‹ Leopold Robert, sa vie, ses œuvres et sa correspondanceChapitre 5 sur 18 · LÉ 0 PO L D ROBERT · texte numérisé non relu

LÉ 0 PO L D ROBERT

dans les nuages ou à s'affaisser sur elle-même. Malheureusement, ce ferme esprit, si utile à l'infortuné artiste, le quitta en juin 1834 (1) pour se rendre à Florence.

Dès que Léopold eut fait une première esquisse de son tableau, il l'envoya à M. Marcotte, dont il reçut les avis en même temps que ceux de Schnetz. Plusieurs défauts saillans s'y faisaient sentir. Et d'abord, la composition ne disait pas nettement le sujet : on ne pouvait deviner s'il s'agissait d'un départ ou d'une arrivée. Ensuite , l'unité du terrain et l'unité de plan des figures donnaient l'uniformité d'un même niveau à presque toutes les têtes. Il se remit donc au chevalet, et, après d'héroïques efforts, il amena à fin une composition nouvelle. C'est celle qu'il a terminée et que possède M. Paturle. Voici comment il caractérise sa composition définitive dans une lettre à M. Marcotte du 21 janvier 1834 :

« J'ai commencé à faire un petit trait de mon tableau que j'aurais aimé à exécuter convenable-

(1) Léopold fit, d'après M. Odier, un petit portrait à l'huile pour la mère de son ami : « Je n'y ai travaillé que trois jours, dit-il à M. Marcotte. Quoiqu'il soit ressemblant, je n'en suis pas content. Il m'a donné séance le dernier jour de son départ; mais sa figure était si empreinte de contrariété et d'humeur que je ne suis pas arrivé à lui donner l'expression que j'aurais désirée, »

ment pour vous en donner une idée un peu exacte; mais ce trait est d'une si petite dimension, que j'ai fini par le barbouiller; il me faut même une certaine résolution pour vous l'envoyer. J'ai fait les figures plus grandes pour le cadre qu'elles ne le sont dans mon tableau, d'où résulte, comme le dit Odier, une composition plus embrouillée qu'elle ne l'est en réalité.

« La figure du vieillard de milieu, qui, dans le trait, est tout-à-fait manquée, en ce qu'elle n'a pas le mouvement qu'elle offre dans le tableau, représente un chef de ces grandes barques entouré d'attirails de pêche que ses hommes sont occupés à transporter dans son bâtiment. Il porte le pavillon de son embarcation, détail très singulier et très original dont on n'a pas idée ailleurs. Avant de partir, et au moment même du départ, ils mettent un ornement de branches de verdure à ce pavillon, qu'ils placent au bout du grand mât. Il y en a un aussi sur le second mât, mais moins grand. Ce vieillard est en rapport avec les hommes qui sont sur le bâtiment et qui élèvent la grande vergue. Sa femme, malade, et sa fille assistent à la scène; elles sont sorties de leur habitation, dont l'enceinte, garnie d'un cep dépouillé, se voit derrière. Plus loin est une petite madone dont la perspective ne laisse apercevoir que la croix qui la surmonte. J'ai cherché à donner à ces deux figures l'expression

que dans la nature je crois sentir, et il paraît que ce n'est pas la partie faible de mon tableau.

« Des trois figures du premier plan, au centre, celle qui est plus à droite est le pilote chargé de la petite caisse qui renferme la boussole. Il attend le moment du départ, et ses yeux tournés vers l'horizon cherchent à deviner le temps que le ciel leur prépare dans la mauvaise saison où ils vont quitter leur famille. Je voudrais mettre sur sa figure l'expression d'une inquiétude que motivent et ses craintes et le chagrin de quitter une femme qu'il aime. Celui qui est assis auprès de lui est un de ces loups de mer à face caractérisée. Occupé, depuis le matin , à arranger les filets qui l'entourent, il vient de terminer sa tâche : l'instrument dont il s'est servi est encore dans ses mains. La troisième figure est un jeune homme de quatorze ans qui dispose ces filets sur une civière pour les transporter sur la barque. Déjà une partie est placée, il se retourne pour juger de ce qu'il lui reste.

« Je ne vous ai pas parlé de l'enfant qui est avant le vieillard. Ce rapprochement de l'enfance et de l'âge avancé m'a plu. J'ai voulu indiquer aussi combien le désir de tout voir et de tout connaître est plus précoce que la crainte des dangers. En avant de ce jeune enfant sont deux pêcheurs qui portent la même voile et se dirigent vers la lagune.

<* Mon fond est bien simple peut-être, mais j'en

suis revenu à ce qui m'a frappé le plus. Les murazz/s'aperçoivent en avant. Derrière est la pleine mer, où j'ai figuré quelques grands bàtimens. Après un assez grand espace de lagunes est un terrain solide sur lequel sont construits des chantiers de distance en distance.

« Pour l'explication du sujet et pour le pittoresque, j'ai fait voir à un pian reculé une grande barque qui part. Elle est surmontée de ses pavillons, qui expliquent celui que porte le vieillard. La grande voile se déploie; elle est rouge avec une croix noire. Deux femmes, placées derrière le chef de ma scène, sont retournées du côté de cette barque; l'une d'elles élève un enfant pour le faire voir à son père. Il faut vous dire encore que mes barques se trouvent dans un grand canal qui traverse une grande partie de Chioggia, et que l'on est obligé de suivre pour sortir du port. Mais en voilà bien assez, car je ne sais si je vous aide beaucoup à débrouiller ma vilaine esquisse.

« Voilà donc cette lettre qui vous fera connaître le point de mon travail de deux ans presque ! Je dis deux ans, et pourtant je vous confesse que, depuis que je l'ai repris, je l'ai tout retourné. 11 n'y a absolument que mes femmes que je n'aie pas retouchées. Mon fond a été non-seulement changé de lignes, mais est entièrement différent d'effet; et ce qu'il y a de singulier, c'est qu'en quelques jours

mon tableau, qui n'avait pas une harmonie agréable, a changé de façon à me faire dire aujourd'hui que je suis bien près du but. Odier m'en paraît aussi satisfait. J'ai été, il faut le dire, favorisé par une bonne santé. Ainsi donc, mon tableau ne me donne plus d'inquiétude; mais, ne pouvant l'envoyer à l'exposition, je prends le parti de le laisser sécher pendant quelque temps pour le reprendre ensuite d'une haleine. »

« Je suis arrivé ici comme un fou, avoue-t-il à Victor Schnetz (lettre de Venise du 27 mai 1834), et la décision d'y faire tout de suite une grande composition n'a pas été accompagnée de l'inspiration, de ce premier jet qui est beaucoup pour l'originalité d'une composition. Bien ou mal, j'en suis sorti, et je sens pourtant en moi un contentement vraiment grand d'arriver à la fin d'un travail qui , suivant toutes les probabilités, ne devait pas avoir de fin. Je me sens du courage et de bonnes dispositions pour recommencer autre chose, d'autant plus que ma santé s'est bien améliorée. Il est vrai que mon intention est de faire un Repos en Egypte; peut-être qu'en cela je vais donner encore une preuve d'inconséquence, n'ayant jamais traité de sujets historiques. Vive la liberté cependant, et cette indépendance qui n'asservit pas l'homme aux caprices des autres, et qui retient bien souvent sa verve ! »

Il n'abordait qu'avec une sainte horreur ce sujet religieux, qui lui avait été demandé par le comte Louis de Pourtalès. C'était comme une communion nouvelle, et, pour se recueillir, il se mit en quelque sorte en retraite.

« Je me suis occupé exclusivement à chercher une esquisse, et vous rirez peut-être de mes caprices, quand je vous dirai comment je l'ai faite. Je me suis installé dans une petite chambre de la maison que nous habitons. Je m'y suis enfermé, et, pendant dix jours, personne n'y est entré, pas même Aurèle. Je sentais le besoin de chercher seul à rendre l'idée que je me forme de sujets qui n'avaient encore occupé que ma tête. C'est toujours un travail de mettre sur la toile ce que voit l'imagination , et ce travail devient plus grand quand il s'agit d'un genre dont on n'a pas l'habitude. Aussi pensais-je que je devais chercher plus qu'un autre, mais j'ai voulu le faire sans influence. Avant de commencer, j'ai fait plusieurs promenades dans les

meilleures réunions de tableaux , non pour prendre à droite et à gauche des idées ou des motifs, mais pour voir les bornes où l'imagination doit s'arrêter. J'ai trouvé, dans mes courses, que celle des artistes vénitiens les a presque toujours portés à parler aux yeux plus qu'au cœur, et, sous ce rapport, je ne sens pas comme eux, bien que j'admire une belle exécution... Pour inspirer une religieuse vénération, ce qui est assurément une grande difficulté de l'art, il faut avoir l'esprit et le cœur pénétrés. J'ai fait trois esquisses peintes assez grandes (les figures ont trois pieds et le tableau quatre et demi). La première ne m'a pas contenté. Je pensais donner à ce sujet de la poésie par un effet nouveau. J'ai trouvé qu'il y aurait à le rendre ainsi une recherche qui ôterait la simplicité et la noblesse. Une seconde ne m'a pas satisfait davantage : je n'y trouve aucune vérité historique; c'est une scène ordinaire. La troisième enfin, bien différente des autres, est, je crois, assez réussie; au moins Odier se montre enchanté. La manière dont il me l'a dit m'a bien encouragé. Non-seulement il a trouvé les grandes lignes heureuses, mais

même l'ajustement des détails J'en juge bien,

car cet essai m'inspire une sécurité et une confiance que je n'ai jamais eues pour mon tableau de Venise, qui m'a donné tant et tant de travail!... Après avoir passé autant d'années que je l'ai fait

uniquement occupé à rendre la nature d'une manière vraie, quoique je me sois efforcé d'accompagner la vérité d'une noblesse convenable, je reconnais qu'il y a dans les sujets classiques un caractère bien autrement élevé.

