ROBERT A ROME
Decamps, Scheffer, mais chez Ingres lui-même, et très-marquée chez Léopold Robert.
Quoique Léopold Robert n’ait pour ainsi dire jamais parlé des artistes ses contemporains (il n’a guère fait exception que pour Ingres, Schnetz, Horace Yernet et Granet), il est certain qu’en quittant la Chaux-de-Fonds pour Rome, il était, dans une certaine mesure tout au moins, sous l’empire de ses idées nouvelles qui étaient celles de plusieurs de ses camarades de l’atelier de David. La vérité ! telle était sa préoccupation constante ; ce mot revient dans la plupart de ses lettres, et on doit voir dans l’insistance qu’il met à faire ressortir la nécessité par l’artiste de suivre la nature pas à pas, une sorte de protestation indirecte contre le système conventionnel de son maître. Mais Rome devait agir sur lui comme , elle l’a fait sur un si grand nombre de jeunes artistes : dessiller ses yeux, émanciper son imagination, lui faire découvrir dans cet admirable pays une foule d’éléments qui répondaient et correspondaient à ses aspirations secrètes, et que jusqu’alors il n’avait pas aperçues. L’Italie lui révéla son talent ; elle devint sa patrie d’élection ; il y trouva les modèles vivants de ses rêves.
La lettre suivante, que Robert écrit à ses parents peu de jours après son arrivée, témoigne de l’impres-
sion profonde que firent sur lui, dès le premier moment, la campagne romaine, ainsi que les monuments antiques et ceux de la renaissance qui abondent dans la ville éternelle.
« Rome, 10 juillet 1818.
« Mes chers, mes bons parents !
« Me voici donc arrivé dans la mère-ville du monde, dans Rome ! après une course assez rapide. Lundi, parti de Neuchâtel ; arrivé bien portant à Lausanne; à Yevey le lendemain matin, charmante ville ; à Saint-Maurice le soir ; c’est là ou je pris une petite idée des Alpes. La route jusqu’à Brigg est tout à fait curieuse par l’horreur qu’elle inspire, mais la nature brute et sauvage, jointe à ce qu’elle a de plus grandiose, se fait admirer au passage du Simplon. Le Piémont, le lac Majeur sont d’une nature absolument contraire : ce serait un paradis si on n’y trouvait pas des Italiens. A Milan, j’arrivai assez fatigué; je me rendis à la pension suisse comme M. C. m’avait conseillé. Je me fis conduire de suite chez MM. H. G. et Ce, chez lesquels j’ai trouvé de véritables bons compatriotes ; ils ont acquis une place dans mon cœur. Dans cette lettre, je ne puis vous donner d’autres détails, cela m’entraînerait trop loin. Après trois jours de séjour à Milan, je partis avec
une voiture particulière; ce fut encore M. G. qui se chargea de ce soin et qui m’empêcha d’être volé. J’ai été, si ce n’est en admiration, du moins en étonnement toute la route : Plaisance, Parme, Bologne, "Florence la belle, cette dernière surtout, méritent l’attention d’un artiste : j’ai vu la galerie avec un plaisir singulier. Jusqu’à Rome, la route n’est pas assez intéressante pour que je doive vous en parler, voulant me renfermer cette fois dans des bornes étroites. Mais ce qui m’a étonné prodigieusement, c’est le désert que nous traversâmes pendant la dernière journée ; cette route est triste, mais elle a bien plus de caractère que la ville de Rome. L’imagination n’est arrêtée par rien ; on peut se représenter les grands Romains, mais non à Rome, où on ne rencontre plus que des prêtres. Ce n’est pas pour dire qu’elle ne m’ait pas fait une grande sensation, mais Rome est une ville moderne, bâtie sur les ruines de Rome ; c’est le second jour que je suis arrivé, je juge un peu promptement. Enfin je suis arrivé bien portant.
