‹ Léopold Robert d'après sa correspondance inéditeChapitre 52 sur 59 · PROJET DE VOYAGE EN SUISSE · texte numérisé non relu

PROJET DE VOYAGE EN SUISSE

lui-même : « ce départ annonce la fin de tout. » Les Pêcheurs de V Adriatique furent d’abord exposés à Venise. Par son sujet, ce tableau chatouillait la fibre nationale. On le critiqua vivement, mais on peut pourtant dire qu’en somme il reçut de la population de la ville un accueil enthousiaste. On vint des localités avoisinantes, même de Padoue et de Trévise, pour le voir. Robert l’expédia à Paris ; mais, retardé par des difficultés de douane et des accidents de route, il arriva quelques jours après l’ouverture du Salon et ne put y figurer. Robert fut vivement contrarié de ce contre-temps. Dans sa lettre à M. Marcotte, en date du 15 mars, il témoignait encore l’espoir que l’influence de son ami pouvait faire lever la consigne qui excluait son ouvrage.

Ce dernier coup aggrava sensiblement l’état de santé de Robert. Son frère et ses amis s’alarmèrent. Ils le pressèrent vivement de changer d’air, de faire un voyage en Suisse. Après bien des hésitations, Léopold parut décidé à prendre ce parti et il écrivit à ses parents : « Aurèle a voulu enfin vous apprendre une grande nouvelle qui certainement vous fera une impression vive. Je ne le voulais pas, mes chères sœurs, par un sentiment indéfinissable. Il me semble que je ferais bien d’entreprendre un voyage, et je ne sais ce qui me retient ici. Je suis comme un

paralytique moralement parlant je ne suis plus capable de prendre par moi-même un parti; il faut donc écouter les autres. Dieu veuille que cette détermination nous soit avantageuse h tous ! Le bonheur de vous revoir, mes bien-aimées, sera toujours senti par moi, mais l’idée que j’en ai maintenant est accompagnée d’un sentiment pénible. Je me figure que je ne. puis plus donner de plaisir à ceux même que j’aime le plus, à cause de la mélancolie profonde qui semble me suivre partout. »

Vers la même époque, Robert voyant chez son neveu un penchant à cette vie concentrée et solitaire qui l’avait perdu, lui écrit cette lettre navrante où l’on touche du doigt la plaie profonde de son âme et où l’on devine toutes les angoisses et les derniers efforts du lutteur épuisé :

« Venise, ce 27 février 1835.

« Mon cher neveu, mon cher filleul,

« Ton bout de lettre m’a fait tant de plaisir, et en même temps m’a tant fait penser que la première place de cette lettre sera pour toi ; et pour te prier, pour ton bonheur à venir et celui des bons parents qui t’entourent, de faire la plus sérieuse attention à tout ce que j’ai à te dire.

c Ta lettre m’a attaché à toi, mais d’une manière

que rien ne saurait augmenter, parce que je trouve un rapport singulier de ton caractère avec le mien. Mon cher ami, écoute-moi, comme un bon conseil qui a son expérience de quarante ans et qui a passé par mille épreuves. Si je n’ai pas succombé à celles de la société, celles de la solitude n’en ont été que plus grandes. Sur le corps et l’âme, persuadetoi bien, mon cher ami, que nous nous devons à la société : c’est une de nos obligations les plus grandes pour notre bonheur à venir : si nous nous en écartons, que trouvons-nous en place? une imagination plus ou moins ardente qui nous fait naturellement désirer un genre de bonheur.

« Mais crois-moi, mon cher, crains- le; ce bonheur peut faire le malheur de toute une fin de vie ; parce qu’il n’est pas naturel. Il nous écarte de nos semblables. Peut-être par un sentiment d’orgueil, nous nous croyons au-dessus d’eux, et nous avons du mépris pour leurs idées et leurs plaisirs; mais ensuite cet orgueil est bien puni, car si nous nous sommes écartés de nos semblables, eux à leur tour peuvent ne pas nous accueillir, quand nous voudrions nous replacer avec eux, après avoir reconnu que le bonheur solitaire est trompeur et contre notre nature humaine.

