‹ Léopold Robert d'après sa correspondance inéditeChapitre 28 sur 59 · MORT D’ALFRED ROBERT · texte numérisé non relu

MORT D’ALFRED ROBERT

non par l’excès du fini, mais parce que les contours semblent peints à sec. Les plis de la manche de la mère ont quelque raideur, et la tête est peut-être trop vieille. Je suis ennemi de la beauté systématique, mais dans toutes les classes et à tous les âges il y a, surtout chez le peuple que vous savez si bien peindre, un genre de beauté relative que vous pouvez, mieux que bien d’autres, découvrir et retracer. Enfin, permettez-moi de vous rappeler que c’est au dessin et au caractère que vous avez su donner à ce genre, qu’on avait traité un peu trop négligemment avant vous, que vous devez la réputation bien méritée dont vous jouissez. »

La nouvelle de la mort tragique de leur frère Alfred, survenue le 18 mars 1825, vint porter à Léopold et à Aurèle Robert un coup terrible. Chez Léopold, cette impression ne fit que grandir avec les années, et c’est surtout depuis cette époque fatale que l’on remarque des traces fréquentes d’une mélancolie qui, dix ans plus tard, devait le porter luimême à une résolution désespérée.

Robert écrivit h ce sujet la lettre suivante à INI . de Meuron :

« Rome, 8 avril 1825.

« Mon cher monsieur,

(( Un événement funeste et bien inattendu est venu nous accabler dans notre famille par la mort d’un frère pour lequel nous avions tous le plus vif attachement. Il faut incliner la tête et avoir recours à la Providence pour pouvoir trouver quelques consolations. Ma pauvre mère, qui était déjà fort souffrante, a essuyé ce coup terrible avec une fermeté et un courage inconcevables. Mais j’en crains si grandement les suites que je me suis décidé à engager mon jeune frère à partir, qui par sa présence pourra amener une diversion à la peine et à la douleur que ma famille a ressentie. Combien j’aurais voulu l’accompagner, Dieu le sait ; mais pour beaucoup de raisons je ne puis y penser dans le moment. A l’arrivée de mon frère, si j’apprenais malheureusement quelques fâcheuses nouvelles, je me déciderais bien promptement à retourner, ou si l’ennui de me trouver seul me prenait trop violemment. Mon cher ami, plaignezmoi; je viens d’être frappé si sensiblement qu’il me faudra beaucoup de courage pour me remettre. Je suis dans un état si peu propre à écrire que je vous prie en vous recommandant mon frère Aurèle qui

ROBERT A M. DE MEÜRON. 203

vous remettra lui-même cette lettre avec mille salutations; veuillez l’accueillir avec votre bonté ordinaire; vous verrez qu’il a de grandes dispositions. Il éprouvera, il est vrai, un petit retard dans ses travaux pour un voyage de quelques mois. Mais j’espère au contraire que l’air natal lui donnera de nouvelles forces. Il emporte avec lui un petit portrait au crayon qu’il a fait de moi un des derniers jours avant son départ de Rome. Par la même occasion, je vous envoie enfin plusieurs articles que vous me demandez. Les voici en ordre :

Piastres.

Paules.

Pierre d’Italie

Outremer, une once sup.

Pinceaux, blanc de Naples . .

A Domenico, 19 mai 1824 .

26 juillet .

6 décembre . .

7 février 1825 .

7 avril

Écus romains

« Il faut décompter ce que l’expéditionnaire m’a remis

« Je vous suis redevable encore, mon cher mon-

204 Mme ROBERT A M. ET A M"ie HUGüENIN.

sieur, de l’envoi que vous avez bien voulu faire à ma mère; je vous en serai toujours reconnaissant. Veuillez faire vous-même la balance. Je vous embrasse de cœur et suis pour la vie votre dévoué, mais affligé

«Je vous prie de présenter mes respects à madame et à tous les autres membres de votre chère famille. »

La mort de son fils Alfred affecta vivement Mme Robert et agit d’une manière grave sur sa santé déjà chancelante. Elle voulut voir son fils Léopold et vint le retrouver à Rome avec sa fille Adèle et Aurèle dans le courant de cette même année 1825.

Partie de la Chaux-de-Fonds le 18 septembre, M,ne Robert était à Rome au commencement d’octobre et écrivait à son gendre, M. Louis Huguenin, et à sa fille restée au logis, la lettre suivante qui, commencée par elle, fut continuée par Léopold.

« Rome, le 13 octobre 1823.

« Mes très-chers enfants,

a Le dôme de Saint-Pierre, pour des vues

meilleures que la mienne, se dessinait sur l’azur du

Mme ROBE RT A M. ET A Mm« HU G UE N IN. 205

ciel. Nous étions à trois lieues de la capitale du monde, et nous étions dans un désert, au dernier endroit que l’on trouve, et où il n’y a qu’une auberge et quelques remises (la Storta). C’est ordinairement là que les voitures s’arrêtent pour faire rafraîchir les chevaux. La nôtre s’arrête; il était environ onze heures, et depuis le matin nous n’apercevions pour ainsi dire aucune habitation ni habitants; jugez de l’effet que dut produire sur nous la vue de sept à huit voitures devant cet hospice, dans ce désert. Il ne faut pas vous imaginer que c’était des voitures chargées de marchandises ; toutes elles étaient remplies d’étrangers, Anglais, Français, Allemands, toutes attelées de trois, quatre, cinq chevaux. Enfin, je ne puis assez vous exprimer ce que j’éprouvais, en me sentant si près de voir, d’embrasser ce cher, cet excellent Léopold. Je suis vraiment surprise que lanature puisse soutenir de pareilles émotions.

