‹ Léopold Robert d'après sa correspondance inéditeChapitre 30 sur 59 · SES « QUATRE SAISONS · texte numérisé non relu

SES « QUATRE SAISONS

grandes pages, d’égales dimensions et qui formaient pendants, une idée intéressante, générale, poétique, et les hautes facultés d’artiste qu’il possédait et qui ne trouvaient pas leur emploi dans ses ouvrages de moindre importance. Dans sa pensée, le Retour de la fête de la Madone de V Arc devait symboliser Naples et le printemps; les Moissonneurs , Rome et l’été; les Vendanges , Florence et l’automne; le Carnaval de Venise, l’hiver et le nord de l’Italie. On verra qu’il abandonna ce dernier sujet et qu’il le remplaça par les Pêcheurs de l’ Adriatique. Au commencement de 1826, le premier de ces tableaux n’était encore qu’à l’état d'ébauche ; à la fin de la même année, il se trouvait déjà fort avancé, et Robert en fait à M. de Meuron une description où l’on sent toute l’ardeur qu’il mettait à ce travail. Je donne sans commentaires ces lettres de l’artiste à son premier protecteur, qui était devenu son ami. Elles ne sont pas uniquement relatives au sujet qui nous occupe dans ce moment. Elles traitent en plus d’un endroit d’affaires personnelles et qui n’ont aucun rapport avec l’art; mais elles indiquent quelques traits nouveaux de cette belle âme réfléchie et profonde, qui savait se peindre elle-même sous tous ses aspects et qui se dévoile peu à peu dans ces naïfs épanchements de l’amitié.

« Rome, le 6 janvier 1826.

« Cher ami,

u Vous voyez que je me hâte de répondre à votre chère et tant bonne lettre; votre amitié m’est si précieuse que vous ne serez, je pense, pas étonné de la présente, et de la recevoir si vite; ne pensez pas vous-même, je vous prie, que ce sont les éloges flatteurs et trop grands que vous faites de mon talent qui me stimulent; si j’ai un peu plus de confiance dans ce que je fais que les premières années de mon séjour à Rome, je suis bien loin de me figurer d’être arrivé. Il est vrai néanmoins que les encouragements qu’on reçoit d’excellents amis sont plus précieux et font plus de plaisir que toute autre chose. Avec quelle joie moi-même ne me joindrai-je pas à tous les appréciateurs de votre beau talent pour vous encourager à ne pas regarder comme accessoire un art qui vous classe parmi les hommes habiles! Pour convaincre votre modestie, je vous répéterai ce que Catel m’a confié l’autre jour. Il a reçu dernièrement une lettre du président de l’académie de Berlin qui lui annonce que la place de professeur de paysage dans peu sera vacante, et qui l’instruit, de plus, que 1 ’on a déjà pensé à trois sujets pour la remplir : que

lui se trouvant à la tête, on désire savoir s’il accepterait; comme on lui a fait connaître les deux autres auxquels on a pensé, il s’est empressé de me le dire, et de m’apprendre que vous en étiez un, avec un paysagiste à l’aquarelle très-distingué dont je ne me rappelle pas le nom dans ce moment. Gatel m’a chargé de vous apprendre cette nouvelle en vous faisant mille salutations et de vous prier de faire savoir si cette place vous plairait. Je n’ai rien pu ou n’ai rien voulu lui dire moi-même; j’aime mieux que vous répondiez vous-même. Il aimerait à savoir, pour sa direction, si vous n’auriez pas de plaisir à reparaître sur un grand théâtre tout h fait en artiste; il n’a pu rien me dire des émoluments de cette place, que je me vois forcé de laisser en blanc. En confidence, Gatel me disait qu’il était indécis; que, d’un côté, quitter l’Italie pour aller habiter un pays qui n’est rien moins que pittoresque, quitter un beau ciel pour un temps presque continuellement triste, c’est trèstriste. D’un autre côté, un fixe assuré pour la vie, avec l’agrément d’habiter la capitale, la résidence de son souverain, a ses avantages; mais qu’en somme (me disait-il) si M. de Meuron aimait à l’avoir, je n’y penserais plus pour moi, et peut-être me rendrait-il un grand service en rompant mon indécision. Que puis-je vous dire de plus pour vous prouver combien

on vous considère? Que je serais pourtant heureux de vous revoir! Plus j’avance dans la carrière, plus je vois que l’intérêt, l’amour-propre et l’ambition sont les mobiles des hommes, et plus je vois qu’il est difficile d’avoir et de se conserver de bons amis; si vous obtenez la faveur des grands et leur bienveillance, c’est assez pour vous faire des envieux, et quelquefois des ennemis : humanité, pauvre humanité!

