‹ Leopold Robert, sa vie, ses œuvres et sa correspondanceChapitre 6 sur 18 · CAUSES DE LA MORT DE ROBERT. - LA PRINCESSE CHARLOTTE NAPOLÉON · texte numérisé non relu

CAUSES DE LA MORT DE ROBERT. - LA PRINCESSE CHARLOTTE NAPOLÉON

Sunt lacrymœ rerum , et mentem mortalia tangunt.

Énéide, I.

«Quelles ont été les causes réelles du suicide de Robert? se demanda-t-on de toutes parts à la nouvelle de sa mort. Une dame française (les femmes ne permettent guère de se tuer que par amour) publia, au milieu même de l'émotion causée par cette nouvelle, une brochure dédiée à Aurèle, le

survivant des frères. S'annonçant comme une catholique égarée, un jour, au prêche de Genève, où elle avait aperçu pour la première fois Léopold en extase devant la beauté d'une fidèle, et plus occupé de la créature que du Créateur, cette dame raconte comme quoi, peu de temps après, elle le rencontra de tous côtés sur son chemin : à la promenade, au théâtre, sur le sommet romantique d'un glacier; comme quoi enfin, arrivée avec son mari à Venise, au temps où Robert y arrivait luimême, elle ouvrit avec lui des relations de société, en obtint des conseils en peinture, et, de degré en degré, devint assez son amie pour recevoir la confidence des plus intimes secrets de son cœur. Tombé, à la première vue, amoureux fou d'une jeune inconnue, Robert s'était laissé aller à toutes les frénésies d'une passion fantastique , quand enfin il avait retrouvé son idole et découvert qu'elle était fille d'un seigneur opulent, grand ami des arts. Sa réputation lui avait ouvert les portes du palais de la jeune fille, qui, au point de vue de la peinture, s'associait aux admirations et aux empressemens de son père pour le grand artiste. Celui-ci, endormi aux caresses des paroles, se croyait aimé, et avait l'espérance d'épouser sa Vénitienne; mais il tremblait à l'idée de se prononcer, lorsqu'un beau jour le père, sans y entendre malice, était venu lui annoncer le futur mariage de sa fille. Robert, écrasé

à cette nouvelle, s'était, dans le délire du désespoir, donné la mort. — Récit et personnages de pure invention, comme le trahissait le début même de ce roman. Ce n'est pas que Robert ne fût susceptible d'une pareille exaltation muette, et ne pût être frappé de ce qu'on appelle le coup de foudre en amour. On pourrait même dire que sa passion platonique d'artiste le livrait à des admirations juvéniles, et qu'il portait fort souvent son cœur enécharpe, suivant une expression rendue célèbre par Chateaubriand. Toutefois, ame essentiellement religieuse, pour ne pas dire mystique, protestant rigide avant d'être artiste, et ne séparant jamais la terre du ciel, il n'eût point apporté au prêche un esprit distrait en présence des plus ravissans modèles (1).

Une autre dame, mistress Trollope, proposa une variante également fabuleuse aux causes de la mort de Léopold. C'était, suivant elle, un désespoir religieux et la suite d'indiscrets efforts d'une parente du peintre pour lui faire abjurer sa communion et embrasser le catholicisme. Dans une lettre écrite

(1) Du reste, la délicatesse de certains traits de cette nouvelle révélait une plume de femme, et quelques personnes distraites avaient ajouté foi au récit. L'auteur est Mme la comtesse César de Valdahon, née de Saporta, qui habite le château d'Azans, près Dole. La brochure de 116 pages in-8<> a été imprimée à Auxerre, chez Gallot-Fournier, 1835.

de Venise, le 3 décembre 1831, à M. Snell, Robert s'explique de la manière la plus nette sur ce prétendu changement de communion : «Comme vous,

lui dit-il, je ne ferais pas un crime à celui qui, par conviction, changerait de culte, mais je n'en suis pas là. Tout en pensant être religieux, je vois la religion plus grande que ceux qui s'attachent aux petites pratiques et disputent sur les mots. Ainsi, mon ami, veuillez dire à l'occasion que je ne suis nullement disposé à un changement. »