« Le lendemain de mon arrivée, ce que j’ai eu de plus pressant à faire, c’a été de voir mes amis de l’académie de France : ils sont heureux de revoir d’anciennes connaissances, malgré celles qu’ils ont faites ici. Je vous laisse à penser combien c’est agréable pour celui qui arrive sans en avoir aucune, et sans
connaître la langue du pays, ce qui est des plus ennuyeux. J’ai donc trouvé Coiny, mon concurrent heureux, Léon Gogniet, Romand, sculpteur, et plusieurs autres. Coiny m’a conduit dans la chambre de Bourgeois, le graveur, élève de M. David; je l’ai trouvé sur le bord du tombeau ; c’est une étisie dont il avait déjà le principe à Paris. Coiny m’a ensuite conduit chez Schnetz, que nous avons trouvé. Ces messieurs se sont de suite occupés à me trouver un appartement, et deux heures après j’ai eu le plaisir d’être chez moi, et c’est de ma chambre que je vous écris enfin. O mes chers parents, qu’il me serait difficile de vous exprimer tous les sentiments que votre cher souvenir me fait naître ! lorsque l’on est tant attaché, pourquoi la nécessité oblige-t-elle à se séparer? Comme ce n’est que pour un temps, je me console, étant distrait surtout par la présence de tant de choses intéressantes ; pour les voir avec fruit, je veux les voir séparément et à mon aise. Je vais suivre les conseils de M. de Meuron, rester quelques semaines sans entreprendre quelque ouvrage suivi ; mon idée est de faire ensuite quelques dessins finis, de même que quelques copies d’après de bons tableaux, ce qui n’est pas rare ici. J’ai fait connaissance du banquier auquel MM. de R. et Y. m’ont recommandé ; il me reçut fort bien et me fit voir un
ROBERT A SES PARENTS. ’ m
assez grand nombre de tableaux qu’il possède, ainsi qu’une maison très-bien montée ; il est d’origine zuriquoise. — Je ne fis pas grand’chose dans la journée, il fait si chaud! mais le soir j’allai à l’académie de France. Je trouvai un de mes amis qui me proposa de passer notre soirée à un petit Tivoli ; comme il avait quelques visites à faire, je le quittai et j’allai seul me perdre dans Rome; j’eus le sort de tomber heureusement sur les monuments, mais il faudrait des volumes pour peindre et décrire toutes les choses curieuses que l’on aperçoit. Oh ! Rome est bien Rome!... Je parvins, à une extrémité de la ville, à l’église de Saint-Jean deLatran, qui a vu tant de conciles et de disputes théologales ! La vue s’étend sur une campagne magnifique, qui est ornée d’immenses aqueducs, ouvrages des anciens Romains, qui sont restaurés en partie, mais qui n’en font pas moins bien. Au milieu de ces belles et magnifiques choses, je vis le plus beau coucher de soleil que l’on puisse se figurer. Gomme l’heure du rendez-vous approchait, je m’acheminai par les mêmes rues ; la belle église de Sainte-Marie-Majeure est sur cette route. J’allai prendre quelque chose chez le restaurateur, où mes amis vinrent me trouver, et nous nous rendîmes au lieu projeté; j’y éprouvai réellement du plaisir, mais un plaisir tout différent; je me croyais
transporté en France, j’y retrouvai la même gaîté. C’est un petit Colisée; les gradins 1, 2, 3, h sont chargés de beautés romaines ; les amusements consistent dans la musique et ensuite un fort beau feu d’artifice; c’est le même emplacement qui sert pour les combats de taureaux. Mais ce qui vous surprendra fort, je suppose, c’est d’apprendre que c’est sur les ruines du tombeau du grand Auguste que l’on donne ces divertissements parisiens. Je n’ai donc pas honte de vous dire qu’ils m’ont amusé.