« On a toujours des tribulations dans ce monde. A présent que je jouis du grand bonheur de me trouver en famille, je regrette de ne pas avoir une petite aisance qui me laissât la liberté de faire ce que je voudrais : c’est alors que je travaillerais pour la gloire et tranquillement. Je crois me sentir des forces; elles sont bridées maintenant. Dieu sait quand il me donnera ce que je désire. On cherche à contenter les amateurs , et peut-être si on n’avait pas cette envie et ce besoin on y parviendrait plus facilement; je le seilS trop par moi pour ne pas en être persuadé. J’ai remis mon tableau qui était destiné à l’ambassadeur de France (celui dont le sujet vous a plu). Je puis dire qu’il a eu du succès; mais une chose qui vous étonnera, c’est qu’après avoir reçu les éloges et les remerciements les plus flatteurs de M. de Montmorency, avoir été comblé de ses attentions, il s’est refroidi si prodigieusement avec moi que je ne le reconnais

plus. A quoi puis-je attribuer cela, je n’en sais rien : c’était le seul protecteur que je me trouvasse et j’y étais très-attaché. Ce n’est pas du chargé d’affaires de Prusse que je parlerai; pour vous donner une idée de sa conduite avec moi, je ne vous dirai qu’une chose : c’est qu’il m’envoya mon diplôme de l’académie de Berlin par un faquin, sans me faire dire un mot obligeant; toutes ces choses -là m’avilissent un peu. Quoi qu’il en soit, je suis persuadé qu’il faut nécessairement que je fasse une page un peu marquante : j’ai le sujet et j’espère, avec l’aide de Dieu, de réussir. Je finis dans ce moment un tableau de la grandeur de ceux de M. Roulet, qui représente un sujet de l’époque : ce sont des pèlerins qui reçoivent l’hospitalité par des religieuses. Je vous dirai ce qu’on en pense avant de commencer mon grand tableau. Il faut que j’en fasse encore plus d’une demi-douzaine de petits. Mes alentours et ma mère, en particulier, me chargent de vous dire combien ils sont sensibles aux marques d’attention que vous leur donnez ; ils me chargent de vous présenter les vœux qu’ils font pour vous et votre chère famille à ce renouvellement d’année; vous pensez bien, mon cher Max, que, pour mon compte, je ne reste pas en arrière et que tant que je vivrai je me dirai toujours votre tout dévoué

ami,

m ROBERT A M. DE MEURON.

« Il est possible que vous ayez dans peu quelque chose de moi à Neuchâtel. C’est un petit tableau que j’envoie à M. Roulet; je vous prie de ne pas en parler. Si je pouvais faire des épreuves ou des empreintes de mes tableaux, vous êtes sur que je ne serais pas en arrière pour envoyer quelque chose à l’exposition de Neuchâtel ; toutefois, je ne dis pas que je ne le ferai pas. Toutes vos connaissances ici me prient de vous demander pour eux que vous leur gardiez un souvenir, entre autres Verstappen, Chauvain, Catel, Ferlinck.

a J’oubliais de vous donner des nouvelles du vieux Domenïco. Je lui ai remis de temps en temps quelque chose ; encore dernièrement mon frère et ma sœur y sont allés et lui ont remis trois piastres ; il se conserve assez bien ; il me paraît être toujours le même. »

« Très-cher ami, bonjour et bon an pour vous et pour toute la famille.

« Pardonnez -moi, je vous prie, de ne pas avoir répondu de suite à votre aimable lettre ; elle est remplie de tant de marques de l’attachement que vous me portez qu’elle m’a donné des élans de sensibilité. Vous avez la bonté de me dire si bien que vous désirez me voir en Suisse; et moi, mon très-cher, combien ne

ROBERT A M. DE MEÜRON.

dois -je pas souhaiter cet heureux moment! Si le ciel me laisse exécuter mes projets, je présume qu’après l’exposition de Paris j’irai respirer l’air natal, j’irai me retrouver avec toutes les affections de mon cœur. Comment pourrais-je rester plus longtemps ici? ce sera déjà beaucoup pour moi et pour mon frère (après avoir passé plus d’un an avec ma bonne mère et une sœur) de rester six mois seuls; ma mère s’est décidée à partir au printemps prochain pour arriver en Suisse dans une saison bonne, et afin de ne pas craindre de retomber malade comme elle pourrait le faire en partant en automne comme nous. D’un autre côté , comme j’ai encore beaucoup d’entrepris, je prévois qu’il ne me restera que le temps nécessaire pour me rendre à Paris à l’époque de l’ouverture du Salon. Quelle joie délicieuse pour moi si je vous y trouvais ! ce serait un de mes jours heureux. Mon tableau avance piano, piano. Avant d’être content de la disposition, j’ai été obligé de gratter si souvent! C’est précisément la raison qui fait que je suis plus retardé que je ne comptais en le commençant. Je pense ne plus rien changer à l’heure qu’il est, et même j’ai plusieurs figures finies presque entièrement et les autres qui sont ébauchées avec soin. Je ne l’ai fait voir encore qu’à peu de personnes : on en paraît assez content. M. James Pourtalès, en passant à