« Dans les arts où le sentiment joue un si grand rôle, c'est l'inspiration qui décide du genre de travail que l'on doit faire. Il y a une grande preuve de raison à écouter cette inspiration. Aussi n'écouté-je plus maintenant que ce je ne sais quoi d'indéfinissable qui est le véritable charme des arts et ne

peut venir que d'un sentiment intérieur Je

finirai mon tableau ces mois-ci, et je pourrai encore, pendant les grandes chaleurs, avancer ma Sainte Famille. Mon esquisse est faite. Chaque jour, je trouve que je n'ai rien à y changer. Mon saint Joseph est de l'âge que vous trouvez indispensable.... Ce sujet me fera connaître mes forces et si je peux changer mon genre de peinture. Si un artiste peut avoir, dans un genre qui ne l'intéresse que médiocrement, une certaine réputation; il me semble que, quand il se sent ému par des sujets plus beaux à ses yeux, il doit bien espérer de luimême: car, pour faire une chose qui plaise aux autres, il faut (avec du talent sans doute) travailler avec plaisir. Voilà pourquoi, presque toujours, les tableaux commencés ne réussissent pas... Je vous assure que si j'ai pris le genre qui m'a valu une

réputation, ce n'est pas par goût. J'ai toujours trouvé la peinture historique plus en rapport avec ce que j'aime véritablement. Souvent, je l'avoue, les goûts peuvent tromper sur les moyens. C'est ce qui me fera toujours éviter soigneusement de me livrer à mes penchans avec trop peu de raison. Vous voyez que jusqu'ici j'ai été prudent (1). »

La défiance de Robert n'était que trop motivée, ce nous semble, et son goût pour la peinture historique lui cachait le même écueil où il était venu se briser pour la Corinne, à son début dans la carrière de la grande peinture. Le tableau du Repos en Égypte, du moins en l'état inachevé où il est resté, n'est pas fait, malgré la noble vigueur du travail, pour prouver que Léopold pût s'élever aux régions suprêmes de l'invention et de l'idéal. Il travaillait à cette esquisse, quand Ingres, passant par Venise, la vit au palais Pisani. « Il m'a fait des éloges, dit tout bas Robert à M. Marcotte; mais, entre nous, je crois pouvoir dire que tout ce que je fais n'a pas à ses yeux le cachet qu'il désire et qu'il prêche. Il y trouve peut-être trop de nature, c'est-à-dire un effet qui rend trop naturellement les choses. Je ne lui en veux pas le moins du monde; il ne pourrait être autrement et demeurer sincère, et il Test... lui

(1) Lettres à M. Marcotte. Venise, 10 février, 6 avril et 17 mai

qui a une science si profonde, et moi qui ne me guide que d'après ce que la nature m'inspire! lui qui a tant travaillé pour rechercher dans ce qui a été fait le caractère et le type de la peinture historique! Tout est connu par lui, tout a été consulté, et moi qui suis d'une ignorance si grande que je m'en étonne (1)! »

De compte fait, c'était la quatrième tentative de Léopold Robert dans le domaine de la peinture idéale et historique, à laquelle tous les travaux de sa vie l'avaient si peu préparé (2). Déjà, en 1829, malgré l'insuccès de la Corinne, Léopold avait eu la velléité de traiter un sujet d'église, dont il attendait la commande du gouvernement. D'autres préoccupations le détournèrent de cette pensée. c< Si l'on me jugeait digne, disait-il alors, d'exécuter cet ouvrage et d'avoir part aussi aux avantages des artistes français, je me regarderais comme très heureux, puisque j'y verrais surtout une preuve qu'on m'envisage comme étant un des membres de la grande nation. Il me resterait à désirer de rem-

(1) Lettres à M. Marcotte, 22 décembre 1831 et 18 janvier

(2) On a trouvé aussi dans son atelier, après sa mort, l'ébauche faite pendant son séjour à Venise d'une Vierge avec l'Enfanj Jésus, de grandeur naturelle. Cette toile était restée à peu près à l'état de frottis; cependant la tête de la Vierge, un peu plus avancée, avait déjà du caractère.

plir cette nouvelle demande d'une manière qui ne fît pas regretter de l'avoir faite. Quant au prix que le ministre donne pour des tableaux commandés, s'il n'est pas très élevé, celui qui se trouve, ainsi que moi, par exemple, avec l'envie de paraître en France comme nationalisé, doit se montrer peu difficile à satisfaire (1). »

Robert peignit, à Venise, en 1832 et 1833, deux petits tableaux, qu'il envoya à l'exposition française de 4835 : Deux jeunes Suissesses caressant un chevreau, et Deux jeunes Filles napolitaines se parant pour la danse (ce dernier était commandé par le directeur des douanes de Strasbourg, M. Deu). « Le sujet, écrit Léopold à M. Marcotte (Venise, 17 novembre 4833), est une idée prise non loin de Pompéia. Deux jeunes filles se parent pour aller à une fête des environs; elles sont sur la terrasse de leur habitation. Dans le fond, on aperçoit le Vé-

(i) Lettre à M. Marcotte, 2i atïii ISid, à Rome.

suve, qui offre une assez belle silhouette. Vous serez étonné que j'aie pu exécuter ce sujet ici, où je n'ai pas toutes les commodités que j'avais à Rome. »

Son projet, dès 1834, était d'exécuter une copie des Moissonneurs pour le célèbre amateur polonais établi à Berlin, le comte Raczynski, et cette copie, de moindre proportion que l'original, devait différer, dans quelques détails, de sa première composition (1). Il l'entreprit alors, l'avança beaucoup,

(1) « Il me sera facile de mettre quelque variété dans des ajustemens, sans cependant pour cela rien changer d'important. Il y a aussi un autre changement que je me propose de faire et auquel j'étais presque décidé pour mon premier tableau : c'est la tète du danseur près du char. Elle n'a aucun développement, et de baissée qu'elle est, si je la relève de façon à ce qu'elle regarde les personnes qui sont sur le char, j'aurai le moyen de faire une tête plus intéressante. » (Lettre à M. Marcotte. Venise, 30 juin 1834.)

« Je suis bien heureux, monsieur le comte, que le désir que vous m'exprimez de faire quelques changemens à ma première composition s'accorde parfaitement avec mon intention, car même, ayant eu la facilité de faire cette réplique d'après l'original, il ne m'aurait pas été possible de la faire tout-à-fait semblable. Ainsi, je ne crois nullement que les personnes qui voient par leurs yeux et jugent par leur sentiment aient l'idée, en voyant mon tableau , qu'un autre que moi ait pu y travailler. Quant à celles qui ne raisonnent pas de cette manière, mais qui sont persuadées par des faits, on peut leur dire que mon tableau original est à Neuilly, où peu de personnes peuvent le voir, et où il serait de toute impossibilité d'en faire une copie, et que

et la mort seule l'empêcha d'y donner la dernière main. Cependant Robert était à Venise depuis les premiers mois de 1832, et jusqu'à 1835, en plus de trois ans, — sauf la triple ébauche du Repos en Egypte, sauf un des deux petits tableaux que nous venons de nommer, la répétition inachevée des Moissonneurs, et un petit cadre, la Mère heureuse (1),

la réplique libre que je vous enverrai est faite ici, à Venise : ce qui ne suppose pas qu'un autre que moi y ait mis la main. » (Lettre au comte Raczynski. Venise, 20 août 1834.)

Le comte Raczynski paya cette répétition 15,000 francs à la famille de Robert.

Robert fit beaucoup de répétitions de la plupart de ses tableaux. Il peignit, par exemple, en 1821, pour le comte de Gourieff, une Femme de brigand veillant sur le sommeil de son mari, sujet qui eut un tel succès, qu'on lui en redemanda jusqu'à quatorze copies; mais ces copies furent toujours variées et refaites d'après des modèles différens. Quelle que fût sa difficulté d'invention, Léopold ne pouvait s'astreindre à se copier lui-même, et il est rare que ses répétitions n'offrent pas des différences assez notables qui en font autant d'originaux.

(1) « Demain, je commence le petit tableau que j'ai à vous faire, et dont vous m'avez donné l'idée. C'est une Heureuse mère. Elle est assise sur les rochers des murazzi. Dans le fonds on aura une vue de Chioggia assez pittoresque. Je vois dans ce travail un double avantage : celui d'abord de faire un tableau pour vous, ce qui va me stimuler, et ensuite j'aime bien , avant de commencer ma Sainte Famille, m'inspirer des mouvemens de l'enfance pour y donner, sans sortir de ma composition, un cachet de vérité qui, à ce qu'il me semble, dans les sujets les

— cet homme si laborieux n'a rien fait que sa grande toile. Aussi est-ce la plus pénible, la plus travaillée qu'il ait produite, et l'a-t-il, on l'a vu, grattée plusieurs fois. Et puis, que de temps dévoré par son mal! que de souvenirs déchirans! que de calamités et d'angoisses fantastiques, et cependant poignantes! Le jour des Morts, il écrit : « C'est aujourd'hui que l'on prie pour ceux qui ont été enlevés à la terre. Hélas! nos prières feront-elles du bien à ceux que nous regrettons? Quoi qu'il en soit, je ne suis pas moins porté à les faire, bien que, dans notre culte (il était protestant), nous n'ayons pas cette obligation; mais tout ce qui parle à l'ame, au cœur, devrait être universellement reçu, et il me semble qu'il y a quelque chose d'attendrissant dans ce commun accord de lamentations des vivans pour ceux qui ne sont plus : elles nous font réfléchir à notre destinée. »

Enfin, à travers tous ces paroxysmes nerveux et ces pensées de tombeaux , après des tâtonnemens sans nombre, après d'immenses labeurs et des milliers d'essais renouvelés, son tableau est arrivé au dernier degré de la retouche, et, le 14 novembre 1834, il écrit à M. Marcotte : « Enfin, je me repose,

plus élevés, est aussi nécessaire pour plaire que dans d'autres sujets; mais il faut que ce cachet soit accompagné du caractère convenable. » (Lettre à M. Marcotte, 30 juin 1834.)

mon ami; j'ai laissé mon tableau. Je me repose, parce que ce qu'il me reste à y faire exige tout ce que je pourrai mettre. Cinq ou six jours encore, et il n'en sera plus question. C'est la fin d'un tableau qui le sauve pour un artiste, car alors il en sent la grande masse plus que l'exécution des détails. C'est à ce moment qu'on peut mettre dans ce qu'on a fait une dernière empreinte de génie, si on en a; c'est alors que vient la poétique par le charme mystérieux de l'effet; c'est alors que la sensibilité indique ce qu'on doit sacrifier et ce qui doit attirer. Quand tout est fait matériellement, rien n'est fail véritablement pour l'ame. J'ai bien regardé mon tableau : je me suis pénétré de ce que j'ai voulu faire dès le principe, et de ce qui me restait à faire. J'ai pris ma grande résolution, en me disant que je l'abîmerais ou que je réussirais à en faire une production originale. Je suis tombé sur ma toile avec manches retroussées, et, en huit jours, j'ai fait un nouveau tableau. Il y a sans doute de la hardiesse à cela; mais, que voulez-vous? j'en suis plein. Si on ne se fait pas connaître à ses amis comme on est, à qui se ferait-on connaître? Ne croyez pas cependant que je gâte ma peinture : jamais je n'ai eu autant de plaisir à y travailler. La persévérance est bonne : elle indique peut-être la capacité. »

