‹ Leopold Robert, sa vie, ses œuvres et sa correspondanceChapitre 14 sur 18 · LETTRE DE LA PRINCESSE CHARLOTTE · texte numérisé non relu

LETTRE DE LA PRINCESSE CHARLOTTE

car pour lui, j'ai retrouvé bien des larmes. Je le connaissais trop pour ne pas lui avoir voué un attachement bien véritable, — et celui qu'il me portait aussi, j'y comptais bien, je vous assure. Il y a déjà bien des années que mon mari et moi fûmes tous deux dans votre atelier pour la première fois; et à l'admiration que nous avions pour son talent s'étaient jointes une estime et une affection bien vérilables. Quand il revint à Terni, où il avait vu mon pauvre Napoléon, il m'en rapporta des nouvelles, et nos conversations nous reportèrent souvent depuis à ce moment où il l'avait vu pour la dernière fois. Que de sujets sérieux n'avons-nous pas traités ensuite! et combien ses sentimens étaient religieux! Que de fois je lui ai envié cette croyance inébranlable qu'il cherchait à m'inspirer! — S'il y a réellement une autre existence, elle doit être bien heureuse pour lui qui était si bon et dont les sentimens étaient si élevés et si beaux. Mais il est triste de laisser des amis. Je ne puis m'empècher de vous écrire ce que je pense, ce que j'éprouve en ce moment. Je ne vous suis pas étrangère, j'en suis sûre. Je compte sur quelques mots de vous. Je voudrais savoir comment vous, — vous avez supporté tant de malheur et ce que vous devenez; comment vous avez trouvé votre famille.

« J'ai appris par hasard ici ce qu'on m'avait caché à Florence; mais je ne voulais pas y croire jusqu'à l'arrivée d'une lettre de Palcrme, de M. Odier, qui m'annonçait avoir reçu la votre, et qui était dans la douleur la plus profonde, et a aussitôt pensé à moi et à l'affliction que j'en ressentirais. Enfin, M. Jesi m'envoie votre lettre, et on ne peut plus douter! C'est avec larmes que je vous écris. Combien je me reproche de ne pas avoir écrit plus

LÉOPOJ.D ROBERT.

souvent à Venise, de ne l'avoir pas engagé davantage à venir à Florence! Que je suis fâchée que M. Odier ait quitté Venise! Enfin, j'ai bien des regrets. Je vous demande, monsieur, de me donner de vos nouvelles et d'être persuadé que bien des gens pleurent avec vous et que je sens bien la perte que je fais aussi; je comptais tellement sur l'attachement de votre excellent frère !

« Votre affectionnée

« Charlotte Napoléon.»

P. S. a Chaque jour est pour moi un jour de nouveau malheur. J'apprends la mort de mon cousin Auguste. Si jeune! si bon!... Monsieur, ne vous laissez point abattre par la douleur; prenez courage.»

(Voir pages 39 à 47.)

Les nombreuses révolutions qui ont bouleversé l'Italie moderne avaient contribué, comme jadis la révolte des esclaves et la ruine des provinces dans l'ancienne Rome, à nourrir le brigandage. Par une tradition des républiques italiennes, où chacun pourvoyait à sa propre défense et se faisait justice à soi-même, tous les habitans étaient demeurés Parme au bras. Sous les despotes, pour qui gouverner n'était que poursuivre et punir, les mécontens s'enfuirent armés dans les bois, et recoururent au pillage pour subsister. Le fils de famille endetté ou ruiné, le seigneur compromis par la peccadille de quelque meurtre ou empoisonnement, parfois le prince persécuté ou ambitieux, prirent parti en faveur des bandes et se mirent à leur tête. La paresse des Italiens, secondée des dispositions du sol, fit facilement dégénérer ces désordres en habitude. Les bandits fournirent des assassins pour les meurtres particuliers, tinrent les pays en feu,

détruisirent hommes et propriétés, et le brigandage colora de teintes sanglantes la moitié des pages de l'histoire d'Italie.