Rome, est venu me voir de suite avec madame et m’a demandé si instamment de voir ce que je faisais que je n’ai pu me dispenser de le faire voir. Il désirerait bien en faire l’acquisition, mais j’ai l’intention de le garder et de pouvoir en disposer quand il sera temps : je veux dire quand il sera fini et que j’aurai vu son effet. Je crois ne pas vous avoir parlé encore du sujet; c’est un épisode du retour de la fête de la Madone de l’Arco, près de Naples. Elle m’a plu tellement que j’ai voulu donner une idée des sensations qu’elle m’a fait éprouver. Elle m’a représenté les anciennes bacchanales, et il me semble qu’elle les rappelle tout à fait : mon motif est un de ces gros chars bien cossus traîné par des bœufs; on le voit de profil ; sur le premier plan sont des danseurs et une femme qui bat le tambour de basque. Des six ou sept figures qui sont sur le char, les deux principales sont deux jeunes mariés; toutes les figures sont coiffées de fleurs, de feuillages des Madones et donnent plus encore le caractère que je cherche des peintures de Pompéi et d’Erculanum. Le fond est le Vésuve vu d’assez près. On le représente trop souvent dans les vues que l’on fait de Naples, mais il me semble que je ne pourrais trouver un fond plus convenable pour donner du poétique au sujet. Je suis assez encouragé et jamais je n’ai travaillé avec autant d’ardeur : tel-

lement il est vrai que les pages un peu grandes occupent infiniment plus et qu’on y met plus d’intérêt qu’à des petites choses. Et, à vous dire le vrai, je crois que je suis plutôt fait pour entreprendre des tableaux de longue haleine que pour faire et recommencer journellement des tableautins. J’ai beaucoup de patience et de courage : je le dis parce que ça est vrai. Après avoir fait une figure (dans un tableau) qu’on trouve bien, si je pense que ma composition gagnera en l’ôtant ou en la dérangeant, je le fais avec le plus grand plaisir. Je ne suis point un peintre d’adresse , et malheureusement j’en ai trop peu ; il m’est impossible de me résoudre à faire ce qu’on appelle de la touche ; je pense à rendre un caractère, une expression ; ça m’occupe trop pour me laisser le loisir de chercher et de viser à avoir un pinceau franc et facile. J’admire certains artistes, lesquels dans tous leurs ouvrages et toujours sont maîtres de leur instrument, le manient à leur volonté et se servent de toute sorte de procédés avec la même adresse pour rendre la nature. S’il y en a qui laissent l’essentiel pour l’agrément du faire, il y en a d’autres qui, tout en faisant très-bien , reconnaissent cependant que ce n’est pas la première chose, et c’est précisément votre cas , mon cher monsieur. M. Pourtalès m’a parlé avec le plus grand enthousiasme de votre talent

et de vos beaux ouvrages. Il paraît, d’après ce qu’il m’a dit, que vous faites dans chaque ouvrage nouveau des pas en avant. Je vous en félicite et je m’en réjouis du fond de mon cœur, mon très-cher. Je pense bien souvent à vous et à la manière brillante dont vous illustrez notre pays dans le paysy ce qui est plus difficile. Il me semble aussi quelquefois que je pourrais aussi y trouver quelques inspirations heureuses. Si cela était, j’aurais une perspective de bonheur; car enfin, comme homme, je suis presque fatigué de l’ Italie, et l’idée d’y passer ma vie me paraît bien triste. Si la tête était toujours montée, si l’art seul pouvait suffire à constituer, je ne dirai pas le bonheur, mais un état paisible de l’âme, on serait content ; il n’en est pas ainsi, et les artistes ont de terribles moments. Heureux ceux qui peuvent diminuer leur ennui et le faire passer dans un intérieur où ils ont placé leurs affections de cœur! Je l’éprouve actuellement , aussi ai-je changé du tout au tout : je vois approcher avec peine l’instant qui va me faire disparaître des moments heureux par le départ de ma mère. Je vous embrasse de tout mon cœur et suis pour la vie votre dévoué ami et serviteur.

« Rome, le 20 octobre 1826.

«Je vous supplie de présenter mes hommages les plus empressés à madame; j’espère qu’elle est bien portante, de même que toute la chère famille. Je vous prie, de plus, de dire à M. Perrot que je suis honteux de ne pas avoir encore répondu à sa lettre si excellente. Veuillez lui dire combien je lui suis attaché, en lui faisant mes salutations et en lui disant les souhaits que je forme pour son bonheur. Ayez encore la bonté, je vous prie , de me rappeler au souvenir de M. Coulon. Ma mère, mon frère et ma sœur me chargent de vous présenter leurs hommages respectueux. Mon frère termine dans ce moment un tableau de saint Paul, de quatre pieds de proportion, qui est fort bien et qui annonce beaucoup. M. Roulet m’a écrit que vous aviez vu le tableau que je lui ai envoyé. Tout en vous disant de me faire part de toutes vos observations , je vous avouerai que je désirerais qu’il eut réussi mieux. Je vous prie de lui présenter mes obéissances. »

« Rome, le 5 mars 1827.