« Lundi, je partis à sept heures, dans l’intention de faire une nouvelle course ; je rencontrai un ami, élève de M. David, qui me mit sur la voie pour aller à Saint-Pierre et au Vatican. C’est immense, nonseulement l’église, mais les palais qui sont attenants. J’ai eu certainement beaucoup de plaisir; mais une société intime serait bien agréable pour pouvoir émettre des opinions et en faire jaillir de lumineuses. J’ai admiré le chef-d’œuvre de Michel-Ange dans la chapelle Sixtine* le Jugement dernier . C’est une chose dont on ne se fait pas d’idée L Je suis parti
\ . Si Robert parle peu des artistes modernes, il n’a pas été moins discret à l’égard des peintres anciens. Poussin, Michel- Ange sont les seuls dont il paraît très-vivement, préoccupé. Comme on le voit, il les comprit d’emblée, et son admiration pour eux ne
sans voir le Vatican, mais je veux voir avec fruit ; je veux que chaque chose me fasse plaisir. M. Kaisermann est à Frascati ; M. Catel, à Naples. J’ai remis la lettre et la musique, dont Mrae R. de M. m’avait chargé, à Mme P. ; j’ai trouvé une personne très-aimable, qui a des demoiselles qui parlent trèsbien français. J’y retournerai. Mon banquier, M. S., est un charmant homme. Rome commence à me plaire, mais me plaire à la folie : tout est beau ; on ne peut faire un pas sans admirer ; la tête se monte, le goût s’épure, on devient artiste. Je remercie le ciel de m’avoir accordé la faveur de voir cette mère des arts. Je n’ai pas encore fait un trait, cependant je sens que
cessa de s’accroître. Tout à la fin de sa vie, le 9 octobre 1832, il écrivait à M. Marcotte : « J’ai été enchanté de me rapprocher de vous à propos de ce que vous me dites du Poussin; les ouvrages de cet homme font toujours mon admiration à cause de la pensée profonde et toujours élevée qui s’v trouve. Tout ce qu’il a fait prouve tant de fond, un sentiment si réfléchi, que l’on ne peut voir certains de ses tableaux sans s’arrêter longtemps pour les considérer. C’est lui et Michel-Ange qui me remuent le plus : le premier, par le fond de philosophie si bien écrit; le second, par une imagination si gigantesque et si originale. » Dans une autre lettre au même ami, datée du 30 novembre 1832, il ajoutait : « J’accorde que Raphaël a fait un nombre prodigieux d’ouvrages admirables, mais Raphaël est Raphaël 1 II a été de tous les artistes le plus heureusement doué, si l’on en excepte Michel-Ange qui, à mon idée, lui est supérieur encore. »
j’ai gagné beaucoup ; on travaille plus de la tête que mécaniquement. — J’ai vu ce matin le Colisée ; c’est la chose qui m’a fait le plus de plaisir. Oh ! c’est magnifique ! on ne peut rien voir de plus imposant : quel grand caractère il donne des anciens, et, de plus, il est aussi bien entouré qu’on pourrait le désirer : les arcs de Constantin et de Septime-Sévère, les temples du Forum et les bains de Tite sont très-rapprochés, et quantité d’autres débris qui conservent encore un caractère de beauté que l’on distingue dans tous les ouvrages antiques.
