas échéant à toute extension territoriale de l'État du Congo. Telle est la trame sur laquelle la correspondance vient tracer la fantaisiste broderie des incidents divers qu'elle rapporte.

C'est à la marche en avant de l'expédition vers le Nil et à l'impression produite en France que ce rapportent ces lignes d'une lettre du Roi.

Bruxelles, 3 août 1892.

Mauvaise note semi-ofïicielle dans les journaux de Paris du soir.

Quelques jours plus tard, cette courte lettre nous met au cœur des difficultés. Diflerend territorial avec la France, différend d'autre sorte avec les compagnies. Le Roi

compte sur M. Beernaert pour l'aider à résoudre l'un et l'autre.

12 août 1892.

Cher Ministre,

La réponse de M. Ribot est très courte. Elle ne dit rien du massacre du poste de Pommayrac.

Elle maintient les demandes antérieures.

Le Gouvernement français se réserve en ce moment d'étudier la question d'arbitrage, pour l'instant il renforce son occupation du territoire contesté.

Puis-je vous prier d'envoyer aujourd'hui au comte de Grelle le mémoire des sociétés de la rue Brederode contre l'État L ?

Croyez-moi...

LÉOPOLD

Selon le sentiment de Beernaert, le différend avec les sociétés devait se résoudre par l'abandon de la politique fiscale récemment inaugurée.

C'est vers cette époque qu'il fit rédiger par Banning un mémoire qui brouilla celui-ci avec Léopold IL

Il est permis de conjecturer que le Roi dut être mécontant aussi de l'initiative de 3,1. Beernaert.

Dans la notice biographique consacrée par le général Brialmont à la mémoire de son ami, il est dit, page lxvi :

En octobre 1892, Banning rédigea, à la demande de M. Beernaert, ministre intérimaire des Affaires étrangères, qui connaissait et partageait, croyons-nous, ses idées, — un mémoire étendu (i) ayant pour objet de déterminer le sens et la portée du principe de la liberté commerciale tel que la

(i) Ce mémoire a pour titre : La liberté commerciale dans le bassin du Congo, d'après l'Acte de Berlin. Il ti'a pas été publié. — Note de l'auteur de la notice biographique.

Conférence de Berlin avait voulu le faire prévaloir dans le bassin conventionnel du Congo. La part que Banning avait prise aux travaux de cette Conférence lui donnait autorité pour traiter la question. Il soutint que le légime économique poursuivi alors par l'Etat du Congo, avec une rigueur svstématique (i\ était contraire aux principes de la liberté commerciale consacrés par l'acte de Berlin, contraire aussi aux droits d'occupation et à l'émancipation intellectuelle des indigènes que la Conférence avait voulu protéger, ainsi qu'aux intérêts économiques et financiers dont la prospérité doit dépendre uniquement de la concurrence des commerçants.

Le Roi prit connaissance de ce mémoire et en fut irrité. Contrairement à ce qu'il avait fait jusqu'alors, il n'adressa plus la parole à Banning avix réceptions officielles et n'eut plus de rapports avec lui. Malgré cette disgrâce, imméritée, Banning resta jusqu'à la fin de sa vie un ardent admirateur de la grande entreprise du Roi, au succès de laquelle il avait contribué l'un des premiers par ses écrits et par ses conseils.

La lettre suivante nous montre que le Roi, pareil en cela à la plupart des plaideurs, n'itistruit pas spontanément des faits son avocat.

i'"" octobre 1892. Pavillon cfOslcinic

ChKK iMlNlSTUK,

J'ai très bien reçu hier soir votre lettre.

Dès la première heure, ce matin, j'ai écrit à M. Van Eetvelde.

Je compte être, demain à une heure trente, qtiand vous viendrez me voir, en état de vous renseigner.

Croyez- moi...

LÉOPOLD

(1) L'exploitation à outraiiLe, sous prétexte de régie commerciale, était la restauration du système qui avait perJu les colonies portugaises, espagnoles et françaises. — Note du même.

