DE LÉOPOLD ROBERT A M. MARCOTTE
« Rome, ce 24 juin 1830.
a Très cher monsieur, Schnetz est parti, il y a huit jours, très fâché de quitter Rome dont le séjour lui plaît oujours davantage. J'aurais écrit plus tôt cette lettre pour la lui remettre si j'avais su que son voyage dût être rapide; mais il ne l'avait pas annoncé tel. Ce qui Ta fait changer d'idée, c'est qu'il a été chargé des dépèches de M. de la Ferronnays pour le ministère. Cela lui donne un caractère diplomatique et, par conséquent, une importance qui peut lui faire oublier quelqu'une des commissions dont ses nombreux amis de Rome l'ont chargé. Je lui ai remis une lettre pour M. Ingres où je remercie un homme aussi recommandable par son caractère et par son talent du souvenir qu'il veut bien me conserver. Sans vous, cher monsieur, bien certainement, il m'eût perdu de vue, et j'en aurais eu beaucoup de peine.
AUTOBIOGRAPHIE. 373
«Votre dernière lettre, monsieur, m'a fait une impression bien vive, puisqu'elle m'a fait comprendre que le bonheur peut se trouver. Mais quel homme vous êtes ! et quels sentimens! Si vous êtes heureux, qui peut le mériter comme vous? Je ne puis assez vous dire combien je jouis chaque fois que je reçois des nouvelles de vous, monsieur. Tout ce qui est renfermé dans vos tant chères lettres, que je conserve précieusement, me fait du bien;tou t! Il n'y a pas pour moi une parole de perdue. Vos conseils m'émeuvent et je les regarde comme parfaitement bons. Ce que vous me dites du mariage, je le pense : et pourtant, Dieu sait si jamais je me sentirai la raison de me régler sur ce que vous m'engagez à faire! Je ne suis pas arrivé à l'âge où je me trouve sans avoir eu le cœur engagé et même sans avoir eu des espérances de bonheur; elles se sont évanouies par les combinaisons les plus singulières, et je reste avec des regrets. Ces regrets me seraient plus pénibles, si je n'étais assuré que mon état de célibataire me lie plus étroitement à ma famille que si j'avais une femme, lien que j'ai toujours cherché à resserrer avec les miens par un motif de reconnaissance. Jamais je n'épouserai une Romaine ni une femme qui ne soit pas de ma religion. Vos idées à ce sujet me paraissent de toute justesse. Je suis de la religion réformée et j'aime à croire que je suis religieux, non de cette manière étroite qui a fait tant de mal au monde; mais il me semble que les préceptes de toutes les croyances peuvent concourir au bonheur de T homme, parce que tous tendent toujours à amortir les passions qui rendent quelquefois bien malheureux, si elles n'ont pas d'autre frein ou si on n'a un sentiment inné de justice pour se^ semblables. Un homme égoïste peut se
livrer peut-être à tous ses penchans sans en souffrir. Ne s1 occupant que de lui, il n'éprouve aucune peine s'il est de quelque chose dans le malheur des autres. C'est de cette manière que je m'explique le calme et même le contentement que j'aperçois chez tant de personnes qui, à ce qu'il me semble, ne devraient pas en avoir.
a Chacun voit le monde à sa manière; chacun y a ses goûts, ses plaisirs. L'un jouit du présent, l'autre pense à l'avenir; et, en prenant des routes bien différentes, tous cependant visent au même but : celui de passer l'existence avec le plus de plaisirs et le moins de peines, physiquement et moralement parlant. Qui a raison? qui pense le mieux? Il y a longtemps qu'on ne peut s'accorder sur ce point.
«J'arrive à ce que je veux vous dire, monsieur. Je veux vous exposer ma vie, et vous jugerez si je pouvais aspirer à un autre bonheur que celui qui, jusqu'à présent, m'a fait agir. Je ne parle pas d'une circonstance qui aurait pu me faire dévier, parce que les illusions du bonheur le plus
incroyable avaient bouleversé ma tête Mais c'est une
histoire tout entière que je n'entreprendrai pas de raconter ici !
