‹ Léopold Robert d'après sa correspondance inéditeChapitre 4 sur 59 · ROBERT A L’ATELIER DE DAVID · texte numérisé non relu

ROBERT A L’ATELIER DE DAVID

toujours plus que lui-même. Je dois encore vous dire que je suis très-bien portant : tout le monde me fait compliment sur mon embonpoint. Veuillez aussi saluer toutes les personnes qui s’intéressent à moi en les assurant du souvenir que j’aurai toujours de leurs bontés.

Au commencement de janvier 1813, Léopold fréquentait depuis un an ou deux l’atelier de David, et suivait en même temps les exercices de l’académie de peinture. Il n’avait pas pour cela abandonné la gravure et son maître Girardet. Mais il sentait grandir son ambition avec ses progrès, et c’était plutôt par occasion que par choix qu’il s’était voué à un art relativement ingrat. D’ailleurs, quoiqu’il soit toujours resté profondément attaché à son premier maître, il jugeait déjà alors avec son précoce bon sens un artiste dont il disait dix-sept ans plus tard, dans une de ses lettres à M. Marcotte, datée de Rome, juin 1830 : « Mes parents qui ont tant veillé sur leurs enfants pour qu’ils ne souffrissent pas d’un trop grand isolement, ne s’en séparaient qu’en étant sûrs de les laisser sous la direction de personnes sages... Je me trouvai engagé à suivre la même branche que mon maître, et je devins

graveur, un peu malgré moi, surtout lorsque j’eus fait la différence de la gravure et de la peinture. Mon maître, que j’ai toujours considéré comme un parfait honnête homme, n’avait cependant pas, à mes yeux, un talent qui me donnât l’espoir d’en acquérir. C’est ce qui m’engagea, tout en restant chez lui, à entrer dans l’atelier d’un maître pour apprendre à dessiner. Je choisis celui de M. David, et je m’en félicite actuellement1. »

On verra dans les lettres qui suivent que David ne tarda pas à discerner les rares dispositions de son élève, et on ne lira pas sans intérêt les détails que Robert donne à ses parents sur ses études, sur l’emploi qu’il fait de son temps, et sur les grands événements dont il fut le témoin.

« Paris, le 3 janvier 1813.

« Mes chers parents,

« Veuillez recevoir les vœux ardents que je forme pour votre bonheur en ce renouvellement

1 . J’ai à peine besoin de prévenir que les fragments de lettres engagés dans le récit sont empruntés à des pièces déjà publiées ailleurs. Je n’en donne que juste ce qui est nécessaire pour remplir les lacunes de la correspondance inédite, objet principal de ce travail. On trouvera ces lettres in extenso dans les ouvrages de MM. Delécluze, Feuillet de Conches, Gaullieur, Ch. Berthoud, etc.

n ROBERT A SES PARENTS.

d’année. Quoique je ne cesse d’en faire pour d’aussi bons parents, c’est à cette époque mémorable que je viens vous les présenter en vous assurant que si mes souhaits étaient accomplis, votre bonheur serait parfait... Le commencement de cet hiver a été trèsrigoureux, puisque la Seine a gelé. Il y a douze ans qu’on n’avait vu cela. Cependant je n’ai pas eu froid du tout. Je vous dis ceci pour que vous ne craigniez pas que je souffre de la saison. Ma santé est si bonne ; cela m’effraye quand je pense qu’il faudrait si peu de chose pour la changer. Quand notre cousin G*** est revenu de province, il paraissait si bien portant, et le voilà maintenant qui se débat avec la mort. Dieu veuille lui rendre la santé et nous la conserver à tous ! Je veux cependant vous dire un petit mot de mes occupations. Je ne vais travailler à l’académie que les semaines de médailles une fois par mois; l’explication sera un peu longue. Au commencement de la grande réputation de M. David, il y a trente ans à peu près, les professeurs lui ont offert une place parmi eux. Il l’a refusée en disant qu’il regardait l’académie comme une chose nuisible aux jeunes gens, parce que les professeurs n’ont pas tous la même manière pour enseigner; ils ne voient pas tous du même œil; ce que dit l’un, l’autre le défend. Pour cette raison, les membres de l’académie ont une

rancune contre M David, qui est très-invétérée ; ce n’est pas une bonne recommandation quand on va leur dire qu’on est élève de M. David. Lui, de son côté, n’aime pas les professeurs et recommande toujours à ses élèves de ne pas aller à l’académie. Leur pouvoir ne s’étend pas hors de l’enceinte de leur école, car pour le jugement des grands prix, ils n’ont rien à faire; c’est l’Institut qui juge. M. David en est, et l’empereur lui a donné deux voix ; il aime ses élèves et les protège beaucoup. Je veux vous dire, mes chers parents, que, depuis quelque temps, je vais très-souvent au Theâtre-Français, le meilleur de la France et du monde même, où sont les plus grands acteurs. C’est un jeune homme de l’atelier qui me donne des billets quand je lui en demande. Je vous assure que c’est bien agréable et que je voudrais que vous puissiez aussi en profiter.

« Paris, 3 mars 1813.

« Mes chers* parents,

« ... Je vous dirai : que ma santé est excellente et que je suis occupé plus que jamais, n’ayant pas même les dimanches de libres ; il faut travailler quand on est jeune : que M. David est content de moi pour la peinture principalement! Il me dit que j’aurai du

talent pour être graveur et que j’annonce beaucoup de disposition pour la peinture : tous les fameux graveurs peignaient, dit-il. Oh! que je serai heureux si je pouvais réussir selon mon gré ; avec quel plaisir je vous reverrais, je vous serrerais dans mes bras! Je n’ai pas la place pour vous marquer combien je vous aime et combien voudrait pouvoir faire pour ses parents votre enfant.

Le pays qui forme aujourd’hui le canton de Neuchâtel, alors sous la domination du prince Berthier, était considéré sinon comme français, au moins comme une sorte d’annexe de la France, de sorte que les Neuchâtelois jouissaient des mêmes droits que les Français, mais étaient soumis aux mêmes obligations. Robert s’était décidé à concourir pour le grand prix de Rome. Il est plein de courage et d’espoir; cependant la perspective d’être compris dans la levée militaire qui se prépare (et à laquelle par le fait il échappa) ne laisse pas de troubler sa quiétude, et il écrit à ses parents les deux lettres suivantes :

« Paris, le 10 mars 1813.

« Vous me dites, chers parents, dans vos lettres, de ne pas me décourager : quand on est parvenu

à un degré un peu avancé, on éprouve un si grand plaisir à travailler! Quand le métier est acquis et qu’on a de la facilité , ce qu’il peut y avoir d’ennuyeux dans l’art est passé, tout le reste n’est que charme et jouissance. Je sais que l’on peut être découragé en voyant que l’ouvrage que l’on fait n’est pas ce que l’on voudrait qu’il fût; mais il ne faut pas se laisser abattre par le chagrin , c’est avec une nouvelle ardeur qu’on doit se remettre à l’ouvrage; il est impossible de ne pas avoir quelques moments de dégoût dans la vie, mais quel plaisir n’éprouvet-on pas quand on voit qu’on avance dans la carrière épineuse des arts? Tout le monde éprouve ces sensations, mais elles sont plus sensibles pour moi qui aime tant mes parents et qui sait que le moindre de mes succès leur cause de la joie ! Dans un an nous concourons pour les grands prix ; je me prépare à force, je vais faire tout mon possible pour faire honneur à mon cher pays et à mes bons parents. Le concours sera très-fort; nous serons au moins une quinzaine, et l’année passée ils n’étaient que trois. Vous devez penser si c’est avec peine que je vois partir Mme Girardet. Elle a toujours été si bonne avec moi ! ma reconnaissance sera éternelle. Que je voudrais être à sa place pour aller vous revoir et vous embrasser!... M. Girardet sê décide à ne pas partir de

suite à cause de ses occupations, ce qui ne fait que retarder mon isolement. Que ce mot ne vous fasse pas de peine, ô mes chers parents ! L’Être suprême veillera sur votre enfant et le ramènera dans le sein paternel... à la suite du temps. Je suis assez habitué au genre de vie d’ici. Il est plus commode pour étudier, car depuis le déjeuner au dîner que je prends très- tard on n’est dérangé par rien. M. et Mme G... vous disent mille choses en attendant le plaisir de vous revoir.

« Paris, '18 mai '1813.

« Mes chers parents,

a Vous serez sans doute surpris du départ précipité de M. Girardet, il ne comptait partir que dans un mois; mais des nouvelles l’ayant déterminé à partir de suite, il m’a confié la garde de son appartement que j’ai loué avec tous ses meubles et dans lequel je me trouverai très-bien. Je vous en ferai la description, et vous jugerez si ce n’aurait pas été une folie de le quitter. Il y a très-longtemps que je désire avoir de vos nouvelles parce que nous sommes dans un moment de crise à l’égard de cette levée qui inquiète beaucoup ici. Je vous prie donc de m’écrire aussi promptement que vous pourrez. Ce n’est pas

que je craigne, car avec la protection de M. David on s’en tire aisément ici, et je suppose que chez vous ce serait la même chose. M. Girardet se propose de revenir ici; j’aurais été très-fâché si son absence avait du se prolonger indéfiniment. Mes bons parents, vous allez être inquiets de me sentir seul dans cette capitale; mais j’espère fermement en la protection de l’Être suprême; je suis toujours dans les mêmes dispositions et je puis vous assurer que je ne n’en changerai jamais. M. Girardet vous apporte une étude peinte dont M. David a été bien content, surtout de l’épaule 1. Vous verrez sans doute le portrait peint que j’ai fait de madame et qu’il a emporté également pour donner à ses parents. J’étais en train ces jours passés de graver une figure que j’ai dessinée, mais je dois maintenant graver un petit portrait pour un libraire qui me le payera 100 francs2. Combien de compatriotes j’ai déjà vu retourner en Suisse depuis que je suis ici! Ils ne s’en font pas une fête comme je m’en ferais une; mais j’espère qu’après le concours des grands prix !... O mes chers

1. Cet ouvrage esl probablement l’étude du jeune homme la tête de profil, une draperie blanche sur l’épaule gauche, que possède M. Aurèle Robert.

2. Quelle est cette gravure? Peut-être le portrait de la duchesse de Nemours, que Léopold n’a pas terminé.

parents, vous ne pouvez vous faire une idée des tressaillements que j’éprouve lorsque j’y pense! J’ai reçu les chevaux de mon cher petit Aurèle qui m’ont fait beaucoup de plaisir; j’en avais déjà deux que j’avais pris en partant de la maison; il y a une très-grande différence. Je l’embrasse de tout mon cœur, etc.

a Léopold Robert. »

Cependant ces lettres si bonnes, si affectueuses, si raisonnables, ne suffisaient pas à la tendre mère de Léopold. Dans sa sollicitude elle voulut voir de ses propres yeux, questionner David, savoir de lui si les espérances de son fils étaient motivées. Elle vint à Paris, vit l’auteur des SabineSj, qui lui dit « que le petit Iœopold mordait à la peinture comme un gourmand». C’est à la fin de l’année 1813 1 que se rapporte ce séjour dont Robert garda toujours le plus reconnaissant souvenir.

4 . Il s’est glissé, je crois, deux légères inexactitudes dans la notice de M. Aurèle Robert. Il dit, en effet, que Léopold avait présenté des ouvrages au concours de 4 84 3 où il obtint un second grand prix, et plus loin que, quelque temps après la rentrée de l’empereur en France, il eut la joie de recevoir la visite de son excellente mère. Or, la lettre que nous donnons prouve bien que c’est en octobre 1843 que Mme Robert arriva à Paris, et on verra plus loin que c’est en 4 814 seulement que Léopold concourut et obtint le second grand prix de gravure.

« Paris, 4 octobre \ 81 3.

« Chers parents,

«Je ne veux pas laisser partir cette lettre de notre chère mère sans vous marquer ma reconnaissance de l’avoir engagée à faire le voyage de Paris et de m’avoir procuré un aussi grand plaisir. On ne peut décrire la sensation délicieuse que j’ai éprouvée. Je laisse à vous en faire part dans une plus longue lettre : vous voyez comme celle-ci est déjà remplie et en état d'intéresser tout le monde. Nous nous hâtons pour la remettre à la poste. C’est hier que ces dames sont arrivées, mais ce qui me fait bien plaisir c’est que j’espère que cette tendre, mère se rappellera toujours son séjour à Paris avec moi, et j’ai espérance que cela ne vous découragera pas, ô mon cher père, de venir une fois... Je suis votre dévoué fils, frère, neveu, cousin, etc.

En mai 1814, au moment où les alliés arrivent devant Paris, Léopold est en loge. Il rend compte àses parents des événements et de ses propres impressions, et ces pages sont à mon avis parmi les plus curieuses et les plus piquantes qu’il ait écrites.

« Paris, 22 mai 4 814.

« Enfin les événements qui nous ont empêchés si longtemps de nous donner réciproquement de nos nouvelles sont terminés !... Avec quelle impatience ne F ai-je pas désiré ce temps !... quelles inquiétudes n’ai-je pas éprouvées en pensant à vous!... et surtout en pensant à ce qui serait arrivé si les alliés avaient été repoussés!... mais grâce à la divine providence, son doigt est marqué dans tous ces événements ; sa bonté a enfin daigné répandre le calme sur le globe.

« La paix, cette paix tant désirée, va succéder aux temps de deuil et d’épouvante, le commerce va renaître, les arts vont fleurir, nous pouvons espérer le bonheur.