C'est du difterend avec la Fiance qu'il est ici question, sans doute, comme c'est ce même différend qui préoccupe le Roi quand^ de Ciero^non, il ajoute ce post-scriptum à une proposition de rendez-vous :

Dans le Times de hier, page 6, il y a une lettre intéressante de Stanley relative à l'Ouganda et à la nécessité, pour tous les États, de roccupation effective.

Beernaert voulait que le Roi modifiât la politique coloniale que celui-ci avait récemment adoptée. C'est ce à quoi tendait le mémoire de Banning. Le chef du Cabinet eût voulu que le Roi, qui devait ouvrir bientôt la session constituante , fît à cette occasion des déclarations satisfaisantes.

Dans une lettre du 26 octobre relative à la politique intérieure, il dit incidemment :

2(5 octobre 1892.

il paraît impossible que la Couronne ne parle

pas de l'Afrique et je ne vois pas ce qu'on en pourrait dire.

Entendons bien ceci : M. Beernaert ne voit pas ce que le Roi-Souverain pourrait dire — s'il persévère. Le discours du Trône ne fit point allusion au Congo.

Mais l'acceptation par le comte deMérode des fonctions de ministre des Affaires étrangères fut l'occasion d'obtenir du Roi qu'il « adoucît » (pour me servir d'un terme que Léopold II aimait à employer), la rigueur des mesures décrétées en 1891, ainsi qu'on s'en rend compte par cette lettre de M. Beernaert.

'jg octobre 1892.

Sire,

M. le comte de Mérode, à qui j'ai fait part du projet de décret de Votre Majesté, et bien convaincu que le Roi entend favoriser le développement du commerce en Afrique, accepte le portefeuille des Aflaires Etrangères. J'ai l'honneur de soumettre à la signature Royale l'arrêté de sa nomination et il pourrait paraître au Moniteur de mardi avec la date d'aujourd'hui. M. de Mérode prêtera serment quand le Roi le jugera bon; je suppose que ce sera le 3.

La communication que le Roi a bien voulu me faire n'étant destinée qu'à moi seul, je ne me trouve pas en mesure d'apprécier en fait la portée du décret projeté, mais si Votre Majesté me permet de Lui exprimer mon opinion, il me paraît un peu... touffu et compliqué. En Afrique, comment s'y prendre pour discerner le lieu d'origine du caoutchouc et s'il vient ou non de la zone fixée ?

Le décret aurait évidemment meilleur aspect et se rattacherait mieux aux suspensions ordonnées par M. Wahis, s'il proclamait la liberté comme règle, en réservant les territoires que le Roi entend ne pas livrer au libre commerce.

Et bientôt peut-être le Roi constatera que les 25 c. ou les 5oc. par kilog. multipliés par l'énergique elforl de la liberté doivent Lui valoir au-delà des résultats d'une exploitation directe, pour laquelle un Etat est toujours mal outillé.

Je me permets d'appeler l'attention du Roi sur ce qui concerne lOubangi et le Dua. Aussi longtemps que la France laissera le commerce tout à fait libre dans ces régions, toute perception de taxe dans le Congo Ind.

entraînera

l'exode des établissements

vers l'autre

rive,

et

l'Etat serait ainsi

privé sans compe

nsation des c

roits

de

patente

et autres

contributions du

même ordre.

Le Roi ne parait pas pressé de donner une réponse catégorique au Premier ^Ministre. Il voudrait obtenir du Gouvernement allemand une consultation favorable à sa politique conmierciale...

29 octobre 1892.

Pavillon dOsteude Cher Ministre,

Si l'audience Hartogh presse, je le recevrai le 2 novembre, à 4 h. ]/2, Palais Bruxelles. Si l'audience ne presse pas, prière de ne convoquer M. Hartogh que pour le 5, après le Japonais.

A la suite de votre communication, je me mets de nouveau en rapport avec le baron de Marschall.

A demain à neuf heures quarante cinq, Cher Ministre,

et toujours...

LÉOPOLD

La lettre suivante est écrite après l'audience du lendemain .

Bruxelles, ce 3o octobre 1892.

Cher Ministre,

Comme vous le verrez par le Bulletin officiel, j'ai tenu compte de votre désir dans la rédaction des arti-

392 LÉOPOLD II ET BKEllNAKRT

des 1, 2 et 3 et aussi pour ce qui regarde le Dua et rUbanghi.

