TROISIÈME PÉRIODE
NEUFCHATEL, FLORENCE ET VENISE. — LES PÊCHEURS. — DERNIÈRES LETTRES ET MORT DE ROBERT. — EXPOSITION DU TABLEAU DES PÊCHEURS A PARIS.
What is ttae life of man? Is it not to shift from side to side ; — from sorrow to sorrow? — to button up one cause of vexation , — and unbutton another?
Sterne.
Tout ce qu'il y eut d'éclat dans le succès des Moissonneurs ne réussit pas à détruire la maladie
mélancolique dont les sourdes atteintes minaient le malheureux artiste depuis bien des années, et dont il devait être un jour la victime. Cependant, à son entrée dans la carrière, son talent et sa douceur lui avaient concilié de vives amitiés, bien faites pour l'arracher à ses tristesses maladives. Nous avons parlé de M. Schnetz et de M. Navez; il est temps de parler d'une autre amitié qui a pris Robert à ses débuis et l'a couvert de son égide pendant toute la durée de sa vie d'artiste.
On était en 1825, le tableau de Y Improvisateur napolitain venait d'être envoyé à l'exposition, quand Léopold, qui se trouvait à Rome, reçut de Paris, d'une personne qui lui était inconnue, une lettre contenant des félicitations sur ses premiers ouvrages et l'expression du désir de posséder quelques peintures de sa main. Cette lettre était du beau-frère du savant M. Walckenaer, M. Marcotte d'Argenteuil, alors administrateur, depuis directeur général des eaux et forêts, amateur des arts, homme de grand goût, de grand sens et de grand cœur. C'est le même qui avait eu aussi , avec les comtes Pastoret et Turpin de Crissé, le tact de deviner M. Ingres, et qui le soutint de «on amitié à une époque où ce modèle des artistes, traité si justement aujourd'hui comme un ancien, était inconnu. Robert fut touché des avances d un tel homme, et y répondit. Non-seulement M. Marcotte
lui acheta des tableaux, le dirigea dans le placement de ses œuvres, mais il allégea l'artiste des soins matériels de sa petite fortune; il l'éclaira de son expérience pour tirer parti de ses fonds, et lui fut à la fois, grâce à l'autorité de son âge, un conseil officieux et bienveillant, un père, un ami : dévouement touchant et simple qu'on ne saurait trop admirer dans nos temps d'agitation et d'égoïsme. Une correspondance active et soutenue s'ouvrit entre le patron et l'artiste, et l'on admire comment cet homme, qui produisait si lentement et qui cependant a tant produit, cet homme, qu'un mal inexorable rongeait au cœur, a pu trouver le temps d'écrire encore des volumes de lettres et ne pas succomber sous le poids de pareilles préoccupations accumulées.
M. Marcotte a été à Robert ce que fut au grand Poussin M. de Chantelou. Qu'on nous permette ce parallèle plus exact pour le patron que pour le peintre. C'est M. Marcotte qui, en 1831, appela Robert à Paris; c'est aussi M. de Chantelou qui, envoyé avec son frère, M. de Chambray, en Italie, pour recueillir des objets d'art et en ramener des artistes, avait eu le crédit de décider le Poussin, vers la fin de 1640, à revenir en France. Comme M. Marcotte, PaulFréart, sieur de Chantelou, conseiller et maître-d'hôtel ordinaire de Louis XIII, avait été le protecteur constant, le correspondant
assidu, l'admirateur passionné de son ami, et son amitié fidèle l'avait suivi au-delà du tombeau. Robert ne donnait pas un coup de pinceau sans consulter le bon M. Marcotte, il n'était jamais si heureux que quand il travaillait pour lui. Ainsi le Poussin, après avoir travaillé avec toute sorte d'amour et de diligence pour M. de Chantelou, pendant la plus belle époque de son talent; après avoir peint pour lui la seconde suite des Sept Sacremens, passés dans la galerie d'Orléans et finalement dans celle du marquis de Stafford, en Angleterre, fit pour lui encore son dernier tableau, « la Samaritaine, » alors que le tremblement de ses membres augmentoit comme ses ans; mais en vieillissant il se sentoit, au contraire des autres, enflammer d'un grand désir de bien faire, particulièrement pour lui qui étoit son idole. C'est pour le même enfin qu'il s'était déterminé à peindre son propre portrait, ne voulant pas dépenser une dizaine de pistoles pour une tête de la façon de M. Mignard, qui étoit celui qui les faisoit le mieux, mais les faisoit froides, fardées, sans force ni vigueur (1). Comme les noms du
(1) Poussin sentait d'une manière touchante l'amitié passionnée de son patron; qu'on en juge par la lettre qu'il lui écrivit un an avant sa mort. C'est son testament d'Eudamidas.
« De Rome, le 16 novembre 1664.
« Monsieur,
« Je voas prie de ne pas vous étonner s'il y a tant de temps
Poussin et de Chantelou, les noms de Robert et de Marcotte sont donc désormais inséparables, et jamais protecteur et protégé n'ont été plus dignes l'un de l'autre.
L'amateur éclairé eut bientôt discerné ce qu'il y avait de sombres inquiétudes et de fatales infirmités dans l'ame bonnête de Robert, et il ne cessa d'opposer la fermeté de la raison et les tendresses de l'amitié aux noires idées de l'artiste. Mais que peut la raison humaine sur l'esprit visité de Dieu?
que j'ai eu l'honneur de vous donner de mes nouvelles. Quand vous connoîtrez la cause de mon silence, non-seulement vous m'excuserez, mais vous aurez compassion de mes misères. Après avoir, pendant neuf mois, gardé dans son lit ma bonne femme, malade d'une toux et d'une fièvre d'étisie, qui l'ont consumée jusqu'aux os, je viens de la perdre, quand j'avois le plus besoin de son secours. Sa mort me laisse seul, chargé d'années, paralytique, plein d'infirmités de toutes sortes, étranger et sans amis, car en celte ville il ne s'en trouve point. Voilà l'état auquel je suis réduit : vous pouvez vous imaginer combien il est affligeant. On me prêche la patience, qui est, dit-on, le remède à tous maux; je la prends comme une médecine qui ne coûte guère, mais aussi qui ne me guérit de rien.
« Me voyant dans un semblable état, lequel ne peut durer long-temps, j'ai voulu me disposer au départ. J'ai fait, pour cet effet, un peu de testament, par lequel je laisse plus de dix mille écus de ce pays à mes pauvres parens qui habitent aux Andelys. Ce sont gens grossiers et ignorans, qui, ayant, après ma mort, à recevoir cette somme, auront grand besoin du secours
Léopold était dans cet état quand, revenu à Paris par Florence, en 1831, après une longue absence, la vue de M. Marcotte, avec qui jusqu'alors il n'avait eu que des relations épistolaires, lui causa une de ces émotions douces qui devaient, pour un temps, l'enlever à ses pensées taciturnes. Par un hasard singulier, les deux frères, l'aîné arrivant d'Italie et Aurèle venant de Suisse, descendaient le même jour, et presque à la même heure, dans la maison amie de M. Marcotte.
et de l'aide d'une personne honnête et charitable. Dans cette nécessité, je vous viens supplier de leur prêter la main, de les conseiller et de les prendre sous votre protection , afin qu'ils ne soient pas trompés ou volés. Ils vous en viendront humblement requérir, et je m'assure, d'après l'expérience que j'ai de votre bonté, que vous ferez volontiers pour eux ce que vous aurez fait pour votre pauvre Poussin pendant l'espace de vingt-cinq ans.
«J'ai si grande difficulté à écrire, à cause du tremblement de ma main, que je n'écris point présentement à M. de Chambray, que j'honore comme il le mérite, et que je prie de tout mon cœur de m'excuser. Il me faut huit jours pour écrire une méchante lettre, peu à peu, deux ou trois lignes à la fois, et le morceau à la bouche : hors de ce temps-là, qui dure fort peu, la débilité de mon estomac est telle, qu'il m'est impossible d'écrire quelque chose qui se puisse lire. Voyez, je vous supplie, monsieur, en quoi je vous peux servir en cette ville, et commandez-le à celui qui est de toute son ame votre très humble, etc.