« Sans avoir reçu une éducation soignée, ma famille, dont la fortune était fort peu considérable, a cependant fait tout ce qu'elle a pu pour que je reçusse quelque instruction, d'autant plus que je paraissais le désirer. Je dois ajouter que, si j'avais été sur un autre théâtre que celui d'un village dans les montagnes du Jura, peut-être j'aurais plus profité que je n'ai fait. Mais si, à cet égard, j'ai eu beaucoup à désirer, j'ai eu ce bien inappréciable d'avoir l'exemple des vertus les plus rares dans ma famille,
AUTOBIOGRAPHIE
de la délicatesse de sentiment la plus exquise et en même temps la plus naturelle en ma mère.
« Arrivé à un âge où Ton a dû penser à me donner un état, je suis entré dans le commerce. Mais cette carrière n'était pas faite pour moi. Après plusieurs dégoûts et après avoir passé quelque temps hors de ma famille, j'y suis rentré pour m'occuper à dessiner quelques mauvaises gravures que je copiais avec une précision qui faisait dire que j'avais du talent, et me le faisait croire. Une circonstance particulière décida mes parens à m'envoyer à Paris, pensant qu'un séjour de quelques années dans cette capitale serait suffisant pour me donner un état qui me rendrait indépendant. Alors mon père se prépara à faire les dépenses nécessaires pour m'y entretenir. Hélas! j'ignorais bien complètement alors qu'il fallût un temps si long avant que, dans les arts, on pût vivre d'une manière tant soit peu sûre. Mais il faut que je dise un mot de la circonstance qui me fit partir. Mes parens, qui ont tant veillé sur leurs enfans pour qu'ils ne souffrissent pas d'un trop grand isolément, ne s'en séparaient qu'en étant sûrs de les laisser sous la direction et avec les conseils de personnes sages. C'est ce qu'ils firent pour moi. Je ne sais si le nom des frères Girardet, dans les arts, vous est connu. Il y en a un qui s'est assez distingué dans la gravure en taille-douce; ce n'est pas de celui-là que je veux parler, mais d'un frère qui était graveur aussi et qui, à l'époque dont je parle, était revenu de Paris pour épouser la fille d'un ministre protestant d'un village voisin de la Chauxde-Fonds, où ma famille est encore, et retourna avec sa femme à la capitale. On me le donna comme maître et directeur, et c'est chez lui que je passai les premières an-
nées de mon séjour à Paris. Je me trouvai engagé à suivre la même branche et je devins graveur un peu malgré moi, surtout lorsque j'eus fait la différence de la gravure et de la peinture. Mon maître, que j'ai toujours considéré comme un parfait honnête homme, n'avait cependant pas, à mes yeux, un talent qui me donnât l'espoir d'en acquérir. C'est ce qui m'engagea, tout en restant chez lui, à entrer dans l'atelier d'un maître pour apprendre à dessiner. Je choisis celui de M. David, et je m'en félicite actuellement. J'étais bien jeune; et cette circonstance, probablement jointe à quelques dispositions, me fit remarquer du restaurateur de l'école. Pendant ce temps, mes parens, qui avaient d'autres enfans que Ton ne devait pas sacrifier pour moi, étaient inquiets du résultat de mes études. Ma mère fit un voyage à Paris pour s'assurer par ses yeux des espérances que l'on pouvait fonder sur mon avenir. Elle vit M. David, qui lui en donna de favorables, et elle me quitta avec l'idée qu'elle et mon père pouvaient continuer leurs sacrifices pour me procurer une réussite. J'avais pour but la pension à Rome : à un premier concours, j'obtins un second prix, et, deux ans après, me figurant que le premier prix devait suivre, je me présentai à un second concours. Les circonstances politiques firent évanouir toutes mes espérances, ce que déjà vous connaissez, et, le cœur navré, je me retrouvai dans ma famille après lui avoir occasionné des dépenses trop considérables pour ses moyens. Cependant j'en fus reçu avec Jes démonstrations du plus grand attachement, non-seulement par mon père et ma mère, mais par mes frères et par mes sœurs. Il est vrai que, si j'ai eu à me plaindre du sort, on ne pouvait me faire de reproches, m'étant tou-
AUTOBIOGRAPHIE
jours conduit de manière à conserver, avec l'amour de ma famille, l'estime générale. La reconnaissance que j'ai ressentie pour ces marques particulières d'affection a été \ d'une grande influence dans ma vie. Je n'ai plus consulté que ce souvenir et il a été le grand moteur de mes actions, d'autant que les sacrifices que j'ai occasionnés ont été, je ne puis me le cacher, pour beaucoup dans les événemens qui, quelques années après, ont entraîné bien des malheurs dans ma famille : c'est en gémissant que je le reconnais.
