LE GRAVEUR BRANDT
voix intérieure du talent qui lui criait : Tu ne fais pas ici ce que tu pourrais faire. C’est à son compatriote, le graveur Brandt1, qui, après avoir remporté le grand
1 . Henri-François Brandt naquit à la Chaux-de-Fonds en 1 789. Son père, qui était horloger, le mit d’abord en apprentissage chez un graveur de montres, puis l’envoya terminer son éducation chez son compatriote Jean-Pierre Droz, directeur de la Monnaie de Paris. Brandt suivit aussi l’atelier du sculpteur Brideau, et reçut quelques conseils de David qui s’intéressait à lui. En 1813, il remporta le grand prix de gravure en médailles. Par suite de la réunion de la principauté de Neuchâtel à la Prusse, Brandt ne resta que trois ans à la villa Médicis. De retour à Paris, en 1816, Denon, directeur des musées, lui commanda la médaille allégorique représentant l 'Aigle française sur le Borysthène. En 1817, il lut appelé à Berlin et devint premier graveur à la Monnaie de cette ville. Brandt fit plusieurs voyages à Paris et en Ralie, et mourut en 1846. Son œuvre est très-considérable, et on cite parmi ses meilleures médailles : le portrait de Louis XVIII, restaurateur de l’académie de France à Rome; celui de Pie VII; des représentations de monuments : la Trinité des Monts, la Villa Médicis, etc. Brandt n’est pas un artiste de premier ordre, tant s’en faut, et Robert, qui avait pour lui la plus vive affection, s’exagérait certainement son mérite. C’était un ouvrier d’une extrême habileté : c’est tout ce qu’on en peut dire. Il est intéressant de remarquer les rares aptitudes des artistes neuchâtelois pour l’art de la gravure, auquel, il faut le dire, le travail de l’horlogerie les prépare admirablement. Brandt obtint le grand prix au concours de 1813; Forster, du Locle, à celui de 1814; enfin Robert paraît l’avoir mérité en 1816, et il est probable que les circonstances seules empêchèrent qu’il ne lui fût décerné. Du reste, ce petit pays a fourni et possède encore un nombre considérable
prix en 1813, à Paris, où Robert l’avait trouvé, venait d’être appelé à Berlin par le roi de Prusse, que le jeune peintre confie ses anxiétés et ses espérances. « Mon cher, lui écrit-il1, tu ne peux savoir quel désir j’ai de voir l’Italie et avec quelle ardeur j’entreprendrais ce voyage dans l’espoir de faire des progrès et de vivre peut-être quelque part avec toi. Je me sentirais fort si j’étais appuyé de tes conseils. Quand on a rencontré des obstacles, on se défie de son talent et de ses moyens. Pour m’exciter, mon cher, il faudrait que je fusse auprès de toi ou que je reçusse souvent de tes nouvelles... Une seule page, si tu n’as pas le temps d’écrire davantage, suffira pour me rappeler que ma destinée n’est pas de rester à la Chaux-de-Fonds, et pour me rendre cette énergie dont malheureusement je manque trop souvent. » Dans une autre lettre au même ami, il s’exprime ainsi : « Je dois te communiquer mes plans, mes
d'artistes de talent: les graveurs Girardet, Forster, Brandt; les peintres Léopold Robert, Grosclaude, Maximilien de Meuron, et parmi ceux qui vivent encore MM. Aurèle Robert, Fritz Berthoud, Léon Berthoud, Albert de Meuron, Karl, Paul et Édouard Girardet, Bachelin, etc., etc.
4. Je ne donne que de courts extraits de ces intéressantes lettres à Brandt, qui ont déjà été publiées dans un bon travail de M. Gaullieur sur Léopold Robert, donné dans la Revue suisse , année 1847.
études et l’irrésolution pénible qui m’arrête sur l’art auquel je dois me vouer. Mes désirs me portent à la peinture, mais ma raison me dit que j’ai encore beaucoup à faire avant de parvenir à une médiocre importance. Les études d’un peintre sont coûteuses... Pour la gravure, au contraire, il ne me manque qu’un peu d’exercice du burin, et je dessine assez bien pour pouvoir, en m’habituant un peu plus au maniement des outils, exécuter des planches qui passeront pour de bons ouvrages. D’un autre côté, je vois que je manie facilement le pinceau ; tous les portraits que j’ai faits ont été trouvés très-ressemblants. M. Meuron lui-même m’en a dit beaucoup de^bien, quoiqu’il pense à peu près comme moi sur la détermination qui j’ai à prendre. La vue de l’Italie me donnera, je l’espère, quelques pensées plus grandes et plus relevées. Nous nous rouillons ici, M. Meuron me le dit tous les jours; il se plaint souvent d’être forcé de rester chez lui. » Il écrivait encore à Brandt : « Ce qui me fait espérer encore des progrès, c’est qu’aucun de mes ouvrages ne me plaît et que je sens que je ne puis faire mieux maintenant. »
Malgré les difficultés, qui étaient grandes, car il ne pouvait songer ni à demander, ni même à accepter que ses parents qui s’étaient déjà épuisés pour le soutenir à Paris fissent de nouveaux sacrifices, le vœu
m ROBERT ET MM. DE MEÜRON ET ROULET.