« Poussin, »
A peine l'arrivée de Léopold Robert fut-elle connue à Paris, que la curiosité publique se dirigea vers sa personne. Il y répondit peu. Ceux qui ne le connaissaient pas étaient avides de juger de ja physionomie de son ame par les traits de son visage, de lire l'homme intérieur dans l'homme extérieur. La parole, le regard, le geste, l'habillement, on interrogeait tout en lui. Ceux qui l'avaient connu jeune furent frappés des changemens survenus dans l'expression de sa figure, dans ses manières, dans son langage. Sa physionomie accusait une mélancolie plus profonde; son geste, plus de mesurera parole, un tour plus délicat, une sorte de parfum de sensibilité inaccoutumée. Était-ce le progrès d'une pensée toujours tendue vers le beau? était-ce le fruit de ses habitudes méditatives? C'était tout cela; mais c'était encore, ainsi qu'on le dira plus tard, le stigmate fatal des orages du cœur. « La tribulation est à l'ame, dit Montaigne, comme un marteau qui la frappe, et qui, en la frappant, la fourbit et la dérouille. C'est la fournaise à recuire l'ame. » En effet, le propre des grandes passions est d'allumer et d'exalter à l'excès les facultés humaines, comme ces maladies de la jeunesse qui avancent avec la vie les forces et les délicatesses de l'intelligence.
Les éditeurs d'estampes projetèrent à l'envi des publications d'après ses ouvrages. C'était alors la
LÉO FOL B REBERT.
fureur des albums, et quelques-uns lui demandèrent des dessins et des lithographies. Il exécuta, à Paris et en Suisse, quelques lithographies empreintes de ses qualités, mais aussi de cette âpreté de touche dont il ne sut jamais se défaire. 11 fit aussi plusieurs aquarelles d'une admirable force de ton. La princesse Marie en acheta une superbe, qui représentait une jeune Frascatane à la fontaine, composition qui rappelait celle d'un fort beau dessin exécuté par Robert, en 1827, pour son ami Navez : costume de l'île de Procida.
Le séjour de Robert à Paris fut de courte durée. Il partit pour la Suisse et revit sa famille; mais des troubles politiques l'attendaient dans sa patrie. Voici comment il exprime, dans sa première lettre à M. Marcotte, le serrement de cœur qu'il éprouve au spectacle de la guerre civile :
« Chaux-de-Fonds, 12 septembre 1831.
« J'ai traversé notre canton, et j'ai cru remarquer parmi les jeunes gens de plusieurs villages une effervescence extraordinaire. Le lendemain de mon arrivée à la Chaux-de-Fonds, il y a eu un banquet de plus de cent jeunes déterminés pour fêter notre réunion à la Suisse, après quoi le plus grand nombre est parti en armes pour s'emparer de la ville de Neufchâtel, casser le gouvernement existant et ne plus reconnaître le roi de Prusse
pour souverain. De chaque village sont également partis des détachemens, et toutes ces jeunes têtes ardentes sont arrivées en même temps aux portes de la capitale sans défense. Ils s'en sont emparés, après avoir fait tirer contre elle deux coups de mitraille. Ils voulaient faire abdiquer les membres du gouvernement; mais ceux-ci s'étaient dispersés. Sur ces entrefaites, toute la population s'est armée : les uns (et c'est le plus grand nombre) pour maintenir Tordre dans chaque village; les autres, les paysans surtout, pour aller à l'aide du gouvernement et maintenir le système actuel. Nous voilà donc en guerre civile! N'est-ce pas épouvantable d'avoir des amis, même des parens, à la tête du mouvement révolutionnaire? Mais les hommes sont si fous, qu'on ne se reconnaît plus dans ce monde.
« Il perce évidemment dans la masse de la po pulation un désir de s'affranchir de la domination prussienne; mais les personnes les plus sensées voudraient que cela se fît paisiblement, et gémissent de voir que, pendant quelque temps, les affaires seront menées par des têtes peu raisonnables. Mon arrivée, par tous ces motifs, a été bien peu agréable, quoique je puisse dire que chacun des partis me considère et m'accueille d'une manière très distinguée. Cela me donne peut-être plus qu'à personne, en ma qualité de neutre, la faculté
de faire à ces désespérés des observations mieux écoutées qu'elles ne le seraient d'une autre bouche.
« Je voudrais que vous vissiez notre Chaux-de- Fonds; vous seriez étonné de voir autant d'aisance, autant d'industrie, une population que le commerce fait accroître si rapidement, et qui cependant désire un autre état de choses et d'autres avantages. C'est bien le cas de dire que les hommes sont insatiables. Enfin, nous sommes entrés dans une route dont on ne peut voir le bout. Aussi je ne cesse de gémir de ne pouvoir vivre avec les personnes que j'aime, que je respecte, et dont toutes les actions et tous les sentimens ont la raison pour principe. J'ai cependant beaucoup de bonheur à me trouver avec mes parens les plus rapprochés qui m'airnent et me le témoignent.
a Mais vous, mon cher ami, vous dirai-je combien j'ai été peiné de vous quitter? Je puis vous assurer que ç'a été pour avoir le bonheur de vous connaître que j'ai été à Paris. L'amour-propre satisfait et la vanité n'auraient pas été capables de me faire me déranger de mes occupations. Je vous dois les plus beaux momens que j'aie passés dans la capitale. Combien je pense à vous et à votre chère famille! Ma reconnaissance pour vous est partagée par tous mes parens : mon père, mes sœurs s'intéressent à vous, monsieur, et désirent ce qui peut vous être agréable. Ils aiment à m'en-
tendre m'extasier sur le bonheur que j'ai eu d'obtenir votre amitié. Vous voulez bien prendre tant de part à mes occupations, et l'intérêt que vous avez témoigné à mes succès me fait désirer d'en obtenir d'autres. Mais comment entreprendre des tableaux ici où l'on ne parle que guerre civile?
« Neufchâtel enlevé par les patriotes, les membres du gouvernement, à ce qu'on m'assure, se sont réunis en grande partie à Valengin, où se forme un noyau pour les soutenir. Il est déjà imposant, et l'on dit que M. Fritz Pourtalès est à la tête. Quelle douleur! Vous savez combien je désire la paix et l'ordre, et combien je suis persuadé que la liberté fait plus de progrès véritables pendant la marche régulière des années que par des secousses violentes où les passions entraînent tant d'injustices et de malheurs; mais enfin souffrons les choses que nous ne pouvons empêcher. Heureux celui qu'une philosophie sage dirige et qui peut placer les espérances du vrai bonheur hors de ce monde, où il ne saurait se trouver ! »
Le 10 décembre suivant, il revient sur le même sujet dans une lettre à son compatriote Auguste Snell : « J'ai laissé notre pauvre Suisse dans une situation bien triste. Il règne une fermentation incroyable. Les unitaires voudraient absolument changer l'organisation générale et centraliser le gouvernement. C'est un désir qui, je l'avoue, est
louable; mais, en vérité, est-il possible de le satisfaire tout de suite? Je ne le crois pas. La Suisse n'est pas mûre encore pour un changement aussi notable, et il en pourrait suivre une guerre civile longue et désastreuse. Les gens de bonne foi du parti reconnaîtront trop tard, et quand il n'y aura plus moyen d'empêcher les malheurs, que leur perspicacité n'a pas été assez loin; et, s'ils ont les sentimens élevés, ils souffriront cruellement d'avoir travaillé au malheur de leur patrie. Pour l'Italie, j'ai eu le plaisir de la trouver assez tranquille, au moins en apparence. »
Le paisible Robert , sentant le sol trembler sous ses pas, s'était vite éloigné de la Suisse. Il avait laissé son frère Aurèle dans sa famille, et s'était rendu à Florence, où il peignit deux petits tableaux, et où il revit, durant deux mois, mais pour la dernière fois, la personne qui préoccupait sa pensée, et dont il eût été si désirable qu'il évitât la présence. Enfin, au mois de février 4832, il alla s'établir à Venise, pour y peindre le quatrième tableau de sa collection des Saisons.
Il avait déjà vu Venise à son retour de Suisse, après la mort de sa mère; et les lettres qu'il a écrites à M. Marcotte et à M. Navez contiennent, sur ce premier voyage, des impressions intéressantes.
« A M. Marcotte, 1er décembre 1828.