Ce qui avait pu donner lieu à ce bruit, c'est qu'en effet Robert avait écouté, à une certaine époque, à Rome, un monsignore, et qu'un instant persuadé par la pressante argumentation du prêtre, il avait été sur le point de se faire catholique; mais il était vite retourné à la croyance de sa mère, et n'avait gardé de ses hésitations qu'une profonde tolérance. Par habitude d'artiste, il allait beaucoup dans les églises el se laissait prendre à l'éclat des cérémonies catholiques. Un pays comme l'Italie, jonché de miracles encore plus que de ruines, bercé de légendes sans nombre qui ont tari l'imagination des habitans sans lasser leur antique crédulité, doit puiser à une telle école l'impiété d'un esprit fort ou la superstition d'un enfant. Il y a un peu de tout cela à Rome, à Naples et à Venise, au milieu des plus pures croyances; mais qu'importe à l'artiste, qui n'a point à considérer le pays en philosophe?

D'ailleurs , Robert s'accommodait volontiers de quelques coutumes du catholicisme (la fête des morts par exemple) , quand elles n'effleuraient en rien les dogmes de sa confession. Sans être un de ces disciples arriérés du Vicaire Savoyard, manières de déistes qui, n'accordant point d'autorité à la forme religieuse, séparent le culte de la croyance et prient Dieu en abstraction, il trouvait que tout lieu consacré, église romaine ou temple protestant, lui était bon pour la prière. En un mot, il appliquait en toute occasion, sans s'en douter, cet accord des religions qui, pour le dogme, avait occupé si longtemps sans succès et Bossuet et Leibniz. Arrivait-il au moment d'une prédication du clergé romain, il se mêlait volontiers à l'auditoire, et se faisait sa part, persuadé que la pure morale venant de Dieu est bonne dans toutes les bouches. Ainsi, après sa visite au quartier juif, il avait visité plusieurs églises. Écoutons-le lui-même :

« A Saint-Jean et Saint-Paul, j'ai trouvé en chaire un prédicateur qui avait un auditoire nombreux, ne se composant en grande partie que de gens de la classe inférieure, auxquels il faut parler un autre langage qu'aux personnes instruites. On frappe et on captive l'attention des gens du peuple bien plus par le débit que par le choix des paroles; en d'autres termes, un prédicateur dont les gestes et la voix tiendront leurs yeux et leurs oreilles ouverts

LÉOPOLB ROBERT.

leur fera bien plus d'effet que celui qui prendra un autre moyen pour toucher leur cœur. Voilà pourquoi ceux qui aiment la simplicité et la dignité dans les prédications des hommes préposés à convaincre des vérités de la religion ne sont pas toujours satisfaits ici. Quoi qu'il en soit, je suis toujours ému en voyant les habitans de cette terre manifester leur besoin de chercher la véritable source de toute consolation pour les jours de l'adversité.

c< Ce qui m'a aussi frappé à Venise, c'est le recueillement respectueux de tous ceux qui vont dans les églises. On y va pour prier. Vous pourriez me demander ce que j'y vais faire, moi qui ne suis point un adepte. Je ne crois pas pourtant y porter des sentimens blâmables. Je souffre de voir des hommes qui tous devraient vivre en frères établir entre eux une ligne de démarcation, quand il leur serait si facile de s'entendre. Le secret serait de tenir un peu plus au fond et moins à la forme. Je vous avoue, pour moi, que je suis bien autant disposé à élever mon ame vers le Créateur dans une église catholique que dans un temple protestant (1 ) .»

Ce n'est donc point dans les récits de Mme de Valdahon, ni dans les conjectures de mistress Trollope, qu'il faut chercher les causes du suicide de Robert : la vérité est ailleurs. Léopold, comme Jean-Jacques

(1) Lettre à M. Marcotte. Venise, H septembre 1832.

Rousseau, était un hypocondriaque qui portait dans son sein des germes de destruction. Jean-Jacques était un h ypocondriaque atrabilaire et misanthrope dont un orgueil féroce, tourné en folie, rongeait le cœur dans la solitude en lui montrant partout l'enfer de l'humanité déchaîné contre lui (1); Léopold, un mélancolique doux et tendre au prochain, dur à lui-même.