«M. David, pendant que j'étais à son atelier, m'avait engagé à peindre quelquefois. J'ai eu lieu de me féliciter de ce conseil qui fut cause que je pus m'occuper d'une manière assez lucrative pendant le temps que je passai en Suisse. A Neuchâtel, je fis quelques bonnes connaissances, parmi lesquelles se trouvait un amateur des arts, M. de Roullet, qui venait de faire un séjour de plusieurs années en Italie avec sa famille et qui, ne voyant que Rome pour un artiste, m'engagea à faire ce voyage. En peu d'années, me disait-il, je pouvais me classer parmi les artistes qui vivent honorablement.
« Mais, pour réaliser ce projet, il fallait encore des dépenses, et j'aurais préféré devenir paysan plutôt que d'induire ma famille à en faire de nouvelles. M. de Roullet fut instruit de ma position et me fit une proposition très désintéressée. Il s'engagea à me fournir les moyens d'étudier et de travailler pendant trois ans, et il se contenta que je lui rendisse ses avances quand je le pourrais. Vous pensez bien que j'acceptai avec reconnaissance, et je partis pour Rome avec l'idée d'y vaincre ou d'y mourir.
<( J'eus le bonheur d'y trouver des amis en grand nom-
bre et plusieurs dont les talens et les conseils me firent abandonner la gravure pour la peinture. Ma constitution a dû être bien forte pour résister au travaille plus assidu, je dirai même le plus imprudent, ainsi qu'aux peines et aux chagrins qui suivirent des nouvelles funestes de ma famille. Enfin, grâce en soit rendue au Grand Ordonnateur, après bien des soucis sur ma réussite je commençai à espérer, et à la fin de la troisième année, j'avais au moins une douzaine de tableaux terminés, dont les artistes de Rome faisaient réloge et qui plaisaient par leur originalité.
« J'avais obtenu du gouverneur de Rome une autorisation pour avoir un local propre à travailler dans un endroit où l'on avait réuni plus de deux cents montagnards : hommes, femmes et enfans, tous parens des brigands répandus dans les montagnes, et qui portaient des costumes qu'on n'avait jamais vus ici. J'y passai plusieurs mois et, après y avoir fait plusieurs tableaux, j'achetai tous les costumes pour pouvoir faire de nouveaux ouvrages chez moi.
« Je n'ai jamais eu de savoir-faire pour me présenter aux amateurs qui viennent en grand nombre à Rome, et ma timidité était si grande alors qu'elle me fit beaucoup de tort. Cependant un artiste m'amena un jour M. le colonel de La Marre, qui habitait Rome. Mes tableaux luj plurent : il conduisit chez moi ses amis et connaissances, et le succès le plus singulier suivit. 11 était temps qu'il arrivât; car j'avais déjà été obligé d'engager M. de Roullet à continuer de m' aider encore quelque temps pour faire passer l'hiver. C'est à compter de cette époque que la fortune m'a regardé d'un œil favorable. Enfin, au bout de
AUTOBIOGRAPHIE
quelques mois, je me trouvai en position d'engager mes parens à m'envoyer mon jeune frère, qui déjà était employé dans une petite branche d'horlogerie. Mais, voyant qu'en la suivant, il aurait toujours une existence peu aisée, et me rappelant qu'il avait montré des dispositions pour le dessin, je lui peignis les avantages d'un changement d'état. D'ailleurs, voyant ma nouvelle fortune, il fut naturellement entraîné à venir.