Le 30 du même mois, sa fougue a disparu; il a donné le dernier coup de pinceau à ce tableau éter-

SA Vif! ET SES OEUVRES. 239

nel que cent fois il a été sur le point de crever, comme naguère Y Improvisateur et la Fête de la Madone:— fureur étrange et déjà suicide, qui s'en prend à l'œuvre avant de s'assouvir sur l'auteur! Le tableau est devant lui, il le repousse avec amertume et colère, comme Sisyphe repousse le rocher qui l'écrase : a Le voilà enfin fini!!! s'écrie-t-il, parlant à M. Marcotte, le voilà enfin fini! mais le beau jour pour moi sera celui où il sortira de mon atelier! Il a été mon mauvais sort, et, tant que je le verrai, il me restera mille sensations pénibles. Puisque ma bizarrerie excite quelquefois votre gaieté, cher ami, je ne veux pas vous la cacher. Vous me faites du bien quand vous me dites que mes lettres vous font rire : eh bien! je vous assure que, dans ce moment où toute la peine que je me suis donnée m'est encore présente, j'aurais un plaisir indicible, avant que le public eût jugé mon œuvre, de l'anéantir de façon qu'il n'en restât que la poussière, en lui disant : Je te mets au néant pour qu'on ne dise pas que tant de constance n'a éié mise en pratique que pour satisfaire ma vanité! Ce sentiment est trop bas. Ma récompense est d'avoir en moi l'assurance d'avoir quelque courage contre les obstacles qui se présentent, ce qui me rend plus riche, et me flatte davantage que tous les éloges que je pourrais recevoir... » Quoi qu'il en soit, il expédie sa peinture à M. Mar-

cotte; mais, par je ne sais quelle fatale circonstance, quelle chicane de douane et de roulage, la caisse est retenue à Lyon, et n'arrive à Paris que trois jours après l'ouverture de l'exposition du Louvre, où les règlemens, égaux pour tous, empêchent le tableau des Pêcheurs de paraître. L'artiste était fort inquiet sur le sort de son œuvre, quand un article de journal vint lui en apprendre l'arrivée à Paris, et le succès auprès de ce petit nombre de connaisseurs qui a le droit de disposer des renommées.

Le tableau avait été exposé d'abord à Venise. Le vice-roi et tout ce que la ville et les cités voisines, Padoue, Trévise, renfermaient d'artistes et d'hommes distingués étaient venus payer un tribut d'éloges à Robert. L'académie s'était empressée de le recevoir dans son sein. Les félicitations, les cris d'enthousiasme de tous les vrais connaisseurs retentissaient à ses oreilles. Même sensation à Paris à l'arrivée des Pêcheurs chez M. Marcotte, quand tout à coup une nouvelle éclata comme le tonnerre : Léopold Robert s'est tué! En effet, le 20 mars 4835, au milieu de son triomphe, il s'était coupé la gorge avec son rasoir, ce même rasoir qui lui servait à gratter ses tableaux. Il s'était frappé avec une telle frénésie, qu'il avait coupé les deux artères carotides et entamé l'une des vertèbres cervicales. Il avait alors quarante et un an.

Les trois dernières lettres qu'il ait adressées à son digne et fidèle ami, M, Marcotte, et dont la dernière a été écrite cinq jours avant qu'il se donnât la mort, sont, comme on va çn juger, empreintes d'une mélancolie profonde; mais c'était le caractère de toutes celles qu'il écrivait depuis longtemps, et la dernière, non plus que les autres, n'était pas de nature à faire pressentir une catastrophe immédiate.

Le H février 1835.

« Quand je cause avec vous, je suis heureux; je

goûte ce repos d'ame que je voudrais toujours avoir, et, pour mon avantage, je ne vous écris pas assez, je vous assure. Vous allez vous récrier et me trouver bien déraisonnable; mais, que voulezvous? après de grands et douloureux sacrifices exigés par la raison, l'irritation qui en résulte réduit à un pénible état de faiblesse. Vous le savez, les violens remèdes ont souvent fait périr; mais je ne

suis pas disposé encore à ne plus faire usage du courage qui ranime, et c'est à vous, mon ami, mon bon génie, que je le dois. L'assistance divine me rendra toute ma force et mon énergie : elle m'a mis en situation d'envisager la vie comme un bien. La nouvelle que M. Granet vous a donnée de ma nomination de correspondant de l'Institut m'a fait plaisir, mais je suis étonné qu'on ne m'en ait pas donné l'avis ici. Je suis même surpris de n'avoir rien appris de Rome, ce qui me fait presque penser que M. Granet s'est trompé. Si cette nouvelle se confirme, j'en serai certainement content; mais je ne ferai jamais aucune démarche pour obtenir un pareil honneur, qui ne me semblerait plus alors avoir de prix. »

Puis, il parle de ses caisses et de son malheureux tableau retardé. « Il a été, ajoute-t-il, commencé sous l'influence d'un mauvais sort. J'y ai toujours travaillé comme poussé par un génie malfaisant. S'il avait été entraîné dans une avalanche, je n'y trouverais qu'un complément à ma mauvaise inspiration, et je tâcherais à m'en consoler, en pensant qu'on ne peut aller contre la volonté de Dieu. »

Du 19 février.

« Je vous ai écrit une lettre bien sotte, mon excellent ami, et j'ai eu de plus la sottise de vous

l'envoyer. Je la fais suivre bien vite par celle-ci, pour que vous ne soyez pas long-temps indisposé contre moi. Je devrais toujours choisir mes molli en s pour causer avec vous, afin de ne pas vous donner des idées désagréables. Vous direz peutêtre à cela que vous préférez connaître la vérité sur l'état moral où me jette mon imagination. Cette imagination est si mobile et si rapide parfois dans ses changemens, que je me figure ne pas jouir de toute la raison nécessaire à l'homme sensé. Mon bon frère en est trop affecté, car j'ai le tort de ne pas dissimuler avec lui, et je lui dis des choses que je me reproche bien ensuite. Il est d'une bonté et d'une raison qui, chaque jour, me fait mieux apprécier ses mérites et son attachement. C'est mon bonheur. Dans les momens d'humeur noire où je vous écrivais ma dernière, je vous annonçais que je voulais reprendre mon genre de vie sédentaire. Il me semblait être raisonnable; mais le souvenir des réflexions qu'Aurèle vous a faites à ce sujet m'a fait réfléchir moimême, et j'en ai conclu que je devais un peu plus écouter les autres pour ma direction. Ainsi, vous me retrouverez, comme je l'espère, plus sensé. J'ai reçu aujourd'hui mon diplôme de membre étranger de l'académie de Venise. La demande a dû être faite à l'empereur, et toutes ces démarches, qui ordinairement sont très longues, ont eu

cette fois une promptitude dont tout le monde me félicite.

«Le bon Aurèle est bien le meilleur être que je connaisse ! Je suis si heureux de lui voir ce caractère calme et content, si nécessaire pour goûter la vie et donner le plaisir aux autres, que toujours de le voir, de l'entendre, me charme. C'est, en somme, ma grande satisfaction.

« Quant à moi, je reconnais à présent, mieux que jamais, combien il est essentiel à l'homme de ne pas s'abandonner à cette disposition malheureuse de se complaire en ses seules idées. On finit par se persuader que l'on n'est plus en rapport avec personne.

c< Que de réflexions j'ai déjà faites à ce sujet en récapitulant ma vie, en reconnaissant que dès l'enfance j'ai eu ce tort, qui, je crois, m'est venu d'une timidité trop grande, d'une sensibilité exagérée et du peu de contentement de soi-même, ou, pour mieux dire, de ma trop grande envie d'avoir l'approbation des autres, et de la crainte que j'ai toujours eue de ne pas la mériter! Avec cette propension, une imagination ardente qui travaille toujours est capable d'entraîner vers bien des malheurs. Oui, excellent ami, je m'étonne souvent de voir le bon et le bien mêlés avec le mal d'une manière si particulière, que je me demande où se trouve le bonheur. Je reconnais la puissance di-

vine qui dirige tout, et j'aime à la croire toute bonté et toute justice. Je reconnais toutes les faveurs qu'elle a bien voulu m'accorder : j'en suis attendri; mais comment se fait-il que cet attendrissement me laisse toujours une tristesse dont je ne puis me débarrasser? Je voudrais en être heureux, en jouir comme je le devrais, et je ne puis! Ne dois-je pas y reconnaître une destinée singulièrement funeste? Pardonnez-moi, ô vous que j'aime tant et à qui je ne voudrais donner que des sujets de contentement, si je vous parle de manière à vous attrister! Soyez sûr qu'une partie de mon contentement est venue par vous! Puissiez-vous en avoir quelque satisfaction ! »

Voici la dernière lettre :

« Le 15 mars 1835.

« Mon cher ami et précieux conseil, m'est-il possible de ne pas sentir avec la reconnaissance la plus vive votre bonté pour nous? J'ai deux longues lettres auxquelles je dois répondre, mais mon cœur est si plein, que je ne sais de quelle manière commencer, ni ce que je puis vous dire pour me satisfaire. Puisque vous voulez me réjouir de l'arrivée de mes caisses (contenant les Pêcheurs), je vous dirai aussi que cette nouvelle nous a donné un moment de bonheur bien grand , et qu'elle

nous a mis dans un état plus tranquille. Avec ma malheureuse imagination, il semble que j'aime toujours voir le pis en tout, ce qui est mal, et je m'affecte toujours bien à tort, comme si l'on ne devait pas réserver sa force morale pour supporter le mal réel. Je vous parle de résignation, cher ami, et je n'ai pas assez de confiance! Ce qui surtout m'a ému au dernier point, c'est le succès d'Aurèle. Quel bonheur, et qu'il va avoir de fruit! Quel plaisir pour notre famille ! et lui, comme il est heureux! Il n'en a pas dormi, la nuit passée, d'émotion. Il faut tout attribuer cela à qui de droit. Oui, mon incomparable ami, la Providence nous conduit chacun par le chemin qu'elle trouve convenable. Plus je vais, plus je me le persuade. Mais je ne veux pas me jeter dans un sujet qui m'entraînerait en de longues réflexions, que je n'expliquerais pas comme je voudrais. C'est Aurèle qui s'est empressé de voir la fin de votre lettre pour savoir si les caisses étaient arrivées, et je vous laisse à penser quelle joie il a eue à me lire votre dernière page, et quel plaisir elle m'a donné à entendre! Vous faites trop d'éloges, excellent ami, de ce tableau [les Pêcheurs), fait avec tant de peines, tant de chagrins; et toute cette volonté et cet entêtement d'énergie, employés pour satisfaire la vanité , auraient pu être placés sur un bonheur plus solide. Mais, enfin, les réflexions à ce sujet

m'ont été faites par vous souvent, et je sais ce que vous pensez à cet égard.

