‹ Léopold Robert d'après sa correspondance inéditeChapitre 55 sur 59 · CAUSES DE LA MORT DE ROBERT · texte numérisé non relu

CAUSES DE LA MORT DE ROBERT

crainte de ne pouvoir porter plus haut son talent ni même peut-être de le maintenir au degré qu’il avait atteint; la nécessité où il se trouvait de prendre une détermination au sujet de son voyage; quelques critiques acerbes que son tableau avait essuyées à Venise, — précipitèrent et déterminèrent la crise. Je suis persuadé qu’il n’y eut pas chez Robert une intention arrêtée d’avance, une préméditation précise. Il était épuisé au moral et au physique. Il avait résisté plus d’une fois à l’horrible tentation. Le souvenir de son frère lui traversa la tête, et il se frappa dans un moment de subite hallucination1.

1. Robert avoua à son frère que plusieurs fois à Rome déjà, lorsqu’il craignait de ne pouvoir s’acquitter envers M. Roulet, il avait eu la pensée du suicide. Plus tard, en 1832, il écrivait à M. Marcotte : « Je ne sais ce qui m’entraîne à faire de ces raisonnements; c’est, je crois, la peur, non celle d’un danger présent, mais d 'un qui est arrivé et qu’on n’envisage qu’avec un sentiment d’effroi quand on l’a évité. » Enfin on trouva dans ses papiers ce billet, sorte de codicille à son testament, écrit un mois et quelques jours avant sa mort, et où l’on peut bien voir l’indice d’une sinistre préoccupation : « Je laisse à mon frère Aurèle les dessins qu’il a faits d’après mes tableaux et que j’ai acquis à différentes époques. Il pourra faire de ces dessins tout ce qui lui semblera le plus avantageux dans son intérêt, ce qui est d’autant plus juste que ces dessins n’ont pas été payés par moi à leur juste valeur. C’est une petite marque de ma vive reconnaissance pour l’assistance de l’amour fraternel le plus dévoué.

Un mois après la mort de Léopold, M. Aurèle Robert, revenu de la première émotion et ayant pu rassembler ses souvenirs, écrivit à M. Marcotte la lettre suivante, où Ton trouvera le récit parfaitement exact du tragique événement, et les suppositions les plus plausibles sur les causes qui l’ont amené :

a Très-cher et excellent ami,

« Le 15, date de la dernière lettre que vous écrivit Léopold, était un dimanche. Nous avions l’habitude de passer ce jour-là à la maison, soit à écrire, soit à nous reposer. Dans la matinée, un jeune peintre allemand vint nous prendre et nous conduisit chez des dames vénitiennes pour voir des miniatures. Après être rentrés et avoir déjeuné, nous étions dans la grande salle à causer avec J... En parlant de mes petits succès, Léopold, qui déjà la veille m’avait tenu un langage semblable, me dit que je devais me marier tandis qu’il en était temps, que ce serait une folie de ne pas le faire, etc., etc. Il me prêcha avec tant de chaleur et de force à ce sujet que toutes les raisons que j’aurais eues à lui opposer ne valaient plus rien. Le soir, nous dînâmes avec quelques amis chez le restaurateur, et notre Allemand nous conduisit chez un médecin de son pays venu ici pour sa

santé, et accompagné de sa femme et de sa bellesœur. J’y allais assez ordinairement le dimanche soir, et enfin, à force de prières, j’étais parvenu, ce soirlà, à conduire Léopold chez ces dames, qui s’informaient toujours de lui avec intérêt.