« Je me trouve enfin de retour à Rome, et, à mon arrivée, mon frère, que j'ai eu la joie de trouver en bonne santé, m'a remis vos trois chères lettres.... Combien les consolations que vous me donnez m'ont fait de bien ! Il est vrai que, pour apporter un soulagement aux douleurs profondes, les grands discours sont superflus; mais quelques paroles parties du cœur sont inestimables, et je les ai trouvées dans votre si excellente lettre. Je vous rends grâces aussi de m'avoir appris que vous avez le bonheur de posséder encore madame votre mère. Puissiez-vous la voir long-temps jouir de votre amour et de vos soins! Hélas! celle que nous pleurerons toujours était aussi heureuse par l'attachement de ses enfans. Si, dès l'âge de seize ans, j'ai
presque toujours été séparé d'elle, sa sollicitude m'a toujours suivi. Elle n'a ignoré aucun événement de ma vie. C'est à elle que je dois le courage et la persévérance que j'ai eus. Elle s'est séparée de son plus jeune enfant à ma demande pour me donner une compagnie qui m'était nécessaire, et ce sacrifice a été suivi d'exhortations et de conseils où sa force d'ame se faisait voir tout entière. Ses précieuses lettres seront à jamais pour nous une source inépuisable de réflexions et de regrets; mais elles nous rappelleront aussi continuellement les vertus qu'elle possédait, et qu'elle a toujours cherché à inculquer en nous. Que de bénédictions j'adresse à la Divine Intelligence pour m'avoir donné la triste et grande satisfaction en même temps de la voir encore! Si mon cher frère Aurèle eût eu le même bonheur, cette mère adorée aurait eu le plaisir de voir tous ses enfans vivans à son lit de mort : — fin calme et résignée, où elle a eu encore le courage de nous engager à modérer une douleur que nous ne pouvions pas toujours lui cacher!....
« Je ne connaissais pas le nord de l'Italie, et
j'ai voulu me donner la satisfaction de le visiter avant de retourner me mettre sous le joug à Rome. En allant, j'avais passé par Florence, Pise et Massa, Gênes, Turin, le mont Cenis; en revenant, je suis rentré parle grand Saint-Bernard, et je suis arrivé dans la vallée d'Aoste, que j'ai revue avec infini-
ment d'intérêt, et qui est certainement très pittoresque. Je suis arrivé à Turin, où j'ai fait un petit séjour pour mon instruction dans les arts. Je me suis arrêté à Novarre, à Milan, à Vérone, à Padoue, à Venise, que j'ai admirée, et qui est toujours grande et magnifique dans sa solitude actuelle. Les chefs-d'œuvre qu'elle renferme m'ont fait le plus grand plaisir à voir, et j'espère en retirer du profit. Il faut faire ce voyage pour bien juger les maîtres vénitiens. A mon idée, le Titien est le maîlre à tous ceux qui s'y sont distingués. Son Assomption de la Vierge est un des chefs-d'œuvre de la peinture, ainsi que sa Présentation au Temple. Les Bellini sont aussi admirables. On y voit également les ouvrages d'artistes qui ne sont pas connus d'ailleurs, et qui cependant ont un prodigieux mérite, surtout pour la couleur et cette naïveté première des peintres de la renaissance; je citerai entre autres Carpaccio. Le Tintoretto est inconcevable par l'immensité des grandes machines qu'il a faites; mais, malgré tout son génie, il ne me va pas à l'ame, du moins il ne me charme pas comme le Titien. Je lui préfère même Paul Véronèse.
« J'ai passé ensuite par Ferrare, qui est d'une tristesse à affliger même les passans. Les Ferrarais regrettent beaucoup le gouvernement précédent. Bologne, ville plus industrieuse, se soutient malgré l'immense quantité de pauvres qui assaillent les
passans dans les rues. J'ai vu avec intérêt les villes de la Romagne, que je ne connaissais pas, et j'ai passé par Furlo, site trop négligé, où il me semble que les paysagistes devraient aller, surtout s'ils veulent des inspirations grandes et sévères. C'est après plus de cinq semaines de voyage que je suis rentré à Rome, le 47 novembre, et que j'ai eu le grand plaisir d'embrasser mon cher frère. »
« A M. Navez , 4 mars 1829.
«... Venise m'a enchanté. Entre nous, je dois cependant te dire que j'y trouve trop de peintures, et que beaucoup de ces grandes machines ne me disent rien du tout. Le Titien me semble toujours le premier de l'école. Au moins il y a toujours un grand caractère et noble.... Mais le Tintoret a beaucoup trop fait, et je vois bien du gâchis dans ces grands murs qui ont dû être couverts si vite et sans réflexion. Aussi y a-t-il beaucoup de remplissage. Paul Véronèse me plaît davantage- sa couleur est plus fine et plus transparente. Ce qui m'a enchanté dans Venise, c'est l'originalité de cette ville si remarquable. Je m'y suis trouvé par ces beaux jours d'automne qui ont un soleil si doré. Cette belle mer bleue, et cependant si harmonieuse, ces palais riches et si nombreux et le grand nombre d'églises offrent un coup d'œil tout-à-fait particulier avec les canaux couverts de gondoles. J'aime
ce mouvement doux, je dirai mélancolique : il va bien avec le repos et le calme des passions qui échauffent l'esprit. 11 n'y a qu'une seule chose que je n'aime pas, c'est qu'on ne puisse pas voir un visage de femme, et qu'elles se cachent toutes avec beaucoup de soin. Comme toi, un beau caractère de tête, une belle expression m'émeut, me séduit. Je trouve aussi qu'à Venise le peuple tient beaucoup plus du nord qu'à Naples et à Rome. Je n'ai pas vu encore un marin avec une de ces têtes si communes à Naples.
« Bologne ne me plaît pas du tout. La peinture des Carraches, du Guide, du Guerchin, et je dirai presque du Dominiquin, ne me va pas au cœur. Tous ces tableaux sont noirs et mal éclairés; je veux parler de ceux qui sont dans les églises. Quant à ceux du musée, je ne me rappelle avec un véritable plaisir que la Sainte Cécile de Raphaël. Quelle peinture ! »
Trois ans plus tard, revenant, à propos d'Ingres, sur les maîtres vénitiens, Léopold s exprimait ainsi dans une lettre à M. Marcotte :
« ... On me parlait hier du tableau d'Ingres, et on m'a beaucoup étonné en me disant qu'il était si peu avancé. On craint aussi que la couleur n'en soit jamais une des qualités principales; mais, à cet égard, je crois que les peintres peuvent avoir de grands mérites, sans les avoir tous. Lui n'est pas
coloriste; il n'a montré cette qualité que dans le tableau que vous avez de lui, la Chapelle Sixtine, qui est vraiment étonnant sous ce rapport comme sous tant d'autres. Mais, dans les grands tableaux, il a une manière de procéder provenant d'une première école qui n'était pas bonne pour rendre coloriste; il a ensuite la sévérité de son dessin, ce caractère fort et ferme qui l'a toujours empêché de prendre le laisser-aller qui fait trouver de beaux tons. Les Vénitiens en ont abusé, car ils ont tout sacrifié à un mérite qui, en somme, est secondaire. Aussi leurs tableaux ne peuvent-ils soutenir un examen sévère, parce qu'il n'y a aucune profondeur. Tous ces tableaux de Tintoret, des Palma, de Bassan, et même un grand nombre de Paul Véronèse, sont beaucoup trop forts en décoration. A cet égard, je n'aime pas l'école vénitienne de cette époque. Leurs prédécesseurs étaient bien plus remarquables : les Bellini, les Giorgion, Pordenone et Titien ont plus de retenue, et leurs ouvrages sont exécutés plus en conscience. Les immenses pages que l'on voit dans le palais du doge et dans une partie des églises me sont en antipathie; il me semble toujours que c'est de la peinture faite à l'aune. Mais c'en est assez sur ce sujet, qui n'est pas celui que je préfère. »
Et de fait, il était fort difficile de lui faire parler peinture autrement que par lettres. Ce mot qui fit
fortune au xvme siècle, et qui peignait si bien l'état des esprits à cette époque : « C'est aux musiciens à faire de la musique, et aux philosophes à en parler, » il l'appliquait plaisamment à la peinture. Il me disait un jour : « Toutes ces délibérations sur les arts me répugnent; j'aime mieux cent fois un conte de Perrault. »
«... Quant à la politique, dit ailleurs Léopold, il paraît qu'on vit ici dans une ignorance complète de ce qui se passe. Pourtant j'ai aperçu la Gazette de France. Le port franc n'est pas franc du tout; puisque la franchise ne s'applique qu'aux denrées coloniales, aux draps, etc.; mais que tout ce qui est le plus nécessaire à la vie paie des droits fort considérables, blés de toute espèce, comestibles, vins, tabacs et mille autres choses. Du reste, on est fort tranquille, et, quoi qu'on en dise ailleurs, le gouvernement est doux, ce qui se voit à merveille par la gaieté du peuple. Je vous avoue que je sens ici l'avantage des gouvernemens qui tiennent en respect les masses sans les tyranniser. Cet ordre de choses est préférable à cette liberté qui n'excite que les passions remuantes et ambitieuses, lesquelles, sous couleur d'assurer le bonheur des nations et de la patrie, ne songent en réalité qu'à l'intérêt personnel. Ici la police se fait assez doucement à l'égard des habitans. Ce sont plutôt les étrangers que Ton craint, et je suis très aise, pour
mon compte, de m'être procuré une lettre pour le gouverneur, le comte de Spaur, qui m'a paru très bon et très accueillant. J en avais une aussi pour la comtesse de Palcastro, fort jolie personne qui cause très bien. Elle passe pour une protectrice des arts; mais je n'ai guère eu l'occasion de m'en apercevoir dans sa conversation : elle m'a semblé, au contraire, en parler avec indifférence.