« Mais, pour en revenir à mon tableau, il paraît qu'il est arrivé en bon état. C'est une grande chose que je sens. Nous verrons ensuite s'il parvient à être exposé. Pour vous dire franchement, je crois qu'il le sera, avec votre désir et vos bons soins; mais véritablement, quant à moi, il me semble que je n'y pense pas assez pour que j'y trouve un grand bonheur, si cela arrive. Voilà encore quelque chose que vous condamnerez, et vous aurez raison, car, enfin, il est naturel, quand on fait quelque chose, de désirer de le voir juger. J'en reviens au tableau d'Aurèle. Ce bon M. Delécluze ! je Y embrasserais pour son article au sujet de mon frère (1). Voilà donc un pas en avant de fait pour ce cher frère, et son genre pris : un genre qu'il sent, qu il aime, et dans lequel, je suis sûr,

(1) Léopold Robert devait beaucoup personnellement à M. Delécluze, vrai modèle dans la critique par le savoir comme par la conscience. La courageuse persistance de cet écrivain à soutenir, à recommander le talent de Léopold au milieu des distractions du public, n'a pas médiocrement contribué à appeler sur Robert, de son vivant, l'attention et les sympathies sérieuses qu'il méritait. M. Delécluze a donné en outre sur cet artiste une notice très intéressante, et qui, répandue à plus de trois mille exemplaires, a également servi à populariser le nom de Léopold.

il peut mieux faire encore. Que de raisons pour lui donner de la confiance ! Ce vilain intérêt que l'on semble mépriser donne tant de soucis, qu'il peut miner la vie, si l'on n'a pas une confianc religieuse bien ferme ou au moins bien juste. Mai la défiance est une maladie que l'on doit attentivement chercher à détruire, car elle fait bien du mal.

« J'en reviens à vos chères lettres, à toutes vos inquiétudes pour nous, à vos peines, à vos soins et à vos courses; tout cela me fait mal, je vous assure. Je voudrais vous les avoir évités, d'autant plus que votre santé me donne vivement à craindre par cette augmentation d'occupations; comme si vous n'aviez déjà pas assez des vôtres !

« Ah ! mon ami, cette vie est mêlée; je ne

vous le dis pas comme avertissement, ce serait une espèce de conseil que je n'oserais jamais vous donner.

«Je n'ai pas répondu sur-le-champ à votre lettre du 27, parce que cette incertitude de l'arrivée de mes caisses me coupait toute réflexion, anéantissait même tous mes projets pour cela. Je restais avec mon désir et ma reconnaissance, ce qui ne me rendait pas content, ne faisant pas ce que j'avais envie de faire, ni ce que le devoir me commandait; mais, à la fin, votre dernière m'a redonné un contentement dont je ne puis assez vous re-

mercier. Ce qui m'a fait le plus de plaisir dans son contenu a été d'y trouver toujours la marque de cette anxiété, qui m'est devenue si nécessaire. Si je l'eusse obtenue plus tôt, et que j'eusse pu suivre vos conseils, comme je le fais à présent, il est probable que je serais autrement placé; mais la vie de ce monde ne dure pas : elle n'a qu'un temps. Si elle est heureuse, c'est un bien sans doute; si elle ne l'est pas autant que l'on voudrait, il faut toujours chercher à y voir des espérances. Mais toujours mes interminables réflexions! Elles doivent bien vous ennuyer. Mon ami, pardonnezles-moi.

« Je n'ai aucun événement dont je puisse vous faire part et qui mérite une place; je suisjréduit à remplir ma lettre de mes pensées et de mes idées de chaque jour. J'ai cependant à vous faire les remerciemens de Joyant pour lui et ses tableaux. Il vous doit de savoir que ses peintures sont exposées. . .

« Je dois répondre à une question que vous me faites dans votre avant-dernière lettre. Je vous avais demandé votre sentiment sur ma première composition, en le réclamant bien franc. A présent, je dois vous avouer que, sans 'ces dames de Florence, j'aurais bien probablement continué mon tableau comme il avait été conçu d'abord; mais leurs observations réitérées m'ont fait réfléchir et changer, et voilà ce qui en est résulté.

« On a été ici généralement bien peiné et affecté de la mort de l'empereur d'Autriche. Chacun se plaît à en faire des éloges, comme homme surtout. Quelle bonne chose pour un souverain, dont toutes les passions peuvent être si facilement satisfaites! Jusqu'à présent, la conduite de son successeur ne donne pas de craintes de changemens.

« Je viens de relire votre lettre, mon ami : que la page où vous voulez bien vous occuper de moi m'a touché vivement! Soyez heureux par le bien que vous me faites; que cette pensée soit toujours douce pour vous ! Sans doute que des conversations me plairaient davantage et me serviraient encore plus; mais, comme vous, il rn'a toujours semblé qu'un aussi long voyage que celui de Paris ne me conviendrait aucunement à présent. Ainsi, je me rends non-seulement à vos raisons, mais encore à ce que je pense. Je voudrais cependant essayer une course, mais je ne suis pas décidé où. Je craindrais Rome pour l'été : il y fait une chaleur qui me semble ne devoir pas me convenir. Du reste, je n'ai pas trop de raison de me plaindre physiquement, car je ne sais ce que c'est que la douleur. Ce que vous m'avez dit de votre intention à l'égard de mes lettres m'a attendri; mais, comme vous le dites, il faut penser à nos fragilités, et ne pas porter trop loin dans l'avenir nos prévisions. C'est Dieu qui règle tout, et qui sait tout, par con-

séquent, et tout est bien réglé, puisqu'il est toute bonté et toute justice. Je vous remercie toujours de vos conseils pour la direction que je dois prendre : je tâcherai de les suivre en tout point.

« Aurèle, qui écrit à mon côté, me dit qu'il a oublié de vous parler de la copie qu'il a commencée pour vous. Elle vient tout-à-fait bien, et je suis sûr qu'elle vous fera plaisir. »

Tandis que Léopold traçait ces paroles, Aurèle, qui avait accoutumé de joindre pour leur ami commun, M. Marcotte, quelques lignes aux lettres de son frère, exprimait ainsi les craintes où le jetait l'état nerveux dont il le voyait accablé. Celte lettre servait d'enveloppe à la dernière de Léopold :

« J'aurais voulu vous communiquer toutes

mes réflexions; la crainte de prendre l'habitude de veiller, à cause de mes yeux, m'en a empêché. Toutefois il m'en reste de surplus pour remplir ces deux feuilles.

« Je commencerai par le sujet qui m'occupe le plus : c'est mon frère. Certes, vos conseils à l'égard du voyage projeté sont sans doute les plus clairvoyans; mais j'aimerais mal mon frère si, à la suite d'un conseil que je lui ai donné contre mes intérêts et uniquement pour son bien, je n'osais, cher monsieur, vous soumettre les motifs qui in on™ guidé.

« Vous savez ainsi que moi que le travail n'est pas la seule cause qui ait plongé mon frère dans un dégoût de la vie et un découragement qui, je l'espère, passeront, mais n'en sont pas moins préjudiciables à son travail , à sa santé et à son bonheur. Il m'a semblé que l'exercice et les distractions étaient, dans ce cas, les meilleurs remèdes. La vue de nos chères sœurs, celle du meilleur des amis ainsi que ses conseils, me semblaient devoir produire une diversion heureuse dans une existence que l'on pourrait à toute justice comparer à une victoire désastreuse, ou plutôt à une contrée dévastée. Il est vrai que Léopold n'a jamais montré de penchant pour cette idée, dans la crainte de porter ses ennuis partout où il irait , et parce qu'il est singulièrement attaché à cette ville de Venise dans laquelle il a tant souffert. La manière dont nous y vivons est, sous bien des rapports, préférable à toute autre. A Rome, nous ne sommes pas certains de rencontrer les mêmes avantages. D'ailleurs, le climat est plus chaud qu'ici, et le sciroccho s'y fait sentir d'une manière accablante sur les personnes nerveuses. Plus encore, la personne que nous devons tant redouter s'y trouvera, et, à moins d'une rupture qui n'est pas motivée, comment l'éviter? Ensuite qu'aller faire à Rome, si ce n'est pour travailler encore? Gela fatiguerait des gens qui n'auraient pas besoin de repos. Enfin, si

ce n'esta Paris, je trouverais et je trouve encore (pardon de mon opiniâtreté à cause du motif) que la Suisse serait un lieu favorable pour passer l'été. Nous avons près de la Chaux-de-Fonds des bains, et Léopold, qui aime le cheval, pourrait s'en servir pour faire chaque jour une course, et ainsi faire provision de santé. Il pourrait revenir ici en automne, ou aller à Rome entreprendre quelque nouveau travail, étant en meilleure disposition; car c'est fort important, et l'économie de temps devient nulle quand la santé ne répond pas à la volonté : ces trois années passées en sont un exemple bien convaincant.