« On est sur le Capitole, on foule la terre qui a vu tant de choses étonnantes, tant de bouleversements, et on se trouve aussi comme électrisé. J’y ai passé ma journée et je compte bien y faire quelques études d’intérieur. O mes chers parents ! tout en jouissant, en changeant d’être pour ainsi dire, je n’en pense pas moins à vous ; je me dis : Ah ! si ma mère était à mes côtés, combien elle jouirait ! J’entends ses réflexions philosophiques ; je me représente également toutes les personnes qui me sont chères : combien mon plaisir serait doublé si j’en trouvais une seule à mes côtés ! Les premiers jours, je me suis trouvé un peu indisposé à cause des fatigues du voyage ; je me suis figuré que j’allais devenir bien malade, jamais je n’ai eu des idées plus
sombres et plus bizarres. Je suis bien différent maintenant ; je vois tout en beau, je suis heureux ; je le suis d’autant plus que jamais votre cher souvenir ne me quitte ; je vous avoue que tout me paraîtrait bien froid sans cela. Je veux vous parler un peu de mon intérieur. J’ai une chambre meublée en artiste, chez des personnes qui ne parlent pas le français, ce qui fait que j’ai de la peine à me faire comprendre, mais cela va mieux que les premiers jours. Je paye quatre piastres, c’est fort bon marché. On déjeune légèrement le matin, avec une tasse de café ; à midi, je dîne chez un traiteur où nous nous trouvons tous réunis; le soir, à Y Ave Maria, à huit heures, on soupe. Plusieurs jeunes gens m’ont dit qu’il fallait, pour étudier commodément, cent louis, dix-huit cents francs au moins. J’ai été voir ce matin le musée du Vatican ; il y a des statues magnifiques et en grand nombre ; elles sont rangées avec infiniment de goût, mais à l’égard des tableaux, il y en a une vingtaine seulement, sans comprendre les fresques. Je vais chercher à me procurer une carte du musée, où j’irai travailler quelques mois. — Je dois vous avouer que je n’ai pas encore fait de journal de mon voyage, cela ne m’a pas été possible; mais j’ai cependant fait une dizaine de pages de notes qui pourront me servir quand je trouverai le temps.
« Rien de particulier pendant le voyage, sinon que notre voiture s’est cassée à Saint-Maurice, et nous avons versé une seconde fois. Les brigands, si communs dans ce divin pays, nous ont fait peur aussi. — Oh ! combien vos chères nouvelles vont me faire de plaisir ! J’ai le ferme espoir que le ciel ne m’en enverra pas de mauvaises ! C’est ce que je lui demande avec la plus grande instance. — Je vous embrasse donc, ô mes bons parents, et je vous prie, écrivezmoi. Votre tout dévoué fils,
« Nous avons visité hier soir le Colisée au clair de lune, et tout le Forum. Je ne puis m’empêcher de faire des réflexions tristes sur les vicissitudes humaines; on ne reconnaît plus les grands Romains que par des ruines.
« Mon adresse est : via Gregoriana, n° 46, près de la Trinité des Monts 4. »
Cette première vue de Rome a donc jeté Robert dans une véritable ivresse. A mesure qu’il connaît mieux cette merveilleuse cité, son enthousiasme s’accroît. Lui, si calme et si réservé d’ordinaire, ne peut
1. Plus tard, Robert demeura via Felice, 136, et de 1822 à 1831, via Felice, n° 115.
pas se contenir. Quelques jours après avoir écrit la lettre que l’on vient de lire, il mande à son ami Brandt :
« Rome, 19 juillet 1818.
a C’est de Rome que je t’écris, mon cher, et ce n’est pas un rêve! Quel séjour enchanteur! quel paradis pour un artiste ! Ah ! mon ami, je n’oublierai jamais que je te dois ce bonheur. Tout fait naître en moi des sentiments inconnus, délicieux. Je sens que jusqu’ici je n’ai pas vécu. On est ici forcé de penser et on ne peut avoir de ces pensées étroites et mesquines comme on en a chez nous. Mon cœur est trop plein ; je ne sais comment commencer ma lettre!...
« Ah! mon cher, quelle joie j’ai éprouvée en voyant le Vatican! Quels beaux ouvrages et quelle quantité ! Ah ! David disait bien vrai quand il disait que le ciel d’Italie pouvait seul inspirer l’artiste. Je cours beaucoup; je ne puis rester en place. Tu vois avec quelle hâte je remplis cette lettre; il me semble toujours que je perds mon temps quand je ne vois rien de nouveau.
« Je veux d’abord faire un grand nombre d’esquisses, surtout dans les premiers mois. J’ai l’intention d’essayer ensuite quelques études au pinceau, d’après des bons tableaux, et puis nous verrons si