En vain, pour arrêter la main d'un peuple passionné, voulut-on frapper l'imagination par la terreur et la promptitude des supplices; l'imagination italienne se monta au récit de ce qu'on appelait des exploits, et les supplices mêmes rendirent le brigandage héroïque aux yeux des peuples qui en souffraient le plus. Pour l'Italien, ne pas se venger est comme ne pas répondre à un soufflet : quelque tyrannie subalterne de moine, quelque sanglante jalousie avait-elle allumé la soif de la vendetta dans le cœur d'un homme du peuple, il se faisait brigand, ou, pour parler son langage, il se jetait à la montagne. Formant, à la fin, comme une espèce de nation à part dans les états de Rome et des Deux-Siciles, tour à tour l'appui ou le fléau des gouvernemens établis, les brigands en vinrent à traiter avec eux de puissance à puissance.

Frosinone et Sonnino étaient devenus leur quartiergénéral; la ligne de Naples à Ravenne, leur ligne d'opération; les montagnes boisées d'Aquila, d'Aquino et de Terracina, leur refuge. Les repoussait-on des territoires napolitains de Nola, Sora, Fondi, dans la terre de Labour ils refluaient sur les districts romains de Verroli, san Loranzo, Sonnino et Terracina, et réciproquement, Leur prodigieuse activité les multipliait. Les croyait-on à la montagne, ils sortaient tout à coup entre Fondi et Itri, près du mont Saint-André, de cette grotte fameuse par le massacre que la reine Caroline de Naples y fit faire de Français. L'Italie qui, par une suite lointaine de ses anciennes rivalités politiques, présente de ville en ville, de

village en village, des mœurs si diverses, des physionomies si contrastées, n'offrait, à une longue distance, sur cette double frontière, qu'une âpre uniformité de mœurs exaltées par les mauvaises passions.

Auxiliaires de la restauration à Naples, les bandits crurent avoir par leurs services payé leur impunité, et mirent à profit les faiblesses de l'anarchie et la misère des populations. Ils avaient réussi par argent à jeter des ramifications jusque dans les troupes chargées de les réprimer. Des agens qu'ils entretenaient à Rome, à Naples, en Sicile, et dans les grands centres du nord de l'Italie, les tenaient au courant de l'itinéraire des voyageurs opulens. On n'osa pas déployer de nouveau les moyens atroces d'extermination dont le général Manhès s'était armé contre les bandes sous le roi Murât. Une comitiva était-elle dissipée, de nouvelles se reformaient aussitôt : les unes, composées d'aventuriers sans unité de but ni simultanéité d'action, semant devant elles, avec une aveugle intrépidité, la vengeance, la rapine et le meurtre; les autres, amies aussi fidèles qu'ennemies dangereuses, et d'autant plus difficiles à détruire que, par une politique adroite, elles se faisaient de nombreux partisans en ne mettant que les riches à contribution, et distribuant aux pauvres des provisions et des secours. Le paysan récalcitrant ou traître était seul exposé à de mauvais traitemens et à la mort (1). Aussi vit-on, soit connivence,

(1) C'est ce souvenir qui a inspiré à Victor Schnctz son tableau représentant un berger romain assassiné pour avoir refusé un mouton à un brigand.

soit terreur, les habitans des campagnes se joindre aux bandes ou leur fournir munitions, armes et retraite. Habiles surtout à entretenir des liaisons avec les aubergistes, elles reproduisirent plus d'une fois, dans les osterie, ces scènes tragiques où la férocité jetait le défi à l'imagination la plus lugubre des romanciers anglais. Généralement elles se bornaient à détrousser les voyageurs, et ne tuaient que si Ton faisait résistance à main armée. Quelquefois même elles partageaient les bagages avec leurs victimes. Mais le plus souvent, enlevant ces dernières dans quelque gorge écartée de la montagne, elles les mettaient à rançon, et ne les relâchaient qu'après le paiement.