« Quoiqu'on m'ait accueilli d'une manière assez flatteuse, je ne suis retourné chez personne. J'ai remarqué qu'ici, en général, parmi les gens du monde, les artistes sont peu considérés. Un homme du monde qui vous rencontrerait, une toile ou un cahier de croquis à la main, vous éviterait infailliblement. On s'aperçoit que les Vénitiens n'ont plus des Titien ni des Paul Véronèse (1). »
(1) Lettres à MM. Marcotte, Victor Schnetz et Jesi, 1832. — M. Jesi, l'un des correspondais de Robert, est un graveur de premier ordre, né à Modène et établi à Florence, où il vivait dans l'intimité de la famille Bonaparte. Il réunit un sentiment élevé de Tari à un grand charme d'exécution. Entre autres planches capitales, on a de lui, d'après Raphaël, une Madone avec l'Enfant Jésus, et le portrait du pape Léon X, qui lui ont valu, avec les appiaudissemens de tous les connaisseurs, sa nomination de membre correspondant de l'Institut de France, Académie des Beaux-Arts. Il s'occupe, en ce moment, de la gravure de la Cène de Raphaël, découverte, il y a trois ans, dans un ancien couvent à Florence,
Ces jugemens sur l'école de Venise se complètent par une allusion que, dans une autre lettre, du 4 mai 1834, Robert fait aux maîtres vénitiens, à propos d'un jeune artiste venu en poste et en gondole pour faire au pied levé de la couleur à la Titien. Le contraste d'une existence agitée à Paris avec le silence et la placidité de Venise avait reposé et enchanté tout d'abord le jeune enthousiaste, et les premiers mois de séjour se passèrent à merveille; « mais, dit Robert, la monotonie du lieu, qu'on finit toujours par sentir, réagit sur son esprit. Tout feu et tout ardeur en arrivant, cette vivacité de sentiment ne put tenir à la longue, parce qu'il y avait au fond trop d'excitation. L'énergie qui produit les plus belles choses est calme, et une ardeur inquiète ne saurait se maintenir le long temps qu'il faut pour les produire. Je vous dirai aussi en confidence qu'il est venu ici pour faire sur-le-champ de la couleur vénitienne à la Titien; mais c'est là un maître qui est arrivé à cette perfection, non-seulement avec son expérience, mais avec celle de ses prédécesseurs, et qui a gardé ses pinceaux. Il y a, on peut dire, dans son exécution des secrets que l'observation la plus approfondie ne peut faire deviner. Aussi est-ce, à mon sens, vouloir courir avant de savoir marcher, que de prétendre adopter tout de suite une manière si occulte et inventée dans ses procédés. En suivant
les premiers peintres vénitiens, Jean Bellin, entre autres, qui a fait de la peinture plus simplement, on doit arriver plus tôt au but. Mais tous ces détails ne sont pas bien intelligibles pour l'homme qui aime les arts pour le plaisir que son cœur éprouve à leurs résultats, et ne s'occupe pas des procédés techniques, qui sont l'affaire des artistes et sont bien plus un travail qu'un plaisir. »
Robert, à son nouveau voyage, était parti pour Venise de compagnie avec M. Joyant, un peintre charmant de vues vénitiennes, et le jeune fils de ce M. de Mézerac auquel il devait ses premiers encouragemens. Le jeune homme étudiait la peinture sous sa direction. Léopold avait voulu arriver pour le carnaval, qui, cette année-là, fut fort brillant à cause d'une diminution de droits sur les comestibles; mais l'artiste fut tout désorienté en ne trouvant pas, à la première vue, dans les habitans de la ville même, le caractère pittoresque et l'originalité que son imagination avait conçus (1).
(1) A Paris, il avait été demeurer avec son frère, rue de Na-
« Si je copie juste ce que je vois, disait-il (lettre à M. Marcotte, du 2 mars 4832), je sens que je ferai un tableau plat. Si je me représente Venise il y a dix ou vingt ans, j'en peux faire un bon tableau. Je ne puis rien dire encore. Je n'ai pas vu
varin, chez son ami, M. Ulrich , de Zurich, habile peintre de paysages et de marines, dans la maison de son ancien camarade d'atelier Gassies, homme de talent aussi solide que modeste, le même qui mourut en 1832, laissant de fort bons tableaux, notamment la Dernière Communion de saint Louis et une charmante peinture d'un Bivouac de la garde nationale, dans la cour du Louvre, durant le procès des ministres, en 1830. Robert aimait en Gassies un bon et ser viable ami, qui, par générosité naturelle, cherchait les occasions de bien faire et fuyait celles de s'en vanter. Il savait ce qu'on ignorait généralement, que Gassies avait exposé sa vie pour sauver celle du ministre Capelle, en 1830, et l'avait caché chez lui pendant plus de trois mois, jusqu'à ce que l'apaisement des esprits permît de le faire évader avec sûreté.
A Rome, la demeure et l'atelier de Robert étaient, depuis 1822, dans la via Felice, n° 113, près la place d'Espagne. C'est là qu'il a peint les Moissonneurs.
A Florence, il habitait via del Cocomero.
A son arrivée à Venise, il eut un logement sur le grand canal, en bon air, vis-à-vis l'église de Santa-Maria délia Salute. Plus tard, il prit ses quartiers près du grand théâtre de la Fenice, à San-Fantino, calle Minelli, chez Mme Gattaneo, Française fort connue de nos nationaux, dont elle est la providence. Il n'est pas d'attentions et de soins que cette respectable dame et ses deux filles n'aient prodigués à Léopold pour l'arracher à sa mélancolie. Son atelier était à San-Stefano, sur le grand
LÉOPOLI) ROBERT.
tout ce qu'il y a de curieux. Les fonds de tableaux ne manquent pas; ce qui manque, ce sont les costumes; ils n'ont rien de beau ni de riche. Tout est trop mêlé. »
Il entama donc son sujet avec défiance. Ce fut
canal, au palais Pisani, qui est surmonté d'une plate-forme d'où l'on découvre un panorama de Venise plus beau que celui de la tour de Saint-Marc. Rien de plus modeste que son installation. « J'ai, dit-il lui-même, trois ateliers pour un dans le palais, des pièces immenses, mais il n'y a que les murs nus et quelques chaises et tables pour nous servir à notre peinture. Notre ameublement est de la dernière simplicité, ce qui a arraché une exclamation à nos compatriotes, qui comparaient notre atelier à ceux des artistes en réputation à Paris. Je ne m'en aperçois pas, quant à moi; je ne désire l'atelier garni que de bons tableaux, s'il est possible, et des moyens de les faire, à savoir, pour première chose, des modèles un peu pittoresques et beaux.
« Il serait bien difficile dans une autre ville de se placer d'une manière aussi commode. Nous avons ensuite la facilité d'avoir pour modèles toute la population de Venise (hormis les femmes, fort empêchées par les confesseurs, et même par l'autorité) . Tu peux, m'adresser tes lettres à Venise. Gomme j'en reçois beaucoup, il n'est pas nécessaire d'autre direction. Je suis connu ici, non comme le loup blanc, mais comme Yours suisse, et ici cet animal est aussi connu que l'autre où il se tient. » (Lettres à MM. Schnetz, Marcotte et Navez.)
Après un ou deux ans de séjour à Venise, il était arrivé à se concilier un tel degré d'estime dans la population, qu'il lui était fort facile d'avoir des modèles de femmes dans la classe du peuple, qui est la plus belle : les mères lui confiaient volontiers leurs filles, et cette confiance ne fut jamais trahie.
d'abord le Carnaval, et il en fit un crayon qu'il envoya à M. Marcotte. Puis, il se mit à l'œuvre sur la toile; mais il reconnut bientôt qu'on ne peut espérer de saisir et de rendre le caractère pittoresque d'un pays en y arrivant. Il faut voir et revoir la même chose pour en tirer parti. Venise ne lui ayant rien fourni d'assez caractéristique en fait d'habitans, il fit avec M. Joyant des excursions dans les environs, à la recherche de modèles; et, frappé de l'allure pittoresque des pauvres navigateurs de Chioggia et Palestrina, il alla se fixer pendant quelques semaines au milieu d'eux, et leur donna les honneurs de sa composition. A défaut d'un bon croquis, lequel, à coup sûr, vaudrait mieux que la meilleure description du monde, voici quelques mots de description que Robert a donnés d'un tableau détruit par lui presque aussitôt que commencé :
« J'ai fait une de mes figures de premier plan. C'est un jeune homme dans le costume de pêcheur. J'en suis assez content, et j'ai vu par elle que je ne devais pas tant chercher à intéresser par une variété d'individus que par le choix d'un caractère simple, vrai et fort en même temps. Les courses répétées que j'ai faites dans les environs m'ont donné une inspiration heureuse, je crois, et, depuis que je me suis décidé à transporter ma scène et à y faire des changement, je n'ai plus de
ces momens d'angoisse si pénibles où je sentais que je sacrifiais la vérité à un arrangement qui eût pu déplaire et m' attirer beaucoup de critiques. A présent, je suis certain d'être toujours dans les bornes d'une imagination qui veut rendre la nature avant tout, en cherchant à en faire un choix et à l'ennoblir.