Les biens de l'État réservés le sont en vue d'en faire un domaine privé que l'État exploitera ou fera exploiter comme il l'entend et dont les revenus seront affectés au paiement d'une partie des dépenses publiques.

Croyez- moi...

LÉOPOLD

Le Roi a fait la part du feu, comme on dit. La lettre du 4 novembre fait suite à celle du 2g octobre.

4 novembre 1892.

Château de Laeken

Cher iMinistrk,

Le baron Marschall m'a indiqué la modification à introduire dans le passage relatif au mémoire allemand de la lettre de M. Van Eetvelde du 17 octobre.

Le baron Marschall désire éviter à la consultation toute apparence d'avoir été demandée ou reçue comme une sentence arbitrale de la Puissance qui a présidé la Conférence.

Il estime avec grande raison que l'Acte de Berlin, œuvre de seize Puissances, ne pourrait être interprêté magistralement par une seule.

Demain, à partir de trois heures et un quart, je me tiendrai au Palais de Bruxelles à votre entière disposition et compte que vous ain'ez l'extrême bonté de venir me voir au moment où cela vous dérangera le moins.

LÉOlH)LD.

La lettre fait allusion à une consultation demandée à Berlin à l'occasion du conflit entre l'État du Congo et les sociétés commerciales. Il fut répondu par un mémoire du département allemand des colonies.

Le Roi à ce qu'il semble aurait voulu communiquer ce mémoire, œuvre du baron de Rotenhorn, au Parlement belge, mais renonça à ce projet.

Nous revenons au différend franco-congolais en lisant les lettres du 26 décembre. Elles sont explicites.

26 décembre 1892 Cher Ministre,

Pour consentir à un arrangement avec l'Etat du Congo au-dessus de l'Ouelle, il paraît que la France exigerait l'extension de son droit de préférence au territoire qu'elle nous reconnaîtrait.

La Belgique possède sur le Congo des droits qui priment tous les autres.

Si la France persévère dans son exigence, nous devons en tirer une formelle reconnaissance des droits de la Belgique.

Vous m'obligeriez fort si, vu l'urgence, vous pouviez me faire savoir, avant 4 h. après-midi aujourd'hui, au Palais de Bruxelles, si vous ne voyez pas d'inconvénients à l'échange des lettres ci-contre, dans le cas où il serait imposé?

Si vous trouvez l'une ou l'autre expression à modifier, à améliorer, prière de bien vouloir l'indiquer en marge des minutes.

Prière d'avoir la bonté de me retourner ces minutes ainsi que les textes, également ci- contre, des lettres échangées antérieurement.

Excusez-moi et croyez- moi...

LÉOPOLD

!94 LÉOPOLD II ET BEEllNAERT

26 décembre 1892.

Sire,

Les engagements de 1884 ne portent que sur « les stations et territoires libres » alors fondés au Congo et n'avaient en vue qu'un droit « de préférence » accordé par l'Association, pour le cas où elle serait amenée un jour c( à réaliser ses possessions », c.-à-d. les vendre.

Il s'en faut donc, que la promesse concerne tout le territoire actuel, et elle ne vise que l'hypothèse d'une cession à prix d'argent, d'une réalisation.

S'il faut passer par l'échange de lettres dont Votre Majesté méfait l'honneur de m'entretenir, il importe donc de n'étendre les concessions déjà faites que quant à un territoire déterminé et de n'affaiblir à aucun point de vue la situation actuelle.

A ce point de vue, les modifications que comportent les projets ci-contre, mériteront peut-être l'approbation du Roi.

Annexe à la lettre de M. Becrnaert du 26 décembre i8ç2.

Les arrangements intervenus entre la Belgique et l'Etat du Congo et les dispositions arrêtées en sa faveur par le Roi-Souverain vous sont connues.