Les notions du bien et du mal ne sont pas les mêmes pour cette espèce de sauvages que pour le reste des hommes. La facilité avec laquelle certains gouvernemens font de bandits, même de galériens, des soldats et des officiers que les troupes acceptent, prouve que les masses, en ces pays exceptionnels, s'accordent à tremper dans la bonne opinion que les brigands ont conçue de leur propre personne. A l'instar des sociétés primitives, les états mal réglés où le brigand et la soldatesque font la loi ont accoutumé de recruter ainsi leurs troupes sur les grands chemins. Le courage tient lieu de tout. C'est ainsi que le maharadjah du Pendjab, Rendjit-Sing, réparait les pertes de ses armées. Il y donnait des grades aux détrousseurs fameux, et le général Ventura déclare que ces hommes vigoureusement trempés étaient ensuite, chose bizarre, mais vraie, les officiers sur lesquels il pouvait compter le plus.

On ne peut s'empêcher de se rappeler ce Gaetano Mam-

mone, que la reine Caroline, après son expulsion de Naples par Championnet, en 1799, traitait en officier de l'armée royale. Quand elle lui écrivait de Sicile, elle donnait le titre de caro colonello e amico à cet assassin qui avait fait, un jour, la bravade de boire du sang humain servi dans un crâne comme au palais d'Odin.

Fra Diavolo était aussi officier des troupes à la tête desquelles le cardinal Ruffo fit, au profit des Bourbons de Naples, la conquête de leur royaume. On voit encore à la Vicaria (palais de justice), dans le vieux Naples, plusieurs cages de fer attachées au mur, à une grande élévation du sol. C'est là qu'on renferme, jusqu'à ce qu'elles tombent en poudre, les têtes des suppliciés. Celle de Fra Diavolo y figure encore. Son fils existe. 11 vit même dans le royaume en qualité d'employé du gouvernement, et personne ne le montre au doigt.

Nous avons, page 40, parlé de ce Barbone qui avait offert sa soumission au cardinal Consalvi en échange d'une place dans la police romaine, et qui obtint la place. Passe encore pour l'emploi de police; mais on fit à l'exbrigand les honneurs des établissemens publics, comme à un homme qui se prend et est pris au sérieux. Heureusement on avait l'œil sur lui : les mauvaises habitudes revinrent; on l'arrêta, et il mourut en prison. C'est ainsi que le sauvage prisonnier Bou-Maza, encore teint du sang de nos soldats en Algérie, fut des mieux rentés sous le dernier gouvernement, fut des fêtes de la cour, fut des plaisirs d'une princesse étrangère et, quand éclata la révolution, tenta de s'enfuir pour aller reprendre dans les déserts sa vie fanatique d'aventures et de meurtres.

Les chefs de brigands, lorsqu'ils sont prisonniers, ont

toujours obtenu et obtiennent encore de leurs gardiens une véritable considération, une sorte de respect; témoin ce Gasparone de Sonnino, qui, tout galérien qu'il soit à Civita-Vecchia, n'est pas astreint à porter l'habit du bagne et obtient des ménagemens marqués. C'est cependant l'un des plus abominables scélérats qui aient infesté les grandes routes. 11 a aussi traité; mais, cette fois, le gouvernement romain pensa que, quand on a saisi un tigre, il ne faut pas le relâcher; il lui manqua de parole, et, dès qu'on eut sa soumission, on le mit aux fers à la citadelle de Civita-Vecchia. Là, il excite aujourd'hui encore la curiosité des étrangers auxquels il raconte avec complaisance l'odyssée de ses campagnes et ses menus traits de générosité (1). Il se vante d'avoir commis de sa main quatre-vingt-dix-sept meurtres; encore a-t-il soin de faire observer que ce n'est pas dans ce qu'il appelle ses campagnes contre lescarabiniers.il apprend, un jour, que son compère l'a trahi : il enlève l'enfant qu'il a nommé sur les fonts de baptême et qui avait quatorze ans; il le tue, et, parodiant le drame de Gabrielle de Vergy, qu'à coup sûr il ne connaissait pas, il fait manger au père le cœur de son fils : « Voilà, lui dit-il ensuite d'un ton froid, comment on se venge d'un traître. »