«D'ailleurs, nous avons des amis dans plusieurs villes de Suisse, et, sans rester tout-à-fait oisif, Léopold pourrait, sous le prétexte d'aller les voir, visiter le pays et reconnaître si, plus tard, nous pouvons espérer d'y aller travailler. Il trouverait déjà à Neufchâtel de superbes ateliers qu'il ne connaît pas, que Ton a construits dans un bel édifice destiné à l'éducation publique. Malgré les raisons que je croyais voir à cette décision de voyage, je vous déclare cependant, cher monsieur, que je baisse pavillon devant celle que vous venez de donner en faveur d'un voyage à Paris, parce que vous êtes si rempli de sollicitude pour nous, que nous ne pouvons mieux faire que de nous en remettre à votre prévoyance éclairée. Toutefois je ne puis

vous cacher une faute que j'ai commise et qui me fait tenir à ce projet de voyage en Suisse : c'est que j'en ai parlé à nos chères sœurs, qui sont dans l'attente, et Dieu sait quel crève-cœur! Il m'a semblé qu'un voyage de quelques mois n'était pas une affaire si importante, et dans ma joie de pouvoir apprendre une bonne nouvelle à ces excellentes sœurs, qui nous aiment tant et voudraient tant nous revoir, je me suis laissé entraîner, croyant avoir convaincu Léopold, et sans attendre les conseils de votre prudence. Qu'allez-vous dire de mon étourderie? Cela mériterait au moins une bonne tirée d'oreilles. Quant au projet d'engager notre sœur Adèle à venir nous rejoindre, nous désirerions pouvoir l'effectuer, et certainement elle nous aime assez pour s'y décider dans un cas de maladie pure et simple; mais il y aurait de notre part égoïsme à le demander. Nous avons vu, pendant son séjour à Rome, bien que l'ayant fait avec notre chère mère, combien cet éloignement de la patrie, de ses amis et de ses habitudes lui coûtait de privations. Ensuite, nous avons notre père âgé qui habite avec elle, et qui resterait bien isolé, ne pouvant recevoir les mêmes soins dans la famille de ma sœur aînée. Cette réunion de motifs, et bien d'autres encore, font que je désirerais que Léopold fût en disposition de se marier. Quand je le lui dis, il me répond : Marie-toi toi-même; je ris, et ça finit

là. Mais je suis contrarié de ne pouvoir réaliser l'idéal du bonheur pour mon frère. Les circonstances ne nous ont pas toujours rapprochés comme maintenant. Peut-être mon caractère en serait-il meilleur. Ce qu'il y a de certain, c'est que, malgré tout le bien qu'il veut vous dire de moi et celui que vous en pensez déjà, je me trouve au-dessous de l'opinion, et la justice exige que j'avoue que je suis souvent fort peu propre à servir de consolateur et de soutien à mon frère. Mon travail m'occupe exclusivement, et je ne puis, comme le ferait une femme, suivre toutes les réflexions de Léopold pour leur ôter l'amertume qu'elles contractent dans son cerveau. Quelle malheureuse disposition pourtant! Tant d'élémens de bonheur: de la religion, du mérite, des vertus, des talens, et tout cela pour se tourmenter! Mystère inconcevable de notre pauvre organisation humaine! On s'y perd! Changeons de discours... »

Le 28 , trois jours après la mort de Léopold, Aurèle écrit la lettre suivante au consul de Suisse à Rome, M. Snell, le vieil ami de Léopold, pour lui annoncer la catastrophe :

« Venise, 28 mars 1835.

«Très cher monsieur et ami, vous serez peutêtre déjà instruit d'un événement bien pénible, d'abord pour moi, ensuite pour ma famille et pour

tous les amis de mon pauvre frère. Je n'ai pu plus tôt vous en faire part, malgré l'attachement qui me lie à vous et qui me fait penser que vous serez des premiers à payer à votre ancien ami le tribut de regrets qu'il mérite. Hélas! oui, cher monsieur, j'étais appelé à passer par l'épreuve la plus cruelle que l'on puisse imaginer ! Le Seigneur m'a soutenu et m'a accordé assez de force pour que ma santé et mon courage n'aient pas été ébranlés d'un coup aussi terrible qu'imprévu. Un travail beaucoup trop opiniâtre, des affections concentrées, et plus que cela, une malheureuse disposition à la mélancolie, d'autant plus funeste que, dans son origine, on s'y complaît et qu'on finit par ne pouvoir plus y porter remède, toutes ces causes réunies ont fini par rendre la position de notre cher et malheureux Léopold tellement insupportable que, malgré tous les avantages dont il pouvait jouir et qui auraient suffi à faire bien des heureux, sa tête s'est altérée, et, dans son désespoir, il n'a plus connu les devoirs

qui nous attachent à cette vie ! Tout ce que ma

trop faible éloquence a pu lui persuader pour changer de vie, de séjour, pour lui représenter les motifs de bonheur qu'il pouvait trouver encore ici-bas, rien n'a été négligé par moi, qui étais, depuis douze ans, le témoin de ses souffrances morales. Il faut croire que la cruelle maladie qui le minait depuis tant d'années avait fait de trop grands progrès

pour que ni la religion ni l'estime et l'amitié de tous ceux qui l'entouraient, et dont il était chéri, pussent être à ses yeux une compensation des tourmens que sa trop grande sensibilité lui causait. Depuis que je suis venu le rejoindre à Venise, nous ne nous quittions pas; il avait besoin de ma société, il en éprouvait du soulagement, et, d'après les témoignages tant vivans qu'écrits qu'il m'a laissés, je ne crois pas avoir de grands reproches à me faire à l'égard de ma conduite envers ce pauvre frère. Toutefois, si j'avais eu assez de force et de prévoyance pour dissimuler l'influence que son caractère avait sur le mien, peut-être lui aurais-je dérobé un motif de tourment. Mais comment lui cacher que je perdais le sommeil et l'appétit? Ce pauvre frère ! il aura cru qu'il était à charge à ses alentours; il aura senti qu'arrivé au faîte de sa réputation et au but de ses travaux, les fumées de la gloire et la tendresse de sa famille et de ses amis, ainsi que leur estime, ne lui causaient plus aucune de ces jouissances vives qui nous font aimer la vie. Il s'était imposé volontairement des privations trop grandes; il n'appréciait plus que le travail, auquel il se livrait beaucoup moins dans le but d'acquérir de la gloire et de la fortune que pour se distraire de ses idées noires. — Du reste, je dois dire que son sentiment religieux était profond,quoique pas assez développé, et qu'en parlant d'un acte

condamnable, il m'a plusieurs fois répété que, tant qu'il aurait la faculté de réfléchir, il penserait de même. Mais ses facultés morales étaient tellement usées, épuisées ! Son physique même, fatigué par un travail long et excessif, n'était plus assez fort pour soutenir le mal.

« Je ne puis, cher monsieur, m'étendre davantage aujourd'hui sur un sujet aussi désolant. Le souvenir de mon malheur est trop récent et trop cruel pour que je ne cherche pas, dans l'intérêt de mon devoir, à me distraire et à anticiper sur l'avenir et le temps qui est le seul médecin. Je vais partir pour La Chaux-de-Fonds pour pleurer avec nos pauvres sœurs et nous consoler ensemble. »

Quand , un mois après la mort de Léopold , Aurèle fut revenu de son premier trouble, et que son esprit put rassembler les circonstances du tragique événement, il écrivit (le 17 avril) à M. Marcotte :

« Très cher et excellent ami , le 15, date de la dernière lettre que vous écrivit Léopold , était un dimanche. Nous avions l'habitude de passer ces jours-là à la maison, soit à écrire, soit à nous reposer. Dans la matinée, un jeune peintre allemand, qui est un ami bien dévoué, vint nous prendre et nous conduisit chez des dames vénitiennes pour voir des miniatures. Après être rentrés et avoir déjeuné , nous étions dans la grande

salle à causer avec Joyant. En parlant de mes petits succès, Léopold, qui, déjà la veille, m'avait tenu un langage semblable, me dit que je devrais me marier tandis qu'il en était temps, que ce serait une folie de ne pas le faire, etc., etc. Urne prêcha avec tant de chaleur, de force et de sentiment à ce sujet, que toutes les raisons que j'aurais eues à lui opposer ne valaient plus rien . Le soir, nous dînâmes avec quelques amis chez le restaurateur, et notre Allemand nous conduisit chez un médecin de son pays venu ici pour sa santé et accompagné de sa femme et de sa belle-sœur. J'y allais assez ordinaire hient le dimanche soir, et enfin, à force de prières, j'étais parvenu, ce soir-là, à conduire Léopold chez ces dames, qui s'informaient toujours de lui avec intérêt.

« La soirée se passa d'une manière charmante. Ces dames, fort bonnes musiciennes, offrirent d'abord de faire de la musique, et demandèrent à Léopold ce qu'il préférait qu'elles exécutassent. Elles avaient le Requiem de Mozart, qu'il les pria de faire entendre. Puis vinrent des valses, et l'on se mit à danser. Léopold lui-même prit part à nos divertissemens, et se mit à causer avec une vivacité et une gaieté que je ne lui avais pas vues depuis long-temps. Je jouissais de le voir dans cette disposition. Aussi me promettais-je bien de mettre tout en œuvre pour le faire revenir au milieu de

cette aimable famille. Avant de rentrer, nous fîmes encore, avec nos jeunes Allemands, une assez longue promenade. Nous trouvâmes à la maison le Journal des Débats, dans lequel M. Delécluze annonce l'arrivée du tableau des Pêcheurs à Paris; le consul de France, M. de Sacy, avait eu l'attention de nous l'envoyer. Je fis lecture à Léopold de l'article qui le concerne, et, après lui avoir donné le bonsoir, je montai à ma chambre. Les jours suivans, jusqu'au vendredi, nous travaillâmes, selon notre coutume, l'un près de l'autre dans le même atelier. Ordinairement nous causions fort peu, autant par habitude que pour ne pas nous distraire de nos travaux; mais ce jour-là nous étions souvent en conversation

a Dans les derniers jours, il était inquiet. . . .

« Il laissait voir tout ce qu'il

avait de mobilité dans ses idées, dans ses projets. Sa parole était entrecoupée, ses discours peu clairs, et je m'efforçais de lui faire rendre sa pensée plus nettement, afin de pouvoir combattre ce qu'il y avait d'inquiétant dans ses discours.

«Excuse-moi, me disait-il alors avec une douceur angélique qui m'arrache aujourd'hui des larmes, je t'inquiète, je te tourmente; mais j'aime à t' entendre : parle, cela me fait du bien.

« Un matin, il me dit qu'il se sentait mieux,

qu'il avait lu la Bible, qu'il croyait à la grâce. — Eh bien! oui, lui dis-je, n'es-tu pas convaincu maintenant que tu dois être heureux? que Dieu t'a accordé la force d'atteindre à ton but si noble, si difficile, et qu'il t'accorde maintenant la récompense de tes peines, dont tu recueilleras le fruit en jouissant de l'amitié, de l'estime de tes parens, de tes amis?

« Souvent il venait mettre ses deux bras sur mes épaules, et, regardant mon travail : C'est bien, c'est très bien; ta copie est mieux que la mienne, disait-il en poussant un soupir. Ça ne va plus, ma vue baisse; je n'ai plus de plaisir au travail! Je lui répondais : Quand tu te seras reposé et que tu feras un tableau original, tu auras sans doute plus de plaisir qu'en faisant cette copie (celle des Moissonneurs, pour le comte de Raczynski).