Pour le cas oi!i, la Belgique ne fesanl pas usage des droits qui en résultent pour elle, 1 Etat du Congo serait amené par des circonstances imprévues à résilier ses possessions, j'admets que le droit de préférence accordé à la France, par la lettre de M. Strauch, du 23 août 1884, et depuis confirmé par l'Etat du Congo, s'étendra aux territoires sur lesquels la France reconnaît le droit de l'Etat d'après l'entente (?) intervenue le . . . décembre 1892 (i).

(1) 1-e manuscrit porte un poim d'imcrrogaiioii après le mot eutenle et liiisse en blanc l'indicaliim du jour du mois.

26 décembre 1892.

Cher Ministre,

Je vous remercie de m'avoir répondu de suite.

J'ai copié et remis les deux projets de lettres tels que vous avez bien voulu les formuler au comte de Grelle, avec instruction, si possible, de ne pas les écrire.

Le comte de Grelle est reparti pour Paris par le train de l'après midi.

Croyez- moi...

LÉOPOLD

Après quoi, la correspondance au sujet du Congo est interrompue ou presque pendant un an.

J'ai retrouvé encore ce seul billet.

Cher Ministre,

Nyangwe a été pris par Dhanis (1).

21 avril i8<j3.

LEOPOLD

L'année 1893, rappelons-le, vit ajouter au texte de la Constitution, à l'article i'^'", des dispositions relatives aux colonies.

Deux lettres du Roi en date du 13 juillet ont trait à la discussion qui eut lieu à ce sujet à la Chambre.

Elles ont été reproduites à l'un des précédents chapitres.

(1) 4 mars iSij3,

390 LKOPOLD II ET BEKRNAERT

§ 2. — Campagne contre Rumaliza.

SoMMAiRK — Le Roi mainle la nouvelle de la mort de Poiithier.— C'était un dévoué, un vaillant. — Runiali/a avait été se refaire sur territoire allemand. — Le Roi espère encore que les nouvelles données par V Indépendance ne seront pas confirmées. — Interpellation de M. Lambiotte. — Ponthier'est mort à Kassongo des suites de sa hlessui'e. — Faute de vivres, Rumaliza a <lù se retirer dans la direction du Xord- Est.

Une série de lettres des premières semaines de Tannée 1894 concerne la campagne de Ponthier contre Rumaliza, la victoire et le décès de cet officier héroïque.

20 jainner icSq4.

Château de Laeken

CflKR iMlNLSTRR,

Vous aurez appris avec peine la triste nouvelle de la mort de Ponthier. C'était un dévoué, un vaillant. L'État faite en lui une perte aussi sensible que douloureuse.

Rumaliza avait été se refaire à Ujiji sur territoire allemand, puis il s'est jeté sur nous avec de grandes forces.

Il nous faudra encore des efforts considérables, du sang et de l'argent, avant d'avoir définitivement pacifié et organisé le Maniéma.

Croyez- moi...

LÉOPOLD

Rumaliza avait été reconstituer ses forces en territoire allemand... Il dût paraître bien cruel à Léopold II, lorsqu'il écrivit ces lignes, de n'être Roi qu'en un petit pays. S'il eût été le souverain d'une grande nation, Rumaliza n'eût pas songé à se refaire en territoire allemand car

LES CAMPAGNES ANTl-ESCLAVAGlSTES DU CONGO 397

les autorités allemandes n'eussent pas permis cet acte inamical.

25 janvier 11S94.

Château de Laeken Cher Mimstre,

Gomme vous, j'espère bien vivement queles nouvelles données par VIndependauce ne seront pas confirmées.

Je ne serais pas surpris que VIndependauce eût eu connaissance de dépêches françaises.

L'État Indépendant n'a pas de bureau télégraphique sur son territoire et les télégrammes doivent attendre les bateaux pour S. Thomé.

Le lendemain M. Lambiotte, député de Bruxelles, interpelle au sujet des événements graves qui, à en croire certains journaux, se seraient produits vers la fin du mois d'octobre 1893, au Congo, dans la région \oisine du Riba-Riba.

Les faits rapportés, dit l'orateur, sont de nature à émouvoir justement le pays. Des compatriotes, dont le caractère et la conduite méritent tous les éloges, seraient morts; les chefs ennemis se seraient rendus maîtres de régions importantes appartenant à l'Etat du Congo.