Après quelques années de fers, Gasparone parut se repentir. Grégoire XVI, qui lui voulait du bien, lui rendit une fois la liberté; mais il en fit un médiocre usage, et

(1) C'est un homme remarquable par une singulière énergie de constitution et surtout de regard. Des taches de poudre dont il a le visage couvert ne contribuent pas peu à lui donner un aspect martial.

il fallut lui rouvrir les galères. Je me souviens qu'un chef d'escadron romain qui me servait de guide dans la citadelle, et me fit voir ce scélérat, en parlait avec le respect d'un professeur pour un écolier plus fort que le maître. « De ces deux hommes, disait, à mes côtés, un esprit chagrin, l'un est le Romain, l'autre est le soldat du pape; et s'il se trouve encore parmi ces peuples quelque descendant égaré de Brutus, ce n'est point parmi les fonctionnaires qu'il le faut aller chercher. »

Gasparone s'estime fort pour n'avoir jamais commis la faute d'un crime inutile. A tout prendre, il ne se regarde que comme un prisonnier de guerre, et il est d'une parfaite bonne foi en disant qu'il a fait dans ses campagnes des choses héroïques pour lesquelles d'autres sont récompensés. Il avait l'effronterie, peut-être la naïveté, d'avouer devant moi, l'année dernière, qu'il comptait sur la promesse des réformes entreprises par le pape Pie IX, et qu'un homme comme lui ne serait pas laissé au bagne par le Saint-Père!

Les bandits italiens colorent, autant qu'il est en eux, leurs déportemens d'un prétexte politique, et c'est une de leurs forces sur l'esprit des populations. Le Gasparone n'a eu garde de faire défaut à l'usage : si jamais il arrêta un courrier de cabinet, ç'a été de préférence un courrier de l'Autriche. Ceux de France avaient passage libre à la faveur de quelque légère politesse. Ainsi Giorgini, courrier de l'empire français, et qui est encore au service de l'ambassade de la république, circulait à volonté en gratifiant Gasparone de quelques livres de poudre ou de tabac.

Un autre brigand, le fameux Josaphat Talarico, non

moins redouté naguère en Sicile, a le mérite d'être inédit de ce côté de la Méditerranée. Aujourd'hui, il vit paisiblement retiré à Lipari par suite d'une capitulation qu'il a passée avec un major de gendarmerie, nommé Salzano, chargé de pleins pouvoirs du roi de Naples pour traiter avec ce prince des grands chemins. Le ministre de la police, marquis del Carretto, qui se trouvait alors en tournée à Cosenza, lui remit en personne, dans cette ville, son décret de grâce. Lui et sa bande constituent la bourgeoisie des îles Éoliennes, où, loin d'être soumis à aucune surveillance, ce sont eux, au contraire, brigands retirés, qui ont celle des forçats de Lipari. Talarico Déçoit un traitement de six carlins par jour; et, comme il vient de se marier, le gouvernement, sur la demande de Févèque de Lipari, lui fait présent d'un carlin de plus. Chacun des hommes de sa bande jouit d'un traitement journalier de quatre carlins.

L'histoire de sa capitulation, où il a traité de puissance à puissance avec sa majesté sicilienne, n'est pas la moins curieuse de sa vie. Vrai fils du Charles Moor de Schiller, imitateur du fameux Testalonga, il mit, pendant douze années, en pratique les doctrines du sophiste Proudhon, pour qui la propriété est un vol, et joua, sous le harnais de bandit, dans la Calabria ferox, le rôle du Dieu irrité et du Dieu miséricordieux, jetant aux faibles l'or dont il dépouillait les heureux du siècle. Aussi est-ce à présent un des patrons, presque un des saints du peuple, et ses gentillesses de grand chemin ont un parfum classique qui fait la joie et le désespoir des vrais croyans.