« En descendant, nous apercevons une charmante petite voiture, du goût le plus élégant, rangée par hasard derrière la nôtre, et dont les chevaux étaient dételés. En passant à côté, nous eûmes, Adèle et moi, la même pensée, c’est qu’il ferait trop beau dans cette jolie voiture. Nous suivons nos compagnons de voyage pour prendre notre repas. Oh! comme le cœur me bat encore en vous écrivant ceci;

206 Mme ROBERT A M. ET A M'”e HUGUENIN.

je vous jure que ma main tremble; nous montons l’escalier. Aurèle nous dit en ce moment, d’un air très-ému : Léopold est en haut. J’étais si loin de supposer cela, que je crus qu’il le disait pour badiner. Enfin, nous n’avons plus que quelques marches à monter^ et je vois deux bras prêts à me recevoir. Oui, c’était lui, c’était notre tout excellent Léopold !

« Je posséderais l’art d’écrire, d’exprimer les sentiments, que je serais bien loin de pouvoir vous peindre ce que j’éprouvais. Yos cœurs y suppléeront. Quel mélange de plaisir et de peine; que de douces joies, et pourtant que de cruels souvenirs! Oh! comme tu as bien dit, ma chère Sophie, en parlant du portrait de notre Léopold, que son image ne t’offrait rien de matériel. Oui, je l’ai bien trouvé tel. Son âme, son imagination , son cœur, tout y est peint à l’envi l’un de l’autre et a remplacé ces grosses joues que vous lui avez vues. Il a maigri, mais cependant il a l’air de la santé ; Dieu soit loué et béni! Il est d’une activité et d’une très-grande vivacité dans tous ses mouvements. Il est continuellement en haleine, j’en suis tourmentée, il me semble qu’il devrait tomber de fatigue; il donne des soins à tout, je ne sais comment il peut y tenir. Joignez à tout cela la pratique de son art. Je suis

dans un ébahissement complet. Mais revenons-en à ma narration :

« Après les premiers épanchements, Léopold, qui était arrivé peut-être un quart d’heure avant nous, avait ordonné le dîner, qui ne fut pas aussi simple que celui que nous avions demandé. Depuis ce moment, nous voilà à la charge de ce pauvre Léopold.

« Après le dîner nous montâmes dans la voiture qui l’avait amené, et nous voilà tous les quatre dans le charmant cabriolet que nous avions convoité nous deux Adèle, etc

Le lendemain Léopold continue ainsi :

Vendredi, 14 octobre 1825.

« Chère et bonne Sophie,

a Comment puis-je te peindre la joie, la consolation et le bonheur que j’éprouve, après tant de peines et de chagrins, en sentant auprès de moi notre excellente mère et notre si bonne Adèle !

« Je t’aimais de toutes les forces de mon âme, et il me semblait que mon amour pour toi ne pourrait aller plus loin ; mais quand j’ai appris par elles que c’était par tes persuasions, et celles de notre cher Louis, qu’elles avaient enfin pris la résolution de partir, ma reconnaissance de ce grand sacrifice

que tu t’es imposé pour moi s’est jointe à tous mes autres sentiments, et je ne sais comment te dire ce qui remplit mon cœur

« Notre chère mère te parlera de notre rencontre, mais elle ne peut te dire tout ce que j’ai éprouvé, après avoir reçu une de ses lettres datée de Florence, m’annonçant son arrivée ici pour mercredi 12 courant.

Plus j’approchais de l’endroit où je voulais les attendre, plus je tourmentais mon cocher pour qu’il redoublât l’ardeur des chevaux; il me semblait qu’ autrement il m’aurait volé des heures de jouissances.

« La Storta est une auberge avec quelques bâtiments attenants ; elle se trouve dans l’immense plaine de Rome, et dans un des lieux les plus infestés du mauvais air. Pour cette raison, il ne s’y trouve habituellement que peu d’individus, conservant sur leurs figures l’empreinte de l’insalubrité de l’air.

(( En approchant, j’aperçois cinq ou six voitures de voyage arrêtées là. J’avance, je vois partout des visages inconnus. Combien, dans ce moment, j’aurais désiré avoir l’anneau de Gygès ! sans crainte alors, j’aurais pu regarder à mon aise partout. Fort heureusement que le conducteur d’une des voitures arrêtées me dit qu’une autre devait arriver en peu de

minutes, et qu’entre autres personnes elle contenait une mère, sa fille et son fils.

« Me voilà sûr de les embrasser en peu d’instants ! Je monte au premier, où il y avait une terrasse d’où la vue s’étendait davantage ; je redescends sans avoir rien vu, je remonte, je redescends; enfin, j’ai fait ce manège jusqu’au moment où les sonnettes des chevaux m’annonçaient leur approche. J’étais sur la terrasse; elle vient, elle s’arrête... je cours à la porte, je crie « cameriere! (garçon) », je recours sur la terrasse et j’aperçois deux dames en chapeau dont les tournures ne me sont pas inconnues. Aurèle, que je vois très-bien, m’ôte toute incertitude. J’aurais battu ce garçon ! Je recours à la porte de l’escalier et m’évertue à crier; enfin, après beaucoup de peine, une servante arrive : je lui donne ordre d’aller chercher bien vice le jeune homme gros > gras et rouge qui est sorti de la dernière voiture : la commission est faite, Aurèle est dans mes bras!... Je m’en sépare vite pour l’engager à aller prévenir notre bien- aimée mère; il la ramène. Je la vois monter l’escalier péniblement et d’une manière peu assurée. Ses regards, où la beauté de son âme est peinte, se jettent sur moi; elle cherche à reconnaître son enfant, depuis si longtemps éloigné d’elle. Dieu, quels moments! Je te rends grâce de m’avoir

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