Il faut considérer d'abord que Robert, quand il se frappa, était arrivé à une époque climatérique de la vie humaine; ensuite, sa constitution nerveuse

(1) Tout ce que Ton a dit du caractère quelquefois odieusement ingrat de Jean-Jacques disparaît devant le fait de sa folie hypocondriaque. Personne n'a mieux analysé et défini l'état de cet homme de génie, si étrange et si malheureux, que la comtesse de Boufflers dans ses lettres à David Hume ( Vie et Correspondance de cet écrivain publiée, en 1846, à Édimbourg, 2 volumes in-8o; Correspondance privée du même publiée à Londres, in-4°, et lettres autographes inédites de la comtesse de Boufflers, déposées à la bibliothèque de Neufchâtel). C'est mieux que de l'esprit qui brille en ces étonnantes lettres, c'est la plus haute, la plus ferme raison. Et cependant cette dame, qu'il ne faut pas confondre avec la marquise, née de Beauvau- Craon, mère de l'esprit facile et léger qui écrivit au pastel comme il peignit le portrait, est à peine connue ! Marie-Charlotte-Hippolyte Gampet de Saujon avait été mariée au comte Edouard de Bouffi ers-Rouvrel. Sa mère avait épousé en secondes noces un marquis de Montmorency-Laval, et son fils épousa en 1768 Mlle Des Alleurs, petite-fille de l'ambassadeur de Louis XIV à Gonstantinople.

était originelle et héréditaire; une vie d'isolement n'avait fait que la développer encore. Sujet, dès les premiers temps de son séjour à Rome, à des hallucinations qui l'enlevaient au monde réel, tantôt il croyait entendre l'harmonie des sphères célestes, tantôt il conversait avec les anges. C'est ainsi qu'un jour, en avril 4820, comme il reconduisait, avec de nombreux artistes, Victor Schnetz, qui retournait en France, il disparut tout à coup au moment où la compagnie déjeunait près de la cascade de Terni. Son digne ami le peintre Allaux, maintenant directeur de l'académie de France à Rome, le chercha de tous côtés, et le découvrit enfin réfugié sur un rocher voisin, les yeux levés vers le ciel, et prêtant une oreille attentive et ravie aux chœurs divins : « Partez, je vous rejoindrai plus tard, cria Robert; je reste avec les anges. Les voilà qui ondoient par l'air autour de nous! »

D'autres fois, tout s'offrait à lui sous un jour funeste, et il se jetait tête baissée dans les sentiers ténébreux d'une imagination malade. Chaque chose lui était un sujet de douleur. Les sacrifices faits pour son éducation par sa famille, et qu'il n'avait pu rembourser qu'en 1828, lui revenant incessamment à l'esprit, lui causaient un attendrissement qui dégénérait bientôt en tristesse, et il finissait par y voir la cause des malheurs arrivés depuis aux siens. Son frère Aurèle, qu'il avait appelé auprès

de lui, et qui se montrait, par la rapidité de ses progrès et le dévouement le plus touchant et le plus entier, digne de ses soins, lui devenait également un objet de souci. — Risquerait-il son avenir en l'engageant tout de suite dans le grand genre où un talent distingué peut seul trouver des ressources? Se bornerait-il à lui faire commencer des dessins d'après ses tableaux pour les graver ensuite? — Sa tendre mère, morte en 1 828, mais qu'il avait eu le bonheur de recevoir à Rome, en 1826, avec sa jeune sœur, et dont la présence avait fait diversion, un moment, à l'obsession de ses idées, lui était un souvenir douloureux par les regrets; et cette sensibilité fébrile, ingénieuse à se forger des tourmens et des angoisses, reprenait fatalement le dessus.

Une belle parole, une belle action, lui tiraient sur-le-champ des larmes. Sensible aux malheurs privés, il l'était également aux malheurs publics. «Je ne sais, disait-il à M. Jesi (lettre du 25 avril 1832), pourquoi l'annonce de la mort de la grandeduchesse de Toscane m'a fait autant d'impression. Je ne l'ai pourtant jamais vue, mais on faisait tant d'éloges de son caractère et de sa bonté, que je suis toujours disposé à trouver que ce monde va bien mal, quand les êtres qui pourraient servir de modèles pour former une humanité meilleure nous sont enlevés! » — « 11 est bien triste, écrivait-il en-

core le 25 juin de la même année, de perdre ceux que nous aimons, et bien difficile de trouver des consolations pour ces événemens cruels, qui nous font voir notre néant. Le temps, en nous éloignant des malheurs que nous éprouvons, nous les fait quelquefois oublier; mais la religion, à ce qu'il me semble, nous prépare à supporter ceux qui nous arrivent, et nous donne de la résignation etdu courage. Ce n'est pas la religion de mots et de pratique, c'est celle du cœur, qui peut être, si vous le voulez, de la philosophie; c'est, en somme, un sentiment bien intime que ce monde n'est pas notre seule demeure. »