« Mes occupations ne me permettent pas dans ces moments de vous écrire plusieurs lettres, car nous sommes en loge depuis six heures du matin jusqu’à la nuit sans être un moment interrompus. Je voudrais pouvoir avec certitude vous donner de l’espérance, mais c’est si incertain!... O mes chers parents! quel bonheur pour moi, après avoir été couronné, d’aller me jeter dans vos bras!... A. J. vous a sans doute dit que Forster était du concours; il pourrait bien réussir, et voilà la quatrième fois

qu’il est en loge, et de plus ayant eu un second prix, il ne peut prétendre qu’au premier. Quoique nous ayons perdu beaucoup de temps, j’espère avoir fini. Vous savez sans doute que c’est une figure que nous dessinons tous ensemble, que nous sommes obligés de graver. Le concours a été arrêté pendant six jours qu’on nous rendra sans doute. Quelles sensations n’ai-je pas éprouvées le jour de la bataille, d’entendre un jour entier le fracas de l’airain meurtrier et de voir le soir l’arrivée d’un nombre incroyable de blessés et la retraite de troupes jadis invincibles!... et le lendemain l’entrée triomphante de l’empereur de Russie et du roi de Prusse à la tête de leur brillante armée. Nous fûmes le jour suivant voir le champ de bataille où l’affaire avait été la plus chaude; c’est affreux. . . quoiqu’on eût enlevé presque tous les morts ; les maisons démolies, pillées, brûlées; mais ce qui m’a fait le plus d’effet, c’est de voir camper des Cosaques, des Tar tares sur ce même champ de bataille, couchés et dormant à côté de cadavres d’hommes et de chevaux. Nous fûmes une semaine après dans le bois de Romainville où on s’était battu en tirailleurs; on n’avait encore enlevé aucun mort ; il y en avait un nombre considérable. Nous fûmes obligés plusieurs fois de rebrousser chemin, sans quoi nous aurions été obligés de marcher sur les cadavres. Les Fran-

çais ont perdu 8,000 hommes et les Russes conviennent eux-rmêmes qu’ils en ont perdu le double, car ils avaient à attaquer des positions très -fortes. Ils étaient plus de 200 000, tandis qu’il n’y en avait pas 40 000 pour la défense de Paris. Us ont attaqué sur une ligne, l’espace de plus de quatre lieues, depuis la barrière de Charenton jusqu’à celle de Neuilly. L’Ecole polytechnique, où Ami Favre est entré, s’est comportée très-bien. Us étaient au nombre de 300 à la barrière du Trône avec 28 pièces de canon, sans être soutenus ni par infanterie, ni cavalerie, ce qui a fait que leur artillerie a été prise ; mais ces braves, le sabre en main, s’en sont remis en possession. Ate Csse, qui est officier de ligne, s’est aussi battu à la barrière de Belleville. Fitz- James, le ventriloque que ma mère se rappelle d’avoir vu au Palais-Royal, a été tué à la bataille de Paris servant comme garde national. J’ai fait un portrait peint dans le courant de décembre à un tailleur qui m’a fait en échange une redingote qui vaut 100 à 110 fr. Dites à toutes mes connaissances, à ma chère sœur Sophie, à son mari, à Alfred, Adèle et Aurèle, à mon cher oncle Constantin et à toute sa chère famille les choses les plus affectueuses. Je vous embrasse mille fois et suis pour la vie votre tout dévoué,

a Léopold Robert. »

« Paris, 30 juillet 1 814.

«Ma chère mère !

« C’est pour vous parler de Paris et aussi de ma personne que je vous adresse cette lettre. Vous me demandez des nouvelles de M. David et de sa famille? je m’empresse de vous satisfaire. — Je vais assez souvent chez lui; figurez-vous le malheur qu’il a eu : ce bouleversement universel a fait un si grand effet sur Mme*** que sa raison en a été altérée momentanément. Je ne puis vous donner des nouvelles de ses fils, mais ses gendres sont fort considérés à la cour, particulièrement le général Meunier. — M. David me montre toujours une affection particulière. Après le départ d’A. T. nous fûmes quelque temps assez tranquilles : les Parisiens s’occupaient à célébrer les victoires de l’empereur (celles de Château- Thierry et de Montereau), ils regardaient comme impossible que les alliés vinssent jusqu’à Paris ; ils se croyaient par conséquent dans la sécurité la plus profonde. Pendant ce temps, Paris prenait un aspect militaire. Jadis le centre des arts, cette ville ressemblait alors à un vaste camp : les blessés qui arrivaient continuellement, les parcs d’artillerie ajoutaient encore à cet aspect terrible ; cependant les prisonniers qu’on ne cessait d’amener ranimaient encore l’espé-

rance des Parisiens, quoiqu’on ne pût dissimuler l’approche du théâtre de la guerre; on ne put nous cacher les avantages que les alliés avaient remportés sur le duc de Raguse, qui était placé à la tête d’un corps d’armée près de Paris, tandis que l’empereur Napoléon cherchait à les couper par derrière. Les Parisiens eurent une crise lorsqu’ils virent refluer dans leur ville ces malheureux habitants de la campagne, qui arrivaient avec leurs bagages, et leur bétail, croyant les sauver de l’avidité des Cosaques. Ils ne.se figuraient pas quel gouvernement arbitraire, plus avide que les Russes, ils venaient trouver. Ces malheureux pouvaient-ils penser qu’en arrivant ici, on saisirait leur bétail, ou qu’on leur refuserait l’entrée, en un mot qu’on les priverait de leur seul refuge? Les deux jours qui précédèrent la bataille de Paris ne furent qu’alarmes continuelles : la tristesse était peinte sur tous les visages, et l’on voulait encore nous faire croire que ce n’était quvune colonne égarée et coupée qui arrivait près de Paris, tandis qu’on était bien persuadé que l’empereur de Russie et le roi de Prusse étaient à la tête de cette faible colonne. Le soir du jour qui précéda l’affaire fut terrible : les habitants étaient dans une épouvante qui allait jusqu’à la folie, ils croyaient lire dans le ciel l’anéantissement de cette capitale, et qu’en détruisant cette ville

on les ferait périr sous les cendres. — Nous rentrâmes et nous nous livrâmes de bonne heure au sommeil, qui fut interrompu contre (vers) une heure du matin par la générale que nous entendîmes : jamais je n’ai éprouvé une sensation aussi forte. Je croyais voir l’arrêt de mort d’une quantité de malheureux habitants de Paris ; nous nous rendormîmes cependant, mais le bruit terrible de l’airain creusé interrompit encore notre sommeil. Nous pensâmes que nous offenserions le ciel si nous nous livrions encore au repos, tandis que tant de malheureux étaient dans la peine. O ma mère ! que de sentiments divers m’accablèrent en ce jour ! !... — J’étais impatient de sortir pour satisfaire ma curiosité ; le bruit du canon, les feux de files et les feux de pelotons que nous distinguions parfaitement allumaient mon courage. Lorsque nous sortîmes, toutes les dames de la maison étaient sur leurs portes pour implorer notre assistance en cas de danger: nous en étions les seuls habitants valides (il n’y a que des vieillards). Nous longeâmes les quais et arrivâmes aux Tuileries, dont l’aspect sévère annonçait l’absence du souverain. Il est bon de vous dire que le dimanche auparavant, il y avait eu une revue très-brillante : toutes les troupes avaient défilé devant le roi de Rome, l’impératrice et le roi Joseph. L’impératrice et le

roi de Rome étaient partis le lendemain. — Des Tuileries, nous allâmes à la place Vendôme, où étaient placés des dépôts de troupes de ligne et de garde nationale. Nous suivîmes les boulevards, où quantité de scènes différentes attirèrent nos regards : ici, c’étaient de malheureux blessés qui arrivaient, l’un placé sur son cheval, ayant la tête enveloppée d’un linge qui n’était pas assez grand pour empêcher son sang de se frayer un passage et de couvrir tous ses vêtements ; un autre traînant son cheval qui était plus maltraité que lui, d’autres ayant des blessures plus considérables se laissaient conduire par leurs chevaux, ne montrant qu’une stupidité ou plutôt un stoïcisme, effet des souffrances militaires.

« Plus loin c’étaient des prisonniers qu’on conduisait avec toute la dureté possible : nous vîmes aussi plusieurs espions qu’on avait pris dans une auberge et nombre d’officiers blessés, prisonniers, qu’on amenait dans des charrettes. Quantité de paysans, ne trouvant pas de place dans les hôtels, étaient obligés de rester sur la rue avec leurs bagages et leurs bestiaux, qui joignaient leurs beuglements et leurs bêlements au son du canon, aux cris et au bruit des chevaux, ce qui faisait un ensemble effrayant. Le temps lourd rendait tous ces sons plus distincts. La canonnade ne discontinuait pas; au

contraire, elle semblait s’échauffer encore. Nous eûmes envie d’aller la voir de près, malgré le danger, mais toutes les rues qui conduisent aux barrières étaient gardées et on empêchait d’aller plus avant. Nous reprîmes le chemin de la maison, où nous restâmes jusqu’au dîner.

« La canonnade ne faisait plus entendre que quelques coups éloignés : les Parisiens chantaient victoire : « Ils ont manqué leur coup, disaient-ils, le <( roi Guillaume est prisonnier avec quarante mille « hommes et son état-major ; l’empereur Napoléon « est arrivé, nous sommes vainqueurs, etc. » C’était ainsi que le grand nombre s’abusait et était abusé, mais ils virent les affaires telles qu’ elles étaient lorsque le feu recommença contre trois heures et devint plus vif et plus terrible qu’il ne l’avait été de la journée. Nous fûmes curieux de faire encore un tour sur les boulevards; nous passâmes le Pont-Neuf, nous prîmes la rue de la Mégisserie, où nous rencontrâmes plusieurs voitures de blessés, nous suivîmes le quai et nous arrivâmes à la rue Saint-Martin où se portait toute une affluence : c’est là que nous vîmes tout ce qu’il y a de plus affreux. Il y avait un si grand nombre de charrettes, et on les avait chargées de tant de blessés, les uns morts et presque tous n’étant pas loin de leur fin, que plusieurs tombèrent et furent

écrasés par les autres charrettes ou par la cavalerie. Ceux qui étaient moins blessés étaient à pied et conduits par leurs connaissances , insultaient les bourgeois et leur reprochaient leur lâcheté. La garde nationale faisait des patrouilles continuelles pour maintenir l’ordre, mais menaçait les curieux de leur faire prendre les armes. Nous arrivâmes enfin sur le boulevard, nous dirigeant du côté de la porte Saint- Denis. Nous vîmes entrer par cette porte un corps d’infanterie; ces pauvres soldats étaient harassés, leurs visages, leurs mains étaient toutes noires de poudre, on voyait qu’ils s’étaient battus vaillamment. Leur front se déploya et remplit tous les boulevards; quoiqu’ils n’allassent pas très en ordre, leur aspect martial étonnait; le mouvement de ces armes jadis victorieuses qui s’accordait si bien avec le pas de ces braves, cette masse de redingotes grises, de shakos, à la nuit tombante, présentait un aspect lugubre et morne qui fut augmenté encore par la pluie: j’aurais bien versé des larmes. Tout le monde s’accordait à dire que c’était un changement de position ; cependant à leur air triste et abattu, il me semble maintenant qu’on aurait bien pu deviner la vérité et que ce changement de position n’était autre chose qu’une retraite. Après l’infanterie vint la cavalerie, qui était plus en désordre; l’infanterie traversa la ville, et la

cavalerie, pour éviter la confusion, donna le tour par les boulevards. J’ai dit que la cavalerie arriva en désordre, cuirassiers, dragons, grenadiers, chasseurs, carabiniers arrivèrent au galop pêle-mêle : ils se rallièrent sur le boulevard et partirent. 11 arriva un second corps plus en désordre que le premier, principalement les derniers : ils criaient, ils juraient « rentrez, fermez vos portes... les voici, les voici! » l’alarme était fausse, mais cela n’empêcha pas de donner l’alarme aux curieux qui filèrent, s’éclipsèrent en un clin d’œil. Nous prîmes la route de la maison, où nous arrivâmes un peu tard; toutes les boutiques étaient fermées, il faisait une obscurité profonde. Cependant la vue de tant d’horreurs n’empêcha pas la faim de se faire sentir : j’allai chez ma fruitière, où j’entendis dire qu’on avait capitulé, que les troupes françaises se retiraient, et que les alliés entreraient le lendemain. Le lendemain nous sortîmes de bonne heure et on nous confirma ce que j’avais entendu dire la veille ; les Russes devaient entrer à dix heures du matin. Pour gagner les boulevards, nous passâmes par les Tuileries, que nous vîmes abandonnées, les grilles étaient toutes fermées, aucun factionnaire ne se montrait, les corps de garde étaient abandonnés, les grilles du jardin étaient aussi fermées, le temps était très-beau, et l’astre du jour ne