« Je n'ai pas besoin de charlatanisme pour intéresser. Mes personnages sont des pêcheurs; mon fond représente les lagunes avec la ville de Chioggia au dernier plan, et ces fameux murazzi qui se prolongent jusqu'au port et séparent la mer des lagunes où l'on peut aller par tous les temps, depuis que ce travail magnifique est fait (1). Je me suis placé à Palestrina, où le costume des femmes
(1) Les muracci ou muraglioni, en dialecte vénitien murazzi, sont d'énormes digues de plus de quinze milles vénitiens, construites en pierres de taille et en rochers, éperonnées de brise-lames pour rompre le flot de l'Adriatique et protéger Venise. C'est un superbe et imposant ouvrage d'une solidité admirable , digne des anciens Romains. Rien de moins rare, pour le dire en passant, que la grandeur dans les œuvres des Italiens modernes, tout déchus qu'ils sont. A Rome, par exemple, où le gouvernement est si pauvre, on rebâtit sur une immense échelle la basilique de Saint-Paul hors les murs, brûlée en 1823. Il y a peu de temps encore, par un magnifique travail, on a percé, à Tivoli, le mont Catulle pour détourner le Teverone (l'ancien Anio) et ses cascades si célèbres, qui menaçaient d'emporter quelque jour la ville, surtout le temple de Vesta.
conserve une originalité pittoresque. Le milieu de mon tableau n'est pins occupé seulement par des masques, mais par une mère qui va prendre son enfant dans ses bras, et par une jeune fille qui l'engage à se retirer d'une marche d'individus déguisés jouant de différens instrumens. A droite, est un groupe de jeunes filles avec des barques et des pêcheurs arrangeant leurs filets. A gauche, au lieu de mes Turcs, sont d'autres pêcheurs qui reviennent de leur travail avec tous les accessoires si pittoresques dont ils se servent. Je suis certain maintenant de faire un tableau vrai et original, et par conséquent intéressant. Enfin je m'envisage comme sauvé! Je suis aussi enchanté d'avoir changé le groupe de mes masques. Celui que j'avais projeté aurait pu suggérer un rapprochement avec ce que les cérémonies religieuses offrent quelquefois, et je respecte trop la religion pour laisser soupçonner que j'eusse voulu donner du ridicule à ses pratiques (l). »
Son esquisse était fort avancée qu'il ne trouvait pas encore en ses figures « cet accord de sentimens si essentiel dans une composition. Il n'y avait rien pour la pensée , rien qui fît réfléchir (2). » Embrouillé dans ce pêle-mêle de pêcheurs et de mas-
(1) Lettre à M. Marcotte. Venise, 28 avril 1832.
(2) Lettre au même, du 20 mai 1832.
ques, il se reprochait d'avoir « choisi pour sujet d'un tableau important des scènes qui ne touchent point l ame et que la plupart trouvent ridicules. » Cependant la noblesse peut être sentie même en un sujet trivial. Les bacchanales antiques ne sontelles pas des œuvres admirables? se disait-il, et ne voit-on pas les plus beaux sujets rendus avec trivialité, mais relevés à la hauteur historique par la noblesse de la pensée? « L'exécution est pour beaucoup dans la réussite en fait d'art. Le premier jet frappe et attire; la justesse de l'expression, la sévérité et la justesse de la pose, un dessin serré et gracieux, achèvent la séduction, et c'est l'ensemble de ces qualités qui produit le goût des arts et fait les amateurs constans (1). »
Peu satisfait de ses essais, il arrêta, comme il dit, un nouvel ultimatum, et la scène à laquelle il se fixa fut un Départ pour la pêche, d'où les masques ne furent point encore bannis, mais où ils ne devinrent plus qu'accessoires. Il gratta impitoyablement toutes les figures, cependant fort expressives, qu'il avait peintes au centre de son tableau, et y substitua un groupe de pêcheurs arrangeant des filets. Derrière le personnage principal se trouvait une barque renversée sur laquelle étaient montés deux enfans regardant des masques relégués au
(1) Lettre à M. Marcotte. Venise, 20 mai 1832.
second plan. Autour des masques se pressait une population dont la gaieté contrastait avec le sérieux des acteurs principaux de la scène. Le fond représentait toujours, avec les murazzi et quelques marins de Palestrina, cette ville de Chioggia, jadis résidence des doges, aujourd'hui déchue. A gauche devait être une grande barque prête à partir.
En résumé, il se dégoûta tout-à-fait de ce sujet complexe, et, après une lutte laborieuse de plusieurs mois, il renonça à la scène de carnaval, soit qu'il vît dans ce thème, qui tient un peu du burlesque, trop d'opposition avec la nature austère de son talent, soit que la gaieté dont la scène devait s'animer contrariât trop les dispositions moroses de son esprit. Il gratta donc encore les enfans et le reste des masques, ne conserva que les fonds avec les deux femmes et quelques détails de marine, et se mit en quête d'un sujet nouveau.
Venise, le vaste cimetière aux tombes flottantes, où dans un labyrinthe de rues liquides glisse tristement la gondole en deuil (1); Venise, la cité du
(1) Chacun, au temps jadis, s'évertuait à rendre ses gondoles magnifiques : On en peut juger par les représentations qui s'en trouvent dans les tableaux, des maîtres primitifs de l'école vénitienne, tels que Garpaccio, Jean Bellin, etc, Les vanités rivales ayant poussé ce genre de luxe à des excès insensés, une loi
silence où la voix du gondolier chantant les vers du Tasse s'est tue depuis si long-temps, lui avait tout d'abord apparu morne et stérile pour la peinture, en dépit des résurrections du carnaval: mais elle ne tarda pas à le captiver par ses aspects pittoresques, quand il l'eut mieux connue. La place Saint-Marc, c'est la vie au sein de la nécropole; le quai des Esclavons, c'est un immense atelier de modèles de tous les peuples; le Grand Canal , c'est une des merveilles du monde, c'est la fête des yeux. Aussi, quelques mois après, Léopold s'écriait-il : « On croit qu'il n'y a pas de pittoresque ici; on est dans l'erreur, probablement parce qu'en général les étrangers visitent les villes sans voir les campagnes et sans faire des recherches un peu scrupuleuses. Toutes les grandes villes se ressemblent plus ou moins; mais on peut essayer de faire quelque chose à Venise; seulement il ne faut pas voir la nature bêtement, comme nous disait M. David , il faut savoir trouver le beau (1). »
« A Chioggia, les hommes sont superbes, et tout aussi pittoresques, si ce n'est plus, que ceux de Naples. Ce qu'il y a d'intéressant ici est la quantité
somptuaire prescrivit l'uniformité modeste de la couleur noire. Toutes les gondoles sont donc noires et ne se distinguent aujourd'hui que par le numéro.
(1) Lettre à M. Marcotte, 8 avril 1831.
de costumes. Je vais quelquefois au café Turc (aux arcades Saint-Marc); j'y ai vu, ce soir, deux Orientaux admirables. C'est autre chose que nos brigands de Sonnino, et je suis sûr qu'en restant dans le pays, on ferait des choses d'un caractère bien plus large, d'un plus beau style, plus riches de couleur et plus originales en tout. Je me rappelle à merveille l'exposition de Paris. Eh bien! je trouve qu'il n'y avait aucun tableau turc ou grec un peu vrai, sans en excepter ceux du plus fameux, qui sont des caricatures (i). » « Ce peintre-là, fin coloriste et fort, est trop possédé du sentiment grotesque : peint- il des chiens, ce sont des bassets à jambes torses; des scènes familières, ce sont des singes qu'il affuble en hommes. Et puis il fait de la peinture en relief. De lui, c'est charmant; mais vont venir les imitateurs, toujours exagérés, qui maçonneront sur la toile et la chargeront de truellées de couleur (2). »
« J'ai presque l'intention de faire un petit voyage en Istrie et en Dalmatie, cet été. Il me prend des envies terribles de voir du neuf. Il me semble que la peinture vieillit (3). »
«Venise plaît, ou plutôt elle intéresse tous les
(1) Lettre à V. Schnetz, 20 mars 1832.
