ROBERT DANS LE NORD DE L’ITALIE
à Milan, à Vérone et à Venise. Comme on peut le supposer d’après la nature de son talent et de son esprit, s’il apprécia les maîtres primitifs ainsi que Jean Bellin et le Titien, les ouvrages fastueux de la plupart des peintres de l’école vénitienne ne lui plurent que médiocrement. « Venise m’a enchanté, écrivait-il plus tard à son ami Navez. Entre nous, je dois cependant dire que j’y trouve trop de peintures et que beaucoup de ces grandes machines ne me disent rien du tout. Le Titien me semble toujours le premier de l’école. Au moins, il y a toujours un grand caractère et noble... Mais le Tintoret a beaucoup trop fait, et je vois bien du gâchis dans ces grands murs qui ont dû être couverts si vite et sans réflexion. Aussi y a-t-il beaucoup de remplissage. » Ces improvisations brillantes, où la pensée joue un si faible rôle et où tout est sacrifié au plaisir des yeux, ne pouvaient en effet satisfaire complètement l’esprit sérieux et sévère de Robert, et comme notre peintre connaissait certainement par de nombreux échantillons l’art séduisant des Véronèse et des Tintoret, on peut supposer qu’il n’avait pas, en allant à Venise, pour but unique de les étudier. Robert méditait longuement ses ouvrages. Il est probable que déjà alors il pensait à son tableau de l’Hiver , qui devait symboliser le nord de l’Italie. Il voulait reconnaître le terrain où il avait l’intention
de placer sa scène, en prendre en courant une première vue, de manière à avoir une base solide pour ses réflexions. N’anticipons pas cependant, et contentons-nous pour l’instant de suivre Robert dans ce voyage qu’il a raconté lui-même à sa sœur Adèle et à son ami M. de Meuron dans deux lettres qui complètent celles qu’a publiées M. Feuillet de Conches sur le même sujet.
« Milan et Vérone, novembre 1828.
« Très-chère sœur,
« Je ne puis assez te remercier d’avoir eu égard à ma demande et de m’avoir adressé une bonne lettre à Milan, qui m’a fait le plus grand plaisir puisqu’elle m’apprend que vous êtes tous en parfaite santé, sauf un peu d’ennui. J’en ai emporté une bonne part, je t’assure; ou plutôt la peine de vous avoir quittés me l’a fait venir, et il me fallait une lettre comme celle que j’ai reçue et trouver d’aussi bons parents que ceux qui sont ici pour me redonner un peu de ton. J’ai écrit à notre sœur aînée, de la ville d’Aoste qui est au pied du Saint-Bernard, et dans ma lettre je lui ai fait part d’une partie de mes désappointements ; mais je dois avouer que mon caractère devient charmant, parce que tout ce que je pourrais regarder
comme mal, mes raisonnements me le font toujours trouver un bien; par exemple, je n’avais pas l’intention de passer par Turin et j’ai été très-contrarié de voir que le commandant militaire d’Aoste me retenait mon passe-port pour me donner une simple feuille de route qui me forçait de passer par Turin pour y reprendre mon passe-port. J’ai fait un séjour de deux fois vingt-quatre heures dans l’emplacement qu’occupait une colonie militaire des Romains. Elle y a marqué sa demeure d’une manière incontestable et qui fera toujours regarder avec admiration les ouvrages de ces anciens conquérants de la terre. Ils ont choisi un des endroits les plus délicieux que je connaisse, et il paraît qu’ils l’ont pris en affection, puisque les ruines qu’on y trouve rivalisent avec celles de leur ancienne capitale. Je suis parti de ce lieu plein de charmes, où cependant je n’ai pas eu des moments sans ennui; mais, enfin, quand il est supportable, c’est déjà quelque chose. Je remets à un autre instant de te dépeindre cette belle plaine, ces montagnes imposantes, ces ruines majestueuses. Les habitants, tout laids qu’ils sont, m’inspireraient pourtant plus que ceux de bien des endroits où ils passent pour être beaux; cela te paraîtra d’une bizarrerie inconcevable; eh bien, c’est cependant ainsi, et ma raison est que je leur trouve un caractère que je ne puis apercevoir
dans beaucoup d’autres endroits. On . longe cette belle vallée pendant une quinzaine de lieues, et les points de vue changent à chaque instant. La Doire,, qui prend sa source au Mont-Blanc, la parcourt dans toute sa longueur : tantôt ses eaux coulent tranquillement entre deux rives couvertes d’une verdure de printemps, et ce paysage est plus riant encore à cause de la quantité de bestiaux qui parcourent ses bords; tantôt ce fleuve est terrible, roule dans des précipices, à travers les débris des éboulements de tous les siècles, qui restent inébranlables, malgré le mouvement continuel d’une masse d’eau extrêmement imposante et dont les flots d’écume effrayent.