cessa de se montrer pendant toute cette journée, jour à jamais mémorable. Une sombre tristesse s’empara de moi en voyant ce jardin des Tuileries dans tout son éclat, ce palais désert, abandonné par son souverain et qui serait bientôt au pouvoir de ses vainqueurs ! O ma mère, vous auriez fait les mêmes réflexions !... Nous passâmes par la place Vendôme ; les feux de tous les papiers du gouvernement étaient presque éteints ; plusieurs sections de la garde nationale étaient là en réserve. En arrivant sur le boulevard, nous vîmes une dizaine de jeunes écervelés achevai, la cocarde blanche sur le chapeau, qui criaient : « Vive l’empereur de Russie, vive le roi Louis XVIII ; » on faisait courir partout des proclamations d’Alexandre et des autres princes ; il y avait sur ces boulevards une foule comme jamais je n’ai vu et les dames étaient parées avec tous leurs atours. Plusieurs détachements de troupes alliées arrivèrent pour s’emparer du gouvernement de la ville. La garde impériale arriva contre dix heures, et nous ne cessâmes de voir passer des troupes jusqu’à six heures. Alexandre, Frédéric-Guillaume et le prince de Schwarzenberg, Blücher, Sacken, le prince Constantin et quantité d’officiers généraux entrèrent ce jour-là. Lorsque je fus fatigué, je pris la route de la maison. L’ami Sandol s’était égaré, j’étais resté avec plusieurs jeunes

gens de l’atelier de M. David, avec lesquels je fis la route. Nous apprîmes que les souverains avaient passé la revue de leurs troupes sur la place de la Concorde et qu’ensuite ils avaient été logés chez Talleyrand, prince de Bénévent. Nous passâmes sur la place de la colonne Vendôme, où nous vîmes une grande foule : la canaille faisait tous ses efforts pour abattre la statue de Napoléon : ce sont ces mêmes êtres qui auparavant le prônaient tant. On avait attaché une quantité de câbles à son col et à ses bras, et depuis le bas de la colonne une cinquantaine de butors tiraient les cordes ; cette foule imbécile croyait que l’empereur tomberait aussi promptement, mais leur projet ne réussit pas; plusieurs des leurs, maréchaux de leur métier, serruriers et autres, montèrent, essayèrent de scier les jambes de la statue et de doubler les cordes ; après une heure de travail au moins, on mit en réquisition une dizaine de chevaux pour tirer, outre les gens qui voulaient bien s’employer à cela; mais cette tentative ne fut pas plus heureuse que l’autre, quoique les forces fussent triplées, et ces manants se trouvèrent tout à fait découragés ; ils ne savaient s’ils devaient continuer leur entreprise ou la laisser là, lorsqu’un ordre d’Alexandre vint empêcher que l’on continuât. Alors nous retournâmes à la maison, en faisant toute sorte de remar-

ques sur les troupes alliées. Nous allâmes dîner avant tout, car nous n’avions pas mangé de la journée. Je rentrai après et je trouvai Ulysse qui était de retour. Yoilà comme j’ai passé ces deux journées ; je ne sais si ces détails vous intéresseront. Ces lettres doivent être remises à la poste. Écrivez-moi aussi longuement que je le fais, je vous prie, si vous en avez le temps. — Je vous embrasse tous, etc.

P. 5. La mort de M. Fabre (son maître de dessin à la Chaux-de-Fonds) m’a fait beaucoup de peine.

Enfin le concours est jugé. Le cœur du jeune artiste déborde de joie. Il a eu le second prix, et c’est un de ses amis, un autre Neuchâtelois, Forster, qui a remporté le premier. Robert n’est pas jaloux; il sera plus heureux au prochain concours. Il ne regrette qu’une chose, c’est que ses parents ne puissent assister à son couronnement.

« Paris, 2 juillet 4814.

« Mes chers parents,

« Enfin je puis vous faire savoir le résultat du concours, ô mes chers parents! quelle joie j’éprouve en vous annonçant cette nouvelle ! L’Institut s’assem-

bla samedi et décerna deux grands prix à deux i Suisses: le premier à Forster, et j’obtins le second. Quelle joie j’éprouvai en pensant à vous, ô mes bons parents, en pensant au plaisir que cela vous ferait, à la joie d’avoir un enfant qui sera couronné dans la capitale de l’univers ! et par le corps le plus révéré par les connaissances qu’il y ait dans le monde entier : Y Institut de France ! Ce couronnement aura lieu dans le mois d’octobre. Que je serais fier alors que vous soyez témoins de mon triomphe ! Mais si ce n’est pas cette année, ce sera au premier concours, quand j’obtiendrai le premier grand prix.

« Nous descendîmes nos ouvrages de loge mardi pour les exposer dans la salle destinée à cela. Pendant trois jours je n’espérais pas avoir un prix ; je ne pouvais pas me figurer que deux étrangers pussent emporter les deux grands prix la même année. Tant que nos ouvrages furent exposés, toutes les personnes qui me connaissaient m’assurèrent que ce serait moi qui aurais le premier prix, mais je ne m’abusais pas, Forster ayant eu un second prix et étant graveur : j’entends sachant le métier de la gravure depuis dix ans qu’il est ici. Tout ça relevait bien son ouvrage; mais moi, au contraire, la première fois que je mets au concours, n’ayant jamais gravé d’après aucun dessin, étant tout à fait neuf, de plus le temps

qu’on nous a fait perdre. Je pense que je n’ai pas mal employé les quatre années de séjour ici. Chers parents, c’est à vous que je dois cela ; c’est à vous que je dois et que je devrai tous mes succès. Quelle émulation n’ai-je pas reçue de vous ! Lorsque je pense à ce que je vous dois, tout mon cœur est plein de reconnaissance. Je suis pour la vie votre tout dévoué,

« Paris, 19 septembre 1814.

a Je continue de graver le portrait de Mme David. J’ai été voir Maurice aujourd’hui ; il m’avait fait demander pour savoir de vos nouvelles, m’a-t-il dit. Il vous porte une affection particulière ; aussi, je l’aime. F. D., de la Chaux-de-Fonds, nous a été recommandé, à Ulysse et à moi. Il est souvent avec nous. Il a beaucoup de dispositions, et s’il pouvait passer quelques années à étudier, cela lui ferait grand bien. Nous cherchons par nos conseils et plus par notre conduite à l’engager de se conduire sagement et prudemment. Il est si facile ici de faire de mauvaises connaissances et si difficile d’en faire de bonnes, etc. »

« Paris, 26 septembre 4 814.

« Mes chers parents,

« Vous serez étonnés de recevoir un billet comme celui-ci, car ce n’est pas mon habitude, mais c’est pour vous dire que j’ai reçu, etc... Je suis obligé de me faire faire des habits pour le couronnement, etc... Chers parents, que je désirerais que vous fussiez témoins de cette cérémonie ! quel plaisir plus grand que de recevoir une récompense comme celle-là en présence de tout ce que j’aime ! O chers parents ! cette séance me paraîtra froide, puisque aucune personne qui prenne un intérêt bien vif à mes succès ne sera présente à mon couronnement ; mais si vous n’y êtes pas cette fois, je prie Dieu bien ardemment que vous y soyez une seconde. J’aurais bien du plaisir à vous écrire une plus longue lettre, mais je dois aller la porter à la personne qui a bien voulu s’en charger.

Dans les lettres suivantes, Robert fait à ses parents un récit des plus curieux et des plus animés de la séance du couronnement des lauréats, ainsi que des avanies dont le grand David fut l’objet. Il leur apprend en même temps que les Neuchâtelois,

ayant cessé d’être Français, n’avaient plus droit à la pension de Rome, et leur rend compte de son entrevue avec M. de Humboldt et de sa visite à son maître David.

« Paris, 11 octobre 1814.

« Mes chers parents,

« C’est par l’occasion de F. D., qui s’est décidé à retourner au pays, que je vous écris la présente, pour vous donner les détails de mon couronnement. Vous savez sans doute que le duc d’Angoulême y a assisté et que c’est lui-même qui a bien voulu distribuer les couronnes. Le mauvais temps qu’il fit les jours précédents faisait présumer que nous n’aurions pas le beau, mais le ciel se découvrit le matin et annonça la plus belle journée. Le beau soleil d’automne vint égayer l’univers et me remplit d’un plaisir extrême. Je ne désirais que votre présence pour être parfaitement heureux en ce jour ; mais voyant que ce souhait ne pouvait se réaliser, je pris le parti de chercher le plus possible à me faire illusion, jusqu’à me figurer que vous étiez présents à cette fête et que vous jouissiez de mon triomphe. Cette idée me causa une parfaite jouissance ; je vous voyais tous, ô mes chers parents; je vous voyais, mon père, ma mère! vous me regardiez... oh! quels regards! je bénissais le

ciel ! Mais cette douce illusion ne devait pas durer : après avoir été dans l’Elysée je me trouvais tombé dans une assemblée insipide et froide quoique nombreuse. J’avais besoin de réfléchir pour ne pas être fâché d’y être. Mais venons au fait. Les jours précédents, j’avais reçu une lettre de l’Institut qui m’invitait à me rendre à deux heures et demie à la bibliothèque, qui est attenante à la salle où nous avons reçu nos couronnes, et m’invitait encore à aller dîner avec ces messieurs à l’issue de cette cérémonie. La lettre renfermait deux billets, pour faire entrer deux personnes. N’en ayant pas assez à mon gré, je fus le lendemain chez M. Le Breton, secrétaire de l’Institut, qui eut la complaisance de m’en donner quatre autres. Étant donc arrivé à ce jour, je fis plusieurs courses le matin. Après mon déjeuner j’allai chez un ami, élève de M. David, qui a remporté un second prix de peinture, pour nous entendre afin de nous rendre ensemble à la bibliothèque; je ne revins à la maison que contre onze heures et n’eus que le temps de m’habiller. Je vous dirai jusqu’aux habits que je mis. J’avais un habit bleu, une culotte en drap de soie, bas de soie et gilet noirs. Vous pensez bien que je n’oubliai pas les belles chemises que vous m’avez envoyées et qui me font grand plaisir. Mon ami Rioult se trouvant sur mon chemin,

nous partîmes de chez lui pour aller à l’endroit assigné pour le rendez-vous des prix. Nous fûmes des premiers, mais nous n’attendîmes pas longtemps. Gomme tous les membres de l’Institut se trouvaient réunis dans cette salle, nous vîmes parmi eux M. David, avec lequel nous causâmes un moment. Il paraissait être gai et ne savait pas l’affront qu’on allait lui faire.

« Lorsque l’horloge eut frappé trois heures, ces messieurs défilèrent par un passage étroit et entrèrent dans la salle, où tout le monde les attendait. Nous étions immédiatement après eux; on nous reçut avec des applaudissements. Vous trouverez que j’allonge ma lettre par beaucoup de détails qui vous paraîtront peut-être insignifiants, mais je suis dans tout comme cela; je ne- fais qu’ébaucher une chose, ou je la traîne en longueur à n’en pas finir. Que je vous dise un mot du local : la salle est longue et grande; elle peut contenir douze cents personnes; c’est un dôme, par conséquent le jour vient de très-haut et éclaire d’une manière piquante cette salle, au milieu de laquelle il y a une table où nos couronnes étaient déposées. Les jeunes gens qui ont remporté des prix sont placés autour et immédiatement après sont des bancs en amphithéâtre, et plus haut (comme sont les secondes galeries dans les

salles de spectacle) sont les tribunes, seulement de trois côtés, qui peuvent contenir encore passablement de monde. On peut monter sur le théâtre par cinq marches d’escalier; la statue de l’empereur était adossée à la muraille, mais on l’a enlevée. C’est sur cette espèce de théâtre qu’était placé le d*uc d’Angoulême et sa suite. Au-dessus des deux grandes portes était l’orchestre, qui peut contenir une cinquantaine de musiciens. Mais revenons-en à mon discours. A peine fûmes-nous assis qu’on vit entrer le duc et les princes de sa suite ; il fut obligé de saluer l’assemblée assez longtemps, car les applaudissements ne pouvaient finir. C’est alors que je fus forcé de faire des réflexions. Il a un air si peu noble, si commun même, qu’il m’a surpris, mais surpris singulièrement; je me figurais que les grands devaient toujours avoir une belle tournure, mais j’ai vu que je me trompais; mais malgré cela, il a l’air d’un brave homme. Lorsque tout le monde fut placé, M. le secrétaire perpétuel de la classe lut un aperçu des travaux des pensionnaires de Rome; on lut ensuite un ouvrage sur l’architecture sarrasine, et Le Breton débita ensuite une notice sur la vie de Grétry qui ennuya tellement que, malgré la présence du prince, on se mit à applaudir en signe de dérision. Les musiciens faisaient entendre leurs instru-

ments; il fut obligé d’abréger son discours qui finit enfin. Nous commencions à nous lasser d’être assis, on aperçut, à la satisfaction générale, que le plus intéressant de la cérémonie allait se passer. Je vous envoie un programme afin que vous voyiez l’ordre de la cérémonie et le nom des jeunes gens qui ont été couronnés. J’ai oublié de vous dire que, des deux côtés du théâtre, les bancs qui occupent la moitié de la salle sont ceux de l’Institut, et qu’il n’y a que les membres de ce corps respectable qui puissent s’y placer. M. Le Breton se leva et lut le programme. Le premier prix de peinture a été remporté par M. Yinchon, natif de Paris, élève de M. Serangelli. Le maître des cérémonies alla le prendre par la main et le conduisit devant le duc, qui avait désiré distribuer les couronnes; il reçut la sienne et les félicitations du prince; d’un autre côté on lui donna la médaille, et le maître des cérémonies le reconduisit à sa place. Les applaudissements les plus bruyants se firent entendre depuis le commencement jusqu’à la fin de la distribution ; mais la cérémonie était plus touchante les autres années, parce que les élèves allaient tous embrasser leurs maîtres. On vint nous avertir que la présence du prince nous obligeait à ne pas le faire cette année. Lorsque le tour de Rioult vint, M. Le Breton lut seulement qu’il était élève