Société peu avancée que celle où nul opprobre n'est attaché aux livrées du crime! Il n'est pas rare de voir,

dans les cafés de Civita-Vecchia, des galériens s'attabler au milieu du public, et le public n'y prend point garde. Semblablement, dans les états napolitains, l'homme de chiourme est assez bien avec le soldat qui le garde, pour que celui-ci, quand il veut se rafraîchir au café, donne, avant d'entrer, son fusil à garder au galérien. Le forçat romain porte un habit blanc ou marron rayé, suivant qu'il est condamné à temps ou à perpétuité; l'assassin, quelque nuance d'habit qui le couvre, est sûr d'abondantes aumônes. On voit même circuler, par la ville, de petits garçons vêtus en galériens : ce sont des enfans de condamnés, enfans de troupe d'un nouveau genre, que leurs mères économes ont costumés avec les habits de rebut de leur père.

Tout cela, il est vrai, est dû à mille causes éloignées ou prochaines dont, pour être impartial, il faut tenir compte aux peuples. Souvent, dans les états pontificaux, de même que dans ceux des Deux-Siciles, on condamnait aux galères pour des délits que notre législation n'eût frappés que de peines correctionnelles. Lors de l'invasion des états romains, sous la première république, les Français trouvèrent, dans les bagnes de Civita-Vecchia, un bon nombre de forçats qui y étaient sans jugement. L'écrou ne portait d'autre mention que ces mots : per mgione da noi conosciuta (pour raison à nous connue). C'étaient de malheureux paysans que leurs seigneurs avaient traités comme un bétail, et qui pourrissaient là depuis vingt ou trente années.

En 1824, sous le pape Léon XII, dont la politique extérieure fut si sage, mais l'administration intérieure si peu

politique, un boucher fut condamné aux galères pour avoir vendu de la viande un vendredi.

A Naples, un pauvre ébéniste de Sorrente fut, dans ces dernières années , condamné à treize ans de galères , comme ayant frappé un caporal de gendarmes, "en défendant contre lui l'honneur de sa propre sœur.

Autre fait : un Français nommé Rastoin, établi à Castellamare, fut condamné, par une magistrature vénale, à quatorze ans de galères, pour avoir cherché, sans armes, à arracher son fils aux mains de gendarmes qui l'assommaient à coups de crosse de fusil; et sans la puissante intervention de l'ambassadeur de France, alors M. le duc de Montebello, qui enleva sa grâce en allant trouver sur-le-champ le roi, le malheureux Rastoin aurait pourri dans les galères de Lipari sous le fouet de Ta- Jarico. Il ne faut point devancer son siècle.

Les gouvernemens de Rome et de Naples avaient arrêté, le 4 juillet 1816, par une convention, les mesures à prendre de concert pour l'extirpation du brigandage; mais les articles répressifs de cette convention ne devaient durer que quatre mois, et la négligence mise de part et d'autre à s'entendre sur la police des frontières avait aidé puissamment à perpétuer les désordres dans l'un comme dans l'autre pays. L'armée napolitaine, révoltée et mai aguerrie, n'avait pu tenir contre les brigands, et. l'on sentait que, pour avoir des troupes exercées, il faudrait se résoudre à soudoyer des étrangers, dès que les Autrichiens, qui occupaient alors le pays, l'auraient évacué. On ne le fit que plus tard. Impuissant donc à obtenir la répression du crime par ses soldats, dont le fer, telum

imbelle sine ictu, n'avait pas de tranchant, le gouvernement des Deux-Siciles imagina de détruire les bandits par eux-mêmes. Dans cette vue, il traita avec un de leurs chefs les plus hardis et les plus entreprenans, le fameux Gaetano Vardarelli, qui, avec ses deux frères, trois de ses parens*et soixante-quinze hommes aussi déterminés que lui, tenait en échec les troupes les plus alertes. Au prix d'une amnistie pleine et entière, et d'une grosse solde pour lui et pour ses cavaliers, cet homme s'engagea à purger de brigands les provinces qu'il avait lui-même ravagées. Sa bande, par un article de la convention, devint squadriglia cTarmigeri (un escadron de gendarmes), qui, fidèle à ses engagemens, travailla avec autant de vigueur que de succès à la pacification du pays.