« Nous avons traversé aussi une ancienne forteresse qui a été ruinée dans les dernières guerres et dont l’aspect est tellement singulier qu’on ne conçoit pas que des hommes aient pu la forcer. A Ivrée la campagne s’élargit, cette immense plaine de Lombardie commence; elle est belle dans un sens, mais bien ennuyeuse à voir pendant quatre-vingts lieues. Nous arrivâmes à Turin à huit heures du soir, et le lendemain, en me levant, je vis que le temps était changé. Après avoir couru toute la journée, je finis par ravoir mon passe-port. Ne trouvant aucune occasion pour Milan, je fus obligé d’aller retenir une place dans le courrier, et j’eus le bonheur de trouver
au bureau Biscarra (premier peintre du roi), qui m’a accueilli avec une amitié dont je me souviendrai longtemps. Ce que c’est que de nous!... Il y avait longtemps, bien longtemps que je n’avais été aussi triste que cette première journée à Turin; la seconde, malgré un temps épouvantable, se passa très-agréablement. Je dînai chez mon ami B., qui me fit connaître sa charmante et aimable épouse, et qui me conduisit à la voiture à six heures du soir.
« Je m’arrêterai un jour à Padoue, de là j’irai à Venise, où je serai trois ou quatre jours; j’en partirai pour Ferrare et Bologne. Dans cette dernière ville, je prendrai la diligence pour Rome, où j’arriverai en quatre jours par Ancône. Je me fais violence, en vérité, de rester si longtemps sans revoir Aurèle. Ma très-chère, il me semble que je n’ai rien pu te dire, au moins pour ce qui regarde le sentiment. Vois-tu, dans mon malheur (la mort récente de Mme Robert), je me suis trouvé si bien à laChaux-de- Fonds, avec vous et nos si braves amis, que j’ai toujours eu l’idée, depuis le jour où je t’ai quittée, que mon bonheur, au moins le plus positif, serait d’aller passer ma vie dans ma patrie, entouré d’alfections si douces; encore quelques années et après que la fièvre de produire sera passée, ou plutôt se sera amortie, j’irai, oui, j’irai vous retrouver; mais vivez
pour cette réunion. Ma chère et tant chère sœur, vois ce jour en perspective comme je le vois et laisse couler la vie. C’est toujours une victoire que nous remportons quand nous voulons être plus forts que le mauvais génie qui nous veut du mal. Adieu, ma chère, etc.
« Venise, ce 7 novembre 1828.
« Très-excellent ami,
« Vous avez bien voulu me faire promettre de vous adresser une lettre de Venise. Quoique je sente que je ne puisse en faire une à votre satisfaction ni à la mienne, je ne veux cependant pas me priver d’une heure agréable. Et je vous assure qu’elle l’est bien, puisque je préfère la passer comme cela que d’aller me promener dans la ville la plus unique que l’on puisse voir et qui est éclairée par le plus beau soleil d’automne. Je n’y suis arrivé que le 4, et malheureusement tout m’oblige à en partir plus tôt que je ne voudrais. Je suis étourdi par la quantité de peintures que j’ai déjà vues, et je sens que le temps est trop court pour que je puisse bien en profiter; quoi qu’il en soit, j’ai eu un véritable plaisir de voir plusieurs des chefs-d’œuvre de l’école vénitienne : je dis plu-
sieurs parce que je ne peux pas dire tous. C’est une peinture qui étonne d’abord; les compositions sont toujours bien entendues comme apparat et annoncent une verve et un génie très-féconds ; plusieurs sont admirables, mais il ne faut pas être étonné s’ils n’ont pas toujours été aussi heureux ; ils en ont fait beaucoup trop, et surtout les sujets qu’on leur a donnés ne les ont pas toujours inspirés. Le maître que j’aime et que je mets sans contredit bien au-dessus des autres est le Titien : je me mettrais à genoux devant plusieurs de ses tableaux. Je trouve qu’il réunit toutes les qualités, et qu’il en a porté les principales à là perfection. Ce n’est pas seulement sa qualité, si éminente, de grand coloriste qui est à considérer; c’est toujours une grandeur, et je dirai une poésie dans sa manière de sentir ses sujets, et une noblesse’ en même temps, qui est tout autre que cette froide noblesse des contours d’une figure qui ne dit pas beaucoup à l’âme, et qui parle moins aux yeux que cette magie de couleur qu’on trouve dans ces beaux ouvrages. Ne croyez cependant pas que je devienne maniaque ; Raphaël et Michel-Auge sont toujours mes dieux, et mon adoration pour leurs ouvrages est toujours la même. Je trouve que le soleil de Venise a quelque chose de particulier; les fonds comme les premiers plans peuvent se rendre parfai-
tement; il n’a pas le brillant désespérant pour la peinture du ciel de Naples, mais la nature vivante, les hommes, les animaux n’ont ni cette beauté ni cette simplicité de formes qu’on admire plus au midi. Je trouve, comme dans la Suisse que je connais (ce qui me déplaît beaucoup), que rien ne peut monter la tête si on veut représenter les habitants qui font la caractérisque d’un pays, ou ses usages ou ses coutumes.