de M. Renaud, quoique sur le programme il y eût : élève de M. David, Toute la salle était remplie de programmes qu’on avait distribués, le duc d’Angoulême en avait même un. J’étais dans une telle colère, que je n’éprouvai pas le moindre sentiment de crainte pour me rendre auprès du prince, mais je fus bien plus stupéfait. Je me figurais qu’il ne pourrait pas cacher le nom de mon maître, n’en ayant qu’un sur le programme. Après avoir lu « Léopold Robert, natif de la Chaux -de-Fonds, principauté de Neuchâtel », il resta un moment là. Il iïa pas d'élève en gravure > dit-il, en place de : il n’a pas de maître en gravure. Tout le monde vit bien qu’il s’était de nouveau embarbouillé et fit retentir les échos de la salle des risées précédentes. J’étais réellement fâché de voir à quel point la jalousie se montrait, surtout après avoir blâmé tellement les envieux de Grétry dans le discours qu’il venait de terminer. Après la distribution des couronnes et des médailles, on exécuta le premier prix de musique. Mme Albert, une des meilleures cantatrices du grand Opéra, chanta. On n’eut pas plutôt fini qu’un officier parut et vint se présenter devant le prince après avoir sauté pardessus tous les bancs. L’assemblée crut au premier moment qu’on voulait attenter aux jours du prince, ou que c’était un jeune homme qui avait été blessé

et qui venait demander vengeance. On l’arrêta tout de suite, mais il put parler au prince; il lui dit : « Prince, il y a quatre ans que j’ai la croix, mon père la mérite depuis vingt ans !... j’en appelle à toute cette assemblée, c’est le président de la classe des beaux-arts! » Cette scène troubla tout le monde; le prince partit avant la fin de la cérémonie, car il restait à exécuter en musique un morceau de Méhul. Nous nous rendîmes chez le Gaque, un des premiers restaurateurs, où on nous servit le plus beau dîner que j’aie pu imaginer. Nous étions une trentaine. M. David n’y fut pas. Nous étions isolés nous deux Piioult , tous les autres étaient à côté de leurs maîtres. J’ai encore bien des choses à vous dire qui vous intéresseront, mais je suis forcé d’attendre une autre occasion; je n’ai eu qu’une veillée pour vous écrire; départ demain matin. Je vous embrasse, et suis votre dévoué,

« Paris, 14 octobre 1814.

« Chers parents,

« J’ai reçu, etc. Vous ne pouvez douter de ma reconnaissance pour les preuves toujours renaissantes de votre bonté ; mon cœur en est pénétré. Me voilà

installé chez moi pour un assez long espace de temps, pendant lequel je n’aurai aucune dépense à faire outre mon entretien, et je vivrai économiquement, mais j’ai eu dans ces circonstances tant de dépenses à faire ! Après avoir fini le portrait de Mme David, je compte, s’il plaît à Dieu, entreprendre des travaux lucratifs. Les jeunes gens que nous voyons sont plusieurs élèves de l’atelier, entre autres Rioult qui a eu un second prix avec moi. Nous voyons des jeunes gens de Neuchâtel et de Bâle qui sont très comme il faut. Il y en a un qui étudie la médecine, les autres sont commis dans une maison de Neuchâtel, établie ici en cette ville. Sans doute vous recevrez cette lettre avant celle dont F. D. est porteur, mais c’est égal, je la continue, je n’avais pas eu le temps de la finir. J’ai oublié de vous dire que plusieurs grands personnages ont assisté à la séance de l’Institut où nous avons été couronnés, tels que Wellington, le fameux général anglais, l’ambassadeur de Russie, celui de Prusse, le ministre de l’intérieur, etc., etc., qui accompagnaient le duc d’Angoulême et sa suite. Avant de continuer ma dernière lettre, je veux répondre à votre demande qui concerne Forster et sa pension. Il a paru un arrêté qui statue que les étrangers ne pourront plus avoir la pension, quoiqu’ils puissent en remporter l’honneur.

Nous y sommes compris; mais l’Institut, s’intéressant aux étrangers, nous remit une lettre à nous deux Forster pour M. le baron de Humboldt, personnage important, associé à l’Institut royal de France. Nous fûmes chez lui, il y a deux mois environ ; il nous reçut parfaitement bien ; nous lui présentâmes de nos épreuves. Gomme il aime beaucoup les arts, il connaissait le jugement des prix et même il savait que j’avais mis au prix du torse peint ; il les avait vus et m’a parlé du mien avec avantage; il nous invita à faire un rouleau de plusieurs épreuves, et il se chargeait de les faire parvenir au roi de Prusse, mais il ne nous donna aucune espérance sur le succès de cette entreprise. Il faut pourtant l’avouer en passant : il n’y a aucun pays comme la France pour encourager et protéger les arts et les sciences. Nous sommes dans l’attente. Si Forster l’obtient, il est bien probable que je l’aurai aussi, quoique le second. Cette nouvelle vous surprendra : cet arrêté de l’Institut a toujours existé, mais comme sous l’empereur nous étions regardés comme Français, nous pouvions prétendre à la pension. H. -Franc. Brandt l’a obtenue. On dit que pour tous les étrangers pensionnaires à Rome, leur pension cessera dès le 1er janvier 1815.

« Le lendemain du 1er octobre nous allâmes,

Rioult et moi, faire visite à M. David; il nous reçut parfaitement. »

« — Eh bien, messieurs, nous dit-il, la journée d’hier se passa bien drôlement; vous voyez comme l’envie et la jalousie sont toujours éveillées lorsqu’elles trouvent quelque endroit à mordre; mes ennemis m’ont fait bien grand hier, sans qu’ils s’en doutent, en me mettant en parallèle avec les Bourbons. »

« Nous eûmes l’air de demander une explication.

« — Comment, mes amis, vous ne savez pas que j’ai été député avec Carnot, Cambacérès et autres grands hommes, enfin que j’ai figuré dans la révolution, que nous avons fait notre possible pour rendre la France heureuse?

« — Nous étions bien jeunes alors, lui dîmesnous, nous n’en avons entendu parler que vaguement.

« — Eh bien, hier, le président de la Classe vint me dire : Monsieur David, je vous estime beaucoup ; je viens en conséquence vous engager à vous retirer, vous seriez sans doute fâché de vous trouver avec un Bourbon. — Monsieur Taunay, lui ai-je répondu, le vin est versé , il faut le boire; je resterai, je suis ici à ma place.

« Mes ennemis, voyant ma fermeté, cherchèrent

les moyens de taire mon nom ; le maître des cérémonies alla vous avertir de ne pas embrasser vos maîtres, disant que la présence du prince rendait cette abstention nécessaire, et ensuite M. Le Breton ne le prononça pas lorsqu’il vous appela, mais les programmes qu’on avait répandus firent faire beaucoup de réflexions aux assistants. »

« M. David nous demanda ensuite comment le dîner s’était passé, s’il avait été aussi tristement que ceux des autres années. Nous lui dîmes que oui, qu’on ne s’était pas amusé du tout. Il nous demanda encore beaucoup de détails, nous restâmes chez lui plus d’une heure et demie, et en le quittant il nous dit : « Il faut pourtant que je vous embrasse, « mes chers amis; on m’a privé de cela hier, j’es- « père que je le pourrai aujourd’hui. » On nous avait fait savoir le samedi soir que tous les prix devaient se réunir lundi pour être présentés à l’abbé Montesquiou, ministre de l’intérieur. Nous étions conduits par M. Le Breton, secrétaire, M. Lecomte, trésorier, et M. Taunay, président de la classe des beaux-arts. Le secrétaire du ministre lui lut le nom des grands prix seulement. M. Le Breton observa qu’il y avait ordinairement très-peu de différence d’un premier prix à un second, puisque les juges étaient eux-mêmes souvent très-embarrassés de les

juger. Son Excellence consentit à entendre leurs noms; il parla beaucoup des arts, et assura ces messieurs qu’ils seraient aussi protégés sous ce règne que sous celui de l’empereur , et nous sortîmes autant avancés que nous l’étions en entrant. Nous allâmes ensuite faire nos visites aux membres de l’Institut, et nous nous entendîmes pour le dîner que nous devions donner aux camarades des loges qui n’avaient rien eu. Ce repas d’usage m’a coûté 25 fr. »

« Paris, 3 décembre 1814.

« Chers parents,

« ... Je vous annoncerai aussi que notre indemnité a été payée. J’ai reçu pour cela cent francs, et le roi, par l’entremise de son ministre, nous a envoyé (aux élèves de M. David) des brevets qui nous autorisent à porter la décoration du Lys. J’ai été très-surpris dernièrement de recevoir la visite d’une personne qui venait de la part de M. Fréd. de Chambrier (fils adoptif de notre gouverneur), pour me prier de lui remettre une épreuve de mon prix. Il me dit que M. de Chambrier était grand amateur des arts et qu’il s’intéressait vivement aux succès de ses compatriotes. Comme Forster lui avait déjà donné une de ses épreuves, je lui en remis une des

miennes, très-flatté comme vous pensez bien. Je ne vais pas à l’atelier de M. David dans ce moment, ayant pendant plusieurs mois encore d’autres occupations qui me retiennent à la maison. Je suis pénétré de l’intérêt que ces messieurs de la Chambre d’éducation de la Chaux-de-Fonds prennent à mes succès; cela ne peut que me donner une nouvelle énergie. Vous devez penser combien je m’intéresse vivement à la Chambre d’éducation, et particulièrement à la salle de dessin, moi qui aime tant ma chère Chaux-de-Fonds. J’approuve beaucoup le changement que M. Foulques (le maître de dessin) a proposé à ces messieurs, de faire dessiner ses élèves d’après la bosse : il n’y a que cette manière qui puisse faire quelque bien; je trouve aussi que s’il accoutumait les jeunes gens de joindre l’estompe au crayon, ce serait une très-bonne chose.

« J’allai lundi chez un marchand de bosses, où je fis une note de tous les plâtres qu’on pourrait envoyer sans trop de difficulté. Dans ma note, je rie parle que de bustes et de têtes, quoique vous me demandiez aussi des petites figures, mais je vais vous en dire la raison : toutes ces figures de petite dimension ne sont que des copies de l’antique, faites par des artistes médiocres, et ces copies sont bien inférieures aux originaux; ces têtes, ces bustes, au

contraire, sont moulés sur les belles figures de l’antique et en conservent toute la beauté, et je trouve qu’ils seraient bien préférables aux copies; cependant, je vous donne la note de trois petites figures, les meilleures, pour donner une idée de l’ensemble d’une figure aux jeunes élèves. J’envoie par occasion une caisse contenant : un portrait que j’ai destiné à ma chère Sophie, persuadé qu’il lui fera plaisir % quelques épreuves de mon prix, que vous pourrez distribuer aux personnes qui pourraient en désirer, la couronne dont le duc d’Angoulême me ceignit le jour du couronnement, et la médaille que j’ai reçue et qui certifie mes succès. J’ai pensé que ces objets pouvaient vous faire plaisir. Ne pensez cependant pas que ce soit un grand mérite à moi : j’y attache assez peu de prix pour mon compte; le diplôme que j’ai reçu de l’Institut m’est beaucoup plus utile; étant donc persuadé que vous en ferez plus de cas que moi, j’ai pris le parti de vous les envoyer. »

« 9 janvier 4 815.

« La même personne qui est venue chez moi pour me prier de lui remettre une épreuve pour M. Fréd. de Chambrier m’a apporté une lettre de

1. Portrait de la mère de Léopold, qui est chez M. Louis Huguenin, ainsi que la couronne.

M. de Chambrier, gouverneur de notre pays, dans laquelle il me remercie et me fait compliment de mes succès, en m’assurant de plus de sa bienveillance et de son amitié. Son fils adoptif chargeait cette personne de lui en procurer pour lui, je lui en ai remis encore une. M. B. vient dans l’instant de me faire une visite et de me remettre les lettres dont il était chargé, qui m’ont fait grand plaisir. M. B. m’a dit aussi qu’il était chargé de mon violon : je vous en remercie mille fois; j’espère que vous ne pensez pas que je sois assez peu raisonnable pour m’en occuper au point de nuire à mes études, du moins j’aime à le croire. »

Voilà Robert en bonne voie, encouragé, excité par le succès qu’il vient de remporter au concours de 18H. Maintenant il ne doute plus de lui; il a pleine conscience de son talent. Il va se remettre bravement au travail pour affronter une nouvelle épreuve, et nous verrons plus loin que s’il n’atteignit pas le but qu’il poursuivait avec tant d’ardeur et d’efforts, c’est uniquement aux circonstances qu’il faut l’attribuer.

Les Cent-Jours. — Robert lit Thucydide, Xénophon et Bossuet. — Visite de Napoléon à David. — Le champ de mai. — Retour des alliés. — Mort d’Ulysse Sandol, ami intime de Robert. — Robert termine la gravure du portrait de Mme David. — Visite à M. de Humboldt. — R envoie à ses parents des académies et désuétudes. — David ayant été exilé, il reçoit quelques conseils de Gérard. — Il monte en loge pour la deuxième fois et pense à se faire naturaliser Français. — 11 est mis hors concours comme étranger. — Retour à la Chaux-de- Fonds. — Il y fait quelques portraits. — Liste de ses gravures. — Lettres à Brandt. — Aidé par MM. de Meuron et Roulet de Mezerac il part pour l’Italie.