« La soirée se passa d’une manière charmante. Ces dames, fort bonnes musiciennes, offrirent d’abord de faire de la musique et demandèrent à Léopold ce qu’il préférait qu’elles exécutassent. Elles avaient le Requiem , de Mozart, qu’il les pria de faire entendre; puis vinrent des valses et l’on se mit à danser. Léopold lui-même prit part à nos divertissements et se mit à causer avec une vivacité et une gaieté que je ne lui avais pas vues depuis longtemps. Je jouissais de le voir dans cette disposition; aussi me promettais- je bien de mettre tout en œuvre pour le faire revenir au milieu de cette aimable famille. Avant de rentrer, nous fîmes encore avec nos jeunes Allemands une assez longue promenade. Nous trouvâmes à la maison le Journal des Débats, dans lequel M. D... annonce l’arrivée du tableau des Pêcheurs à Paris; M. de Sacy avait eu l’attention de nous l’envoyer. Je fis lecture à Léopold de l’article qui le concerne, et après lui avoir donné le bonsoir je monte à ma chambre. Les jours suivants, jusqu’au vendredi, nous travaillâmes, selon notre coutume, l’un près de

l’autre dans le même atelier. Habituellement nous causions fort peu, autant par habitude que pour ne pas nous distraire de nos travaux; mais ce jour-là nous étions souvent en conversation. Il a toujours régné entre Léopold et moi une retenue silencieuse extraordinaire entre deux frères qui auraient dû être amis intimes. Cette disposition datait des premiers temps de mon séjour à Rome. Léopold, je dois le dire pour rendre hommage à la vérité, a toujours excité plutôt mon respect que ma confiance; et lui, de son côté, ne trouvant sans doute pas en moi cette profondeur et cette délicatesse de sentiments propres à correspondre avec les siens, et de plus ayant l’habitude malheureuse de concentrer et de cacher ce qu’il éprouvait, n’était jamais disposé à s’ouvrir franchement à moi sur tout ce qu’il éprouvait.

« Dans les derniers jours, il était inquiet; il se levait souvent de sa chaise pour allumer son cigare ou pour se regarder dans la glace. « Vois donc, « disait-il, quelle singulière figure j’ai ; quels yeux « fixes »; et il voulait les comparer avec les miens. « Quelle différence ! ajoutait-il. J’ai rencontré tel ou « tel qui m’a salué d’une singulière façon, qui m’a « regardé d’un drôle d’air... J’ai l’air d’un fou; je « n’oserai partir en cet état... S’il allait m’arriver « un malheur en route! Je t’en prie, viens donc avec

(c moi en Suisse; tu te marieras. Je voudrais te « sentir avec une femme. Tiens, mon cher, crois- « moi, les fumées de la gloire ne sont rien; elles « laissent un vide immense dans le cœur. — Eh « bien, oui, lui disais-je, si tu le désires vivement, « nous partirons ensemble. »

« Tout en parlant de la sorte, il laissait voir tout ce qu’il avait de mobilité dans ses idées, dans ses projets. Sa parole était entrecoupée, ses discours peu clairs; et je m’efforcais de lui faire rendre sa pensée plus nettement afin de pouvoir combattre ce qu’il y avait d’inquiétant dans ses discours. « Excuse-moi, « me disait-il alors avec une douceur angélique qui « m’arrache aujourd’hui des larmes, je t’inquiète, je « te tourmente, mais j’aime à t’entendre; parle, cela « me fait du bien. »

« Un matin il me dit qu’il se sentait mieux; qu’il avait lu la Bible, qu’il croyait à la grâce. « Eh bien, « oui, lui dis-je; n’es-tu pas convaincu maintenant « que tu dois être heureux? que Dieu t’a accordé la « grâce d’atteindre ton but si noble, si difficile, et « qu’il t’accorde maintenant la récompense de tes « peines, dont tu recueilleras le fruit en jouissant « de l’amitié, de l’estime de tes parents et de tes « amis? »

« Souvent il venait mettre ses deux bras sur mes

AURÈLE ROBERT A M. MARCOTTE. 473 épaules en regardant mon travail : « C’est bien, « c’est très-bien; ta copie est mieux que la mienne, « disait-il en poussant un soupir. Ça ne va plus, ma « vue baisse; je n’ai plus de plaisir au travail. » Je lui répondais : « Quand tu seras reposé et que tu « feras un tableau original, tu auras sans doute plus « de plaisir qu’en faisant cette copie (celle des Mois- « sonneurs.) »

« Enfin je faisais des efforts incroyables pour ranimer son courage ; mais si l’effet de mes paroles était bon dans l’instant, il était bientôt détruit par le conflit d’idées produit dans son cerveau altéré par la maladie. Une inquiétude constante et vague m’empêchait de manger et souvent même de travailler. Léopold, qui ne pouvait se dissimuler qu’il en fût la cause, s’accusait d’entretenir mon chagrin, et de son côté il paraissait tout aussi préoccupé de moi que je l’étais de lui.