« Du 8. Hier j’ai été distrait et obligé de laisser ma lettre. Je viens de me lever et j’ai été fort surpris de voir la neige tomber à gros flocons et les toits couverts entièrement; c’est un spectacle que je n’ai plus vu depuis bien des années, car à Rome il ne neige pas de cette manière. La vue qui me frappe me transporte en imagination dans ma chère patrie ; oh! oui, chère! Cette imagination agit quand je suis seul, mais elle ne peut durer bien longtemps malheureusement. Je dois vous dire quelque chose de mon voyage qui a été fort heureux jusqu’à présent. Vous savez que ma place était retenue dans la diligence de Berne. J’y suis arrivé par un fort beau temps et j’ai eu beaucoup de plaisir de voir cette ville que je désirais connaître; mais surtout j’ai eu un véritable bonheur d’y rencontrer M. Lory, qui a bien voulu être mon cicerone, et qui m’a fait voir tout ce que
cette ville renferme de curieux en fait d’art et d’artistes. Il doit se trouver actuellement à Neuchâtel; je vous prie de. vouloir bien lui témoigner ma reconnaissance et lui dire que je ne serai pas longtemps avant de le faire moi-même. Je l’ai beaucoup engagé, ainsi que madame, qui a réellement le sentiment des arts, à venir passer une saison ou plusieurs à Rome ; il me semble qu’il pourrait le faire fort bien, comme vous également, très-cher ami; je crains cependant de vous revoir plutôt à Neuchâtel qu’à Rome. Enfin, ce dont je prie le ciel, c’est de vous faire prendre la détermination qui sera la plus avantageuse pour votre bonheur, celui de votre chère épouse et le bien de vos enfants, et malgré le grandissime plaisir que j’aurais à vous voir à Rome je le sacrifierais de suite, si je pensais que vous pussiez avoir quelque regret d’une détermination qui changerait certainement votre manière de vivre. Mais je reviens à mon voyage. J’avais envie, comme vous le savez, de passer le Splugen; à Berne on me déconseilla beaucoup de le faire, parce que la Yia-Mala avait été entièrement endommagée. Je me déterminai donc à passer une seconde fois le 'Simplon, et pour cet effet je pris la voiture de Fribourg. En y arrivant je vis celle de Yevey qui allait partir; je demandai au conducteur une place et un quart d’heure de répit. J’en profitai
pour aller faire une visite à M. de Féguely; j’eus le désappointement de ne pas le trouver, mais je vis son vieux père qui me reçut comme une connaissance, ce qui me fit regretter de partir trop tôt. Je me trouvai le lendemain à Yevey, puis le même jour à Saint- Maurice. La voiture qui m’avait conduit n’allait pas plus loin, et je me trouvai obligé d’y passer un grand jour pour attendre la diligence du Simplon, sans être certain d’y trouver une place. Il faisait un temps admirable qui paraissait vouloir durer ; j’avais toujours eu envie de voir le grand Saint-Bernard qui se trouvait presque sur ma route ; une place dans un char se présenta fort à propos pour me 'décider. Il me conduisit jusqu’à Martigny. J’en partis à neuf heures du matin par le plus beau temps, par un ciel sans nuages, et j’arrivai à huit heures du soir avec un mulet qui me porta à travers les Horreurs des précipices et sur les glaces qui couvrent une partie de la sommité de ce passage si élevé. Je fus reçu par les frères avec une affection particulière, parce que j’avais quelque chose à leur dire. Snell avait obtenu du pape une relique fort belle pour ces braves religieux; ils venaient de la recevoir, mais elle a été bien endommagée dans la route, au moins tout ce qui était en cire. Je les ai un peu consolés en les assurant que je leur ferais envoyer les parties qui ont
souffert. Je me suis arrêté une grande demi-journée dans ce lieu si intéressant et si pittoresque en même temps, et après avoir fait un bon repas, je me mis en route avec un mulet qui portait mes effets. On descend extrêmement rapidement, et après trois heures de marche on arrive aux premières douanes piémontaises. Mes effets furent visités avec une rigueur sans pareille, et très-heureusement que ces vilains ne trouvèrent d’autre objet en contravention qu’une dizaine de livres qui étaient tous à mon usage; on me les prit, je fus obligé d’en faire un ballot, et je priai les douaniers de le remettre aux frères du Saint- Bernard. Après plus de deux heures de retard je me remis en route pour arriver à Aoste; j’avais encore quatre lieues à faire ; aussi j’arrivai en conséquence. Mais comme j’étais toujours favorisé par le beau temps et une pleine lune, cette course fut trèsagréable, malgré le désagrément que je venais d’éprouver. En me levant, j’aperçus de ma fenêtre la plus belle vue que l’on puisse imaginer; je me hâtai de sortir pour voir tout ce qui devait m’intéresser, et j’admirai les beaux restes de la grandeur des Romains. L’arc de triomphe est admirable de conservation et de bon goût, et si bien placé que je n’ai pas la pensée qu’on puisse lui désirer une autre position. Cette vallée d’Aoste est vraiment remarquable ; on a des