La fin volontaire de son frère Alfred, en 1825, l'avait surtout frappé d'une commotion profonde. Depuis ce cruel événement, il était devenu plus morose, et, sitôt que cette pensée se faisait jour en lui, et elle se représentait souvent, il se sentait défaillir et frissonner. Qu'on lise ces paroles qu'il adressait à M. Marcotte :

«Voilà minuit qui sonne : j'ai voulu attendre jusqu'à ce moment pour vous dire que je pense à vous, à votre chère famille, et que mes prières pour votre bonheur, pour votre santé et pour toutes les satisfactions que vous pouvez désirer, sont plus ardentes que jamais. Voici donc une nouvelle année qui commence! Gomme le temps passe et combien d' événemens nouveaux il amène! Il est

certain qu'on ne peut les prévoir, et que la plus grande capacité humaine est souvent en défaut devant les secrets de l'avenir. Si au moins on avait la raison de se préparer à tout ce qui peut arriver, on éviterait bien des momens pénibles; il faut dire cependant aussi que l'on n'en aurait pas de très doux. Ainsi, tout se compense assez. Il y a certainement des époques de la vie bien malheureuses, mais elles passent, et quelquefois elles sont suivies de calme et même de satisfaction, quand surtout l'ame a conservé de l'énergie dans la peine. Si, au contraire, elle est brisée dans la tempête, elle ne se relève plus quand le temps devient serein. Mais je ne sais ce qui m'entraîne à faire de ces raisonnemens : c'est, je crois, la peur, non celle d'un danger présent, mais d'un qui est arrivé (le suicide de son frère), et que l'on n'envisage qu'avec un sentiment d'effroi quand on l'a évité (1). » Plus tard, l'image de ce frère lui revenait plus fréquemment, ainsi qu'un spectre, et faisait résonner en son cœur comme le glas d'une horloge funèbre. Alors il se tourna vers la religion, et le mysticisme de son esprit s'accrut davantage chaque jour. « Mais, le dirai-je? s'écriait-il avec douleur, mes dispositions religieuses, qui donnent tant de résignation, cèdent, au premier moment, à un vrai découragement. Je

(1) Lettre du 31 décembre 1832.

ne vois que craintes, souffrances et chagrins dans ce monde, ce qui me fait désirer avec bien trop d'ardeur et trop peu de raison le repos éternel (1).»

Cependant Léopold, à cette époque surtout, ne parlait qu'avec horreur du suicide, qu'avec pitié de son pauvre frère Alfred, dont néanmoins il devait suivre l'exemple. Même horreur (chose bizarre, mais vraie), même horreur du suicide dans la bouche de Gros, quand il apprit la mort de Léopold : « Je ne comprends pas, disait-il, que l'homme ose s'arroger, en aucun cas, le droit de détruire ce que Dieu a fait. » Quatre mois s'étaient à peine écoulés, et Gros se donnait un effroyable démenti à lui-même, tant la raison humaine a d'incohérences, d'infirmités, d'aberrations inattendues!

Ainsi, de longue date, toutes ces causes de folie et de mort ravageaient le cerveau et le cœur de Robert, et tôt ou tard la perversion de ses sens et de ses idées devait le pousser à un acte funeste. Il avait même avoué anciennement à Aurèle que, deux ou trois fois, il en avait eu la pensée dans les premiers temps de son séjour à Rome, quand il craignait de ne pouvoir réussir et s'acquitter de ses engagemens envers sa famille et M. de Mézerac. Une extrême timidité qui l'exposait à tous les mécomptes, une sensibilité chatouilleuse qui le tenait

(1) Lettre à M. Marcotte, 21 février 1834.