« Cher monsieur et ami,

« Je viens vous apprendre que vos deux vieux serviteurs ont quitté cette terre et que leur pèlerinage

tn ROBERT A M. DE MEURON.

est fini. Ils n’ont pas souffert et leur mort a été trèstranquille. La Sensa Rosa s’est mise au lit et n’y a été que quelques jours; le bon vieux Domenico a eu tellement de chagrin de cette perte que son moral s’en est ressenti d’abord et qu’au bout d’une quinzaine de jours il l’a rejointe. J’ai le grand chagrin de ne pas les avoir vus et de n’avoir pas été instruit de leur état. Aurèle avec ma sœur y ont été il y a un peu plus d’un mois et les ont trouvés assez bien; c’est quelques jours après que la sœur tomba malade. Domenico, auquel j’avais expressément dit de me faire demander dans ce cas, ne s’en est pas rappelé, ou s’il en a chargé quelqu’un, sa commission n’a pas été remplie. Aurèle a voulu aller les voir avant-hier et a appris par les gens qui les ont remplacés que leurs peines étaient finies à tous deux. Ils ne parlaient que de leur bienfaiteur et l’ont béni jusqu’au dernier moment. Du reste ils n’ont manqué de rien et ont été assistés aussi bien qu’ils pouvaient désirer. Domenico a fait un testament et a laissé ses effets aux gens qui les ont assistés et qui habitent dans la même maison. Catel a été informé de suite après la mort de Sensa Rosa par Domenico de cet événement et y a envoyé son domestique qui y est retourné souvent. J’ai vu Catel aujourd’hui qui m’a donné les détails que je vous transmets. Je me suis plaint à lui

de ce qu’il n’avait pas pensé à me rien faire savoir de ce qui les concernait, d’autant plus qu’il savait que vous m’aviez chargé de les assister. C’a été un oubli de sa part. Les voilà en paix tous deux, et dans les bras du Seigneur; leur sainte vie les fera jouir des récompenses des justes, et Dieu n’a pas voulu les séparer longtemps. J’ai oublié , dans la dernière lettre que je vous ai adressée, de vous en faire passer une petite de Domenico ; je la renferme dans ce pli ; je suis persuadé qu’elle vous fera plaisir. On y voit toujours tant de reconnaissance ! Son cœur en était plein. Gatel m’a dit qu’il vous écrirait. Ainsi donc, je ne ferai que vous répéter combien je suis désolé, de même que les miens, de n’avoir pu les voir et chercher à adoucir les cruels moments de l’agonie. J’ai suivi votre volonté et leur ai remis ou fait remettre ce que vous désiriez, il y a bien longtemps que j’attends une lettre de vous , mon très-cher. Ne me faites pas trop languir ; elles me font toujours un si grand bien , elles me donnent toujours tant de calme que c’est un véritable trésor pour moi. Je suis tout à vous et vous prie de me conserver votre amitié qui m’est si précieuse. Votre dévoué serviteur et ami,

« J’ai reçu plusieurs lettres de ce bon Moritz qui

se trouve à Florence actuellement; je lui ai répondu avec beaucoup de plaisir; de cette manière nous sommes en correspondance. Son petit garçon se trouve beaucoup mieux ; il me dit aussi que ses affaires vont assez bien et qu’il est content. Mes occupations sont toujours très-suivies, et, grâce à Dieu, ma santé est excellente comme celle des miens. Ma bonne mère paraît avoir repris plus de force et ne craint plus d’aller habiter de nouveau nos montagnes. Elle partira, à mon grand regret, dans deux mois, je pense. Elle sera chargée de l’outremer que vous désirez ; je chercherai à le choisir aussi beau que possible. Quand j’ai vu que mon grand tableau ne pouvait être terminé pour la saison où sont les étrangers, je l’ai mis de côté pour me reposer un peu. J’en ai déjà très-avancé un assez grand, et en ai recommencé un autre. Il faut absolument que je fasse aussi celui de M. Coulon pour l’exposition. Je suis impatient de le commencer, car le sujet m’inspire assez. Combien j’ai le désir de savoir aussi à quoi vous avez été occupé ces derniers temps ! Je vous prie encore de me le dire dans votre première. Ma mère, mon frère me chargent de vous présenter leurs respects, de même qu’à Mme de Meuron. Veuillez aussi, je vous en prie, me rappeler à son souvenir. Les bontés et la bienveillance que j’ai trouvées chez vous font que je

tressaille de plaisir quand je pense aux moments heureux que j’aurai quand je m’y retrouverai. Veuille le ciel que nos projets s’effectuent! Je me regarde comme bien coupable de n’avoir pas répondu encore à M. Perrot. Si je ne connaissais sa grande bonté, je craindrais d’avoir perdu de l’intérêt qu’il m’a toujours montré.

« Je pense qu’on n’a pas encore quitté Neuchâtel pour la campagne. Si vous aviez l’extrême bonté de présenter mes obéissances à M. Roulet et à M. Coulon, je vous en aurais beaucoup d’obligation. »

« Rome, le 10 juillet 1828.