montagnes superbes; la Doèse , qui est très-imposante, la campagne d’une richesse de végétation rare, de beaux et grands arbres, des ruines nombreuses et conservées et les fabriques modernes tout à fait italiennes de goût. La population généralement est vilaine, et c’est là qu’il faut aller pour voir le erétisme dans toute sa force et bizarrerie. Je fus obligé de m’y arrêter deux jours à cause de mon passeport, et de plus forcé d’aller le rechercher à Turin où je ne voulais pas passer. Il se trouvait qu’il n’était pas parfaitement en règle ; il était pour partir de Rome, et pour qu’il fût valable pour rentrer en Italie, il fallait qu’il fût apostillé parles ministres des puissances qui sont en Suisse. J’avais pensé que cette formalité n’était pas nécessaire, puisqu’on m’avait déjà vu dans ces mêmes gouvernements ; je me suis trompé et j’en ai été puni. Je ne voulais pas passer à Turin et j’ai très-bien fait de m’y rendre; j’ai pu faire apostiller mon passe -port par l’ambassadeur d’Autriche et le consul du pape. J’ai eu, de plus, à Turin l’avantage d’y retrouver un de mes anciens amis qui est actuellement premier peintre du roi et fort considéré. J’ai passé une journée entière avec lui, ce qui m’a été fort avantageux, parce que, si je n’eusse eu cette bonne compagnie, je me serais abandonné à la tristesse, parce que le temps avait changé
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et que la pluie et le froid avaient remplacé le beau soleil des jours précédents. J’avais bien envie de prendre une place pour Rome dans le courrier; mais je vous assure que par raison je suis revenu à ma première idée de voir Venise ; je me suis donc dirigé sur Milan, où j’ai revu de bons tableaux qu’elle renferme, et où je me suis arrêté quatre jours pour jouir de la rencontre de plusieurs bonnes connaissances. J’en suis parti avec un petit (de taille) rentier du Marais à Paris et nous sommes arrivés ici après avoir fait des séjours à Vérone et à Padoue. Nous partons ce soir pour Ferrare dans un bâtiment qui remonte la Piave. Cette manière est moins coûteuse et plus prompte que d’aller par terre; de là j’irai à Bologne où je prendrai la diligence pour Rome. Ainsi, s’il plaît à Dieu, dans six à sept jours j’embrasserai mon bon frère, que je suis désireux de revoir. Voici ma lettre finie, je voudrais qu’elle exprimât mieux ce que je sens pour vous et pour votre chère famille. Je voudrais que le temps me permît aussi d’écrire à ce cher M. Perrot; j’attends à Rome de le faire. Veuillez le lui dire en lui faisant connaître combien l’amitié qu’il a bien voulu me témoigner si vivement m’est chère. Je vous le dis encore : je suis trop heureux d’avoir fait un voyage qui m’a rapproché beaucoup de ma patrie et qui me laisse l’espérance de jouir un
jour de m’y retrouver encore quelques années, et peutêtre que cette démangeaison de produire me passera et que je m’abandonnerai à un bonheur plus positif, celui de vivre entouré de modèles de vertus qui veulent bien m’accorder quelque amitié; mon plus grand désir est de m’en rendre digne et de la voir s’augmenter. Notre ami M. Perrot m’a fait le grand plaisir de me faire don, quand je suis parti, d’un ouvrage que j’ai eu le temps de lire en partie, mais que j’aurais voulu tenir toujours avec moi; il a eu le sort de mes autres livres et c’est celui que je regrette le plus. Je vous prie aussi de dire à Mme de Meuron que je ne peux être plus reconnaissant de ses bontés ; mais il faudrait des pages et des pages pour exprimer combien est grand le bonheur qui m’est resté de mon voyage. Je vais me remettre au travail avec ardeur, et, si Dieu le permet, je ferai mieux que je n’ai encore fait : au moins j’en ai plus d’envie.