en arrêt contre tous les sourires, étaient pour lui des tourmens continus, et cette lutte incessante entre les puissances de l'âme et ses moyens d'action donnait prise aux pointes acérées de sa mélancolie. Qu'on se rappelle ensuite cette difficulté de travail qui ne faisait jaillir qu'à force de pénible contention la moindre étincelle de la pensée; que l'on considère cette faculté fatiguée et presque épuisée avant la production, et ne sera-t-on pas conduit à conclure que l'abus de l'intelligence, qui s'use à proportion de l'exercice et de la délicatesse du sentiment, a dû, chez Robert, altérer la fibre du cerveau, et que, si l'artiste ne se fût tué de sa main, il se serait tué par le travail? «C'est ordinairement pendant la nuit, disait-il, que mon imagination s'opiniâtre à chercher ce qui lui convient; alors le sommeil m'abandonne, l'insomnie me tue. . . Que voulez-vous? je ne puis, quand je me porte bien, travailler froidement : c'est plus fort que moi. Il me semble que je ne réussis un peu que lorsque

je travaille avec vivacité et constance Je me

livre à cette passion entièrement et sans raison quelquefois, car la peinture veut être faite plus simplement. Je ne sais, mais j'ai un besoin intérieur de rester à la place où plusieurs tableaux m'ont mis, et mon amour-propre est intéressé à faire voir que je ne crains pas d'exposer de nouveau. Jusqu'à présent, je n'ai pas redouté la peine, parce que ma

santé m'a permis d'avoir assez d'énergie pour exécuter ce que j'avais pensé, et un dicton de ma vénérée mère a entretenu cette disposition depuis mon plus jeune âge : je lui ai toujours entendu dire qu't7 vaut mieux s'user que se rouiller (4). »

Pauvre mère! que de larmes elle eût répandues, si elle eût pu entendre l'esprit égaré de son fils s'abriter derrière ces paroles !

Léopold avait cru trouver le bonheur dans la renommée; il n'a reconnu son erreur qu'après avoir atteint le but élevé de son ambition. Il dit souvent que la gloire n'est qu'une vaine fumée, qu'au lieu de lui faire des amis, elle lui en ôte. Tous ceux qui ont respiré cet encens dangereux ont tenu le même langage; mais cette fumée qu'on appelle la gloire , Robert comme eux aussi ne pouvait plus s'en passer. C'est ce besoin qui, indépendamment de sa difficulté organique de travail, lui fait gratter, changer, refaire si souvent son dernier tableau; car, depuis son voyage à Paris et l'immense succès des Moissonneurs , il avait perdu la naïve bonhomie de Rome. A Venise, la clameur lointaine des louanges de Paris bourdonnait encore à ses oreilles. Il pressentait l'exigence des critiques et se frappait la poitrine en disant: « A Paris, on fait et on défait si facilement les réputations ! » La peur d'être infé-

(1) Lettres de Robert à M. Marcotte, 1834.

rieur à lui-même devenait aussitôt son mauvais génie et troublait son repos. Comme un homme emporté trop haut dans les airs, il avait le vertige à l'idée de tomber dans l'espace. « Les arts, disait à Gros Mme Vigée-Le Brun, sont les plus sûrs consolateurs dans les peines de la vie. — Ah! interrompit-il avec vivacité, il n'est qu'un mal auquel je ne les croie pas capables de porter remède, c'est celui de se survivre à soi-même. » Trois jours après, il conclut par le suicide; il se noie, comme Nourrit se broie la tête sur le pavé, se réfugiant, à son exemple, dans la mort contre les amers dédains de la critique. Ainsi , Robert, épuisé de travail, écrasé sous le poids de ses déceptions et de ses terreurs, a déserté la lutte et brisé d'une manière violente la fatalité de sa vie.

Ce n'est pas tout, une passion funeste, sans espérance possible, était venue jeter une flamme nouvelle à sa mélancolie, et, comme tout peintre fortement épris, un invincible retour, au bout de son pinceau, des traits et des formes de l'objet aimé fatiguait, énervait sa pensée.