Nous avons laissé Robert au moment où, après avoir remporté le second prix de gravure, il rêvait une couronne nouvelle et un triomphe plus complet. Sa correspondance ne reprend qu’en avril 1815. Napoléon vient de rentrer en France et les études que le jeune artiste poursuit sans relâche ne l’empêchent pas de suivre d’un œil attentif et perspicace les préparatifs du grand drame dont le dernier acte va se jouer. Son esprit actif ne néglige rien. Tout en lisant Thucydide, Xénophon et le divin Bossuet avec son ami Ulysse Sandol, il visite le

musée d’artillerie et les Catacombes, fait ses réflexions sur l’organisation de la garde nationale et les préparatifs pour la défense de Paris, assiste à la fête du Champ de Mai et donne un croquis plein de vie et de vérité de l’aspect de Paris pendant les Cent-Jours.

«Paris, 14 avril 1815.

(( Mes chers parents,

« J’étais loin de supposer en vous écrivant ma dernière lettre que des événements aussi extraordinaires arriveraient; que de changements j’ai déjà vus dans ce Paris! Cette cité a offert, dans un bien court espace de temps, tout ce qu’en un siècle il s’est rencontré dans les annales de l’histoire : les contrastes de la guerre et de la paix, de la gaieté et de la tristesse, de l’abondance et de la misère, de la grandeur et je dirais presque de l’avilissement, mais portés à l’excès! Celui qui a dit : La vie n’est qu’un songe, a fort bien dit à mon avis ; en vérité, on est tenté de croire au péripatétisme, car je vous assure que j’ai eu des moments ou je croyais rêver, enfin, je doutais de ce que je voyais. J’ai pris le parti de rester ici, quoique la proposition que vous me faites de retourner au pays me soit extrêmement agréable, mais plusieurs raisons m’en empêchent. J’ai grande envie de terminer ma planche;

ensuite, les frais de voyage et l’incertitude où je serais sur la longueur du voyage et la curiosité de voir ce qui se passera ici, m’engagent aussi un peu à y rester, quoique généralement on appréhende ce choc terrible. Nous espérons passer entre les gouttes comme l’année passée, et si toutefois nous voyons du danger, nous chercherons les moyens d’aller vous rejoindre; toutefois nous sommes toujours sous la main de la Providence. Cependant je dois vous dire un mot de la levée en masse qu’on a affichée ici, c’est-à-dire de 60,000 gardes nationaux pour la ville de Paris, et comme on fait tous les jours de nouveaux recensements, on pourrait être plus sévère avec nous cette fois qu’on ne l’a été l’année passée.

« Le cinquième jour que l’empereur était ici, il a été rendre visite à M. David pour voir ses tableaux, et entre autres son dernier, les Thermopyles. Il lui a témoigné son contentement; il a trouvé que la tête de Léonidas était sublime, et a nommé M. David commandeur de la Légion d’honneur, de simple officier qu’il était. On dit ici que l’empereur va se nommer généralissime des armées de la république. La première quinzaine qu’il a été ici, il a passé en revue plus de 200,000 hommes de bonnes troupes, animées du meilleur esprit. Je n’oublierai pas de vous dire que Y. J. est ici en

garnison, fourrier de grenadiers à cheval de la vieille garde. Il a changé à son avantage : il est beaucoup moins pétulant qu’il y a deux ou trois ans. J’ai été hier au dépôt central de l’artillerie : c’est un des musées les plus curieux qu’il y ait ici; on y voit quantité de cuirasses anciennes et toutes sortes d’armes de toutes les nations, entre autres le poignard de Ravaillac, les cuirasses de Bayard, de Godefroy de Bouillon, de Charles le Hardi, trouvées en Suisse, de François Ier, de Louis XIV, du duc de Guise le Balafré, de la Pucelle d’Orléans, d’Henri IV, et beaucoup d’autres ; les casques du féroce Attila et du grand Théodoric m’ont frappé. J’ai visité aussi les Catacombes, que je n’avais jamais vues; j’ai profité avec plaisir de l’occasion d’un aimable compatriote : si on pouvait être seul quelques heures sous ces voûtes immenses, le spectacle de ces os de morts rangés par milliers devrait nécessairement faire naître plus d’une réflexion sur ce monde et rappeler ce proverbe de Salomon : « Vanité des vanités, tout est vanité. »

« 4er mai 4 816.

« Nous ne voyons rien de nouveau ici pour le moment, sinon que Paris offre l’aspect le plus brillant et que, de plus, on n’est que trop persuadé ici que la guerre va éclater; les coups seront

terribles. Quoique Paris soit assez tranquille, il y a une très-grande fermentation dans les esprits; la majeure partie est disposée, s’il le faut, à partir. Il y a un enthousiasme en France qui est bien autre que l’année passée; on était effrayé de la marche rapide des alliés : la nouveauté de la chose (j’entends de voir la France attaquée) avait consterné les Français. Ils sont préparés maintenant : la grande nation opposera un mur d’airain par son énergie et son union aux entreprises qu’on pourrait former pour affaiblir sa gloire. D’un autre côté, je sais que les alliés sont formidables. Le parti le plus sage est d’attendre la fin d’un choc épouvantable et dont on n’aura pas d’exemple. Cependant tranquillisez-vous sur notre compte, nous serons prudents. La liberté de la presse est rétablie. »

« Paris, 19-23 mai 1815.

« J’ai reçu vos deux chères lettres, qui m’ont fait grand plaisir et ont satisfait en partie ma curiosité; je vais répondre à leur contenu avec tous les détails que vous désirez. Je vous parlerai d’abord de M. David, que je vois quelquefois et dont je reçois toujours l’accueil le plus gracieux. Il a été incommodé ces derniers temps; j’eus par là l’occasion d’aller lui faire une visite. Son fils E. est rentré au service, colonel de cavalerie. C’est son gendre.

le général Joannin, qui a ouvert les portes de Grenoble, où il commandait, à l’empereur. Oh! notre patron est maintenant au pinacle de la fortune. Nous avons ici un spectacle tout à fait nouveau et qui m’a fait une impression singulière. Les habitants des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau se sont confédérés et sont allés dimanche passé en corps offrir leurs services à l’empereur, en cas que l’on vît encore l’ennemi aux portes de la capitale. Hélas! on gémit de voir qu’on a besoin de cette classe de la nation et de lui faire connaître sa force. Leur nombre montait de 12 à 15,000 hommes, tous robustes et la majorité ayant servi. Ils seront organisés et seront l’avant-garde de la garde nationale. On dit que nous verrons dimanche ceux des faubourgs du Temple, Saint-Martin et Saint-Denis, qui iront aussi s’offrir comme défenseurs de la patrie. Après avoir vu les confédérés, nous fumes curieux d’aller voir les fortifications de Montmartre. Tous les endroits où le terrain est favorable on y établit des retranchements et on en forme des redoutes, et pour garantir plus encore on creuse des fossés. Saint- Denis sera inondé. Enfin si la nécessité l’exige, les plateaux de Montmartre, Menilmontant et Chaumont seront couverts de 300 bouches à feu qui vomiront la mort. Voilà la bombe, gare aux éclats. Le com-

merce, comme vous devez penser, est dans une stagnation complète; cependant chacun est tranquille et dans une entière sécurité sur l’avenir. La crainte que les communications ne soient interrompues m’engage à envoyer cette lettre par R. J’ai vu des lettres de Neuchâtel, qui font craindre qu’on demande les absents; je serais bien aise que vous m’en disiez un mot. Les journaux annoncent ici que la Suisse se déclare contre la France; quoiqu’elle ne soit pas certaine, cette nouvelle nous a fait peine. Comme qu’il en soit je me confie en la Providence, et comme je suis persuadé que tout arrivera par son ordre, je ne murmurerai pas de ses décrets. Je vous embrasse de cœur, mes chers parents, et suis pour la vie votre dévoué fils,

« Paris, le 3 juin \ 84 3.

« Chers parents,

« Je vais vous faire une petite relation du fameux champ de mai, de cette belle fête dont nous avons été les témoins oculaires. Il est inutile que je vous détaille la marche de cette cérémonie, les journaux vous en donneront une idée bien plus juste que je ne pourrais le faire; je me contenterai de vous marquer ce qui m’a frappé, les émotions que m’a fait

éprouver la vue de tant d’illustres personnages, et surtout celui qui fait remuer le monde! Quelle foule de réflexions philosophiques ce jour m’a fait naître? — Ulysse n’a pas voulu interrompre ses travaux ce jour, mais je n’étais nullement dans les mêmes dispositions, et je fus forcé de sortir seul. Je ne sais quel hasard heureux me fit plutôt diriger ma course du côté des Tuileries qu’au champ de Mars, car je n’étais pas instruit que j’y verrais le cortège et que j’y rencontrerais Ch. Henri Montandon % avec lequel j’ai été toute la journée, ce dont je me félicite; car sans lui et sans sa hardiesse, je n’aurais pas été sur la tribune, d’où l’empereur a fait un discours aux troupes, discours que nous avons entendu mot pour mot, sans en perdre une syllabe.

« Nous suivîmes le cortège qui traversa le jardin des Tuileries et prit la route du champ de Mars; en arrivant sur l’amphithéâtre qui l’entourait, nous fûmes ravis de la vue imposante que nous présentèrent la garde impériale et la garde nationale : la première surtout, incomparable avec toute autre troupe, par l’air martial de ceux qui la composent, l’aspect terrible de ces vieilles moustaches, la richesse

Le portrait en profil de M. Montandon, peint à l’huile par Léopold, se trouve au collège de la Chaux-de-Fonds, ainsique ceux de deux de ses parents.

et le bon goût de leurs costumes; la cavalerie surtout se distingue encore plus par la beauté et la variété de l’uniforme : il faut avoir vu cela pour en avoir une idée juste. Maman pourra vous dire de quelle grandeur est le champ de Mars ; il était rempli de troupes; jamais je n’ai vu de manœuvres aussi belles : les dragons, les grenadiers, les lanciers marchaient cinquante hommes de front : vous devez vous figurer quelle ligne cela devait faire. Le soleil resplendissait sur les casques, qui brillaient au loin d’un éclat tempéré par les tourbillons de poussière, ce qui mettait une harmonie singulière dans ces beaux tableaux : que n’aurais-je pas donné pour vous voir spectateurs de cette belle fête, qui est la plus brillante dont j’ai été témoin, non-seulement à cause du nombre des troupes, mais le temps était si beau et les spectateurs paraissaient contents et gais. Nous étions, dis-je, sur un des amphithéâtres qui entourent le champ de Mars; une partie des troupes faisait un cordon pour empêcher les spectateurs d’entrer dans l’enceinte; malgré cette difficulté, nous sûmes si bien nous faufiler, que nous parvînmes au pied de la tribune d’où l’empereur devait adresser son discours aux troupes en leur distribuant les aigles et les faisant ensuite défiler devant lui. Ma lettre ne me permet pas de vous rapporter en entier

son discours, quoique je m’en rappelle assez bien : il est très-énergique, et il l’a débité avec feu, mais les phrases en étaient coupées et sans ordre, et il n’était pas difficile de voir que c’était d’abondance et sans préparation qu’il l’a fait. Il dit en parlant aux troupes : Vous jurez de périr pour défendre ces aigles aux couleurs nationales , pour conserver la liberté et soutenir le trône ?... Il a une voix très-forte, quoiqu’elle soit un peu aigre, et l’accent italien. Pendant que les troupes défilèrent, nous montâmes sur la tribune ; une dizaine de personnes nous en séparaient, ministres, chambellans, maréchaux: nous étions les seuls bourgeois, et heureusement assez proprement mis. Nous avons parlé à des généraux qui nous ont assuré que le champ de Mars contenait 300,000 personnes au moins. Le soir il y eut une illumination.

« Mais le' concert, le feu d’artifice et une grande illumination auront lieu demain.

« Vous me pardonnerez si je vous ai entretenus si longtemps de cette fête. Nous nous portons parfaitement, nous ne sommes pas tracassés pour les levées ; c’est très-heureux, car on incorpore tout homme de seize à soixante ans dans la garde nationale ou dans les fédérés : si nous échappons, c’est une chose bien singulière, etc... Je vous embrasse et suis votre dévoué fils, « Léopold Robert. »

« Paris (sans date), 1815.

« Chers parents,

« La sœur de mon ami Ulysse Sandol vous remettra un carreau de papier coupé à jour et vous enseignera comment vous devez faire pour avoir des nouvelles de Paris, que nous ne pourrions pas vous envoyer autrement1. V. J. vient chez nous assez souvent; il nous a dit hier que son régiment, qui était de 900 hommes il y a huit jours,, est à présent de 1150, tous vieilles moustaches rentrées; la vieille garde est maintenant de 12,000 hommes, et la jeune, qui n’est pas encore organisée, sera du double; les corps francs se reforment avec une activité toute

1 . Chacun des correspondants avait un de ces cartons découpés de la même manière. Celui qui écrivait appliquait le carton sur son papier et mettait dans les vides les mots exprimant en abrégé ce qu’il voulait faire parvenir. Ainsi :

| Vous saurez | | Napoléon | | a été battu | | le 18 juin j

| à Waterloo | j etc., etc. j [ etc. |

puis entre ces mots on intercalait des phrases quelconques, mais qui devaient présenter un sens et se relier autant que possible avec la dépêche et surtout dissimuler la nouvelle que l’on faisait ainsi passer en contrebande à travers le cabinet noir. Le récipiendaire plaçait son carton sur la lettre et lisait facilement ce que son correspondant lui mandait d’important.

particulière. Il y a un parc d’artillerie h Vincennes, qui est au moins de 12 à 1,500 pièces de canon. L’empereur a annoncé hier, à une revue de troupes de ligne, infanterie et cavalerie, que les Turcs avaient déclaré la guerre à la Russie. On a licencié les quatre régiments suisses au service de France; la majeure partie des soldats du jeune régiment sont entrés dans d’autres corps; parmi eux est F. F., du Locle. Ulysse vient de recevoir des nouvelles de sa sœur. Elle lui apprend que votre pays est occupé par des Bernois et que les nôtres sont du côté du Tessin. Je serais curieux de savoir qui est parti parmi les jeunes gens que je connais. Il paraît qu’on nous a oubliés. »

« Paris, le 1 6 juin 1815.