« Enfin, je faisais des efforts incroyables pour ranimer son courage; mais, si l'effet de mes paroles était bon dans l'instant, il était bientôt détruit par la maladie. Une inquiétude constante et vague m'empêchait de manger, et souvent même de travailler. Léopold, qui ne pouvait se dissimuler qu'il en fût la cause, s'accusait d'entretenir mon chagrin, et, de son côté, il paraissait tout aussi préoccupé de moi que je l'étais de lui.

« La dernière lettre qu'il reçut de Florence est

arrivée le 8. Elle lui annonçait le projet d'aller à Rome, le félicitait de la réussite de son tableau dont on lui demandait une description. Cette lettre fut brûlée, comme les autres l'avaient été quelques jours avant, avec un calme qui annonçait une détermination fixe. Il n'aimait pas à me parler de sa passion; cependant je ne pus m'empêcher alors de lui dire que c'était à elle que j'attribuais l'état de découragement auquel il était réduit : « Tu te trompes, me répondit-il, j'en suis guéri, je n'y pense plus. — Si ce n'est pas de la passion que tu souffres, c'est de ses suites, lui dis-je; maintenant que tu l'as arrachée de ton cœur, tu dois sentir un vide; c'est le moment d'essayer à te distraire. Allons en Suisse ou à Paris, là tu trouveras une occasion de te marier. — Ah! mon cher, il est trop tard! 0 Dieu! si je pouvais revenir dix ans en arrière, comme je le ferais!... »

« La veille de sa mort, nous étions réunis le soir, comme de coutume, dans la chambre de nos padroni di casa, avec MM. Fortique (1) et Joyant. Léopold était encore plus triste qu'à l'ordinaire, et il ne prit aucune part à la conversation générale.

(1) M. Fortique était un ancien président de la Colombie, homme jeune et de grand mérite, qui, ayant passé l'hiver à Venise, avait montré une vive estime à Robert, et devait partir avec lui.

J'affectais de paraître gai, mais par momens je sentais les forces m'abandonner, autant par inquiétude que par besoin de sommeil. Ses yeux étaient sans cesse fixés sur les miens, et souvent il me demandait ce que j'éprouvais. Nous sortîmes enfin, et, dans ce moment, il me recommanda d'entrer dans sa chambre en montant vers la mienne; ce n'était pas mon habitude, parce que Léopold se couchait ordinairement de bonne heure. Lorsque j'entrai chez lui, il m'attendait pour m'offrir un verre d'eau sucrée à la fleur d'orange, dans l'intention de favoriser mon sommeil, et il me tendit la main avec une expression tendre et triste qui me déchire maintenant le cœur.

« Je dormis fort mal. Le matin, je me levai un peu tard, et Léopold, contre son habitude, monta jusqu'à ma chambre. Après nous être réciproquement demandé et donné de nos nouvelles, sans doute avec aussi peu de sincérité l'un que l'autre, Léopold me demanda ce que je lui conseillais de faire et s'il devait partir. Comme nous avions souvent parlé de ce voyage, de ses chances et de ses avantages; comme je savais que tous ses amis lui avaient conseillé de le faire, je ne vis dans cette question de Léopold qu'une preuve nouvelle du peu de fixité qu'il y avait dans ses idées et ses résolutions, et je me bornai à lui répondre que je m'en référais à lui, et qu'il devait bien se consulter pour

prendre le parti le plus sage. « Eh bien! je pars, » dit-il; puis, après un moment de réflexion, il fait quelques pas pour entrer dans la chambre de M. Fortique, avec lequel il aurait pu se mettre en route le lendemain. Il s'arrête, il revient, il retourne; puis, revenant encore tout à coup, et comme entraîné par un mouvement involontaire qui fut sans doute l'arrêt de sa mort, il me dit: « Avant de me décider, il faut que j'aille dire deux mots en bas. » Il descend avec rapidité en me criant : « Aurèle, voilà ton tailleur qui monte. » En effet, je suis forcé de m'arrêter quelques instans avec cet homme, puis je descends. Joyant était à déjeuner dans la chambre de ces dames, et là je ne pus m'empêcher de témoigner l'inquiétude que me causait la situation de Léopold. qui, à ce que j'appris en cet instant, était allé à l'atelier. Comme nous avions l'habitude constante d'y aller et d'en revenir ensemble, son départ me surprit, et, sans savoir pourquoi, j'y courus plus vite que de coutume. En chemin, je m'aperçus que j'avais la clé de l'atelier dans ma poche. Il n'aura pu entrer, me dis-je, où sera-t-il (1)? En ce moment, il arriva

(1) C'était M. Joyant que Léopold avait invité à venir occuper près de lui l'atelier laissé vide par le départ de M. Odier. Cet atelier communiquait avec celui de Robert; mais une porte particulière y donnait entrée. Léopold en avait fait demander,

qu'au détour d'une rue un malheureux chien vint se jeter dans mes jambes en aboyant, et de cet instant un pressentiment funeste s'empara de moi. Tout troublé, j'arrive au palais Pisani; je demande à notre vieille servante si mon frère y est. — Oui. — Par où est-il entré? — Il a donné le tour. Je donne le tour; je trouve la porte fermée. Un trait de lumière m'a frappé; tout mon sang se met en mouvement; je fais une courte prière pour demander à Dieu du secours, et je revole à la première porte, que j'essaie encore d'ouvrir avec ma clé. Je frappe, j'appelle.... rien! Je m'élance comme un furieux sur la porte, que je brise avec effort; je traverse un petit vestibule, j'enfonce la seconde porte comme la première.... Grand Dieu! quel coup de foudre! Mon pauvre Léopold étendu la face contre terre, au milieu d'un lac de sang !

« Pétrifié à cette vue , je tombe à genoux pour recevoir deux soupirs qui s'exhalaient encore de cette dépouille mortelle. Notre vieille bonne poussait des cris et des gémissemens. Je la supplie d'aller chercher du secours et je reste seul. Je jette alors les yeux avec effroi sur ses mains pour chercher l'instrument cruel qui m'a ravi ce malheureux frère, et je le vois posé sur une malle où le

la veille au soir, à l'insu de son frère, la clé à M. Joyant. Cette précaution révélerait une préméditation.

sang avait coulé d'abord, et d'où Léopold était tombé après avoir fait son coup infernal.

« Devant ce cadavre sanglant, le souvenir de mon frère Alfred, mort de la même manière dix ans avant, jour pour jour, se présenta à mon esprit, et je sentis qu'il fallait rassembler tout mon courage pour ne pas succomber au désespoir, pour me conserver à mes chères sœurs. Je priai Dieu pour nous tous; mais mes idées n'avaient aucune clarté, un froid d'horreur les arrêtait; je ne pouvais proférer aucune plainte, car la douleur entrait en moi comme un liquide entre dans un vase...

« Lorsque nous vînmes habiter cette maison

(à Venise), il avait éprouvé déjà une espèce de crise qui m'effraya beaucoup : c'était en été; la chaleur lui avait causé une inquiétude et un malaise qui lui firent croire qu'il était atteint d'une maladie très grave. Un matin, il arrive à l'atelier où je travaillais, se jette sur une chaise, et, poussant un grand soupir, il s'écrie : « Mon cher Aurèle, c'est fini de moi; dans quelques jours, je serai mort! » Je faillis tomber à la renverse. Cependant, comme je ne vis pas immédiatement des signes sensibles du mal qu'il disait éprouver, je m'efforçai de le rassurer. 11 m'affirma alors avoir entendu dire qu'il existait des maladies venant tout à coup, et qu'il était certain d'en avoir une de cette sorte. Nous courons à la maison; on fait appeler un mé-

decin, qui, après avoir visité et questionné mon frère, déclara qu'il n'y avait pas apparence de maladie. Léopold fut le premier à rire de sa terreur. Il se remit, et bientôt les distractions que nous trouvâmes dans cette maison lui rendirent de la gaieté et son énergie. Nulle part ailleurs il ne se serait trouvé mieux qu'ici, entouré comme il l'était d'amis, de son frère, de trois dames remplies d'obligeance pour lui et qui prévenaient tous ses désirs. Que lui manquait-il? Y a-t-il de la faute de quelqu'un?.... »

Si un étonnement douloureux agita toutes les ames à la mort de Léopold, que fut-ce dans sa famille dont il était l'orgueil? Rien de déchirant comme les cris arrachés à ses pauvres sœurs qui vivaient à l'aimer. Une lettre écrite par Mlle Adèle Robert à M. Marcotte, dans la nuit même du jour où la nouvelle parvint à la Chaux-de-Fonds, complétera le récit de ce drame cruel et achèvera de peindre ce qu'il y avait de noble, de touchant et de tendre dans l'ame de l'infortuné Léopold.

29 mars, 1835.

«Permettez, monsieur, que, dans cette nuit de douleur et de larmes, jje vienne, oubliant la distance qui nous sépare, vous faire part de toute l'angoisse de mon ame, à vous, l'ami par excellence,

à vous, monsieur, qui avez compris tout ce que Famé de notre cher et malheureux Léopold renfermait de navrantes douleurs. Pourquoi faut-il que, méconnaissant tout ce que cet état avait d'alarmant, nous n'ayons rien tenté pour l'en sortir! Si, après avoir reçu votre dernière lettre, j'avais tout quitté pour aller arracher notre précieux Léopold à l'état de découragement qui a rompu son existence, peut-être aurais~je réussi!

ci Mais notre bon Dieu ne l'a pas permis. Il a épaissi le voile qui nous couvrait les yeux, et c'est dans la sécurité que donne une espérance de bonheur que nous avons été frappés du plus atterrant

des malheurs Ah! monsieur, pardonnez ma

hardiesse; mais j'ai besoin devons dire tout ce que nos cœurs renferment pour vous d'éternelle reconnaissance. Vous avez apprécié notre digne, notre noble Léopold; votre amitié lui a donné tant et si long-temps du bonheur que nos prières et nos bénédictions pour vous deviendront journalières, seul tribut que nous puissions trouver dig ne de vous être offert; car les unes et les autres partent de cœurs profondément pénétrés.

\ Des amis dévoués, chargés par notre courageux Aurèle de nous préparer à cette épouvantable catastrophe, l'ont fait avec tout le ménagement qu'inspire une amitié délicate. Mais le coup, quoique porté avec précaution, n'a rien perdu de sa force;

il nous a atterrés, et nous sommes encore dans cet état de torpeur qui n'est ni la veille, ni le sommeil.