« Je vous demande encore que vous veuillez présenter mes respects et mes salutations à M. Sigis— mond et à mademoiselle votre sœur. Si vous vouliez aussi dire à M. de Montmolin que je le remercie on ne peut plus de ses bontés, je vous serais très-obligé. J’ai écrit à mes deux chères sœurs trois lettres; je pense qu’elles les ont reçues. Si vous pouviez trouver
l’occasion de leur faire savoir que je vous ai écrit de Venise, j’en serais très-content.
« Je vous prie de me pardonner ma lettre, que j’ai écrite trop vite, et où vous trouverez je suis sur bien de l’embrouillement; je n’ai pas seulement le temps de la relire. »
Aussitôt arrivé à Rome, Léopold écrit à sa sœur Adèle et lui raconte la seconde partie de son voyage :
« Rome, 48 novembre 1828.
« Très-chère sœur,
« Me voici enfin arrivé à Rome, où j’ai eu le grand plaisir de retrouver notre cher Àurèle en très-bonne santé, mais un peu maigre. Je respire enfin après bien des jours d’ennui ; mais si mon voyage s’est un peu prolongé, je t’assure encore que je l’ai fait si long parce que la raison me l’a commandé. Je vais me remettre au travail après avoir vu tout ce que les différentes écoles d’Italie ont de plus saillant, et m’être inspiré de ce qui fait l’admiration de tous les êtres organisés qui ont, avec un cœur, des connaissances suffisantes pour bien juger. Je vais commencer à te parler de mon voyage, qui a été on ne peut plus heureux. Je t’ai écrit de Vérone; de là j’ai été à
Venise en passant par Vicence et Padoue. Ces villes ont toutes quelque chose d’intéressant, mais l’ancienne capitale ou plutôt maîtresse des mers surpasse tout ce qu’on peut penser. J’en avais entendu parler comme d’une ville ruinée; j’ai été surpris de la trouver plus vivante que je ne me l’étais imaginé, et je t’assure que j’y vivrais volontiers. J’avais retrouvé à Milan un Français avec lequel j’avais fait connaissance à Saint-Maurice : nous nous réunîmes pour faire ensemble le voyage jusqu’à Bologne. Nous n’avons séjourné à Venise que quatre jours, mais nous les avons bien employés. J’ai vu tout ce que cette ville étonnante offre de curieux en fait d’arts, et j’ai revu ce qu’il y a de plus beau. Nous nous sommes embarqués pour Ferrare. Notre navigation n’a pas été dangereuse, mais extrêmement ennuyeuse, puisque nous avons été obligés de mettre cinquante heures pour arriver où on va ordinairement en vingtquatre; nous avons couché deux nuits dans cette malheureuse barque, sans avoir la faculté de se faire descendre sur le bord du rivage. Du reste, à présent je suis fort content d’avoir vu et contourné ces lagunes, d’avoir observé les anciens ports de Malamocco, PallestrinaetChioggia. Je me rappelais encore parfaitement l’histoire si intéressante du comte Daru et je pouvais voir et comprendre la force de cette
ville, qui ne peut être prise que par famine. Nous entrâmes à Ferrare dans les États de l’Église, et je t’avoue que j’en ressentis une véritable joie : je croyais être chez moi; cependant j’avais encore bien du chemin à faire avant de rejoindre notre cher Aurèle et avant de pouvoir reprendre mes occupations. Ferrare, ville chantée par l’Arioste et le Tasse, est presque abandonnée. Tous les palais tombent en ruine, ou au moins ne sont pas habités; les mendiants vous assaillent, et leur situation fait peine. Nous nous arrêtâmes un jour entier pour rendre hommage aux lieux qui ont donné naissance aux plus célèbres poètes italiens. De Ferrare, nous avons pris deux places dans une voiture qui partait pour Bologne et nous avons mis huit heures à faire ce trajet. Bologne est une ville que tu connais, ma chère, ainsi je m’abstiendrai de t’en parler. Je m’y suis arrêté deux jours encore pour y voir de la peinture, mais, en vérité, j’ai fini par en avoir par-dessus les yeux. J’étais si pressé de me retrouver à Rome, que je me suis arrangé avec un courrier que je connaissais déjà. Je suis parti vendredi soir, et lundi matin au jour nous étions à la douane de Rome, où on n’a pas été aussi méchant qu’à Saint-Remi de malheureuse mémoire. Il faut que je te raconte tout : quand nous descendions la hauteur qui est au-dessus de l’endroit