« Cher monsieur,

« Combien vous devez m’en vouloir de ce que j’ai été si longtemps sans vous écrire! mais depuis ma dernière lettre, où je vous annonçais si positivement mon passage en Suisse, bien des choses me sont arrivées qui ont fait changer mes projets. L’époque de l’exposition de Paris, que j’avais fixée dans mon idée pour être le moment de tant de jouissances, s’est passée et je me trouve encore à Rome bien affligé de n’avoir pu donner suite à une résolution qui avait été formée il y a longtemps. Ce qui a été la principale cause de cette variation d’idées a été la marche de

m ROBERT A M. DE MEÜRON.

cette exposition, qui a eu si peu de suite, et dont on n’a pu connaître d’abord la durée. Mon grand tableau est parti de Rome dans le courant de novembre. Si j’avais pu le suivre de suite, je l’aurais fait bien certainement, mais, depuis longtemps, j’avais promis à M. le duc de Laval, ambassadeur de France ici, un pendant à un tableau qu’il a de moi. Il m’a été impossible de me dispenser de le faire ; il n’a été terminé que dans le mois de janvier. Si M. de Forbin avait répondu à une lettre que je lui ai écrite et qu’il m’eût informé combien serait prolongé le Salon, je n’aurais plus eu d’hésitation ; mais, au contraire, il m’a fait dire qu’il n’en savait pas lui-même le terme. Ces raisons, jointes à l’ennui de quitter notre beau climat de Rome, pour la pluie, le froid et la neige du Nord, et plus que ça, la peine de quitter une société de dames charmantes et très -aimables où j’ai été accueilli avec grande bonté, ont été les causes de mon changement de projet. Plusieurs personnes qui s’intéressent à moi m’avaient cependant beaucoup engagé à me trouver à Paris à cette époque , en me disant qu’il pouvait m’en arriver quelque chose d’avantageux. J’ai quelque raison de le croire actuellement, d’après plusieurs lettres que j’ai reçues. Malgré cela, je ne me plains réellement que de ce que le plaisir de revoir ma patrie, ma famille et les per-

sonnes auxquelles je dois une si grande reconnaissance est ajourné, et que je n’en peux même présumer le moment. Je travaille toujours et ne peux que me louer du sort, puisque j’ai continuellement des travaux commandés qui deviennent toujours plus importants. Je vous informerai dans cette lettre, mon cher monsieur, que j’ai enfin terminé un tableau pour M. Cou- Ion ; il sera expédié dans huit jours et mettra au plus deux mois en route. Je crains beaucoup qu’il ne soit fâché de ce que j’ai été si longtemps avant de remplir la commission qu’il m’a fait l’honneur de me faire ; je le prie de vouloir me pardonner. Mon impatience est très-grande d’apprendre si j’ai réussi au gré de ses désirs, et mon plaisir serait très-vif si je l’apprenais. Le sujet est assez pathétique et on a trouvé assez généralement que j’ai assez bien exprimé la douleur méridionale (si je puis dire) qui est bien différente de celle des habitants du Nord, qui est plus concentrée ; plusieurs fois j’ai été à même de le voir, et le mouvement de ma figure a été pris sur la nature. Je désire bien savoir si vous avez été voir l’exposition de Paris. Les journaux en ont moins parlé cette année que les précédentes. Il paraît réellement que l’attention que les arts attiraient diminue et que les amateurs sont en bien plus petit nombre. Il est vrai qu’il y a tant d’artistes actuellement qu’en vérité ce

n’est plus une carrière à parcourir. Figurez-vous que tous les artistes presque de Rome n’ont plus rien à faire ; je veux parler de ceux qui ont une réputation : de Verstappen, Vogt, Catel, Bassi; aussi on se plaint généralement , et c’est bien naturel. Je plains les jeunes gens qui commencent; leur perspective n’est pas brillante; aussi il y en a beaucoup qui se découragent. Combien j’aurai du plaisir à vous revoir ! je ne puis y penser sans accuser ma destinée de me tenir éloigné depuis, si longtemps de vous que j’aime tant. Vos si bons conseils me sont toujours présents et je peux vous assurer qu’ils m’ont bien souvent encouragé et que je leur dois peut-être une réussite qui n’aurait pu être telle si je n’eusse eu le bonheur de les recevoir ; c’est vous dire assez la reconnaissance que j’en ai et que j’en aurai toujours. Je vous en prie, ne me laissez pas trop longtemps sans vos chères nouvelles ; je vous en demande avec instance et je vous demande, de plus, tout en me rappelant au souvenir de madame et de votre famille, de leur présenter mes respects et mes humbles salutations. Je suis avec les sentiments les plus vifs de reconnaissance et d’amitié votre tout dévoué serviteur et ami, « Léopold Robert. »

« Mon frère, qui fait toujours de nouveaux progrès

et qui sous tous les rapports me contente si bien, me charge de vous exprimer toute sa reconnaissance pour les bontés et les attentions que vous avez eues pour lui à son passage en Suisse. Veuillez aussi présenter mes respects à M. Coulon, auquel je prendrai la liberté d’adresser une lettre dans peu. Si vous aviez la bonté de me donner des nouvelles de M. Roulet deMézerac, j’en serais on ne peut plus reconnaissant. Si je ne consultais que mon cœur je lui écrirais souvent ; mais comme je n’ai rien d’autre à lui dire qu’à lui témoigner combien je sens toujours vivement les bontés qu’il a eues pour moi , je crains de l’en fatiguer. Je vous prie, veuillez le lui dire, et lui présenter mes respects et les vœux que je forme pour lui et pour tout ce qui le touche.