« Un temps viendra, j'en ai la confiance, où nous pourrons envisager avec plus de calme peut-être, mais non avec moins de douleur, le sort, le triste sort d'un frère si parfaitement digne du bonheur qu'il avail répandu sur tous ceux qu'il aimait.

« Notre Dieu a retiré à lui cette étincelle de son esprit qui ne trouvait pas d'aliment ici bas. Notre bon, notre excellent Léopold est allé rejoindre une mère chérie et si digne de l'être ! tin frère qui, vous ne l'ignorez pas, monsieur, vous qui connaissiez si bien toutes les intimes douleurs de Léopold, est mort, il y a dix ans, victime de la mélancolie qui vient de faire encore une victime; un frère dont l'ame était aussi belle que celle qui animait notre respectable Léopold!

«Ah! monsieur, pardonnez-moi si, ne pensant qu'au soulagement que j'éprouve en m' adressant à celui qui a tant fait pour le bonheur du frère que nous pleurons, je laisse ainsi aller mon ame. Croyez bien que le respect et l'admiration pour vous sont des sentimens profondément gravés dans nos cœurs. Vous-même, j'en suis convaincue, ressentirez si vivement notre perte commune que je n'ai pu me refuser la douceur que je trouve à parler des vertus de l'être chéri que nous pleurons.

« Faut-il penser à ses talens? Hélas! ils ont été pour lui la flamme dévorante. Ah! désormais je n'entendrai jamais parler de la gloire de mon frère sans penser avec désespoir qu'elle lui a coûté la

vie. Le tableau, ce dernier tableau dont la vue

était l'objet de tous mes désirs, maintenant il me semble que je ne pourrai jamais la supporter : chacune des figures qui le composent a retenu quelque étincelle de la vie de notre malheureux frère, et de quelle vie ! !...

« La seule chose (après le sentiment de la religion et du devoir) qui nous préserve du découragement, c'est l'idée de ce pauvre Aurèle à qui son affection pour nous a donné de la force et du courage dans un moment si épouvantable qu'on n'ose pas même en entrevoir les circonstances. Que ceux qui lui ont porté secours, assistance et consolation, soient bénis! Ah! monsieur, permettez-moi aussi de recommander ce jeune frère à la continuation de vos bontés. Lui aussi a bien besoin d'affection, et quoique, grâce au ciel, je n'aie jamais aperçu en lui cette pente à la mélancolie qui a tant tourmenté mes deux chers frères défunts, cependant, après une tempête comme celle qui vient de le frapper, il a besoin de trouver un appui dans ceux qu'il aime.

«Nous aurons bientôt la consolation d'embrasser ce seul frère qui nous régie, Mais que d'amer-

tume aussi dans ce retour ! que d'émotions pénibles et déchirantes! Cette réunion si désirée ne sera plus complète; celui qui en faisait la force et la gloire a disparu pour toujours ! Comme on a besoin de se dire et de se répéter que telle a été la volonté de notre Dieu, de celui à qui rien ne résiste !

« Dans la dernière lettre de notre si cher Léopold, dans celle qui nous annonçait son retour et que nous lisions avec délices, puisqu'il nous le promettait lui-même, certaines phrases qui ne nous frappaient pas alors nous font voir maintenant tout ce qu'il souffrait. Permettez-moi quelques citations tirées de cette lettre que j'ai là sous mes yeux : « Aurèle, nous écrit-il, a voulu enfin vous appren- « dre une grande nouvelle qui, certainement, vous « fera une impression vive. Je ne le voulais pas, « mes chères sœurs, par un sentiment indéfinisce sable. Il me semble que je ferais bien d'entre- (( prendre un voyage, et je ne sais ce qui me retient «ici (à Venise). Je suis comme un paralytique, « moralement parlant : je ne suis plus capable de «prendre par moi-même un parti; il faut donc « écouter les autres. Dieu veuille que cette déter- « initiation nous soit avantageuse à tous ! Le bon- « heur de vous revoir, mes bien-aimées, sera tou- « jours senti par moi, mais l'idée que j'en ai « maintenant est accompagnée d'un sentiment pé-

« nible. Je me figure que je ne puis plus donner « de plaisir à ceux mêmes que j'aime le plus, à « cause de la mélancolie profonde qui semble me « suivre partout.

« Aurèle m'assure que de changer de lieu sera «un remède efficace contre cette disposition; ce « qu'il me dit chaque jour me fait du bien. Avant « un mois donc, je serai en route.

«Aurèle, le bon frère si raisonnable et si sensé, « restera. Je n'ajoute rien à ce qu'il vous dit à cet « égard ; toutes ses réflexions sont si pleines de bon « sens, annoncent un si grand fonds de contente- « ment intérieur que j'en bénis le ciel. Notre Benajamin est destiné à remplir une vocation parti- « culièrement désirable, je le prévois ! Sa santé est « bonne autant qu'on peut le souhaiter , et sa têle « est à l'abri des maux qui attaquent ceux qui dé-

« sirent trop Dieu le bénisse et vous aussi, ché-

«rissimes sœurs! Je vous écrirai encore de

« Milan pour vous adresser mon itinéraire. Je vous « embrasse de toutes les forces de mon ame en « attendant que je vous serre dans mes bras. De « grâce, n'annoncez pas mon retour; cela ne sert à « rien. »

« Vous ne lirez pas sans émotion les derniers témoignages de la tendresse de cet angélique Léopold à ses parens, les dernières expressions qui nous soient parvenues de ses sentimens intimes. Omon

Dieu! pourquoi faut-il que cette bouche qui ne savait que bénir, que ce cœur qui ne savait qu'aimer, soient devenus froids et insensibles!.... »

Nous n'ajouterons rien à ce triste récit. On connaît maintenant toutes les circonstances qui ont rempli les derniers jours, les dernières heures de Robert- mais par quelle suite de tourmens, par quel enchaînement de causes intimes et douloureuses était-il arrivé à cette agonie? Comment a-t-il succombé dans ce duel terrible entre son mal et sa raison? C'est ce que nous aurons à chercher en terminant cette étude, après avoir jeté un dernier coup d'œil sur le triste tableau des Pêcheurs de ï Adriatique, dont l'exposition fut posthume. A travers tous les récits contradictoires répandus sur la mort de Léopold, les conjectures se sont égarées dans des détails de désespoir et d'amour. Un nom glorieux et historique a été mêlé à ce drame sanglant. Le respect a dû contenir les confidences publiques, tant que la femme à laquelle on faisait allusion était encore vivante. Aujourd'hui que la tombe s'est refermée sur elle comme sur lui, l'histoire a repris tous ses droits. Nous lèverons donc un coin du voile, sans néanmoins nous croire af^ franchi du devoir d'interroger avec ménagement ces funèbres souvenirs.

L'intérêt qui s'attachait à la triste fin de Léopold Robert ne fit qu'ajouter à la curiosité publique, déjà excitée par sa peinture des Pêcheurs de V Adriatique; et le propriétaire du tableau, M. Paturle, profita de ce sentiment pour exposer l'œuvre, au profit des pauvres, dans une des salles de la mairie du second arrondissement (i). Le tableau figura ensuite au salon du Louvre, en 1836, avec l'esquisse du Repos en Égypte et la petite toile de la Mère heureuse, exécutée en 1834.

On fut frappé tout d'abord du voile de mélancolie profonde qui couvre l'ensemble de la peinture des Pêcheurs, et qui répand sur la scène une teinte d'exagération. Si l'on va au détail des figures, ce cachet dramatique de tristesse est bien plus marqué encore. Ce n'est pas, il est vrai, que les populations maritimes livrées à la pêche au long

(2) Le prix d'entrée était fixé à un franc, et en deux mois seize mille visiteurs avaient apporté leur tribut.

cours ne contractent, dans les terribles chances de leur métier, un caractère sérieux de résignation que le sentiment religieux vient fortifier encore : — Si tu veux apprendre à prier, va sur la mer, dit le proverbe breton; — mais la conscience du danger s'affaiblit par l'habitude et ne laisse subsister, dans l'attitude de ces populations aventureuses, qu'une sorte de gravité tranquille et simple.

Contre un pan ruiné de muraille, près d'un cep glacé aux premiers souffles de l'hiver, et qui laisse tomber ses pampres flétris comme l'ame chancelante du peintre laisse tomber ses dernières espérances, on voit l'aïeule assise à distance, les yeux fixés vers la terre où va s'ouvrir sa tombe. Une jeune mère, comme frappée d'un pressentiment de mort, serre tristement son nouveau-né contre son sein. Un jeune homme relève des filets avec emphase, comme s'il portait la main à une épée. Il n'y a pas jusqu'à l'enfant qui tient le fanal qui n'ait quelque chose de solennel et de sombre, caractère aussi opposé à son âge qu'à l'action si simple qu'il représente. Il semble que le dégoût qui brisait le cœur de l'artiste ait passé à tous les acteurs de la scène. Chacun d'eux vit, agit, pense pour soi, est triste pour soi; et comme si, à l'exemple du peintre, aucun ne voulût de consolation, aucun, à ce moment suprême du départ, ne s'abandonne à cette électricité d'un sentiment corn-

mun, à ce pathétique du geste qui reste encore aux muettes douleurs; aucun, en un mot, ne cherche la main d'une mère, d'une épouse, d'une sœur, d'un ami. Or, ce rapprochement qu'on ne peut s'empêcher d'établir entre l'œuvre et la destinée de l'auteur a quelque chose de cruel qui gêne, qui déplace, qui gâte l'impression du spectateur. De toutes les formes de l'imagination, la peinture est déjà la plus réelle et la plus positive; elle dira plus que l'artiste n'a voulu lui faire dire, si, à l'effet naturel qu'elle produit, vient se joindre encore une idée d'actuelle et vivante réalité. Ce n'est plus une représentation pittoresque, c'est une agonie véritable, et des régions de l'idéal vous retombez à plat sur le cœur saignant de l'artiste.