appelé Acqua traversa s une des limonières s’est détachée, et trois chevaux des cinq qui étaient à la voiture sont devenus libres; le sabot n’avait pas été mis, et la voiture commença à aller à son gré; le postillon effrayé commença à crier : <i Per carità, buttatevi! Per l’amore di Dio, fuori délia carrozza! » Nous ne nous étions pas aperçus de l’espèce de danger qui nous menaçait, mais ces cris et cette voix effrayée agirent sur nous si vivement, que, pour un spectateur, c’eût été un spectacle bien risible de voir quatre individus se jeter hors des portières avec vélocité sans faire attention aux boues qui couvraient la route : aussi les plus maladroits tombèrent, se couvrirent de fange jusqu’aux yeux. Quand chacun se fut reconnu, et surtout après avoir eu le plaisir de ne voir ni jambes ni bras cassés, on ne fit que rire de cet accident qui aurait pu être funeste. Je n’étais pas tombé à plat dans la boue comme les autres, mais sur mes mains et mes genoux, ce qui m’engagea à prendre une voiture à la place Colonna pour me conduire à la maison avec mes effets. J’arrive à la porte de notre habitation. En voyant de loin à une de nos fenêtres notre Aurèle, je m’évertue à lui faire des signes; mais lui, qui a la vue basse, ne s’en aperçoit pas, est même ce ne fut qu’au moment où la voiture s’arrêta qu’il s’imagina que je pouvais être dedans.
Je te laisse, ma chère, imaginer le reste... En le serrant dans mes bras, je pensai bien à notre vertueuse mère, notre excellente mère si vivement aimée! J’aimais me figurer que son esprit était présent à cette entrevue; je me représentais aussi mes chères sœurs présentes à cette réunion : c’est ce qui . a fait pour moi de ce moment un des plus heureux de ma vie. Mais, ma chère, très-chère, je sens, malgré un contentement apparent, que je suis éloigné de toi, de notre sœur, de nos bons parents!... Car je dois parler d’eux aussitôt qu’il est question de contentement pour moi; dis-leurdonc encore combien je les apprécie, et combien le plaisir d’avoir obtenu de bons amis met de charme dans ma vie. Je te dis, ma chère, sois persuadée que j’ai l’espérance de ne pas me priver toujours du bonheur de jouir de près de mes bons parents et amis. Encore quelques années de travail, et nous verrons ce qui en résultera, si Dieu nous donne la santé, le courage et la réussite.
« C’est à mon tour, très-chère sœur, de venir te remercier de tes bonnes et nombreuses pages. Je t’assure que je ne peux avoir de plaisir plus véritable que celui d'apprendre que la raison te conduit toujours, comme elle l’a toujours fait. Tu te plains de ne pas être assez gouvernée par elle, de te laisser aller quelquefois et trop souvent à la tristesse et à
l’ennui; mais, chère... ne t’effraye pas, la corde toujours tendue peut se rompre; il faut penser que nous ne pouvons être toujours dans les mêmes dispositions d’esprit, notre nature ne le comporte pas; mais, bonne sœur, je te fais une recommandation à laquelle je voudrais que tu fisses attention, c’est que lorsque tu as de mauvais moments, tu prennes nos lettres, et que tu veuilles y voir ce que nous ne pouvons exprimer que bien faiblement : c’est notre amour et notre amitié pour toi. Cette pensée doit faire du bien à ton cœur aimant et qui demande des affections : en cela nous nous entendons parfaitement, puisque le mien a les mêmes désirs et les mêmes besoins. Je suis heureux de pouvoir te dire et te répéter que j’ai autant de raisons que toi pour me faire souhaiter le seul charme vrai que je comprenne dans ce monde; hors celui-là il n’y a plus que les plaisirs matériels, qui ne pourraient me faire aimer la vie.