C'est à toutes ces causes incessantes et combinées qu'il faut attribuer la mort de Robert; c'est à toutes ces luttes engagées entre son insatiable amour pour son art et ses souffrances physiques et morales , entre l'honnêteté de ses sentimens et les

étreintes d'un désespoir dévoré dans la solitude, que sa raison a succombé. Peut-être le mariage, qui semblait si bien adapté à ses goûts aimans et casaniers, V eût-il soustrait à cette destinée cruelle. Son frère, ses amis Navez, Snell et Marcotte, qui lisaient en lui mieux que lui-même , l'en avaient pressé depuis longues années. Toujours il avait éludé doucement leurs conseils, soit qu'éprouvant sans cesse loin de son pays, comme les oiseaux de passage, le besoin de s'envoler, il ne rêvât un établissement qu'après s'être retiré en Suisse, soit que, se souvenant que le mariage n'est pas qu'un événement de plus dans la vie, mais l'événement de toute la vie, il apportât à s'y décider la lenteur de ses déterminations ordinaires. «Tu exagères, disait-il en décembre 1827 à son ami Navez, le bonheur que j'ai de vivre à Rome. Si c'en est un pour les arts, en est-ce un réel pour la vie? Je t'assure que j'ai des momens bien tristes, et que chaque année je me trouve plus isolé. Je suis d'un caractère à ne pouvoir former bien facilement des relations intimes. L'âge augmente encore cette mauvaise disposition, et je vois d'avance que je vais devenir un ours, mais un ours mal léché. Le moyenne penser à un établissement ici! Tu sais l'aversion que nous avons pour la vie des habitans du pays et pour leur caractère : comment serait-il possible à celui qui cherche quelques jouissances intérieures (à moins

d'être romanisé) de s'allier avec des gens qu'on ne comprend pas? »

«La vie du grand monde ne peut pas me plaire autant qu'à un homme qui y porte un esprit brillant et une conversation facile. Je sens trop que ces qualités me manquent. Et pourtant je reconnais que, pour un artiste, c'est un véritable stimulant d'être honoré par des personnages de rang et d'influence; mais ce n'est pas là que gît le bonheur le plus appréciable. Le cœur content donne plus de jouissances que la vanité satisfaite, et rien n'est au-dessus d'un intérieur heureux et d'une épouse qui vous est attachée. C'est une chose à laquelle j'ai beaucoup pensé. Les Romaines ne sont pas faites pour les ultramontains. Leurs idées et leur manière de sentir sont trop peu en rapport avec les nôtres. D'un autre côté, il y a beaucoup à réfléchir avant de transplanter une femme de sa patrie et de sa famille dans un lieu où elle ne pourrait retrouver les plaisirs qu'elle aurait quittés. Espérer que l'amour qu'on aurait pour elle lui tînt lieu de tout, c'est ce dont je n'oserais me flatter, bien que je me sente la faculté d'aimer uniquement et d'une manière constante (1). »

« Je vois le comte Cicognara, le seul en Italie qui puisse se dire véritablement amateur et protecteur

(1) Lettre à M. Marcotte, 5 février 1829, à Rome.

des arts. La société d'un homme aussi estimé, et qui mérite autant de l'être, me charme. Il a un abord si bon, si amical, et tant de facilité à causer de tout, que je gagne beaucoup à le voir. Sa maison est aimable, et sa femme, qui est bonne aussi, est Italienne dans toute la force du mot, c'est-à-dire un de ces caractères qui ne pensent qu'au bonheur matériel sans s'occuper d'idées et de sentimens.* La société qu'on y rencontre est instructive; mais je vous le dirai à vous, cher bon ami, la société italienne, quelque bien choisie qu'elle soit, ne me rend jamais le cœur content ni l'ame heureuse, parce que j'y trouve bien moins souvent la réalité que l'apparence, et qu'on y parle plutôt des beaux

sentimens qu'on ne les met en pratique Ce que

je suis entraîné à vous dire n'est pas pour blâmer des individus, mais pour faire des remarques générales sur un peuple qui, avec des qualités si supérieures, n'a pas encore, à mon sens, atteint le degré de perfectibilité dont il est susceptible. Chez lui, la première éducation est trop peu dirigée pour agir avantageusement sur le cœur; trop de liberté gâte les mœurs; la dignité d'une vertu sévèren'est pas connue, et des sentimens factices font surtout trop oublier les devoirs les plus essentiels pour les remplacer par quelques formules de religion^ en faisant bon marché du fond. De là, chez les gens surtout qui ont coutume de céder à leurs passions,

une superstition singulière qui transige avec elles, et que je n'ai jamais pu comprendre dans une classe qui raisonne ou qui peut raisonner. Je crois pourtant que la génération nouvelle marche à des progrès sensibles. L'instruction des femmes surtout est mieux dirigée; elles tiennent davantage à leur intérieur, quelque légèreté qu'on remarque encore (1). »

Jugement chagrin et exagéré de solitaire !