« Chers parents,

« Je viens d’apprendre, par un de nos amis de Bâle, que les alliés venaient avec un corps d’armée considérable de passer par cette ville ou à Rheinfelden. Je vous écris à la hâte pour vous rassurer sur notre compte. J’ai vu aussi M. H. R., qui compte reprendre du service ici. Il nous a débité plusieurs nouvelles qui d’abord nous ont effrayés, mais en réfléchissant nous avons vu que ce ne pouvait être que des faussetés : il nous a assuré qu’on levait encore 500 hommes dans notre village. — On est

certain ici que la décision de la Suisse n’est pas à l’avantage de la France, et on craint de voir encore ce qu’on a vu l’année passée. La meilleure chose qu’on puisse faire dans ces circonstances effrayantes est de se remettre entièrement entre les bras de la Providence, car sans cela on est beaucoup moins sûr encore de savoir ce que Dieu décidera de nous. J’ai appris avec peine que mon cher frère Alfred était incorporé dans une des compagnies qu’on a organisées dernièrement, car qui sait les mesures qu’on prendra encore pour être plus redoutable en cas d’attaque? Nous sommes toujours très-bien ensemble, nous deux Ulysse. Nos caractères se conviennent parfaitement. Nous avons tous deux les mêmes goûts, tous deux les mêmes principes, et notre but est également de faire le bonheur de nos chers parents. Si je ne puis y atteindre, que vous ayez du moins la certitude que je fais et ferai tout pour y parvenir. Nous passons toujours notre temps le soir à lire. Un de nos amis nous a prêté Thucydide, Xénophon et le divin Bossuet. Si vous connaissiez ce jeune homme, vous nous féliciteriez d’avoir une pareille connaissance, car il joint à de nombreuses connaissances une érudition profonde et des principes trèssévères qui lui attirent l’estime de toutes les personnes qui le connaissent. Je dois vous dire à quel

point en sont mes travaux. Je compte avoir fini ma planche dans un mois. Je voudrais pouvoir vous en faire passer quelques épreuves quand elle sera terminée. Je compte retourner après à l’atelier de M. David. — Les habitants de Paris travaillent aux fortifications. La ville sera entourée de fossés avec des redoutes de distance en distance. On parle déjà d’approvisionner Paris. Les femmes se fédèrent aussi. Enfin tout s’organise, etc. Je suis pour la vie votre dévoué et affectionné

Dans les lettres qui suivent, Robert oublie les événements publics, pour parler d’un grand chagrin personnel qui l’atteignit alors. Son ami intime, Ulysse Sandol, jeune homme de la Chaux-de-Fonds, dont il parle si souvent dans ses lettres, tomba gravement malade et mourut, malgré les soins que lui prodigua Robert. C’est pendant qu’il soignait son ami que Robert dessina une étude de la mère des Niobés que possède M. Alphonse Petit- Pierre. Il a mis dans ce beau travail toute la tendresse de son âme.

« Paris, 10 août 1815.

« Chers parents,

« Devais-je, à la suite d’événements si malheureux et après avoir été privé si longtemps de vos

nouvelles, reprendre notre correspondance en vous annonçant une nouvelle qui ne pourra que vous faire du chagrin? je ne puis trouver des moyens de vous prévenir avant de vous instruire de cette fâcheuse nouvelle. Ulysse est tombé malade le dimanche 3 juillet et sa maladie s’est déclarée au bout de quelques jours pour être une fièvre putride. J’ai demandé au médecin qui vient le voir tous les jours si je devais faire savoir cette nouvelle à ses parents; il m’a conseillé de le faire, en leur disant aussi qu’il ne trouvait encore aucun symptôme alarmant ; qu’il ne pouvait que conjecturer avant le quatorzième jour quelle force aurait la maladie. Je vous laisse penser dans quelle cruelle position je me trouve! Enfin, celui qui n’a pas souffert en ce monde ne mérite pas d’avoir part à la félicité de l’autre monde. Je vous prie de tranquilliser ses parents sur la manière dont il est traité. Il a d’abord un médecin distingué, M. Rougeot-Desessarts, qui a traité Mme Girardet pendant une maladie semblable; il a ensuite une garde qui ne lui laisse manquer de rien. Je l’ai veillé les premières nuits, mais je n’ai pu continuer; je suis obligé de prendre des distractions pour m’étourdir un peu. Plusieurs compatriotes montrent beaucoup d’empressement à nous servir ; toutes les personnes de la maison s’intéressent vivement à lui et nous ont offert leurs ser-

vices. Enfin il ne manque de rien, c’est de quoi ses parents doivent être persuadés. Espérons en la bonté de Dieu. Il m’est impossible de vous écrire plus longuement. Je vous donnerai dans trois ou quatre jours un bulletin de l’état de sa santé. Quel génie malheureux a voulu que je ne vous écrivisse qu’à présent? Vous attendez avec impatience de nos nouvelles, et cette lettre n’est pas propre à vous causer de la joie. Ulysse a toute sa connaissance et a perdu déjà beaucoup de fièvre. Remettons-nous -en à la bonne Providence, c’est ce que je me dis sans cesse. Je vous embrasse tous.

a Léopold Robert. »

« Paris, 19 août ISIS.

« Chers parents,

« Vous devez être inquiets de n’avoir pas reçu cette lettre plus tôt, mais j’ai toujours attendu pour pouvoir vous marquer quelque chose d’un peu positif à l’égard de la santé d’Ulysse; il est, grâce à Dieu, à peu près sauvé : le médecin parie même de sa convalescence comme d’une chose peu reculée : notre malade parle déjà de manger du gâteau au fromage ; il a un autre symptôme très-favorable, et je commence à respirer un peu; mais le jour où je

vous ai adressé ma dernière, j’étais réellement malade; j’ai été obligé même de me ménager beaucoup pendant une dizaine de jours; maintenant je suis parfaitement bien. Rassurez les parents d’Ulysse sur la manière dont il est soigné; j’ai pris une femme qui se trouve être une très-bonne personne, qui fait tout ce que le médecin ordonne. Enfin j’espère pouvoir vous annoncer la convalescence dans quelques jours. Je ne puis vous cacher que depuis qu’Ulysse est malade je n’ai pas fait grand’chose. Cependant la première semaine je concourus pour le prix du torse; j’en fis un assez bon. Le jeune homme qui a remporté le second prix de peinture cette année a aussi eu celui du torse. Forster m’a dit que M. Gérard, professeur, lui avait fait savoir que le baron de Humboldt avait chez lui deux médailles en or que le roi de Prusse lui avait fait remettre pour nous : nous attendons tous les jours une invitation pour aller les chercher. M. David a écrit à ses élèves qu’il comptait bientôt être parmi eux, qu’il s’en faisait une fête : enfin beaucoup de choses flatteuses. J’ai reçu dernièrement une lettre de M. Girardet qui me marque qu’il a eu le plaisir de voir M. David à Neuchâtel, où il a séjourné un jour. La première personne qui partira d’ici sera chargée du journal que je vous ai promis. Je me fais une fête de recevoir de

vos chères nouvelles, dont j’ai été longtemps privé. J’ai été tellement tracassé ces derniers temps, que j’en ai pris un peu de noir; j’avais un si fort découragement en voyant Sandol malade ! Je n’avais qu’une chose qui pût me soutenir, c’était de penser à vous, ô mes chers parents! de me rappeler le séjour de ma bonne mère ici, de nos promenades au jardin des Tuileries, etc. Ces souvenirs si chers à mon cœur me rendent le courage, parce que je pense que je pourrai encore en jouir quand je serai dans le sein de ma famille. O ma chère mère, vous ne pouvez savoir combien je me reproche de vous avoir laissée si longtemps seule des journées entières ! Oh ! que je me rappelle toujours avec un douloureux souvenir cette fois où je rentrai presque de nuit, et où je vous trouvai tout inquiète : bien sûr je ne vous causerai plus des peines comme celle-là, je ne voudrais plus vous quitter. Soyez toujours persuadée de mon attachement inviolable.

« Paris, 31 août 1815.

« Mes chers parents,

« Le ciel en avait décidé ainsi! Ulysse, mon malheureux ami, m’a été enlevé! il a été enlevé à ses connaissances, à ses parents! O mort impitoyable! ô

mort, que tu es affreuse! Quelle perte, ô mes chers parents, pour votre enfant! il ne sait s’il pourra la supporter autrement qu’en allant se consoler dans votre sein, pleurer avec vous! Il est maintenant en repos, ce bon Ulysse ! Ses vertus lui ont acquis une place auprès de son créateur ! il a rejoint sa cousine qu’il a tant regrettée, et j’aime à croire qu’ils abaissent des regards de compassion sur ceux qui les pleurent. Quel coup affreux cette nouvelle va causer à ses parents, surtout après les nouvelles rassurantes que vous aviez reçues! Je ne puis vous donner aucun détail sur sa mort ; la plaie de mon cœur est encore trop saignante; je vous dirai seulement que jusqu’à dimanche, on avait tout lieu d’espérer une prompte guérison; mais lundi matin il s’est plaint d’un point qui pendant plusieurs heures l’a fait souffrir cruellement; le médecin l’a vu deux fois chaque jour, et a fait des visites de plusieurs heures; ce point s’est apaisé le lendemain, et même il ne s’en plaignait plus, ce qui fit déjà beaucoup craindre au médecin que la gangrène ne s’y fût mise ; ses craintes n’étaient malheureusement que trop fondées; elle a fait des progrès si rapides, qu’elle nous l’a enlevé hier mercredi à quatre heures et demie du soir; il n’a pas souffert du tout dans les derniers instants, il était à ce qu’il prétendait parfaitement bien ; il s’est éteint

insensiblement; je le tenais dans mes bras quand il eut les premières convulsions; je risquai de me trouver mal en pensant qu’il était si près de sa fin; je sortis de la chambre en sanglotant et je ne l’ai plus revu ! Je me loue beaucoup des soins de Csse et de L. Borel qui m’ont aidé et qui m’aident encore de tous leurs moyens, et je suis persuadé que sans eux je serais au lit. Il m’est impossible de vous écrire plus au long. J’invite les malheureux parents de Sandol à m’envoyer le plus promptement possible l’ordre de régler ses affaires ici, car on pourrait poser les scellés, non- seulement sur ce qui lui appartient, mais aussi sur ce qui est à moi ; je ne sais pourquoi le seul nom de Sandol est à la mairie. J’attends de vos nouvelles avec la dernière impatience. Tout à vous, mes bons parents. Votre fils,

« Paris, 5 septembre 1815.

« Mes chers parents,

«Je ne veux pas mettre trop d’intervalle entre mes lettres dans ces moments où un silence un peu long pourrait vous alarmer; je commencerai d’abord par vous dire que grâce à Dieu et grâce à vous, mes bons parents, je me trouve assez bien de corps; l’âme

ne se rétablit pas aussi promptement; les douleurs que j’éprouve sont, à la vérité, moins vives, mais, ô mes chers parents, que de regrets la déchireront continuellement! J’ai perdu un ami! un ami qui m’était si cher! nous vivions si bien ensemble! Aucun de nos moments n’était employé d’une manière frivole, parce que l’un et l’autre nous n’étions nullement portés vers ces plaisirs bruyants que recherchent tant les jeunes gens; nous avions le même plaisir de causer ensemble des arts ou des sciences, parce que tous deux nous y trouvions du goût, mais plus que cela encore, les mêmes principes de morale étaient profondément gravés dans nos cœurs; et perdre un tel ami, ô mes chers parents! Le ciel en avait donc décidé ainsi! Il a voulu m’affliger pour éprouver ma constance à souffrir; c’est avec le cœur bien serré et pourtant avec résignation que je dis : « Que la volonté de Dieu soit faite ! » Il est maintenant heureux, ce cher Ulysse! Quand je suis seul, je vois son ombre voltiger sans cesse autour de moi; cette idée que je ne peux repousser ne m’est pas pénible du tout, au contraire, j’éprouve une douce mélancolie qui me rend (vous le dirai-je?) insensible a tout, aux arts, à mes amis; il n’v a que votre souvenir, mes chers parents, qui soit toujours délicieux à mon cœur; il me soutient, il me redonne cette

envie de me distinguer pour contribuer à votre bonheur; votre souvenir chéri ne me quittera pas, tant que je vivrai. Je voudrais voler dans vos bras, mais je me dis que mes études en souffriraient et que le plaisir sera bien plus grand quand mon esprit ne sera plus occupé que faiblement de la perte que je viens de faire. Je n’ai plus que quelques mois avant le concours; la planche de M,ne David n’est pas terminée et j’ai la plus grande envie d’en faire quelque chose. Je sens aussi que les arts pourront me distraire en m’y livrant avec assiduité. Je suis obligé ces jours de courir de côté et d’autre, chez le juge de paix, à la municipalité, ce qui me donne un ennui mortel.