AL Beernaert peut répondre sur-le-champ. Le courrier qui vient d'arriver du Congo n'annonce rien de semblable. A part la navrante nouvelle de la mort du commandant Ponthier, tombé en héros sur le sol africain, il semble que le reste soit de tous points inexact. Il ajoute encore que c'est, parait-il, à Kassongo même, et plusieurs jours après sa blessure, que serait mort le commandant

(1) Voir la tin de la lettre au cliapitre III.

Ponthier, et, par la même, tombe le récit de cet échec que redoutait AI. Lambiotte et qui — ajoute le ministre — eût été le premier que nos officiers auraient subi en Afrique. Il écrit aussitôt.

26 janvier 1894.

Sire,

C'est avec un vrai bonheur que j'ai appris que les fâcheuses nouvelles annoncées par V Indépendance nQ se confirmaient point et M. Lambiotte, ayant annoncé l'intention d'interpeller le Gouvernement, j'ai pu lui répondre de suite.

J'ai l'honneur...

A. Beernaert.

Quelques jours plus tard le Roi ajoute ce P. S. à une lettre du 9 février.

Un courrier arrivé du Congo confirme la mort de Ponthier. Un autre officier, M. Lange, aurait été légèrement blessé. Le courrier ne fait aucune allusion à des blessures qui auraient été reçues par d'autres agents de l'expédition.

C'est la Gazette deCologne qui a imprimé, il y a huit ou dix jours (je pourrai facilement retrouver le numéro du journal allemand), que Rumaliza avait quitté Ujiji pour aller attaquer l'État Indépendant. Le tait paraît incontestable.

Le sans gêne de \^ Gazette deCologne est souligné, mais sans que Léopold II exprime autrement sa protestation. Le Roi sait que l'indignation serait inutile.

Voici de meilleures nouvelles du Congo.

Cher Ministre,

2 I février 1894.

Le Gouverneur général du Congo mande que Rumaiiza, manquant de vivres, aurait été obligé de se retirer. Il aurait pris la direction du Nord-Est, dans l'espoir de s'y réunir à d'autres chefs Arabes.

Croyez- moi...

LÉOPOLD

§3. — Nouvelle phase du différend entre la France ET l'Etat Indépendant.

Sommaire. — Beernaert, après la démission, demeure, au Parlement, le défenseur de l'œuvre coloniale. — « Etre Pharaon ». — 'L'agreement. — Beernaei't s'effraie des charges qu'imposera l'extension des frontières de l'État. — Il appréhende des difficultés diplomatiques. — Les forces de l'État ont atteint Albertville. — L'arrangement conclu avec la Grande-Bretagne et le droit de préférence de la France. • — Entente avec l'^Vllemagne. — Bail sans tribut ? — Dépôt d'un projet de loi qui augmente la j^articipation pécunière de la Belgique à la construction du chemin de fer du Congo, — Il est encore question du droit de préférence à la Chambre belge. — M Hanotanx fait décider par le Parlement français qu'on opposera l'occupation à l'occupation .

Après la démission, Beernaert, dans la pensée du Roi, demeure au Parlement, le défenseur de l'œuvre coloniale.

Lors de l'interpellation du 24 avril, après M. de Smet de Naeyer, qui a recueilli le portefeuille des Finances, c'est M. Beernaert qui répond en quelque sorte au nom de l'État Indépendant.

M. Lambiotte interpellait au sujet du chemin du fer du Congo. Il demandait quelles instructions seraient données

100 LÉOPOLD 11 ET BEERNAERT

au délégué de l'Etat belge désigné pour assister à une assemblée générale de la Compagnie du chemin de fer. L'entreprise, en attendant le succès final, avait subi des vicissitudes très pénibles. La confiance de Beernaert, en fin de compte, se trouva justifiée.

Nous sommes à un moment scabreux entre tous de l'entreprise congolaise.

Dans son très intéressant ouvrage intitulé Les deux Congo, le baron Jehan deWitte a résumé, en se plaçant au point de vue français — naturellement — les faits auxquels la suite de la correspondance fait allusion.