« Quelquefois je l’entraînais à la seule promenade de Venise qui soit agréable, au quai des Esclavons ; mais il y revoyait des Chiozzotti qui lui rappelaient par trop péniblement les fatigues que lui avait causées son tableau des Pêcheurs. D’ailleurs il se plaignait toujours du froid, et particulièrement de celui qu’il éprouvait à la tête. Sa santé cependant paraissait assez bonne dans les derniers jours de sa vie.

« La dernière lettre qu’il reçut de Florence est arrivée le 8. Elle lui annonçait le projet d’aller à Rome, le félicitait de la réussite de son tableau, dont on lui demandait une description. Cette lettre fut brûlée, comme les autres l’avaient été quelques jours avant, avec un calme qui annonçait une détermination fixe. Il n’aimait pas à me parler de sa passion : cependant je ne pus m’empêcher alors de lui dire que c’était à elle que j’attribuais l’état de découragement auquel il était réduit. « Tu te trompes, me « répondit-il, j’en suis guéri, je n’y pense plus. — Si « ce n’est pas de la passion que tu souffres, c’est de ses « suites, lui dis-je ; maintenant que tu l’as arrachée de a ton cœur, tu dois sentir un vide, c’est le moment « d’essayer de te distraire. Allons en Suisse ou à Paris ; « là tu trouveras une occasion de te marier. — Ah! «mon cher, il est trop tard! O Dieu, si je pou- « vais revenir de dix ans en arrière, comme je le « ferais !... »

« La veille de sa mort, nous étions réunis le soir comme de coutume dans la chambre de nos padroni di casa avec MM. F. et J. Léopold était plus triste encore qu’à l’ordinaire, et il ne prit aucune part à la conversation générale. J’affectais de paraître gai, mais par moment je sentais les forces m’abandonner, autant par inquiétude que par besoin de sommeil.

Ses yeux étaient sans cesse fixés sur les miens, et souvent il me demandait ce que j’éprouvais. Nous sortîmes enfin, et dans ce moment il me recommanda d’entrer dans sa chambre en montant dans la mienne; ce n’était pas mon habitude, parce que Léopold se couchait ordinairement de bonne heure. Lorsque j’entrai chez lui, il m’attendait pour m’offrir un verre d’eau sucrée à la fleur d’oranger dans l’intention de favoriser mon sommeil, et il me tendit la main avec une expression tendre et triste qui me déchire maintenant le cœur.

«Je dormis fort mal. Le matin, je me levai un peu tard et Léopold, contre son habitude, monta jusqu’à ma chambre. Après nous être réciproquement demandé et donné de nos nouvelles, sans doute avec aussi peu de sincérité l’un que l’autre, Léopold me demanda ce que je lui conseillais de faire et s’il devait partir. Comme nous avions souvent parlé de ce voyage, de ses chances et de ses avantages; comme je savais que tous ses amis lui avaient conseillé de le faire, je ne vis dans cette question de Léopold qu’une preuve nouvelle du peu de fixité qu’il y avait dans ses idées et ses résolutions, et je me bornai à lui dire que je m’en référais à lui, et qu’il devait bien se consulter pour prendre le parti le plus sage. « Eh « bien, je pars », dit-il ; puis, après un moment de