« Je vais aussi changer d’appartement. J’irai quelques mois loger dans l’hôtel où est notre cher ami le D1 Borel, de Neuchâtel, dont la compagnie me fait toujours grand plaisir, parce qu’elle me rappelle celle de mon cher Ulysse. J’irai demeurer rue Hyacinthe, numéro 43, où vous pourrez m’adresser vos lettres dorénavant. Je vais employer le reste de mon papier à vous parler de mon cher Ulysse. (Suivent tous les détails de la maladie)... Il me disait au souffle « qu’il était parfaitement bien > qu’il ressentait une douce chaleur », bien-être perfide, qui annonçait sa fin prochaine! Il s’éteignit insensible-

ment et mourut sans douleurs ; mais ce qui m’a toujours effrayé dans sa maladie, c’est qu’il a paru insensible à tout : jamais il ne m’a fait une seule question sur ses parents, qu’il chérissait tant!... enfin rien ne l’inquiétait, et il ne s’attendait pas du tout à mourir. Le matin, il avait fait placer un petit portrait du roi de Prusse et un buste de Niobé au pied de son lit, et il les faisait remarquer à toutes les personnes qui l’approchaient : il avait en les regardant une figure heureuse et contente. Les plus petits soins qu’on lui prodiguait le dernier jour, il les reçut avec beaucoup de reconnaissance; il ne parlait plus, mais sa figure était toujours extrêmement expressive... Enfin il nous fut enlevé! quels moments affreux! je ne puis me les rappeler sans éprouver un excès de désespoir!... Ulysse, nous ne te verrons plus! Oh! perte déchirante!... Je ne puis assez dire combien Borel et Gsse me furent utiles ces jours. Il fut enterré le surlendemain de sa mort, aussi décemment que nous le jugeâmes convenable, sans faire trop de frais. Il y avait une quarantaine de personnes qui suivirent le convoi; il fut placé dans une fosse particulière au cimetière de Vaugirard. M. le ministre Marron fit une oraison funèbre, laconique, mais touchante.

«Je viens de recevoir vos chères lettres dont

je vous remercie. Hélas! elles m’ont bien affecté; je maudis bien celle qui vous a donné des espérances, de même qu’aux parents de mon ami. Vos lettres sont un baume précieux pour mon cœur; veuillez les renouveler souvent : c’est ce qui contribuera plus qu’aucune autre chose à guérir cette plaie.

« Soyez assurés tous de mon continuel attachement.

« Je vous envoie, etc., etc.

« Paris, 45 septembre 4 815.

« Chers parents ,

« J’ai reçu de bien charmantes lettres des parents d’Ulysse : notre ami a quitté de bien bons parents; mais qu’ai-je fait pour mériter tant à leurs yeux? j’ai fait ce que le cœur le plus insensible n’aurait pu s’exempter de faire. Hélas! si la moitié de mon existence avait pu conserver la vie à mon ami, et le rendre à des parents qui le chérissaient si tendrement, je l’aurais sacrifiée avec joie, et je me serais estimé heureux ! Mais le ciel en avait ordonné autrement. 11 avait marqué là le terme de sa carrière; il est heureux bien certainement, car il a bien mérité aux yeux de la Providence. Combien j’aime M. P., quel excellent homme! quelle délicatesse! quel cœur!

Je me propose de lui répondre incessamment pour lui donner tous les détails de la maladie et de la mort de notre ami, comme il me le demande.

« Veuillez dire mille choses à mesdames S. et P. J’ambitionne une place dans le cœur de la mère et d’une sœur tant aimées de mon ami : quel soulagement pour mon cœur si je pouvais mêler mes larmes aux leurs!... Tout ici me paraît froid! Qu’il y a peu de personnes dans ce monde qui sachent aimer véritablement! J’excepte pourtant mon ami Borel et Comtesse; c’est avec eux seuls que je puis parler de mon cher Ulysse sans trouver des cœurs de glace. Ma santé est meilleure que je n’aurais osé l’espérer ; les chagrins de l’esprit, qui la ruinent si souvent, ne lui ont causé aucune atteinte, du moins en apparence ; il est vrai que je me ménage, et je suis d’une complexion si bonne, qu’elle résistera certainement à cette secousse. Mes occupations me distraient, je m’occupe de ma planche, je fais maintenant le portrait peint de Borel, et ensuite je ferai deux petites copies de celui d’Ulysse ; j’en destine une à sa malheureuse mère, l’autre pour M. Perrot. Je travaille avec plaisir ; c’est la seule chose qui me désennuie ; aussi je suis assidu du matin au soir. Je sens qu’il n’y a que cette distraction qui me conserve la santé ; d’ailleurs, je suis si bien dans mon nouvel apparte-

ment, surtout à cause du voisinage de mon cher ami Borel, qui pourra remplacer en partie le vide que la mort d’Ulysse me cause. Les qualités morales que j’estime tant chez un jeune homme, il les possède toutes; l’instruction brillante qu’il a reçue et qu’il cultive toujours est très-propre à me faire passer des moments bien agréables. Nous avons aussi dans la maison un compatriote fribourgeois, bon enfant, avec lequel nous sommes ordinairement. Nous sommes à deux pas du charmant jardin du Luxembourg, où nous allons souvent.

« Enfin, je sens que je suis très-bien, je n’ai que ce vide affreux qui me mine; le temps amène beaucoup de changements. O mes bons parents, si je ne vous avais pas, que ferais-je dans un monde où je ne pourrais placer aucune affection décidée sur aucun de ses habitants? Je vous aime, je vous aime, ô mes chers parents; ma plume est trop froide pour exprimer ce que voudrait mon cœur. Que je me réjouis de vous serrer tous dans mes bras! quelle félicité! je ne puis plus y penser sans avoir une espèce de délire bien agréable.

« J’ai reçu deux lettres de Mme P... et deux de M. Perrot. Je n’ai pu les lire sans verser des larmes et sans regretter encore plus ce cher ami. Je puis dire que j’ai été parfaitement heureux pendant le peu de

temps que j’ai passe avec ce cher Ulysse, et son amitié m’a été d’une grande utilité dans les jours malheureux qui suivirent le départ de la meilleure des mères. Dans quelle profonde affliction il laisse ses parents! sa bonne mère qu’il aimait tant! sa sœur! etM. Perrot! quel homme!

« J’attends beaucoup de lettres de la maison, et j’espère de plus les recevoir promptement ; c’est un plaisir si grand pour moi ! Je vous embrasse encore et suis votre dévoué,

« Paris, 5 décembre 1 815,

« Mes chers parents,

« Je viens vous apprendre une nouvelle qui, j’en suis persuadé, vous fera plaisir. J’ai reçu hier une lettre de M. le baron de Humboldt, qui me priait instamment de me rendre chez lui le même jour pour me communiquer une chose qui me concernait ; vous pensez bien que je ne manquai pas le plaisir de le trouver : il me reçut parfaitement. Il me dit qu’il était chargé de la part du roi de Prusse de me remettre une médaille pour le prix que j’avais remporté, et dont je lui avais fait parvenir quelques épreuves. En même temps que la médaille, il me remit un rou-

leau de trente ducats en or, en me disant que la médaille n’étant pas d’un poids ordinaire, ce n’était qu’un dédommagement. Nous parlâmes ensuite un moment; il me demanda à quoi je m’occupais et il apprit avec plaisir que je gravais le portrait de Mme David, qu’il connaissait, et dont il me lit un grand éloge; il m’engagea ensuite à lui remettre quelques épreuves, quand elles seraient terminées, pour en faire passer au roi de Prusse. En me quittant, il me pria de l’excuser s’il m’avait mandé pour si peu de chose, et je sortis très-satisfait. La médaille est très-belle et un peu plus grosse que celle du second prix, que vous avez déjà. Les trente ducats sont aussi fort beaux, mais je crois qu’ils ne seront pas gardés comme de vieilles reliques. Malgré toute la peine que j’éprouve de vivre éloigné d’aussi bons parents, de tout ce que j’ai de plus cher au monde, je dois persévérer dans le parti que j’ai pris et me mettre à même de vous faire honneur. Cependant votre avis prévaudra certainement et j’attends votre décision; mais vous devez sentir que pour un artiste, le théâtre d’une grande ville est préférable à un petit endroit où on ne peut apprécier les arts ni même les sentir. L’arrivée d’un ami (B.) nous a bien réjouis : nous avions tant de choses à nous dire ! Nous parlâmes d’abord beaucoup du bon Ulysse, nous nous atten-

drîmes en parlant de ce bon ami ! B... nous instruisit de tout ce qui s’est passé en Suisse pendant que tous les grands mouvements politiques s’étaient opérés. Nous allâmes dîner ensemble, et nous nous rendîmes de là au Théâtre-Français, où je vis avec un singulier plaisir une des bonnes pièces de Molière, les Femmes savantes. Il y avait très-longtemps que je n’avais été à ce théâtre, ce qui ne contribua pas peu à augmenter la jouissance que j’éprouvais. Ma lettre vous arrivera sans doute avant les journaux, qui annonceront la mort du maréchal Ney, prince de la Moskowa. Il a été condamné par la chambre des pairs à être fusillé : il est mort comme un maréchal de France : en brave ! C’est lui qui a commandé le feu aux soldats, qui ne voulaient pas se prêter à cela. Gare aux autres!... C’est après le spectacle que je vous écris cette lettre; vous me pardonnerez si elle est si peu lisible ; il est une heure du matin, j’ai besoin de repos. Ma santé est fort bonne; veuillez me donner promptement des nouvelles de la vôtre ; il y a longtemps que je suis privé de vos chères lettres. Je vous embrasse mille fois et suis toujours votre

« Notre concours commence dans deux mois; je compte retourner auparavant et pendant quelques se-

maines à l’atelier de M. David, pour me remettre un peu. Il y a longtemps que je n’ai dessiné d’après nature. »

« Paris, 1 "janvier 1816.

« Minuit frappe! Je ne puis commencer l’année, mes chers parents, qu’en vous faisant part des vœux que je forme pour que vous la passiez heureusement! Avec quelle ardeur, quelle sincérité ils sont présentés à l’Etre des êtres ! au dispensateur de toutes choses! puisse-t-il les exaucer, ce Dieu tout bon, en qui est toute notre espérance ! Je pense à vous, mes bons parents, avec un plaisir inexprimable ; mon imagination me transporte au milieu de tout ce que j’aime, au milieu de ma famille : je me vois entonner « Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille? » Nous disons tous bis, bis, bis, mille fois ! je vous vois tous! nous causons! quelles illusions charmantes! ces idées délicieuses réjouissent mon cœur. L’année passée, à la même heure, nous nous entretenions avec Ulysse de nos bons parents ! C’est un souvenir qui m’attriste : j’étais si heureux de pouvoir communiquer mes pensées, surtout à un ami aussi précieux!...

« 8 janvier.

« Pardonnez si j’ai retardé l’envoi de ma lettre. La vôtre, reçue le 31 décembre, m’annon-

çait un paquet de lettres; j’ai cru devoir attendre pour pouvoir y répondre. La joie que leur lecture me procura fut bien grande : il y avait si longtemps que je les attendais! Je vous ai envoyé un rouleau qui contient plusieurs dessins et une épreuve seulement de ma planche, parce que je compte la terminer davantage. M. David en a été très-content et, pour me faciliter, il m’a engagé de prendre chez moi le portrait peint qu’il a fait lui-même. Toutes les fois que je vais le voir, j’en reçois un accueil tout à fait amical ; il ne m’appelle que « son ami Léopold ». Depuis quelque temps, nous parlons beaucoup de la Suisse, et, quoiqu’il y ait été assez mal reçu, il se la rappelle avec grand plaisir.

« Outre les académies, vous trouverez dans le paquet quelques bouts d’études que je me suis amusé à faire les soirs : elles sont destinées à Aurèle, qui pourra s’en servir pour modèles, s’il montre toujours du goût pour le dessin. Vous verrez aussi un dessin de cette belle tête de Niobé qu’Ulysse regardait avec tant de plaisir le jour funeste où il mourut. Si elle faisait plaisir à sa sœur, je désire que vous la lui remettiez sans lui dire que c’est moi qui vous en parle; mais ce n’est qu’autant que vous y tiendriez peu. J’ai passé le jour de l’an de cette année plus gaîment que celui de la précédente : nous avons dîné

avec sept ou huit jeunes gens suisses, avec lesquels nous nous sommes assez bien amusés : le refrain de toutes les chansons qu’ils ont chantées était :

« O ma patrie,

O mon bonheur!

Toujours chérie,

Tu rempliras mon cœur. »

« Je dois vous dire, cher père, combien le projet que vous m’annoncez de venir faire un tour ici cet été m’a causé de joie. J’espère beaucoup, pour qu’il vous soit plus agréable, si vous vous chargez de marchandises, voir reprendre un peu le commerce, qui est dans une stagnation très-grande. Malgré la paix dont nous jouissons, on se plaint davantage que durant la guerre : on est écrasé sous le poids des contributions qui sont, grâces à nos amis les alliés un peu rigoureuses (mais je ne fais pas attention que je suis maintenant Prussien) . Un grand nombre d’étrangers ont quitté Paris ; bon nombre de malheureux s’y réfugient; enfin cette capitale n’a plus l’aspect brillant qu’elle avait il y a six mois. Je m’informerai pour ce que vous désirez savoir, mais j’ai l’âme si peu mercantile et le génie si rétréci pour tout ce qui regarde le commerce, que je craindrais de ne faire que des bévues, et la crainte m’en ferait faire peutêtre de bien graves. »

David avait été exilé par les Bourbons. Robert reçut quelques conseils de Gérard, à qui son maître l’avait chaudement recommandé et qui lui montra à cette époque et plus tard encore le plus vif intérêt. Le jeune artiste n’avait pas renoncé à concourir pour le grand prix de Rome. Il monta en loge et, de l’avis général, sa gravure avait des chances sérieuses d’être couronnée. Il ne donna pas suite aux démarches qu’il avait déjà faites pour obtenir la grande naturalisation, et finalement il fut évincé du concours. Tout attristé, mais non découragé, Robert, comme on le verra par les lettres suivantes, se décida à rentrer dans son pays pour revoir ses parents et agir ensuite d’après les événements.