« Je ne vous ai pas parlé encore d’une chose qui cependant m’intéresse beaucoup : c’est de savoir quels sont les ouvrages qui vous occupent maintenant et si vous en avez eu d’exposés à Paris. Ne soyez pas surpris de cette demande. Nous sommes à quatre cents lieues et bien peu instruits de ce qui a été remarqué. J’ai eu le plaisir de voir ici M. Bonstetten, qui m’a parlé avec les plus grands éloges de vos ouvrages , de même qu’un artiste dont je ne me rappelle plus le nom , mais qui a fait les portraits de vos enfants.

m ROBERT A M. DE MEURON.

« Je suis obligé d’ajouter ce petit carreau pour vous dire que dans la caisse qui contient le tableau de M. Pourtalès, il y en a aussi sept ou huit autres en grande partie tous de mon frère. Il y en a deux qui appartiennent à M. de Verdt, de Berne. Mon frère, aussitôt après son arrivée à Neuchâtel, en débarrassera M. Pourtalès et les portera lui-même. Il y en a aussi deux de Bourcardt ; je suis impatient d’apprendre ce que vous pensez de ce talent et si vous trouvez qu’on fait mal de chercher à le faire parvenir. Il est vrai que l’état d’artiste à présent est qu’il y en a beaucoup, qui ont du talent, qui n’ont pas d’occupation. Il faut croire pourtant que ça tient à l’état politique des choses qui peut changer. Cependant, si on ne veut pas lui fournir le nécessaire pour vivre, qu’on le rappelle. On le lui promet toujours sans lui jamais rien envoyer. Mon frère, qui est plus lié avec lui que moi, lui a déjà avancé quarante-huit écus romains sans lui dire ce qu’on nous autorise de faire pour lui. On lui a envoyé quatre louis il y a plusieurs mois , et plusieurs mois avant il avait reçu cinq ou six louis avec lesquels il avait payé des dettes. Pour vous donner une idée de son dénuement je vous dirai qu’il n’a pas même un habit à mettre, et que ce qui lui sert pour tous les jours est une veste d’été seule et simple. »

Robert ne donna donc pas suite à son projet d’accompagner à Paris son Retour de la fête de la Madone de F Arc qui figura à l’exposition de 1829, avec quatre autre tableaux : Pèlerins reçus à la porte d’un couvent; Filles d’ischia au rendez-vous ; V Ermite de Saint-Nicolas recevant des fruits d’une jeune fille; Pèlerine avec son enfant mourant . Il explique lui-même dans la lettre qu’on vient de lire les raisons qui le retinrent et dont la principale était bien certainement, comme il l’avoue, « la présence à Rome d’une société de dames charmantes et très-aimables où il avait été accueilli avec grande bonté ». Ces dames étaient la princesse Charlotte Napoléon, fille de Joseph, comte de Survilliers, mariée à son cousin Napoléon, fils aîné de Louis Bonaparte et de la reine Hortense, et Mlle Juliette de Villeneuve, leur parente, qui plus tard épousa son cousin Joachim Clary. Je ne fais que noter en passant, comme une date importante, cette première mention que fait Robert d’une personne qui eut sur sa destinée la plus fatale influence et sur le compte de laquelle je n’aurai que trop l’occasion de revenir.

Le retour de la fête de la Madone de l’Arc fut accueilli avec faveur à Paris, et donna à penser à ceux qui jusque-là n’avaient voulu voir dans Robert qu’un peintre de genre et de costume. C’est l’un des

ouvrages les plus populaires du peintre et je me bornerai à rappeler les dispositions principales de ce beau tableau. Il représente en le simplifiant, en le résumant, en l’idéalisant, le pèlerinage que les Napolitains ont coutume de faire, à l’époque de la Pentecôte, à une chapelle située dans un village voisin de la capitale pour demander à la Vierge de répandre la fertilité sur les champs. Au centre de la composition, un chariot vu de profil, traîné par deux bœufs, porte six personnages : deux jeunes filles assises, l’une le bras étendu, s’appuie à un thyrse fixé sur le char, et est soutenue par un paysan qui la tient par la taille; l’autre cherche à saisir les feuillages du thyrse d’un jeune garçon debout sur le timon, le pied sur la croupe de l’un des bœufs qui se renverse par un mouvement d’une hardiesse extrême en s’appuyant sur un lazarone placé près de lui. Un joueur de mandoline, qui rappelle un peu Y Improvisateur napolitain, est assis à l’arrière du lourd véhicule. A côté du char, sur le devant du tableau, dansent deux femmes; l’une frappe sur un tambour de basque qu’elle tient élevé au-dessus de sa tête; l’autre relève son tablier avec une grâce , une noblesse exquises. Près des bœufs, un lazarone danse également en marchant en arrière et en jouant des castagnettes. En avant de l’attelage , deux enfants

ouvrent la marche; le plus jeune, presque nu, porte un thyrse sur l’épaule, l’autre fait retentir un instrument formé de trois marteaux de bois. Les bœufs, les personnages sont couverts d’ornements, de fleurs et de feuillage. En arrière du groupe principal, on aperçoit quelques pèlerins, et au fond une partie de la ville de Naples, la côte de Castellamare et le Vésuve.