D'abord soldat déserteur de l'armée de Murât, puis proscrit et brigand heureux en Sicile, ce Gaetano avait compté, lors de la restauration des Bourbons, que son intrépidité connue et sa qualité redoutée de brigand lui vaudraient de l'emploi dans l'armée; il avait pensé juste : on l'avait fait sergent dans la garde. Mais les mauvais instincts ayant repris le dessus, il avait déserté de nouveau, s'était fait une bande et avait détroussé sur les grands chemins. Les Vardarelli (la troupe était ainsi nommée du nom du chef), assouplis sous une discipline de fer, toujours à cheval, présens partout, partout insaisissables, excitaient à la fois terreur et admiration. Les gagner était devenu une affaire d'état. La convention qu'ils souscrivirent avec le gouvernement est datée de Naples, le 16 juillet 1817. Le chef reçut traitement de colonel, c'est-à-dire 90 ducats par mois; chacun de ses trois lieutenans eut traitement de capitaine, à savoir, 45 du-

cats, et chaque homme de la compagnie en eut 30. Il était stipulé que tous ces traitemens seraient payés par mois et à l'avance (art. III). La compagnie eut à prêter serment de fidélité au roi entre les mains du commissaire royal (art. IV), et le serment fut prêté. Au rapport du duc de Narbonne, alors ambassadeur de France à Naples, on assurait même que des récompenses honorifiques leur avaient été promises. Rien ne coûtait, en fait de promesses, à ce gouvernement qui devait si mal les tenir.

Mais dans ce malheureux royaume de Naples, où la faiblesse et Timpopularité des gouvernans avaient réduit à un pareil traité, le roi Ferdinand avait sur les bras, indépendamment du brigandage, la secte des carbonari, recrutée, chaque jour, des hommes les plus énergiques. Vardarelli lui-même, avant de traiter, se vantait d'y être affilié, et peut-être disait-il vrai. Faisant souvent cause commune avec les bandits pour arriver plus promptement au renversement du gouvernement, les sectaires avaient excité des mouvemens insurrectionnels dans les villes et répandu l'agitation dans les campagnes. Ils s'étaient portés à des hostilités contre les troupes régulières; ils avaient même arraché des mains des autorités une bande de malfaiteurs qu'elles s'apprêtaient à punir. Ainsi, au mois de janvier 1818, un chef de brigands, vivement poursuivi par un détachement de troupes, se réfugia avec sa bande dans un château situé à quelque distance de la ville de Lecce. L'officier qui commandait le détachement faisait ses dispositions pour attaquer le château , quand les paysans d'un village voisin, tous carbonari, paruren en armes, firent feu sur la troupe et la forcèrent à la retraite. Le général anglais Church, au service de Naples et

commissaire de la province, fît partir des renforts, au moyen desquels les habitans du village et les brigands, enfermés dans le château, furent cernés et obligés de se rendre.

Au milieu de tous ces désordres, le gouvernement napolitain eut bientôt peur de son propre ouvrage, et, dès qu'il en eut recueilli les fruits, il tendit des pièges aux Vardarelli réhabilités, et ne songea plus qu'à laver dans leur sang la honte de sa faiblesse. On les accusa de trahison; mais le fait de leur trahison est contesté. Ce qui ne Test pas, c'est l'histoire de leur massacre par les troupes napolitaines. Ils furent surpris, un jour de marché, à Foggia, et Ton en fit une boucherie. Leur fin courageuse et désespérée, le prestige de leur ancien métier de brigand?, ont rendu leur mémoire très populaire.