(2) Mot de Robert durant une promenade au Salon de 1831.
(3) Lettre à V. Schnetz, 30 mars 1832.
étrangers et surtout les amis des arts et les artistes; mais, quand on s'y arrête long-temps, on y trouve tant de paix et de tranquillité, que les caractères sérieux et portés à la mélancolie s'y sentent bien plus enchaînés que dans les grandes villes, où Ton peut être si rarement seul avec soi-même (1)...»
« Venise est bien triste par la pluie. Il me semble que le ciel y a une teinte grise que je n'ai pas vue ailleurs; le ton des lagunes étant aussi gris, tout est d'une monotonie inexprimable... Le Palais Ducal, la Sainte, le Rialto sont sous le voile...
«Mais fait-il beau, je jouis singulièrement par l'effet du soleil couchant, dans mes promenades. L'autre soir, la place Saint-Marc, qui est un bijou, m'a fait un si grand effet, que j'eus envie de commencer un tableau de la façade admirable de l'église (2). On n'a pas d'idée de l'originalité de l'architecture et du goût fin et élégant de tous les détails. Ils sont, de plus, exécutés avec un soin, une recherche si étonnante, que l'on pourrait passer des heures à les admirer. Pour vous en donner
(1) Lettre au sculpteur Rauch, de Berlin. Venise, 28 octobre 1832.
(2) Les portes de l'église sont celles de l'antique basilique de Sainte-Sophie, enlevées par les Vénitiens à Gonstantinople. Le Palais Ducal qui se lie à l'église a cela d'extraordinaire dans son architecture, que la partie légère est en bas et que la masse est en l'air, sans nuire à l'effet ni à la grâce.
une idée, il y a une immense quantité de colonnes dont chacune a un chapiteau différent, et tous ces chapiteaux sont charmans. Ajoutez à cela tous les fonds en or et, au milieu, des sujets en mosaïque très bien traités, avec une dizaine de petites coupoles tout-à-fait orientales. C'est délicieux, surtout à la lumière du soleil si doux, si harmonieux de la fin des journées d'automne. Chaque fois que je sors, l'aspect de la nature et l'air si particulier que l'on a ici m'empêchent de m'étonner que tous les peintres vénitiens aient été coloristes. Il me semble qu'il est impossible, pour ceux qui aiment le vrai, de ne pas avoir dans leur peinture une qualité que l'on peut trouver si facilement (i). » Ailleurs, il dit encore :
« Je ne connais pas d'endroit habité aussi divertissant à parcourir que Venise. A chaque pas, on a quelque chose de nouveau à voir et une variété on ne peut plus pittoresque. Il est vrai que généralement on trouve l'aspect de la misère ou du moins l'ombre d une ancienne prospérité; mais pour nous, peintres, cet aspect parle davantage à l'imagination. Le positif a quelque chose, si je puis dire, de trop matériel à nos yeux. Voilà pourquoi les grandes villes modernes qui brillent de
(1) Lettres à V. Schnetz, 30 mars, et à M. Marcotte, H décembre 1832.
out leur lustre, tout en nous offrant beaucoup de choses à admirer, nous laissent froids pour notre art et ne nous donnent aucune inspiration. J'ai parcouru un quartier que je ne connaissais pas, celui des Juifs. Vous savez qu'en presque toutes les villes d'Italie, on les a circonscrits dans des limites d'où ils ne peuvent sortir. Ils forment, pour cette raison, bien plus un corps à part que dans nos pays, où ils sont libres d'habiter où bon leur semble. De là ce caractère extrêmement marqué qu'ils conservent. J'ai admiré des têtes superbes qui pourraient servir, avec beaucoup de succès, pour peindre des physionomies d'un grand cachet. Je voyais des grands sacrificateurs, des prophètes, des Joseph, et, parmi les femmes, des Judith, des Rébecca, même des Vierges. Je vous avouerai qu'en faisant ces observations, je ne pouvais m'empêcher de trouver l'immortel Raphaël bien audessous de la nature, et il me semble qu'avec son sentiment sublime, il aurait frappé bien plus fort, s'il eût donné à tous ses sujets juifs tout le caractère qu'offre la nature. Il est vrai peut-être qu'il n'a pas eu l'occasion de voir, en son temps, comme dans le nôtre, des réunions entières de ce peuple singulier, qui, malgré sa dispersion, n'en conserve pas moins un type si frappant et qui donne matière à tant de réflexions. Je n'oserais communiquer à personne autre que vous ces remarques,
qui pourraient paraître présomptueuses; mais, comme je vous le disais tout à l'heure, je ne peux m'em pêcher de trouver les œuvres du Créateur hien autrement sublimes que toutes les représentations que les créatures les plus heureusement douées ont pu faire (1). »
C'est dans ce quartier juif qu'il conçut la première idée de sa Sainte Famille en Egypte, tableau qu'il n'exécuta que plus tard. Pour le moment, il ne voulait point sortir de Chioggia, ni se distraire du sujet de son tableau des Saisons. Il appréciait surtout pour sa peinture le caractère deces cabans vénitiens dont les hardis navigateurs des lagunes s'enveloppent, l'hiver, pour leurs expéditions lointaines. Il croyait aussi pouvoir plaire par le costume des femmes, laine modeste aux immenses dessins des plus vives couleurs, et qui rappelle, non la sévérité de l'antique, mais les riches damas des siècles passés. Lui, dontle cœur était si facile à toucher, ne pouvait contempler d'ailleurs, sans se sentir ému, ces populations laborieuses, livrées à tous les périls des plus pénibles voyages, et conservant encore des traces nombreuses de leurs anciens rapports avec les Orientaux. À leur vue, il se souvenait des croisades, el leurs départs journaliers le faisaient penser aux expéditions pour la
(1) Lettre à M. Marcotte, Venise, H septembre 1832.
Terre-Sainte. En conséquence, il s'arrêta définitivement au sujet du Départ des pêcheurs de V Adriatique pour la pêche au long cours, et celles des figures que l'impitoyable grattoir avait respectées durent entrer dans la composition nouvelle.
Voilà donc Robert à l'œuvre, et résolûment; mais presque aussitôt l'inspiration se montre rebelle. Il se dégoûte de son travail; il veut et ne veut plus. A peine a-t-il le pinceau à la main qu'il écrit à M. Marcotte :
« J'ai commencé mon tableau. C'est un sujet si original que je ne puis savoir ce qu'il en adviendra, et quoique j'aie la certitude qu'il ne sera pas reçu défavorablement, je suis capable, je vous assure, d'abandonner cette composition; car la première condition pour obtenir un résultat avantageux est d'être inspiré par son sujet, surtout dans le genre que je traite. Vous allez blâmer la présomption que j'ai montrée en disant que j'étais sûr du succès; mais l'expérience in a fait recon-
naître qu'habituellement j'ai une idée assez avantageuse, non de ce que je fais, mais de ce que je ferai, tant la nature m'apparaît belle et noble! Aussitôt donc que j'entreprends un sujet que j'ai vu si beau dans mon imagination, je me dépite d'abord de ne pas faire comme je voudrais; mais, tout en étant tourmenté par les difficultés, je me sens une ténacité dans le caractère qui m'oblige à continuer, de manière qu'à force de patience, de raisonnemens et de tâtonnemens, j'obtiens quelque succès à la fin de mes travaux. J'espère qu'il en sera ainsi pour ma présente page. J'ai fait une espèce de carton bien charbonné où je vois mes masses. Il me facilitera pour l'effet. J'ai commencé mon tableau, et j'ai eu des opérations de perspective à faire avec des dessins et des mesures à prendre d'après nature. J'ai aussi fait, hier, une course assez longue pour observer le caractère des habitans des environs.
« Vous m'engagez à mettre la scène que je traite à une époque un peu antérieure, pour ménager plus de ressources. Je crains, si je change trop, d'être critiqué, et surtout de perdre ce cachet de vérité qui, jusqu'ici, m'a valu quelques éloges. J'ai l'intention de réunir tout ce que j'ai vu qui puisse s'accorder; voilà tous les changemens que je me propose. En agissant ainsi, j'ai bien plus l'espérance de soutenir ma réputation qu'en demandant
à mon imagination des caractères que je n'ai point vus. Si je veux faire un pendant à mes Moissonneurs et à ma Fête de la Madone de l'Arc, je dois représenter le peuple plutôt que la société. J'avoue qu'il est épineux de chercher à mettre de la noblesse là où tout le monde ne voit que caricature; mais il faut la sentir, et j'ai quelque espérance. Il
me tarde que mon tableau soit ébauché »
(Lettre à M. Marcotte. Venise, 26 mars 1832.)