« Ce que tu me dis à l’égard de la rupture dont je vous ai parlé est si vrai, que je ne puis qu’admirer ta sagacité et ton bon raisonnement : grâces au ciel, il vaut infiniment mieux que cela soit arrivé tôt que tard, et là-dedans j’aime aussi à croire que notre bien-aimée mère a été une protectrice et un aide spirituel ; c’est à elle aussi que je reconnais devoir le
calme parfait que j’éprouve relativement à cela, parce que je me fais les raisonnements qu’elle ne manquerait pas de me faire si elle vivait ; aussi le Seigneur l’envoie auprès de moi pour m’être utile après sa mort comme pendant sa vie. Je souhaite aussi que son âme vertueuse soit toujours avec toi, ma chère, qu’elle t’aide aussi à regarder notre existence comme un devoir que nous nous devons les uns aux autres , et que pour cette raison nous devons même chercher, pour faire plaisir aux êtres qui s’intéressent à nous, de prendre toutes les distractions permises pour nous procurer quelques moments de gaieté. Nous ne devons pas tant penser aux mêmes choses : il n’y en a qu’une qui me paraisse véritablement consolante : c’est que notre vie doit être vertueuse pour avoir un jour part aux bénédictions futures. Je voudrais que tu lusses la vie de Martyn, que M. Perrot m’avait donnée, et que je n’ai pu entrer en Italie; j’ai eu le bonheur de retrouver ce livre ici : un ami de M. Perrot avec lequel j’ai fait connaissance me l’a donné, et j’ai infiniment de plaisir de suivre dans sa courte carrière un homme qui est pénétré de ce qu’il doit faire. Tout le monde ne peut lui ressembler, parce que chacun a sa tâche et sa position ici-bas; malgré cela j’en retirerai un bien.
« Tu l’auras peut-être déjà lu, puisque notre chère
sœur a actuellement l'exemplaire que M. Perrot m'avait destiné. J’ai eu le plaisir de recevoir de lui une bonne lettre par un M. de B***, qui est arrivé ici depuis deux jours; il m’en a remis aussi une charmante de Mme de R***, qui me fait les plus aimables compliments.
« Maintenant, pour changer de thèse, parlons un peu d’affaires : ce que je te dis, c’est pour tous, et c’est un colloque de famille. Il est décidé de mettre en vente les biens : c’est une chose qui a été pensée comme cela. J’aimerais cependant savoir une chose; je prie tout le monde de me faire ses observations sur ma demande, puisque je vais exposer bien franchement ma position. J’ai une envie très-grande de retenir la propriété des Éplatures (je répondrai plus bas à tes observations). Je pourrais le faire à présent; malgré cela je pense que si nous faisons notre entreprise avec Aurèle, cela me gênerait un peu. Si cette entreprise réussit, comme tout l’annonce, je ne me consolerais pas de voir le bien de nos pères entre d’autres mains, et je t’assure que je ferais de grands sacrifices pour le ravoir; je me rappelle toujours notre bonne maman nous faisant la recommandation de le garder. Sans doute que l’on pourrait en tirer la quintessence en le morcelant, comme on me l’a dit, mais plus j’y ai repensé, plus cette idée m’est pénible
et désagréable ; je vois dans cette propriété de famille un bien que je vénère, si je puis dire, puisqu’il nous vient d’une mère à laquelle nous disons être tant attachés. On trouvera peut-être mes réflexions hors de saison; soyez persuadés pourtant que je ne voudrais influencer personne, et que je voudrais que chacun fût content ; car tout ce que je dis ici, nous avons le temps de nous en entendre et de nous dire nos raisons. On me dira à cela avec vérité que j’ai toujours été assez peu intéressé. Chacun a ses petites idées, et je ne peux vous cacher une chose : c’est qu’avec tout le plaisir que j’aurais de me fixer en Suisse, il me serait bien et bien pénible de voir la maison oü nous sommes nés être la propriété d’étrangers. En somme, en vous demandant vos avis à tous, je prie le ciel qu’il nous inspire pour faire les choses les plus convenables et qui nous donneront le plus de tranquillité. »
La lettre suivante, adressée par Robert à M. de Meuron, ne porte pas de date; mais elle doit avoir été écrite immédiatement après le retour du peintre à Rome, dans les derniers jours de 1828. Léopold vient, en effet, de quitter Venise et de revoir son frère Aurèle, qui, on se le rappelle, ne l’avait pas accompagné à la Chaux-de -Fonds, et il envoie à M. de Meuron ses vœux pour l’année qui va corn-
mencer ; enfin il parle de son Grec, qu’il faisait alors pour M. de Pourtalès.