de Robert ne tarda pas à se réaliser. M. de Meuron avait mis le jeune artiste en relations avec un riche particulier de Neuchâtel, M. Roulet deMezerac, qui venait de faire une longue excursion en Italie. M. Roulet aimait les arts; Robert lui plut; M. de Meuron intervint de la manière la plus amicale, et il fut convenu que M. Roulet fournirait au peintre les moyens de séjour en Italie, et que celui-ci rembourserait en tableaux les avances de son généreux protecteur. Dans une lettre en date du 30 avril 1818, Robert annonce son départ à son ami Brandt : u Enfin, mon cher, toutes mes inquiétudes se dissipent; je vais partir. Je sens en moi une partie de ta force; ta manière élevée de voir se communique à moi, et, quoique en ce moment il se trouve ici beaucoup d’ouvrage pour moi, je laisse tout pour ne suivre que tes conseils. Un découragement (bien pardonnable après les fâcheux événements qui m’ont contrarié) me faisait voir tant de difficultés invincibles, que je ne pouvais m’arrêter à aucune détermination; maintenant tout me sourit, l’espoir d’une heureuse réussite se présente à moi. J’aspire à de nouvelles études, et il me semble que ce sentiment est l’avant-coureur des progrès. »
David et la nouvelle ccole. — Voyage de Robert à travers la Suisse et l’Italie. — Il arrive à Rome. — Ses premières impressions. — Son opinion sur Michel-Ange, sur Raphaël et sur Poussin. — La Religieuse mourante. — Lettres à ses parents, àBrandtet à M. de Meuron. Relations avec Granet. — Brigands de Sonnino transportés à Rome et enfermés aux Termini. — Robert s’installe au milieu d’eux. — Transformation de sa manière. — Maria Grazia et Teresina. — Robert exécute : les Brigands dans une grotte: une Vieille disant la bonne aventure à une jeune fille de Sonnino: Religieuses effrayées par des brigands qui envahissent leur couvent; Pêcheurs et jeunes filles de l\île de Procida, etc. — Voyage à Naples. — Études et croquis pour Corinne au cap Misène. — L'improvisateur napolitain et autres tableaux.
A l’époque où Léopold Robert arriva à Paris, l’école de David régnait encore officiellement en France et même en Europe. On ne jurait que par ce grand maître, qui recommandait à ses élèves l’étude de la nature, mais à condition qu’ils ne vissent dans le modèle que ce qui confirmait la forme abstraite qu’il donnait comme l’idéal. Cependant cette école, basée sur un sentiment erroné de l’antiquité, n’avait plus que l’apparence de la vie, et déjà alors il n’était
\ n DAVID ET LANOUVELLE ÉCOLE.
pas difficile d’apercevoir, chez une partie des élèves de David, des symptômes d’indépendance et même de rébellion. A côté des disciples fidèles qui répétaient servilement et à satiété les sujets, les types consacrés, qui reproduisaient sans se lasser des compositions fastidieuses, disposées en bas-relief, d’une couleur terne, sans air, sans effet, quelques jeunes gens, entraînés par le mouvement romantique, par les idées générales qui avaient déjà transformé la littérature, s’efforcaient de s’émanciper du joug qui pesait depuis longtemps sur l’école, et de rompre le faisceau que les puissantes mains de l’auteur des Sabines avait si fortement lié. Nous ne voulons pas parler de Prud’hon, qui depuis le commencement du siècle suivait en dehors des traditions communes une route solitaire. Son exemple n’eut pour ainsi dire aucune influence sur ses contemporains. Mais, dès 1812, Géricault avait exposé son Chasseur à cheval, et un grand nombre de jeunes peintres, dont plusieurs avaient étudié chez David ou chez Guérin, faisaient de vigoureux efforts pour se rapprocher de la nature vraie, pour donner essor à des sentiments individuels et pour imprimer à leurs conceptions pittoresques à la fois plus de précision et de naïveté. Ce naturalisme prit diverses formes, mais on retrouva son influence vivifiante non-seulement chez Schnetz, Delacroix,