Que résulte-t-il en outre de ce défaut intime et radical de la composiiion? En l'encombrant de détails, en la semant de figures dont chacune est un épisode, en la morcelant sous les changemens multipliés, l'artiste a détruit ce principe d'unité d'où émane la beauté de lignes, la simplicité homérique des Moissonneurs. La vieille mère et la jeune femme avaient été peintes dès la première époque où Léopold avait introduit des pêcheurs dans son tableau sans bannir tout-à-fait les masques. Or, comme ces deux figures avaient réussi du premier coup, comme elles étaient au nombre de ses plus magnifiques études, il s'obstina à les

conserver au milieu de toutes les transfigurations de sa toile. De là une incroyable difficulté dans l'agencement successif des figures voisines pour les faire cadrer avec ce premier motif; de là défaut d'équilibre dans l'entente générale du tableau. Il faut avouer encore, pour en finir avec les reproches, que Robert avait moins saisi le caractère vénitien qu'il ne s'était souvenu, en peignant ses Chiozzotti (1), des beautés particulières à la race romaine.

Une défense en quelque sorte posthume de son œuvre se trouve dans une de ses dernières lettres inédites, adressée à M. Marcotte le 14 janvier 1835. Le pauvre Léopold était exaspéré à la lecture d'une vive critique mise dans la bouche d'un gondolier et publiée dans une feuille de Venise, durant l'exposition des Pêcheurs. Il avait été accablé d'éloges exagérés par les curieux de toute classe qui faisaient procession dans son atelier. On lui avait annoncé l'intention de l'exalter dans les journaux. A l'enthousiasme d'un certain comte quelque peu clerc, la forte plume de l'endroit, qui avait passé près d'une journée en admiration devant le tableau, on eût dit qu'il allait composer un poème en l'honneur du peintre; cependant l'attaque du

(1) Habitans de Chioggia, en dialecte vénitien Chiozzia; de là Chiozzotti.

prétendu gondolier était le seul mot imprimé à Venise sur son œuvre. Et personne qui répondît à ce dénigrement! «Ah! s'écriait Robert, ce souvenir, avec mes lettres, sera une bonne leçon pour ceux qui commencent un ouvrage considérable d'une manière inconséquente, tout animés qu'ils sont de la volonté de bien faire!... En lisant cet article, je serais fâché que vous crussiez que la nature n'ait pas été mon guide. J'avoue avec le gondolier que la scène ne se présentera pas semblable dans la nature comme détails : on rencontrerait plus facilement la marque de la misère physique et morale; mais je le répéterais à extinction : s'il fallait représenter la nature comme on la trouve, sans choix, je jetterais mes pinceaux au feu. On me reproche de ne pas avoir été vrai, et moi je dirai que je doute beaucoup (je pourrais dire que j'en suis sûr) que le judicieux écrivain ait jamais vu Chioggia. Tl parle de ces Chiozzotti qui se tiennent près de la place Saint-Marc; mais il faut que vous sachiez que près de cette place sont les barques de Chioggia conduites par cette catégorie de gens qui n'a plus le vrai type, dont le costume s'abâtardit ainsi que le moral. Figurezvous ce que peuvent être comme caractère des êtres qui, depuis le commencement de l'année, les mêmes jours, aux mêmes heures, font incessamment les mêmes voyages. Ce ne sont plus que

des machines, moralement parlant. Ils passent la moitié de leur vie avec la lie du peuple de Venise, ce qui contribue encore à leur donner un aspect pauvre au physique... C'est d'après cette population bâtarde que les Vénitiens, qui ne sortent presque jamais de leur ville, jugent les gens de Chioggia. Ils ne connaissent pas la classe qui garde encore un cachet sévère, original et beau : celle des pêcheurs qui sont presque toujours en mer. Là se trouve encore un aspect de noblesse. Chose étrange ! c'est un Vénitien qui cherche à me trouver peu exact, moi qui ai été si scrupuleux. Il accuse alors bien vivement tous ses grands compatriotes qui ont fait de la peinture. A l'égard du costume des femmes, je vous ai dit qu'il n'est plus porté, mais il n'en est pas moins vrai pour cela; j'ose même dire qu'on me doit de la reconnaissance pour l'avoir retrouvé. Mais non! je ne suis pas Italien : voilà le grand crime ! En cela, les Italiens sont d'une injustice criante. Un enfant né en Italie est plus né peintre que tous les ultramontains qui, comme moi, passent leur vie en Italie! La première impression est exprimée par eux avec franchise, vivacité, enthousiasme même, et je suis sûr qu'ils ont d'abord du plaisir à faire individuellement des éloges; mais ensuite la réflexion vient, la nationalité perce, et la crainte d'attaquer le privilège auquel ils prétendent ne leur fera jamais

consacrer par écrit le propre langage qu'ils auront tenu...

« A l'égard du sentiment moral que j'ai cherché à introduire pour intéresser le spectateur, il est évident que les premières femmes venues n'auraient pu me servir de modèles de sensibilité; mais ne se trouvât-il qu'un exemple d'attachement vertueux à Chioggia, je n'aurais pas hésité à m'en prévaloir, et en cela je crois encore ne pas avoir manqué à la vérité. Il faut le dire : ce qui m'a peiné, c'est l'intention que je crois remarquer dans un passage où l'on veut attribuer des intentions politiques au choix de mon sujet. En un temps, suivant le critique, où la poésie française rabaisse les grands et avilit les souverains, je cherche à élever le peuple, à l'ennoblir, à n'y trouver que des héros. Pourquoi pas? Mais ce rapprochement doit avoir un but : est-il bienveillant? Après tout, je trouve que tous les hommes ont leurs droits. Si je représentais de grands hommes, peut-être leur donnerais-je un caractère plus noble et plus grand; je l'essaierais du moins... Quand les hommes arriveront à se ressembler tous, je serai le plus grand des républicains. »

En résumé, si l'on se met au point de vue grave et poétique de Robert, si l'on se dégage du sentiment pénible inspiré par les circonstances qui font du tableau une sorte de testament funèbre, on ne

peut se défendre d'une impression vive et profonde. Mœrens ac laudans, la douleur au cœur et l'éloge à la bouche, on admire l'élévation du style, la puissance de forme et de couleur, et l'on est frappé de la forte expression de quelques-unes des figures. On avait presque toujours retrouvé en Léopold les sécheresses de l'école suisse et une palette ingrate : ici* il avait manié le pinceau avec une habileté inaccoutumée; il avait mieux compris ces belles localités qui sont dans la nature; il avait su mettre quelque chose de lui-même dans les fonds et dans les accessoires; la diversité des plans était mieux sentie; tout l'ensemble était monté sur une gamme modulée avec plus d'harmonie et de force. Ce n'est point à dire cependant qu'il fût d'un coup devenu maître ni dans la science de la couleur ni dans la science du clair-obscur, cette entente de la distribution de la lumière et de l'ombre qu'inventèrent le Giorgion , Léonard et le Gorrége , que pratiqua et dont se joua souvent Rubens, que Rembrandt porta au plus haut degré de l'art, de l'art immortel et divin. Encore une fois, il eut l'inspiration, il eut la puissance d'expression et de dessin, il eut le caractère, le sentiment du beau dans le simple; il fut un grand artiste, mais, moins préoccupé des conditions matérielles de son art que des parties intellectuelles, il fut malhabile à dégrader les plans, à tirer parti d' une figure dans

LÉOPOLB ROBERT.

l'ombre, à sacrifier l'accessoire au principal. En un mot, en même temps qu'il ne fut point coloriste, il ne compta point parmi ses qualités essentielles la magie du clair-obscur; il fut assez fort pour s'en passer. Pitoyable manie en peinture de ne juger que d'un seul point de vue! A ce prix, l'école florentine et la plus grande portion de l'école romaine seraient rayées de la liste des peintres. Le divin Raphaël, qui n'a été étranger à aucune des parties de l'art, qui a été si merveilleux par les finesses de la couleur locale dans sa Madone du donataire de Foligno, dans son Léon X, etc., a-t-il toujours été coloriste? Non assurément : l'entente supérieure des grandes harmonies de la couleur n'était point sa qualité dominante, et la plupart de ses belles pages en sont dépourvues. Ainsi du clair-obscur. Le Poussin n'a pas non plus recherché toujours ce clair-obscur dont on mène tant de bruit; en est-il moins un peintre inspiré, un des plus grands peintres d'expression qui aient honoré le pinceau? Quels que soient les élémens qui composent le talent d'un artiste, l'ensemble, l'accord entre tous ces élémens, forment une des principales conditions de l'art; mais il suffit d'une des qualités essentielles portée à un degré éminent pour faire un grand peintre. Cette double condition, Robert l'a remplie. Il eut ce don inappréciable, qu'il ne releva de personne. Enveloppé

de toutes parts et comme embaumé (aurait dit Montaigne) dans l'école coloriste de Venise, il ne chercha point à s'en assimiler la qualité distinctive. Il n'avait pas dans ses instincts, il n'avait pas non plus dans sa volonté ce qu'il faut pour tirer parti des maîtres de la lumière : avant tout, il voulait être lui, sentant trop bien que l'imitation eût jeté en dehors de ses voies naturelles un homme né moins coloriste que dessinateur. « Je m'enfuis de Venise, de peur de devenir coloriste, » disait le Poussin.

Néanmoins la dernière œuvre de Robert, sous le rapport pittoresque, était un progrès notable et plein de promesses. Or, dans les arts ainsi que dans les lettres, la difficulté n'est pas aujourd'hui de percer et d'arriver, la difficulté est de se maintenir. Nous ne sommes plus à l'époque où la gloire faisait payer si cher ce qu'à présent elle escompte souvent d'une façon indiscrète auxdébutans. Le Poussin et Le Sueur avaient lentement mûri leur talent dans la retraite et le silence avant de faire éclat. Aujourd'hui qu'à travers un tourbillon de vanités frénétiques l'artiste se jette dans la mêlée avant le temps, le premier essai d'un jeune homme au cadre duquel une amitié complaisante aura cloué un lambeau de renommée peut lui valoir un brevet de génie; mais cette ovation prématurée ne lui prépare souvent qu'une chute plus lourde

aux expositions suivantes. Léopold, au contraire, doublait, à chaque pas, sa force en l'exerçant; et si le grand artiste n'eût de lui-même quitté cette terre de douleur, et que son mode laborieux de production ne l'eût point épuisé, on ne saurait prévoir jusqu'où un talent si fortement trempé eût pu s'élever, « Si la main me voulait obéir, » disait le Poussin, dont nous aimons à reproduire les paroles, « je pourrais, je crois, la conduire mieux que jamais; mais je n'ai que trop l'occasion de dire ce que Thémistocle disait en soupirant, sur la fin de sa vie, que l'homme décline et s'en va lorsqu'il est prêt à bien faire. »

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