Dans une autre lettre, il donne la description suivante de sa composition : « Ma scène est prise à Palestrina sur le bord des lagunes, à huit lieues de Venise. Au milieu du tableau est un vieux pêcheur dans son caban. Il est assis et occupé à arranger un grand filet qu'un jeune homme, à sa droite, met en rouleau. A la gauche est le jeune chef de l'embarcation. Il attend, pour donner ses ordres, la fin du travail, et s'appuie sur le bout de colonne où est attaché le câble de son petit bâtiment. Entre lui et le vieux marin est un pêcheur agenouillé qui réunit différens objets à transporter. D'autres figures seront également occupées. Ceux qui ne connaissent pas les dangers et la longueur de ces voyages trouveront peut-être que j'ai voulu introduire un peu par force du sentiment dans mon sujet. On changera d'avis quand on saura combien les accidens sont fréquens, et que les absences sont de six mois, d'un an et quelquefois
davantage. Ces braves gens vont jusqu'en Chypre et sur les côtes d'Égypte et d'Afrique. Comme les femmes se rassemblent sur le seuil de leurs portes quand les embarcations vont partir, j'ai placé sur la gauche du tableau une vieille bisaïeule assise sur la première marche. Elle vient de filer : son fuseau est rempli. Elle se repose, et ses traits annoncent que les événemens de la vie ne la touchent plus bien vivement. Mais près d'elle une jeune femme plus émue pense aux dangers auxquels un époux qu'elle aime va être exposé. Ses regards se tournent vers lui, tout en tenant un jeune enfant dans ses bras. Une femme plus âgée ne laisse pas son travail : elle est accoutumée aux départs. Tel est à peu près le premier plan de mon tableau. Voici la distribution de mon fond :
« Derrière mon vieux, et par conséquent au centre de la toile, je placerai quelques accessoires un peu cossus, de manière à faire une masse un peu élevée, et plus loin on apercevra les mâts et les voilures si pittoresques et si variées des bâtimens qui suivent le rivage, de sorte que d'un côté, à droite, on voit une partie des lagunes et les canaux qui s'y trouvent, et de l'autre, les habitations de Palestrina construites sur le bord de la mer. Une jolie église, dont Palladio a été l'architecte, y fait merveille. A l'horizon, se voit une portion des murazzi et la ville de Chioggia, qu'une partie des
LÉOPOL» ROBERT.
lagunes et le port séparent du lieu de la scène... Plusieurs figures sont très avancées, et la principale m'a, je crois, assez bien réussi... (1) »
« Je ne veux pas faire de neige, c'est trop froid; mais je voudrais donner l'idée d'un de ces jours d'hiver qui ont de la poésie et qui laissent dans l'ameune mélancolie profonde. Si j'y réussis et que l'expression de mes figures soit en rapport, mon tableau aura quelque mérite.
« J'avance lentement, mais enfin j'avance, même en effaçant, car je sais mieux ce que je veux faire (2). »
Jusque-là, Robert ne faisait guère que lutter contre sa difficulté native de travail; mais bientôt reviennent les vagues inquiétudes et les ébranlemens nerveux. Sa mélancolie fait des progrès rapides. Il a eu beau chercher à lui donner le change par le mouvement, il a eu beau fuir de Paris en Suisse, de Suisse en Italie, de Florence à Venise, tout chancelle en cette ame, et c'est dans ces dispositions funestes qu'il arrache à son cerveau une double composition des Pêcheurs.
Ses yeux s'éblouissent, son esprit s'étonne, de vagues idées de mort lui traversent le cerveau, et
(1) Lettre à M. Marcotte Venise, 16 juin 1832.
(2) Lettre à M. Marcotte, 12 octobre suivant.
ses anxiétés de tous les instans ne cessent de s'exhaler dans le sein de son indulgent ami M. Marcotte; jamais surtout il ne parle autant de sa tranquillité d'ame que quand il Ta davantage perdue. Le 30 novembre 1832, à Venise, il écrit à son ami : « ... J'attends mon cher Aurèle, qui, je l'espère, m'apportera un sort moins malheureux, car le mien est vraiment déplorable depuis long-temps. J'aimerais à vous cacher ce qui peut vous faire de la peine; mais tout ce qui m'arrive est de nature à ce que vous en soyez instruit, pour que vous vous expliquiez pourquoi mon tableau n'avance pas. Après mon vilain accident (une chute qui avait retardé ses travaux), je me suis remis à la besogne avec courage, ce qui a duré pendant une dizaine de jours; puis, après, des maux de tête, des insomnies, des dégoûts, des frissons, m'ont forcé de garder le lit plusieurs jours. Mais une crise forte et salutaire m'a remis, quoique le mauvais temps m'ait condamné à sept jours de réclusion.... Combien vos si chères lettres me font de bien! Combien je bénis au fond du cœur votre incomparable amitié, qui rend mes peines moins vives! Sans elle, je ne sais si le découragement ne se serait pas emparé de moi. Depuis mon arrivée, tant de choses m'ont agité ! Elles se sont succédé comme pour mettre ma constance à l'épreuve : heureusement que je m'en trouve encore, et, malgré tous les soucis et les con-
trariétés que j'ai éprouvées au sujet de mon travail, et malgré les peines d'un autre genre non moins fâcheuses, je conserve assez de fermeté.... Chacun doit avoir ses tribulations; enfin patience! c'est mon dernier mot. Vous voyez que mon imagination n'augmente pas mon mal. Si j'envisageais l'existence comme un grand bien, j'aurais probablement l'esprit plus affecté; mais il n'en est pas ainsi, et je trouve le sort de ceux qui reposent assez heureux, surtout quand la vie leur a été bonne. Dieu me préserve de désirer la mort ! J'ai encore le sentiment de tous les biens qu'il m'a accordés. Toutes les personnes qui me voient sont étonnées de ce que je conserve tant de gaieté, croyant que la vie que je mène devrait me l'ôter. Généralement on craint tant la solitude ! Elle paraît comme un monstre dans la vie! ici elle ne me pèse nullement, n'ayant personne que j'intéresse assez et qui m'intéresse assez pour m'engager à changer mon genre de vie. »
Venise, ce 28 février 1833.