« Votre très-chère lettre m’a fait trop de plaisir pour que je n’y réponde pas de suite. J’aime à croire cependant que vous avez reçu celle que je vous ai adressée de Venise. C’est de cette ville qu’en partant je m’étais proposé de vous écrire; je vous l’avais même dit, et certes il aurait fallu des choses majeures pour m’empêcher de le faire. Je suppose que vous aurez reçu cette lettre peu de jours après m’avoir écrit. J’ai vu, par le contenu de la chère vôtre, qu’absent comme présent, votre bonté et votre amitié pour moi est toujours la même. Je suis extrêmement flatté de la proposition de M. de Pourtalès et de son souvenir, et l’envie qu’il témoigne par votre lettre me fera terminer avec plus de soin mon tableau du Grec . Je lui avais donné une autre destination, ou plutôt j’avais pensé à le lui donner; mais son désir de l’avoir m’a fait changer d’idée et cela est bien naturel, puisqu’il me procure le moyen d’envoyer dans ma patrie un tableau plus considérable et d’un caractère plus sévère que ceux qui s’y trouvent. Je n’ai pas commencé encore à le finir, parce que j’ai eu des choses très-pressantes à faire ; mais aussitôt qu’il sera terminé je m’empresserai de l’écrire à M. de Pourtalès, auquel je vous prie de présenter
mes respects. J’aimerais bien aussi que vous me rappelassiez au souvenir de madame. Et à vous, très-cher et bon ami, je n’ai que des remerciements à vous faire; je voudrais vous les exprimer d’une autre manière que par des mots sur le papier. Toutefois mon plan est fait et ma vie en est plus heureuse : c’est d’aller jouir un jour, qui peut-être n’est pas bien éloigné, du bonheur de me trouver avec vous et d’entreprendre une carrière nouvelle. Si ce n’est pas pour ma fortune que je travaille, ce sera du moins pour chercher à rendre un peu convenablement les belles actions de nos ancêtres. Je vais me décider, quoique avec peine très-grande, de me séparer de mon frère; il ira à Paris pour voir par ses yeux ce que nous devons entreprendre à l’égard de nos dessins; il aura l’avantage de vous voir à son passage et de recevoir vos avis. Et moi je chercherai à faire quelques tableaux pour la prochaine exposition de Paris. J’y mettrai mes soins, comme vous pensez. M. de Fortin est ici; il y est arrivé fort malade, mais s’est remis insensiblement. Il me fait beaucoup d’accueil et m’a parlé de vous avec un plaisir fort grand; il regrettait de ne pas avoir vu de vos ouvrages aux dernières expositions, et faisait un éloge tout particulier de votre talent et de votre personne. En cela il se sera rencontré avec le juge-
ment général. J’ai vu plusieurs fois M. de Chateaubriand, qui est certainement un homme extrêmement aimable. Il reçoit les artistes avec beaucoup de bonté ; mais il n’est pas probable qu’il sera longtemps ici; il ne s’y amuse pas du tout, ou, pour mieux dire, son ambition ne se contente pas d’un titre qui lui donne, à la vérité, une grande considération, mais qui le tient éloigné du centre des affaires. IJier soir, il a eu sa première soirée de réception ; elle a été d’une magnificence particulière à Rome, par l’affluence et le luxe des personnes qui se sont présentées chez lui. Horace Vernet n’est pas encore parti de Paris, mais rien ne doit plus l’arrêter, que quelques préparatifs. Il y a fini le dernier tableau qu’il doit y faire. Il s’est un peu dépêché pour le terminer. C’est un tableau de trente pieds, qui représente, je crois, une bataille; il l’a fait en six mois; c’est aller rondement.
« Je désire beaucoup recevoir de vos chères nouvelles plus fréquemment qu’avant mon retour au pays ; je vous le demande instamment, surtout aussitôt après le départ de mon frère. Recevez, je vous prie, les vœux que je forme pour vous et que vous entriez dans l’année qui va suivre avec un contentement et une santé parfaite, que je souhaite vous voir conserver, ainsi qu’à madame et à votre chère
famille, pendant un long espace de temps. J’aime aussi à penser que l’éloignement ne vous fera pas changer les sentiments que vous m’avez montrés. Pardon, si je ne vous ai pas remercié encore de votre chère et bonne lettre ; je l’ai relue bien souvent et je vous assure que tout ce qu’elle me dit est trop aimable et obligeant pour que mon cœur n’en ressente pas un véritable plaisir. Ma lettre est finie et je voudrais vous dire encore mille choses ; il faut remettre cette jouissance pour une nouvelle. En attendant, je ne peux que vous dire et vous répéter que vos chères lettres me donnent de l’énergie, et que je les désire beaucoup. Adieu; veuillez recevoir mes embrassements les plus sincères et présenter mes respects et mes remerciements h madame. Je suis tout à vous, votre très-dévoué et obligé serviteur et ami
« J’oublie de vous présenter les salutations de mon cher Aurèle, que j’ai eu le plaisir de trouver en bonne santé et qui est toujours un bon garçon. Il fait aussi bien des vœux pour vous et pour toute votre famille. Je ne pensais pas non plus de vous dire que certainement, si je ne suis pas content de mon Grec, je ne l’enverrai pas à M. de Pourtalès, et en cela je