« Ainsi il faut, quand surtout il en est temps encore,

se vaincre soi-même. On cherche à surmonter les défauts de tout genre : celui-là en est un, crois -moi, mon cher , crois-en mon expérience courante par le monde, et non-seulement faite sur moi, mais aussi sur les autres.

« J’ai vu toujours que la misanthropie et même une mélancolie trop grande amenaient toujours des malheurs; pourquoi alors ne pas s’en préserver!

« Mon sentiment à ton égard, mon cher neveu, est que tu ne dois pas fuir une société où tu ne trouveras pas de mauvais exemples. Tu n’y trouves pas de plaisir, dis-tu; force-toi d’y en trouver; tu es encore assez jeune pour te vaincre; il le faut. Ta santé physique s’en accommodera aussi bien que le repos de ton esprit pour l’avenir.

« Si cette disposition nous jetait corps et âme dans l’adoration de la Providence, je serais loin de la déconseiller, car l’amour de Dieu, dépouillé de toute faiblesse humaine , est la seule passion qui amène l’homme à sa fin avec bonheur, mais ces faiblesses ne se retrouvent-elles pas à chaque pas dans la vie, surtout avec la vanité qui domine l’esprit du siècle? Ne veut-on pas faire sa maison; n’a-t-on ni envie ni jalousie pour cela ; et comment accorder ces vices plus ou moins grands avec le désintéressement que l’amour de Dieu demande?

« Si on pouvait vivre comme les solitaires de la Thébaïde, cet amour de Dieu ne serait pas entravé ; mais quand on est dans la société et que l’on doit y vivre, il faut bien réfléchir, et nous demander d’où nous vient cette disposition à se contenter par une existence différente de celle des autres. Après s’être bien éclairé par ces réflexions, et avoir bien reconnu que nous nous attirons la froideur et l’inimitié même de nos semblables en ayant l’air de les mépriser* on peut avoir la certitude que cela joint ensemble peut attirer bien des malheurs et des chagrins pour nous.

« Excuse-moi, mon cher neveu, mais je crois de mon devoir de te parler à cœur ouvert, et de t’engager, autant que j’ai d’éloquence, à te sauver de cette pente à la mélancolie. Tes premiers bouts de lettres étaient gais ; ces derniers, tout pleins de sentiment, sont trop sérieux pour ton âge. Ne fais pas autant le philosophe, et ne raisonne plus aussi creux; on finit par trouver un trou sans fond; le moyen d’en sortir après, si on s’y laisse entraîner? — Tout ce que tu dis est parfaitement bien pensé pour un homme qui a déjà parcouru sa carrière; mais pour celui qui la commence, il faut plus d’espérances, de plaisirs.

« Fais bien attention, mon cher, à ces avis d’un oncle et d’un parrain qui t’aime, et qui voudrait

faire quelque chose pour ton bonheur. Je t’embrasse.

Le lendemain Robert continue ainsi cette lettre en s’adressant à sa sœur Adèle :

« Aurèle, le bon frère si raisonnable et si sensé, restera. Je n’ajoute rien à ce qu’il vous dit à cet égard; toutes ses réflexions sont si pleines de bon sens, annoncent un si grand fond de contentement intérieur, que j’en bénis le ciel. Notre Benjamin est destiné à remplir une vocation particulièrement désirable, je le prévois ! Sa santé est bonne autant qu’on peut le souhaiter, et sa tête est à l’abri des maux qui attaquent ceux qui désirent trop.. . Dieu le bénisse et vous aussi, chérissimes sœurs! Je vous écrirai encore de Milan pour vous adresser mon itinéraire. Je vous embrasse de toutes les forces de mon âme, en attendant que je vous serre dans mes bras. De grâce ^ n'annoncez pas mon retour ; cela ne sert à rien . » A peine cette lettre était-elle en route que le malheureux Robert se coupait la gorge le matin du 20 mars 1835, dix ans, jour pour jour, après la mort tragique de son frère l.

1 . Acte de décès de Léopold Robert. Extrait du registre mor-

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