réflexion, il fait quelques pas pour entrer dans la chambre de M. F., avec lequel il aurait pu se mettre en route le lendemain. Il s’arrête, il revient, il retourne; puis revenant encore tout à coup, et comme entraîné par un mouvement involontaire qui fut sans doute l’arrêt de sa mort, il me dit : « Avant « de me déciderai faut que j’aille dire deux mots en « bas. » Il descend avec rapidité en me criant : « Au- « rèle, voilà ton tailleur qui monte. » En effet, je suis forcé de m’arrêter quelques instants avec cet homme, puis je descends. J’étais à déjeuner dans la chambre de ces dames, et là je ne pus m’empêcher de témoigner l’inquiétude que me causait la situation de Léopold, qui, à ce que j’appris en cet instant, était allé à l’atelier. Comme nous avions l’habitude constante d’y aller et d’en revenir ensemble, son départ me surprit, et sans savoir pourquoi j’y courus plus vite que de coutume. En chemin, je m’aperçus que j’avais la clef de l’atelier dans ma poche : il n’aura pu entrer, me dis-je; où sera-t-il? En ce moment, il arriva qu’au détour d’une rue un malheureux chien vint se jeter dans mes jambes en aboyant, et de cet instant un pressentiment funeste s’empara de moi. Tout troublé, j’arrive au palais Pisani ; je demande à notre vieille servante si mon frère y est. Oui. Par où est-il entré? Il a donné le tour. Je donnele tour, je trouve

AÜRÈLE ROBERT A M. MARCOTTE. 477 la porte fermée. Un trait de lumière m’a frappé; tout mon sang se met en mouvement; je fais une courte prière pour demander à Dieu du secours et je revoie à la première porte que j’essaye encore d’ouvrir avec ma clef. Je frappe; j’appelle... Rien! Je m’élance comme un furieux sur la porte que je brise avec effort; je traverse un petit vestibule, j’enfonce la seconde porte comme la première... Grand Dieu ! quel coup de foudre ! Mon pauvre Léopold étendu la face contre terre au milieu d’un lac de sang !

« Pétrifié à cette vue, je tombe à genoux pour recevoir deux soupirs qui s’exhalaient encore de cette pauvre dépouille mortelle. Notre vieille bonne pousse des cris et des gémissements. Je la supplie d’aller chercher du secours et je reste seul ; je jette alors les yeux avec effroi sur ses mains pour chercher l’instrument cruel qui m’a ravi mon malheureux frère, et je le vois posé sur une malle où le sang avait coulé d’abord, et d’où Léopold était tombé après avoir fait son coup infernal...

« Devant ce cadavre sanglant, le souvenir de mon frère Alfred, mort de la même manière dix ans avant, jour pour jour, se présenta à mon esprit, et je sentis qu’il fallait rassembler tout mon courage pour ne pas succomber au désespoir, pour me conserver pour

mes chères sœurs. Je priai Dieu pour nous tous, mais mes idées n’avaient aucune clarté : un froid d’horreur les arrêtait; je ne pouvais proférer aucune plainte, car la douleur entrait en moi comme un liquide entre dans un vase...

«... Léopold m’a avoué anciennement que deux ou trois fois il avait éprouvé des découragements tels qu’il avait eu l’affreuse idée de se détruire : c’était dans les premiers temps ou il était à Rome, et où il était tourmenté de l’idée de réussir et d’acquitter les dettes qu’il avait contractées; mais depuis la mort de notre chère mère et de notre frère, les idées de Léopold s’étaient tournées vers la religion. Elles s’étaient fortifiées depuis, et il ne parlait du suicide qu’avec horreur et de notre pauvre frère qu’avec pitié.

«... Lorsque nous vînmes habiter celte maison (à Venise) il avait éprouvé déjà une espèce de crise qui m’effraya beaucoup : c’était en été, la chaleur lui avait causé une inquiétude et un malaise qui lui firent croire qu’il était atteint d’une maladie très-grave. Un matin il arrive à l’atelier où je travaillais, se jette sur une chaise en poussant un grand soupir, et s’écrie :

« Mon cher Aurèle, c’est fini de moi; dans quelques « jours je serai mort. » Je faillis tomber à la renverse. Cependant, comme je ne vis pas immédiate- . ment des signes sensibles du mal qu’il disait éprou-

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