« D'ailleurs, poursuit-il, concluant sur la question du mariage, chacun n'est pas destiné par le sort à éprouver le bonheur. La volonté de rendre heureuse la personne disposée à se consacrer à nous n'est pas suffisante; il faut encore en avoir la possibilité. Une vie en apparence peu agitée l'a été beaucoup et par un caractère trop disposé à s'affecter de tout et par une imagination trop ardente peut-être. Ce caractère en a pris une teinte qui obscurcit les idées de bonheur forgées dans l'âge où l'aine est neuve encore. Bien des illusions sont mortes en moi; l'espoir s'évanouit, le désir seul reste de me faire une existence qui me permette calme et repos, et, pour le moment, mes pensées d'avenir ne dépassent pas quelques années. »

Vingt fois , dans ses lettres à MM. Marcotte et Snell, il revient sur ce sujet, qu'il rembrunit de ses

(1) Lettre à M. Marcotte. Venise, 12 octobre 1832.

tristesses et de son dégoût de la vie, et tout se résume pour lui à dire à peu près ce que disait le Poussin vieillissant : « Qu'ai-je affaire de tant tenir compte de ma vie, qui désormais me sera plus fâcheuse que plaisante? La vieillesse est désirée comme le mariage, et puis, quand on y est arrivé, il en déplaît. »

Avant d'arriver aux incidens de la folle passion qui fut une des causes de la mort de Léopold, remontons un instant le cours de sa vie; suivons-le dans le monde; mettons-nous en tiers dans ses rares intimités, pendant ses divers séjours en Italie : on comprendra mieux le charme particulier qui exerça une si douloureuse influence sur ses dernières années.

Après ses premières peintures importantes , la renommée lui avait ouvert les salons de beaucoup de grandes maisons à Rome, à Florence, à Venise, et néanmoins, par une aversion décidée pour le monde , par une sauvagerie toujours croissante , sa vie avait été presque aussi retirée que constamment laborieuse. Il se levait de bonne heure, tra-

vaillait tout le jour, et passait une partie de la nuit à écrire. Dans le carnaval de Rome, si follement emporté au Corso, il fuyait l'étourdissante cohue. Les dimanches et les jours de fête, il n'évitait pas moins les plaisirs bruyans. Entouré de jeunes compatriotes qu'il dirigeait dans leurs études et qui l'aimaient comme un père, il visitait à l'orient et au midi de Rome, dans la partie silencieuse de la ville, quelque beau site ou quelque ruine. Il errait, aux heures du jour où tout est solitude, dans les jardins de la villa Panfili-Doria, plantés sur les dessins de Le Nôtre et de La Quintinie , ou bien encore on l'apercevait, en dehors de la porte du Peuple, aux jardins dont le grand goût deM. Joseph Massani faisait, dès cette époque, une des curiosités des environs de Rome. Souvent il parcourait, toujours seul, le territoire étrusque des Trasteverini, demi-bourgeois, demi-manans d'une trempe vigoureuse et primitive, vrais modèles d'artiste, qui se donnent pour les purs descendans des vieux Romains. Parfois, se jetant au hasard dans le désert antique de la campagne de Rome, tapissé de ronces, de genêts et de fenouil, parsemé de troupeaux de chèvres, de bœufs et de buffles, il disparaissait pour des semaines et s'ensevelissait en quelque étude, ou, vaguant sans but, il allait se chauffer au feu des pâtres et des pifferari, et son hypocondrie goûtait de tristes joies à fuir le monde pour se

IÉOPOLD ROBERT.

rapprocher de la nature. Le Colisée était aussi l'un des buts de ses promenades solitaires. L'aspect majestueux de ce monument, qui plaît autant qu'il étonne, parce qu'il est simple, relevait toujours ses esprits défaillans; et plus d'une fois, au milieu de ses travaux, on le vit rejeter sa palette pour aller devant ce géant de pierre agrandir et retremper son ame. Ainsi, à l'époque où Michel-Ange travaillait à sa coupole, on aperçut, au cœur de l'hiver, ce grand homme arrêté, méditant au plus haut du Colisée.