<( Il semble écrit M. de AVitte (i) que, possesseur à litre personnel d'un empire africain, cinq fois grand comme la France, le Roi des belges aurait pu se montrer satisfait. Mais ce mégalomane était insatiable. Non content d'avoir atteint le lac 'I^inganika, il rêva d'atteindre les sources du Nil.

Souverain du Congo, il voulut aussi (c être Pharaon », et, en dépit des stipulations formelles de l'Acte de Berlin, en dépit de la convention signée le 27 avril 18S7 avec la Fiance, convention qui avait Hxé au 4" parallèle la limite septentrionale de l'Etat indépendant, il envoyait, dès 1890, uiie première expédition (Van Kerckoven) dans le Haut- Nil, se mettait en relations avec plusieurs Sultans de ces régions et installait des postes dans le Bahr-el-Gliazal.

L'Angleterre joignit tout d'abord ses protestations à celles de la France, mais bientôt, inquiète de voir plusieurs de nos nationaux explorer les bassins du Chari et de l'Oubanghi" et se rapprocher ainsi des territoires égyptiens, elle préféra faire cause commune avec le Roi des belges et signer avec lui, sans prévenir le Cabinet de Paris, la convention du 12 mars i8()4, qui, après avoir reconnu la sphère d'influence britannique dans la vallée du Nil, attribuait à l'Ktat indépendant la partie du bassin du Congo au nrjid du 4*^ parallèle qui avait été reconnue a la F'rance par des traités antérieurs Kn outie, elle donnait à bail à cet Etat f'ou à son Souverain) la partie du bassin du Nil

( \) /.('S deux C.niif^i). par le iiaroii .Il1i;iii dk W'iiie. Paris, l'Ion, kji.t.

LES CAMPAGNES AXTI-ESCLAYAGISTES DU CONGO

située sur la rive gauche du fleuve et comprise entre le lac Aibert-Nyanza et le lo^ degré de latitude (c'est-à dire, jusqu'à Fachoda). En revanche, elle se faisait donner par lui une bande de terre de 25 kilomètres de largeur entre le lac Tanganikaet le lac Albert-Edouard : c'était le passage nécessaire pour le chemin de fer r-êvé du Cap au Cciire. Ainsi, après avoir pris possession, théoriquement du moins, de tout le bassin du Nil, l'Angleterre « glissait, en quelque sorte, le Congo belge en tampon entre les possessions françaises et cet immense territoire qu'elle s'attribuait tout entier (i). »

La portée exacte de l'arrangement conclu avec le Gouvernement britannique se trouve précisée dans une lettre de quelques lignes adressée le 27 avril 1894 à M. Beernaert par le comte P. de Borchgrave. Il y est dit :

« Le terme employé dans V Agreeuient anglo-congolais est : donné à bail au Roi-Souverain pour être occupé et administré par lui. »

C'est la réponse à un renseignement demandé par ]\L Beernaert avant d'adresser au Roi, le même jour, la lettre qu'on va lire. L'avis qu'elle donne se rapporte à la réponse que Léopold II voulait envoyer au Gouvernement français à la suite de la protestation de celui-ci. A ce moment V Agreement n'était pas signé. La date indiquée pour la conclusion de cet accord par le baron de W'itte est erronée.

Sire,

27 avril 1894.

Après mûre réflexion, je ne vois pas mieux à faire que ce que le Roi propose. C'est dans des conjonctures très délicates, le parti sinon le meilleur au moins le moins mauvais. — Je me suis donc borné à retoucher

(1) Les diiix lignes que M. de W'itte place entre guillemeis, sont une citation du livre de M. Hanotaux sur « Fachoda », paru en 1909.

légèrement le projet que Votre Majesté m'a remis et à le raccourcir un peu. — Je crois, notamment, que mieux vaut ne pas parler de N'Durma du tout; à Paris on y songera bien.