Les critiques n’ont pas manqué à ce tableau, qui, avec les Moissonneurs , représente aujourd’hui Léopold Robert au musée du Louvre. On peut réellement lui reprocher sa disposition en bas-relief, et une sécheresse d’exécution dont Robert n’est que trop coutumier1. Mais cet ouvrage n’en marque pas moins un pas en avant très-significatif, et il me paraît supérieur de tous points à Y Improvisateur napolitain. Robert avait l’intention de donner une idée poétique de l’Italie méridionale, et on peut dire qu’il a pleinement atteint son but. Son tableau est clair, gai, léger. Le dessin, plus élevé et plus châtié que dans la plupart de ses ouvrages de genre, est d’une grande distinction. Les attitudes sont expressives, pittoresques, très-heureusement trouvées; les ajustements d’une

1 . Robert écrit à ce propos à sou ami Navez : « On me dit généralement que je suis tombé dans le sec et que je fais de l’allemand. »

extrême élégance. Le jeune garçon debout sur le char est admirable de tous points. Les deux figures principales au premier plan me paraissent être au nombre des meilleures créations de Robert. Elles ont, au plus haut degré, cette vivacité et cette grâce, jointes aune noblesse native, une sorte de gravité, de dignité, que les femmes de ce pays conservent jusque dans les plus extrêmes emportements de la gaîté. Du reste, l’auteur d’une intéressante brochure sur Léopold Robert, M. Charles Berthoud1, a apprécié d’une manière si judicieuse le Retour de la fête de la Madone de l’Arc, que, pour terminer sur ce sujet, je me bornerai à transcrire ses paroles :

« C’est encore à l’Italie méridionale que Robert emprunta le sujet du second de ses grands tableaux, la Madone de l’Arc , de proportions plus considérables que le premier et dont la composition lui donna plus de tourments encore. Maintes fois il fut sur le point de renoncer à cette œuvre qui respire tous les enchantements du Midi et qui pour lui ne recélait que des difficultés sans cesse renaissantes et le sentiment d’une tâche qu’il croyait au-dessus de ses forces. « Toutes les figures ont des mouvements violents :

4. Léopold Robert, de 1834 à 4 835, par Ch. Berlhoud. Neuchâtel, 4 869.

« par conséquent, la nature ne peut pas servir comme (( elle le fait pour un sujet calme », écrivait-il à son ami Navez en lui racontant son tableau. Une autre difficulté provenait de ce que les ajustements étaient faits d'idée : avec sa timidité d’exécution, ses scrupules d’exactitude, son besoin de vérité et de justesse, on comprend qu’il ait été tenté souvent, comme il le fut d’ailleurs pour toutes ses œuvres capitales, sauf les Moissonneurs , de crever sa toile. Heureusement cette belle composition, la plus attrayante , la plus animée de toutes celles de Robert, la seule, me semble-t-il, qui respire le bonheur, put être terminée en 1829; et sans égaler le succès des Moissonneurs , il est juste de dire qu’elle le prépara. Ce fut comme une révélation. Jamais le catholicisme à demi païen de l’Italie, jamais le charme des environs de Naples, les harmonies secrètes du sol et du climat avec le peuple qui y vit n’avaient été mieux rendus que dans cet épisode populaire qui semble découpé dans quelque sculpture antique où serait reproduite une procession de Cérès, sur ce rivage de la grande Grèce, Ces rapprochements involontaires devinrent même l’occasion de critiques assez vives. On crut voir dans quelques-unes des figures de ce tableau des réminiscences de marbres grecs. Certains juges prétendirent que Robert n’avait pas fait un tableau, mais un bas-

relief. D’autres lui firent l’étrange reproche d’avoir concentré tout l’intérêt, tout le mouvement, toute Y immensité d’une grande fête populaire dans un groupe restreint. C’est pourtant au prix de cette concentration même que Robert avait dû de rendre, dans toute sa vérité, une pensée qui se fût dispersée çà et là dans les détails d’une composition plus vaste , dans une de ces grandes machines , par exemple, de l’école vénitienne qu’il ne put jamais admirer. Bref, il se trouva, comme toujours, des juges qui demandaient à l’artiste ce qu’il ne pouvait donner, et s’armaient contre leurs impressions instinctives d’idées systématiques et préconçues. En dépit de leurs critiques, le succès l’emporta, et de plus en plus on s’accoutuma à voir dans Robert le peintre prédestiné de la nature et du peuple italien. »

Le tableau de Robert fut acheté par l’administration pour la somme de à, 000 fr. et placé au musée du Luxembourg. L’un des plus chers désirs du peintre était ainsi rempli. Aussi se hàte-t-il de remercier Gérard, qui s’était entremis de la manière la plus amicale pour obtenir ce résultat, par une lettre dont j’extrais quelques lignes :

« Vous daignez me dire que le prix qu’on a mis à mon tableau est trop au-dessous du mérite que

MORT DE Mme ROBERT.