Les mêmes difficultés se présentaient dans les états du pape. Depuis que le vigoureux gouvernement de Napoléon avait disparu; depuis que les motu proprio de Pie VII avaient bouleversé les ordres judiciaire et civil, et blessé les opinions et les intérêts créés par la domination française, des mécontentemens avaient éclaté, et le brigandage, qui sort de terre au premier bruit de troubles, avait reparu plus ardent que jamais. Le cri public força enfin les cours de Rome et de Naples à s'entendre, dans un intérêt commun, pour la protection de leurs sujets contre les malfaiteurs, et, le 19 juillet 181 8,' elles signèrent une convention d'extradition destinée à proroger les articles jusque-là inutiles de 1816.

En vertu de cette tardive convention, des colonnes mobiles de carabiniers (gendarmes) furent créées dans les provinces maritimes et intérieures des deux pays pour

prendre les brigands entre deux feux. Les forces militaires romaines et napolitaines furent autorisées à les poursuivre jusqu'à une certaine distance au-delà des frontières respectives.

De mois en mois, une liste de malfaiteurs fut imprimée et publiée, et Ton put tuer comme bête fauve, où qu'on le trouvât, tout homme porté sur cette liste, n'eût-il commis aucun délit sur le territoire.

Cent scudi de récompense à qui représenterait la personne, à tout le moins la tète, d'un chef de bande.

Enfin, pour couper aux brigands les communications et les subsistances, et prévenir l'espionnage des bergers, on retira les bestiaux des montagnes limitrophes les plus infestées, et des troupes gardèrent à vue bergers et bestiaux dans les districts où ils furent cantonnés.

Un an presque jour pour jour après la signature de cette convention, fut lancé dans les États-Romains l'édit de démolition de la ville de Sonnino, le repaire de brigands des deux frontières. C'était annoncer l'intention de poursuivre sans faiblesse l'exécution des articles; mais des considérations d'indulgence portèrent le souverain Pontife à surseoir à la démolition. Or, quand ce genre de rigueur ne s'exécute pas sur-le-champ, il ne s'accomplit jamais. L'audace des bandits s'en accrut. L'un des secrétaires de l'ambassade du duc de Blacas, le marquis de Sommery, avait été arrêté et laissé nu, entre Fondi et Terracina, avec son frère, officier au service d'Autriche (1).

{\) On se rappelle ce chevalier de Sommery qui, en 1702, passa à Rome sans y coucher, vit le pape Clément XI le temps de lui baise a mule, courut à Saint-Pierre, et de la porte : « N'est-ce que cela?

Les brigands poussaient leurs reconnaissances jusqu'aux portes de Rome, et dévalisaient des voyageurs en face de St-Jean-de-Latran. On aurait pu supposer que l'occupation militaire de Naples par les Autrichiens qui traversèrent, en 1821, les états du Saint-Siège aurait du moins ce bon résultat de purger la double frontière et la route de Rome à Naples. Non, l'application du fer étranger ne suffit pas pour extirper la plaie. Se recrutant de déserteurs, de révolutionnaires et réactionnaires de toutes les classes, les bandits furent plus nombreux et plus entreprenans que jamais. Malheur à qui ne voyageait pas sous bonne escorte! Les brigands allèrent, en janvier 1822, jusqu'à enlever et transporter dans la montagne un colonel autrichien, le comte de Codenhove, chargé d'une mission de son gouvernement, et qu'à son cortège ils avaient pris pour l'opulent prince Esterhazy, dont leurs espions avaient annoncé le prochain départ. Quand ils reconnurent leur erreur, le prince était passé sans danger. Ils n'en sommèrent pas moins, dans leur colère, le commandant du premier poste autrichien d'avoir à leur payer pour le prisonnier une rançon de 20,000 écus romains. L'effronterie du fait, encore plus celle de la demande, allumèrent l'indignation du général en chef,

dit-il, et s'en alla. Cette étourderie avait produit, dans le temps, un effet extraordinaire. Clément XI, qui en avait été blessé, en parlait sans cesse. Il en pleura même, lui dont la politique avait, en toute occasion, un torrent de larmes à ses ordres. On prit texte de cette vieille aventure pour railler le marquis de Sommery sur la sienne, et l'on alléguait que c'était une vengeance tirée sur sa personne, par les Romains, du mépris d'un de ses aïeux.