Je ne puis m'empêcher, Sire, d'être quelque peu effrayé de la gravité des charges qu'imposera à l'État une frontière reportée au Bahr-el-Gazal et dans la disposition présente des esprits en Belgique, la perspective de conflits possibles avec les Madhistes et avec Senouri, sans parler de la France, ne sera pas populaire. Je me permets d'engager respectueusement le Roi à entretenir ses ministres d'une situation, au sujet de laquelle ils pourraient avoir à s'expliquer à bref délai et qui est évidemment d'un puissant intérêt pour le pays.

M. Beernaert appréhendait deux sortes de conséquences de la politique royale. Elles sont indiquées ici ; d'une part les charges pour le budget de l'Etat du Congo ; d'autre part les difficultés diplomatiques dont il redoutait les répercussions pour la Belgique même.

Le Roi, de son côté, continuait à compter sur M. Beernaert pour aplanir les difficultés, ainsi que nous allons le voir.

Il put, d'ailleurs, envoyer à la lettre du 27 avril, cette réponse triomphante.

28 avril 1894.

Palais de Bruxelles

Cher Ministre,

Un télégramme du Congo annonce que les forces de l'Etat viennent d'atteindre Albertville.

Croyez- moi...

LÉOPOLD

C'est un mauvais moment pour faire, avec succès, de la morale à un interlocuteur que le moment même où le succès lui sourit.

Le fait est que l'Allemagne refusa d'admettre qu'une route anglaise l'isolât complètement de l'État Indépendant. Devant ses réclamations le Gouvernement britannique renonça à cette clause (i).

La France protesta non moins vivement, comme nous allons le voir.

Les trois lettres qui suivent et qui portent la date du II mai montrent que le Roi s'illusionne sur l'accueil que le Gouvernement français réserve à la convention anelocongolaise. C'est le sort des souverains absolus d'être mal instruits des choses essentielles. Le Roi a été mal renseigné ou a mal compris ce qu'on lui a dit des impressions du Gouvernement français. Il a cru qu'il suffisait de prévenir Casimir-Périer, alors Président du Conseil et Ministre des Affaires étrangères, pour que la France accepte V Agreeiuent. Et il a fait partager ses illusions à M, Beernaert redevenu, au point de vue diplomatique, un simple particulier. Car nous voyons M. Beernaert répondre au Roi sans renouveler le cri d'alarme le 27 avril.

Le problème le plus angoissant de l'heure c'est celui de la négociation avec la France. L'arrangement conclu avec la Grande- Bretagne ne l'a-t-il pas été en violation du droit de préférence ?

L'Allemagne, de son côté, refuse d'admettre qu'une route anglaise l'isole complètement de l'Etat du Congo. Le Roi est-il, dès lors, décidé à se rallier à l'abandon de cette clause? Est-ce sur ce point qu'à l'intervention de M. Beernaert s'est faite l'entente avec le comte d'Alvenleben à laquelle fait allusion cette lettre du Roi ?

(1) C'est ce que le Roi fit savoir à M. Beernaert e ■■ post-scriptum de sa lettre du 3o mai 1894.

404 LÉOPOLl) 11 ET BEEKNAERT

1 1 mai 1894.

Cher Ministre,

Je vous remercie de votre lettre de hier me fesant part de votre entente avec le comte d'Alvensleben.

M. Casimir Péricr n'a jamais dit un mot du droit de préférence.

M. Hanotaux se défend à Paris d'avoir parlé à la Conférence et condamne les articles de M. Villain.

Je ne pense pas, dans ces conditions, qu'il serait utile de protester dans nos journaux, tout au moins en ce moment.

(>royez-moi...

LÉOPOLD

M. Hanotaux n'était pas alors membre du Ciouvernement de la République. Il remplaça M. Casimir-Périer au ministère des Affaires étrangères lors de la formation du Cabinet Dupuy, le 30 mai 1894. Il avait été envoyé en mission à Bruxelles au mois de mars précédent.

L'entente faite avec l'Allemagne, l'on peut signer l'arrangement avec la Grande-Bretagne. C'est ce que le Roi annonce aussitôt à M. Beernaert.

1 1 mai 1894.

Cher Ministre,

Vous

apprendrez sans doute

avec satisfaction que

l'agreement » avec l'Angleterre

portera la date de

1er ou Ceci Touj

celle de demain, bien entre nous, ours, Cher Ministre

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