votre indulgence veut y voir; mais ne suis-je pas grandement récompensé par l’honneur d’avoir un de mes ouvrages dans les galeries d’une nation à laquelle je voudrais appartenir ! Cet avantage serait inappréciable à mes yeux si je pouvais l’envisager comme une adoption. » Et quelques jours plus tard il écrivait à son ami Navez : « Je viens d’avoir encore une preuve que le gouvernement français veut bien m’envisager comme un de ses nationaux, puisqu’il vient de faire l’acquisition de mon grand tableau du Retour de la fête de la Madone de V Arc, pour le placer dans la galerie du Luxembourg. C’est un honneur qui me flatte beaucoup et qui me fait espérer de voir continuer l’attention qu’on veut bien accorder en France à mes productions. »

La joie que fit éprouver à Robert la réussite de son tableau du Retour de la fête de la Madone de V Arc ne tarda pas à, être cruellement troublée. La santé de Mme Robert, qui paraissait raffermie par le séjour de Rome, s’altéra de nouveau. Robert partit pour la Chaux-de-Fonds. Son arrivée inattendue détermina, me dit M. Aurèle, une crise fatale chez la malade, qui expirait au bout de huit jours, et Léopold, désolé, s’accusait d’avoir hâté la fin de sa mère bien-aimée. Mme Robert avait joué le rôle le plus important et le plus bienfaisant dans l’existence de

Léopold : elle avait été d’abord son guide tendre et vigilant, et avec les années les relations de la mère et du fils avaient pris un caractère de plus en plus intime et cordial. Léopold fut vivement affecté de ce nouveau malheur. Quelques lignes que je détache d’une lettre qu’il écrivit à M. Marcotte, après son retour à Rome, témoignent de son affliction profonde et de la reconnaissance qu’il gardait à cette femme éclairée et excellente :

« Je me trouve enfin de retour à Rome, et à mon arrivée, mon frère, que j’ai eu la joie de trouver en bonne santé, m’a remis vos trois chères lettres... Combien les consolations que vous me donnez m’ont fait de bien ! Il est vrai que, pour apporter un soulagement aux douleurs profondes, les grands discours sont superflus ; mais quelques paroles parties du cœur sont inestimables, et je les ai trouvées dans votre si excellente lettre. Je vous rends grâces aussi de m’avoir appris que vous avez le bonheur de posséder encore madame votre mère. Puissiez-vous la voir longtemps jouir de votre amour et de vos soins! Hélas ! celle que nous pleurerons toujours était aussi heureuse par l’attachement de ses enfants. Si, dès l’âge de seize ans, j’ai presque toujours été séparé d’elle, sasollicitude m’a toujours suivi. Elle n’a ignoré aucun événement de ma vie. C’est à elle que je dois

le courage et la persévérance que j’ai eus. Elle s’est séparée de son plus jeune enfant, à ma demande, pour me donner une compagnie qui m’était nécessaire, et ce sacrifice a été suivi d’exhortations et de conseils où sa force d’âme se faisait voir tout entière. Ses précieuses lettres seront à jamais, pour nous, une source inépuisable de réflexions et de regrets; mais elles nous rappelleront aussi continuellement les vertus qu’elle possédait et qu’elle a toujours cherché à inculquer en nous. Que de bénédictions j’adresse à la divine intelligence pour m’avoir donné la triste et grande satisfaction en même temps de la voir encore ! Si mon cher frère Aurèle eût eu le même bonheur, cette mère adorée aurait eu le plaisir de voir tous ses enfants vivants à son lit de mort : — fin calme et résignée, où elle eut encore le courage de nous engager à modérer une douleur que nous ne pouvions pas toujours lui cacher!... »

Robert ne resta que peu de temps à la Chaux-de- Fonds. Il pensait déjà à son tableau des Moissonneurs et avait hâte de commencer les études pour ce grand ouvrage. Il prit sa route par le nord de l’Italie et Venise, et il nous racontera lui-même les impresr sions que lui fit éprouver un pays qu’il voyait pour la première fois.

Voyage de Robert par le Saint-Bernard, le val d’Aoste, Turin, Milan, Verone, Padoue, Venise, Ferrare et Bologne. — Il retrouve Aurèle à Rome et travaille au Jeune Grec aiguisant son poignard. — Ses opinions libérales à propos des persécutions exercées en Suisse contre les séparatistes. — Il se résout avec peine à la vente de la propriété des Ëplatures. — Récit pittoresque de ses excursions dans les lieux où il veut placer la scène des Moissonneurs : Albano, Genzano, Velletri, Cisterna, Sermonetta, Sezze, Piperno, Fossa-Nuova, Sonnino et Terracine. — 11 fait à son retour à Rome une esquisse peinte des Moissonneurs.

Lors de son premier voyage en Italie, Robert n’avait en vue que d’arriver à Rome le plus tôt possible. Aussi avait-il pris le chemin direct par le Simplon, le lac Majeur et les Duchés, se bornant à toucher barre à Milan pour y admirer la Cène de Léonard de Vinci. En retournant à la Chaux-de- Fonds, il avait suivi en toute hâte la même direction et traversé le mont Cenis. Mais, cette fois, plus maître de son temps, il passa le Saint-Bernard et visita, d’une manière assez complète, le nord de la péninsule. Il fit un séjour à Turin et s’arrêta à Novare,

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