baron de Frimont, le même à qui Paul-Louis Courier appliqua ses caustiques. Il fit répondre qu'il ne savait pas ce que c'était que de racheter des militaires autrichiens à prix d'argent; et, commandant une battue par un bataillon d'arquebusiers tyroliens soutenu d'un détachement de cavalerie et. d'infanterie romaines, il traqua les bandits dans leur repaire. Cernés de toute part, épouvantés à la vue des feux de bivouac, succombant déjà sous la faim et la fatigue, ceux-ci relâchèrent le colonel en lui faisant promettre de solliciter pour eux une amnistie, qui leur fut refusée. La bande fut prise en partie, et le reste se dispersa dans les Apennins pour tomber, plus tard, dans une lutte désespérée, sous le plomb des carabiniers ou sous la corde du bourreau.

Traqué de tout côté et par tous les moyens, le brigandage fit une vigoureuse résistance; mais bientôt la délation creusa des précipices autour des bandits, parmi lesquels ne se trouvait pas une seule tête dont la loi n'eût à l'avance disposé. Le corps de carabiniers des deux nations, secondant à l'envi la bonne intelligence établie entre les autorités de police sur la double frontière, frappa, de son côté, de terribles coups. Enfin, l'abandon fait par le clergé de la dîme en argent que la plupart des paysans ne pouvaient payer sans voler; surtout encore le bien-être des populations, fruit d'une longue paix, achevèrent alors l'œuvre de la destruction du brigandage. Toutefois l'armement général et l'acceptation de la civilisation moderne de ce côté des Alpes et dans l'Italie du nord pourraient seuls réussir à l'extirper d'une manière radicale. Malheureusement cette civilisation, fondée sur le travail, rencontre dans les mœurs de l'Italie méri-

dionaie trop d'obstacles, que les bouleversemens politiques modernes ne font qu'augmenter encore. L'unité italienne est un rêve : les sympathies des peuples ne s'improvisent pas. Ce sont encore les Romains, les Volsques, les Sabins, etc., des temps antiques qui foulent le sol de l'Italie, et le vieux levain gibelin et guelfe y fait, aussi par tradition, germer ses haines de nation à nation, de ville à ville, de quartier à quartier dans les cités. Le peuple, ignorant et superstitieux, ne comprend rien aux améliorations que réclament à main armée la noblesse et les classes éclairées de la bourgeoisie. Tantôt il voit avec indifférence, tantôt avec une malignité hostile, l'agitation des réformateurs, et une aristocratie naturellement odieuse ne réussit pas mieux par la ruse que par l'autorité, faute d'avoir su rattacher à ses passions l'intérêt des masses populaires. Le brigandage sourit mieux à la multitude. Il restera donc endémique dans ces contrées, grâce aux fautes des gouvernans et des classes privilégiées. Aujourd'hui encore il fait, par le souvenir, frémir la fibre du peuple, comme le son lointain du clairon fait hennir le coursier de guerre : les héros, les types nationaux sont là. Avec les chevaliers du Tasse, les brigands, — ces chevaliers errans des rêves de liberté désordonnée des classes ignorantes, — sont l'ornement et le succès des ballades qui se déclament, le soir, au môle de Naples ou à la foire de Carditello. Nul doute que ce ne fût le sujet de la cantilène poétique de l'Improvisateur napolitain que nous avait donné Léopold Robert. Une vie comme celle de tous les brigands, une vie tissue des plus romanesques aventures de courage, d'amour, de crime, de générosité chevaleresque, — en

un mot de drame joué au grand air d'une liberté sans limite, — n'est que trop faite pour séduire des esprits passionnés qui prennent l'éclair de l'imagination pour le foyer du bon sens. Que les désordres politiques et administratifs (ce qu'à Dieu ne plaise!) continuent à remuer l'Italie, et le brigandage, qui déjà renaît, va se propager : vérité terrible qu'on voit, armée du glaive, descendre du haut des Apennins pour avertir les peuples et les gouvernemens.

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