« Paris, 7 mai 1816.

« Mes chers parents,

« Je viens vous instruire par la présente que, d’après les informations que j’avais prises concernant la naturalisation, je m’étais décidé avant de recevoir vos chères lettres à ne pas faire des démarches dont j’aurais pu me repentir par la suite; car, outre les frais considérables que cela m’aurait occasionnés, les engagements qu’on est obligé de prendre sont si sérieux, que j’aurais craint de me compromettre auprès de notre gouvernement. Les étrangers après

un séjour de dix ans en France ont le droit de demander la naturalisation; mais moi, n’y étant pas depuis ce nombre d’années, je me serais vu forcé de déposer une somme assez forte. J’avais été recommandé à M. Champion de Villeneuve, pour m’informer au juste auprès de lui à quoi m’engageraient ces démarches : c’est un avocat au conseil privé du roi; il m’offrait de me faire obtenir seulement la jouissance des droits civils (qui, je l’ai appris depuis, n’auraient pas été suffisants), moyennant cent écus. Une naturalisation dans les formes demanderait beaucoup de temps et les frais seraient beaucoup plus considérables, par la raison que je vous en ai donnée; cependantje continue à travailler au concours, d’après les conseils de personnes importantes : vous pensez de qui je veux parler. Je n’ai pas vu M. le baron de Humboldt, mais M. Gérard m’a promis qu’il lui parierait de ma reconnaissance, enfin j’espère beaucoup que tout ira pour le mieux. J’ai aussi eu le plaisir de voir M. Redouté, peintre de fleurs ; c’est un homme extrêmement agréable et d’un commerce très-facile. Je dois aussi beaucoup de reconnaissance à M. David pour m’avoir recommandé. à M. Gérard, dont j’apprécie toujours plus les qualités ; il paraît me prendre en affection ; je suis maintenant avec lui comme avec M. David. Comment ne vous ai-je point encore

remerciés des démarches que vous avez eu la bonté de faire pour moi? J’en suis pourtant pénétré. Je vous prie de m’écrire promptement; vos lettres ont la propriété de me redonner une nouvelle énergie, qui ne m'est pas nuisible dans quelques moments, car je vous assure que parfois dans ces concours on se trouve bien découragé. Je vous embrasse tous bien tendrement.

u Votre affectionné, Léopold Robert. »

« Paris, 47 juin 4 84 6.

« Vous attendez de mes nouvelles avec impatience, mes chers parents; je viens enfin vous donner un signe de vie et vous prier de me pardonner si je ne l’ai pas fait plus tôt, mais maintenant que nous sommes sortis de loge et que par conséquent je me trouve plus libre, je puis vous écrire plus en détail, et tout en satisfaisant votre curiosité, je me procure le plaisir de renouveler ces longues épîtres qui vous intéressent et que j’aimais tant à vous adresser. Nous sommes descendus de loge, comme je viens de vous le dire, samedi passé, et nous serons encore occupés une dizaine de jours avant le jugement, qui aura lieu le 29 du courant; mais je dois vous prévenir auparavant qu’il est très-incertain si mon ouvrage sera jugé de même que les autres, comme M. Gérard

me l’avait fait espérer. Je vous avais dit dans une précédente qu’il avait été nommé pour revoir les règlements des concours. Il a proposé à ses collaborateurs d’y admettre les étrangers, comme les Français, sans cependant qu’ils aient les avantages de la pension ; mais sa proposition a échoué complètement, et malgré cela il m’a engagé, la dernière fois que je l’ai vu, de continuer, puisque nous étions avancés, et il m’a fait espérer qu’il pourrait y avoir quelques exceptions à cette exclusion des étrangers.

u Vous concevez facilement que j’en suis fâché, mais je ne suis pas assez satisfait de mon ouvrage pour être certain de remporter le prix s’il était admis au jugement, et je suis toujours satisfait de la décision que j’ai prise. Je n’ai pu finir aussi bien que je l’aurais désiré, car outre le temps qu’on m’a fait perdre, je comptais si peu concourir que je ne m’étais pas préparé. J’ai été obligé d’être une quinzaine de jours en loge avant de pouvoir commencer ma gravure, mon dessin n’étant pas fini, mais je suis toujours très-content de n’avoir fait aucune démarche sérieuse pour ma naturalisation. Je pourrai en tout cas me munir d’une copie des arrêtés de l’Institut par lesquels j’ai éprouvé des difficultés, et par lesquels je serai obligé de me retirer du concours, si toutefois les choses vont comme je le crains. M. Gérard est tou-

jours charmant, et je pourrai par la suite lui devoir beaucoup, mais je ne conçois pas ce qui a pu lui faire prendre autant d’intérêt à moi, car dans toutes les démarches qu’il a faites, on aperçoit l’envie qu’il avait de m’obliger.

« Nous avons eu ces derniers jours des fêtes assez brillantes à l’occasion du mariage du duc de Berry. Nous allâmes voir l’entrée de la princesse Caroline, maintenant son épouse. Elle est très-jeune, mais elle n’est pas jolie du tout. Je croyais voir une ligure italienne, mais elle est extrêmement blonde et ses traits sont loin d’avoir la sévérité et la régularité qui distinguent les Italiennes. Le lendemain, qui était le jour du mariage, nous nous rendîmes chez de jeunes compatriotes, d’où nous vîmes très-bien le cortège qui se rendait à l’église métropole'pour la cérémonie. Le beau temps contribua à rendre cette fête trèsgaie. Nous passâmes la soirée aux Champs-Elysées, où se fit une distribution de vin et de pain au peuple, comme dans toutes les grandes fêtes.

« C’est là où on peut jouir de la vue de la lie de la populace, mais les personnes qui n’ont pas vu cela ne peuvent s’en donner une idée et se figurer à quels excès elle se porte : on est étonné de voir des hommes s’avilir à un tel point, etc., etc.

« Paris, 3 juillet 4 846.

a Mes chers parents,

« Ce que j’avais prévu est arrivé; ces messieurs m’ont mis hors de concours, c’est-à-dire les membres de l’Institut ont décidé, dans la dernière assemblée avant le jugement, que si je ne justifiais point de mes lettres de naturalisation avant l’exposition publique, mon ouvrage ne pourrait être jugé. Ainsi vous voyez que j’ai été poursuivi l’épée dans les reins (si je puis m’exprimer ainsi) depuis le commencement à la fin de ce malheureux concours, et qu’on est parvenu à m’écarter, pour avoir plus de facilité d’en favoriser d’autres. Mais si je dois gémir de ce fâcheux contre -temps, quel serait mon chagrin, si en ayant obtenu la faveur d'être jugé, je n’eusse pas obtenu le prix? C’est où je vois que le Ciel nous laisse toujours quelques consolations. Je ne sais si vous m’entendez, mes chers parents, et si vous comprenez sur quoi je fonde mes espérances. Je crois cependant ne pas me faire illusion en pensant que ce qui pourra m’être utile auprès de notre gouvernement, c’est la manière dont je me suis conduit pendant le concours et ensuite, plus que cela, les difficultés que

j’ai eues et l’acharnement qu’on a mis à me poursuivre; car, bien certainement, si je n’avais pas été craint de mes concurrents et par conséquent de leurs maîtres, on ne se serait pas donné autant de peine pour me mettre de côté. Il est vrai qu’il avait été question de naturalisation au commencement du concours, mais le ministre de l’intérieur, dans sa lettre, ne m’avait nullement fixé une époque, et je pouvais croire que l’Institut n’irait pas contre sa décision, et que mon ouvrage aurait été exposé, comme M. Gérard me l’avait fait espérer ; mais le Ciel en a décidé autrement, et qui sait si ce n’est pas pour mon bien, car je vous l’avouerai : il m’aurait été bien pénible de renoncer à ma patrie, qui renferme tout ce qui m’est cher, pour me faire citoyen d’un pays auquel je ne tiens pas autant, et tout cela pour des vues d’intérêt!!... Ah! je sais bien que l’intérêt est le grand mobile des hommes, qu’il l’a toujours été et qu’il le sera jusqu’à la fin des siècles, et peut-être que si j’avais été bien persuadé d’obtenir le prix, j’aurais pu me décider autrement, car qu’est-ce qui doit m’occuper principalement, si ce n’est de chercher les moyens qui me mettent en état de n’être plus à votre charge? et que m’importent les lieux où je pourrais vivre indépendant si je pouvais toutefois avoir la facilité de prouver ma reconnaissance à d’aussi bons parents, car c’est

là ma plus chère espérance. Il s’agit maintenant de vous dire quelles sont mes vues et ce que je me déciderai de faire maintenant que le concours est fini et que je n’ai aucun ouvrage entrepris. Devinez-vous quels sont mes projets et de quelle espérance je me berce?... C’est de vous revoir enfin, ô mes bons parents, et d’oublier dans les tendres embrassements de ma famille mes soucis et jusqu’à mes peines! Oh ! idée chère à mon cœur, que je ne puis me figurer sans éprouver de ces émotions qui font le bonheur de ma vie, et qui me procure une joie aussi grande et aussi pure ! Et ce dont je suis le plus fier sera de pouvoir vous assurer que le séjour de cette capitale, d’un endroit aussi dangereux, n’a en aucune façon gâté mon cœur, ni porté atteinte à mes mœurs, parce que je n’ai jamais oublié les leçons et les exhortations que j’ai reçues de vous. Et comment ne les aurais-je pas suivies?... Vous qui nous avez toujours donné l’exemple des vertus qui élèvent l’homme. Quel autre que vous a fait germer dans nos cœurs cet amour du beau, ces idées relevées? Si vos enfants sont dans la route du bien, ils en bénissent le Ciel, mais ils vous en attribuent tout le mérite.

« Pour en revenir à mes affaires, je vais vous parler des démarches que je compte faire. Je me munirai d’abord d’une copie des arrêts de l’Institut qui me

concernent1, j’en ferai part à M. le baron de Humboldt qui doit revenir de la campagne aux premiers jours; je lui remettrai de mes gravures, et il m’instruira si je puis compter sur la pension. D’après les conseils de M. Gérard, je ferai d’autres démarches auprès de notre gouvernement; il m’a promis de me donner

1. Copie de deux lettres de M. Phlipault, surveillant des élèves qui concouraient au palais de l’Institut de France.

« Paris, ce 9 mars au soir.

« C’est avec le plus grand regret, monsieur, que j’ai l’honneur de vous adresser ci-dessous l’arrêté pris par la classe des beaux-arts à votre sujet, dans sa séance d’aujourd’hui 9 mars 1816, conçu ainsi qu’il suit : « La classe des beaux-arts de l’Institut a rejeté la demande « de M. Robert, comme contraire au règlement; il ne doit en aucune « manière être admis au concours ; l’autorisation du ministre ne suffi- « rait même pas pour l’y admettre. Il faudrait pour cela des lettres « de naturalisation en forme. »

« Agréez, je vous prie, l’assurance de mes regrets et du sincère attachement de votre dévoué serviteur,

« Phlipault. »

« Vous serez toujours le maître de venir dessiner à l’école quand vous le jugerez à propos, et à, votre rang de second prix. »

« M. Phlipault fait prévenir M. Robert qu’il a été compris pour cent francs dans l’état des indemnités des concourants aux prix de gravure de 1816; il lui fait bien ses sincères compliments, et le prie de donner à quelqu’un à Paris l’autorisation nécessaire pour toucher à sa place ses cent francs.

« Phlipault.

« Ce 7 février 1817. »

plusieurs lettres pour Neuchâtel qui pourront m’être très-utiles; ainsi vous voyez que j’ai des batteries dressées de deux côtés; il faut espérer qu’une au moins fera effet. Depuis la fin du concours je n’ai pas fait grand’chose; ces affaires m’ont tracassé. Maintenant je vais reprendre mon ancienne énergie, car je dois en avoir pour mettre mes affaires en bon train. Je vais pourtant vous parler un peu de mon ouvrage dont je n’étais pas content avant d’avoir vu les autres. Je puis dire hardiment que mon dessin est mieux que les autres, et même qu’il y a une différence marquée pour la gravure. Toutes les personnes qui l’ont vue m’ont assuré qu’il y avait certainement une différence, mais comme je sens que je puis faire beaucoup mieux, et que par conséquent je n’en suis pas content, je n’ai pu comparer d’une manière bien sûre1. Un de nos amis nous a quittés hier, peut-être pour toujours! C’est un Russe qui a été reçu docteur en médecine à Édimbourg et qui est venu passer quelques mois à Paris : il est fils du médecin de l’empereur de Russie; nous l’avons vu très -souvent : c’est un excellent homme. Je vous ai parlé de notre arrangement pour manger ensemble; c’était très-agréable pour nous,

4. Un de ses concurrents, Joseph Coiny, qui obtint le premier prix, lui dit en effet en voyant sa planche : « Il est bien heureux pour moi q^e vous ayez été mis hors de concours. »

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