« Nous venons de recevoir votre tout excellente du 17, que je n'ai pu lire sans avoir les yeux mouillés de ces larmes qui font tant de bien. Que je vous le répète encore après avoir reçu de vos chères nouvelles! Je me trouve heureux de les lire et je me condamne de ne pas assez y penser quand une
humeur noire vient me tourmenter. Oui, grondezmoi, je le mérite; j'avoue que je suis souvent ingrat envers cette Providence que j'invoque pourtant quand je me sens découragé de la vie et dont je reçois toujours une force que, bien certainement, je n'aurais pas sans cela. Pendant cette malheureuse année, j'en ai eu grandement besoin; quand je me trouvais confiné dans ma chambre sans pouvoir suivre mes projets et ressentant un violent ennui, je prenais la Bible, qui ne me quittait jamais, et je trouvais dans les sublimes exhortations qui y sont renfermées une tranquillité d'esprit qui contribuait toujours à me remettre en me donnant une grande résignation. En cela, je peux m'envisager heureux, puisque j'ai un moyen de diminuer
la fâcheuse tendance de mon caractère Ce que
j'éprouve extrêmement souvent, c'est de trouver plutôt en moi, pendant la réflexion et dans le calme, un soulagement bien préférable aux distractions
extérieures S'il m'arrive de les essayer dans
mes momensde noir, j'en suis toujours fâché. J'ai préféré toucher ce sujet aujourd'hui parce que je me sens parfaitement bien. Ce que je vous en dis ne doit pas vous faire croire que mon esprit soit inquiet et tourmenté : le séjour de Venise est si singulier; on y est si peu disposé à faire des promenades, si salutaires ailleurs, que c'est encore une grande cause de cette disposition à l'ennui, fâ-
cheuse pour soi et pour les autres. Voici une page que je pourrais retrancher; mais votre sollicitude est si grande pour moi que je ne veux rien vous cacher de ce qui me regarde. Oh! combien votre dernière lettre m'a fait impression! Peut-on exprimer mieux ce que Ton sent! Peut-on mettre autant dame! Oh! quej'aime à vous le répéter : votre amitié me rend meilleur; elle me donne de l'énergie, de la raison; elle met mon esprit dans un état tranquille, et elle me fait trouver du plaisir à parcourir ma carrière. Vous voyez que de bien elle me fait! Depuis l'arrivée d'Aurèle, j'ai toujours été très bien, et si ma dernière vous a paru triste, j'en suis très étonné. Tout contribue à me rendre content; ma santé est parfaite, et jamais je n'ai travaillé avec autant d'ardeur ni de constance. Mon tableau marche; chaque jour je vois quelque chose de plus; il me donne plus que des espérances de réussite; jamais sujet ne m'a plu autant à développer. Il me semble qu'il y aura de l'expression avec un caractère de simplicité assez marqué. Ensuite, outre ces avantages, mon frère rompt la monotonie d'une vie trop retirée peut-être; enfin, je suis plutôt gai. Mais je ne suis pas encore aussi avancé que vous le supposez. Je fais dans ce moment ma dernière figure; je commence ensuite mon fond et je n'aurai plus après qu'une retouche à faire. C'est dans le courant de mai que je présume
avoir fini enfin ce tableau dont j'ai presque déses péré. Mais je dois vous dire ce que ma vieille servante de mon atelier me rappelait encore l'autre jour, que c'est seulement à la fin d'avril que j'ai entrepris ce dernier sujet; mais véritablement ce n'est qu'à la fin de novembre que j'ai commencé à y travailler avec assiduité. Ainsi, je n'y aurai pas mis beaucoup plus de temps que l'importance du tableau ne le demandait. Pendant bien long-temps, j'y ai travaillé avec une ténacité qui m'étonne à présent; et quand je me rappelle les épîtres d'explications que je vous envoyais, je suis surpris d'avoir eu autant de constance pendant tous ces mois où je me désolais de ne rien trouver de saillant dans le caractère pittoresque et aucune action un peu grande et noble pour mes figures. Ce qui m'a fait rester ici a été la grande contrariété que j'aurais eu de quitter Venise sans y avoir rien fait. Cet amour-propre d'artiste m'a fait braver et surmonter bien des ennuis. En somme, si c'était à recommencer, je crois que j'aimerais mieux les supporter de nouveau que de me voir obligé de renoncer à mon projet; — rien, à ce qu'il me semble, ne diminue autant le courage que cela. Mais, à l'égard de l'exposition, je vous avouerai que je ne suis pas fâché de n'y avoir rien cette fois : il ne faut pas fatiguer le public. De plus, je dirai toujours q^e je suis certain que deux tableaux de genres tout-à-
fait différens interresseront davantage qu'un seul. Au moins, quand il seront faits, je pourrai penser à les accompagner à Paris. A vous dire le vrai, je préférerais presque y aller à une autre époque que celle d'une exposition; je voudrais tant avoir le bonheur de vous revoir avec tranquillité! J'en jouirais davantage. Mais, à ma place, il n'est pas étonnant de penser si peu à paraître, étant si loin de la scène où se montrent tant de passions différentes. Je conçois qu'elles ne m'aient pas atteint. Vous me trouverez d'un froid glacial sur ce sujet, cher ami; ah! pensez que je ne suis pas ainsi à l'égard de votre amitié. Mais il est vrai que je suis hors du cercle, et, pour vous dire une chose qui vous le prouvera mieux encore, c'est la prière que je vous fais de ne pas vous donner l'ennui de chercher des occasions pour m'envoyer les articles de journaux que l'on va écrire sur le Salon. Je vous suis bien reconnaissant d'y avoir pensé; mais peut-être la peine que vous auriez serait-elle plus grande que ma curiosité; ainsi je serais doublement fâché que vous la prissiez. Vous allez encore me blâmer, je le crains et j'en suis sûr; vous allez avoir l'idée que la peinture ne m'intéresse guère. Il n'en est pourtant pas ainsi : j'aime trop cette chère peinture; je m'y dévoue trop pour que l'on puisse m'accuser d'indifférence; mais, même ici, à Venise, où il y a tant d'ouvrages remarquables, je ne cherche pas
à les voir. La nature seule m'inspire, me plaît et me remue; c'est elle que je cherche à étudier, où j'ai l'espoir de trouver des inspirations originales. Je vous en prie, ne pensez pas qu'il entre dans ma manière de sentir le moindre mépris pour les ouvrages des autres : Dieu m'en garde ! 11 n'en est pas ainsi; car, au contraire, je crains d'être influencé par eux. Surtout dans le genre que j'ai
adopté, je pense que ce n'est pas avantageux
Pardon, excellent ami, si je vous entretiens autant de moi et de ce qui me regarde; je m'y laisse toujours aller, persuadé que si vous avez des observations à me faire, j'en profiterai. Je veux aussi vous parler d'Aurèle et de sa gravure. Je prévoyais les observations que vous lui feriez; et, comme il vous le dit, elles sont tout-à-fait semblables à celles que je lui ai faites. Cependant, comme je suis très entêté de mon naturel, je ne lui ai pas donné le conseil d'abandonner son projet. Il fait à présent, dans un autre genre, des essais qui seront et plus satisfaisans et plus dans le genre convenable pour graver de grandes choses. Avant notre départ de Venise, il sera décidé pour ce qu'il entreprendra ensuite. Je vous remercie mille fois sur le modo de réception pour nos lettres. Je n'en ai pas perdu un mot, car toutes vos paroles sont tellement empreintes d'amitié et d'affection qu'ils ne m'en a rien échappé. Elles me font trop de plaisir pour cela.
Que j'aime à voir ce sentiment si parfaitement exprimé ! Mais j'aime plus encore à penser que c'est à moi, à nous, qu'il s'adresse. C'est le véritable charme de l'existence. Quil soit béni ainsi que tout ce qui lui est cher! c'est notre conclusion à vos lettres; c'est ce que nous disons toujours et c'est ce que nous pensons depuis bien long-temps. Je vous remercie aussi vivement de tous vos conseils. Il est vrai que le séjour de Venise m'a été contraire; et malgré cela, à présent, je suis content d'y être venu. Je suis persuadé que, si j'avais mieux su, en y arrivant, ce que je devais y faire, bien des contrariétés ne m'y seraient pas arrivées. J'aurais désiré aussi y avoir l'esprit plus libre et uniquement occupé de mon entreprise, j'aurais apporté une gaieté qui m'aurait servi. Il est vrai que l'arrivée de mon cher frère m'a fait le plus grand bien. Oh! sans doute, il mérite et il a toute ma confiance, et c'est ce qui m'était nécessaire.»
Une amitié que Robert contracta, à cette époque, sous les auspices des arts, lui rendit un peu de calme en lui inspirant une douce confiance pour un bean talent et un aimable caractère, M. Odier, ancien élève d'Ingres et fils de l'ancien député régent delà Banque, d'origine genevoise. Dans toutes ses lettres à M. Marcotte, Léopold parle avec ravissement de cette bonne fortune qui lui avait valu un ami, uîx compagnon d'études, comme lui plein de
passion pour la peinture, comme lui déterminé à fuir le monde pour se retirer dans la méditation et le travail. Ainsi, tout le jour, ils peignaient presque côte à côte; le soir, ils faisaient des lectures amusantes ou instructives, qui débutèrent par Gil Blas et continuèrent par les Ducs de Bourgogne de M. de Barante, Y Histoire de Venise par Daru, les Caractères de La Bruyère (1), et le jeune Odier, plein d'entrain, plein de montant, comme disait Robert, rassérénait cette arne toujours prête à se noyer
(1) « Nous faisons une lecture amusante. Nous nous sommes abonnés à un établissement de lecture, et nous avons la facilité d'avoir des livres à la maison. Le premier ouvrage auquel ces messieurs (Aurèle et Odier) ont pensé est du nombre de ceux qui excitent plutôt la gaieté; c'est Gil Blas. Je vous le dis, cher ami, pour vous assurer que notre état moral n'est pas triste M. Odier n'aime pas, non plus que moi, le théâtre, et nous n'y allons pas.
« En ce moment, La Bruyère fait l'objet de mes méditations. Étant jeune et encore rempli d'illusions, ses jugemens peuvent paraître un peu sévères; mais tout ce qu'il dit, si l'on connaît par observation et par expérience ce qu'est le monde, frappe et plaît à l'honnête homme. Le bien , le bon , sont tout pour lui. De tout ce qui brille ici-bas, rien ne peut se comparer à la vertu, qui y est si cachée quelquefois. C'est une impression touchante que l'on ressent en l'entendant dire que le héros ne vaut pas le grand homme, mais que tous les deux ne pèsent pas un homme de bien. Mais je vous en parle comme s'il vous était inconnu, et je me laisse aller au plaisir que sa lecture me procure journellement. » (Lettres à M. Marcelle.)