« J'avais contracté une dette considérable avec ma famille et une autre aussi avec M. de Roullet. Je n'eus pas de repos qu'elles ne fussent entièrement acquittées. C'est pour cette raison que je fis un grand nombre de petits tableaux qui m'en facilitèrent les moyens plutôt que d'autres où j'aurais peut-être acquis davantage. J'avais un autre souci; l'incertitude de la réussite de mon frère, craignant de l'engager tout de suite au grand genre qui ne peut offrir de ressources que quand on a un talent tout-à-fait distingué. J'eus alors l'idée de lui faire commencer le recueil de dessins d'après mes tableaux, ce qui l'intéressa, dans la pensée que l'entreprise de les graver pouvait être avantageuse à tous deux. Mais, tout en s'occupant de ce travail, il ne perdait pas de vue la peinture. Il poursuivait les études nécessaires pour se mettre en état de faire des tableaux. Les premiers qu'il entreprit furent des intérieurs, 11 me semble que cette marche est bonne; du moins quand on se livre à ce genre , d'après nature, on a sous les yeux son tableau tout fait. Couleurs, effets, lignes ne vous tourmentent pas à chercher; on n'a qu'à copier ce qu'on voit. Il en résulte, à mon sentiment, qu'un jeune artiste travaille avec plus de plaisir et réussit mieux que s'il se met tout de suite en face de son imagi-
nation qui ne peut être rendue, parce qu'il manque des moyens nécessaires pour le faire, Enfin, je n'ai qu'à me féliciter au sujet d'Aurèle, car le voilà lancé. 11 ne lui manque plus qu'une chose, c'est d'être lui. Pour cela, je crois qu'un voyage qui le séparât quelque temps de moi qui l'influence trop, lui ferait du bien.
« Mais je reprends mon discours. Ce ne fut que plusieurs années après l'arrivée démon frère que je me fus acquitté entièrement. Mais je me trouvais sans aucunes avances par-deversmoi. Je ne pouvais donc raisonnablement songer à me marier; d'autant qu'à cet égard, j'ai des idées positives et que j'ai toujours craint de mettre une femme et des enfans dans une position peu aisée. Jamais, non plus, je n'ai eu l'idée de prendre une femme par des motifs intéressés. Ces raisons vous expliqueront peut-être, cher monsieur, le véritable motif de mon état présent. Ne croyez pas, je vous prie, qu'il dénote de ma part de l'aridité de cœur et que je sois semblable à tant d'hommes qui craignent le mariage parce qu'ils l'envisagent comme un lien qui peut les empêcher de se livrer à une vie libre et peu réglée. J'aime trop l'ordre et la tranquillité pour cela, et j'ai toujours envisagé une union assortie comme le bonheur le plus complet qu'on puisse éprouver. Si je ressens quelque peine de ne l'avoir pas, je dois dire que j'ai eu des dédommagemens , tels que le contentement d'avoir toujours d'heureuses nouvelles à apprendre à ma famille, dont chacun de ses membres jouissait véritablement; cette satisfaction a fait jusqu'à cette heure mes plus chères délices.
« Ma pauvre mère, qui aimait tant ses enfans, m'a procuré le bonheur de la posséder quelque temps à Rome.
AUTOBIOGRAPHIE
Si je ne Pavais pas vue alors, combien sa perte n'eût-elle pas été plus douloureuse pour moi !
«La peinture m'occupe en ce moment d'une manière exclusive, lime semble que je me sens intérieurement un talent que je voudrais mettre au jour, ce qui me préoccupe et me fait envisager l'avenir avec assez de tranquillité. Si quelques récompenses ou même des honneurs m'arrivaient, je les recevrais certainement avec plaisir; mais je puis dire que je ne me tourmente pas pour en obtenir. Une vie douce et contemplative me paraît préférable aux agitations d'un cœur ambitieux; et ce qui me fait plaisir, c'est que plus je vais, et plus je sens que ce calme, accompagné d'abord d'ennui, de tristesse et de mécontentement, me devient actuellement habituel.
(( Mais pardon, cher monsieur, excusez-moi de vous parler toujours de moi et de ce qui me touche. Je me suis laissé entraîner. Je voulais vous dire d'abord très brièvement pourquoi je n'ai pas encore fait choix d'une femme: pour vous l'expliquer, je devais, à ce qu'il m'a semblé, vous donner toutes mes raisons. J'ai donc pensé à vous raconter ma vie qui, à la vérité, est bien insignifiante et qui ne peut avoir d'intérêt que pour les personnes qui me montrent de l'affection; encore doivent-elles être douées d'une bonne dose de patience, car j'ai outrepassé la mesure d'une lettre raisonnable. Et peut-être vous en aurais-je écrit davantage encore, tant je suis heureux, très excellent monsieur, de causer avec vous! »