De temps à autre, il voyait le vieux Thévenin, directeur de l'académie de France, qui laissait flotter au gré du hasard les rênes de sa direction, et sous lequel les élèves en prenaient à leur aise. Il visita plus souvent le valétudinaire Guérin, qui, par sa tenue, par son esprit fin et délicat, sut relever l'école de la décadence. Guérin prit en goût sa personne et son talent, et lui commanda plusieurs tableaux. Vint ensuite la direction d'Horace Vernet, qui ouvrit carrière à l'activité des travaux en même temps qu'à l'activité des plaisirs, et fut une longue fête pour la ville et pour les élèves. Alors le fusil de chasse fut toujours à côté de la palette et du pinceau, et le salon de l'académie de France, dont Mme et Mlle Vernet faisaient les honneurs, devint un des plus brillans de Rome : — Mlle Vernet, depuis MmeDelaroche? femme ravissante et accomplie, en-

levée avant le temps, laissant derrière elle le parfum de toutes les vertus et de toutes les grâces. Ces deux hommes, Horace et Léopold, étaient trop dissemblables pour se goûter mutuellement : le premier, esprit quelque peu sarcastique, peintre charmant et improvisateur, qui mettait la bride sur le cou à son pinceau comme Mme de Sévigné à sa plume, et sautait d'un sujet à l'autre, selon que le vent du caprice donnait le vol à sa mobile imagination; le second, génie voué avant tout à la synthèse, pénible, timide, défiant, qui traçait lourdement son sillon, et à qui l'éclat du salon académique faisait peur (1). Quand Mme Récamier passa à Rome l'hiver de 1824-1825, Robert la visita assez fréquemment; mais, dès qu'elle fut partie, il ne hanta plus guère les salons, hormis celui de M. Snell et celui du ministre de Prusse, M. Bunsen, homme de beaucoup de lettres, et dont la conversation ouvrait une source féconde d'instruction à son esprit. Parmi les exceptions, on peut citer encore le comte de Forbin, qu'il vit souvent à Rome en

(1) M. Gaullieur, dans une notice déjà citée, parle d'un grand repas durant lequel le vif Horace persifla sans relâche le pauvre Robert , qui , n'ayant d'esprit qu'au bas de l'escalier, ne sut que répondre. Il aurait pu ajouter qu'à ce propos un des convives dit à l'oreille de son voisin le mot de Molière sur La Fontaine ; « Nos beaux esprits auront beau se trémousser, ils n'effaceront point le bonhomme. »

1829, et il parut de loin à loin chez l'ambassadeur de France, l'illustre Chateaubriand. Le comte de Ganay, qu'il retrouva chargé d'affaires à Florence, et son ancien camarade Constantin, le célèbre peintre en émail et sur porcelaine (1), étaient aussi parvenus à l'apprivoiser, à force de bienveillance et d'amitié. Mais c'est surtout à Venise que la sauvagerie de Robert, n'exceptant que M. Odier et M. Joyant, s'abandonna à tous ses caprices; c'est ainsi qu'il refusa au comte de Ganay lui-même et au comte d'Houdetot de leur montrer ses Pêcheurs, «trouvant piquant de faire un tableau capital sans que personne autre que ses modèles ne le vît. » « J'ai mis de côté tous les devoirs de société, » écrivait-il alors à son ami Snell.

Entre toutes les familles illustres qu'il cultivait à Rome à de longs intervalles, s'en trouvait une née Française, et que les révolutions avaient exilée. Un mari et sa femme, beaucoup plus jeunes que Robert, la composaient avec une parente. C'était la princesse Charlotte Napoléon , fille de Joseph ,

(l) Constantin, né à Genève, où il vit aujourd'hui dans la retraite, a produit en émail et surtout sur porcelaine, d'après les grands maîtres, de magnifiques ouvrages. Quelques-uns sont à la manufacture de Sèvres, le plus grand nombre a été acheté par le roi de Sardaigne, Charles-Albert , qui leur a assigné les honneurs d'une salie particulière au musée de Turin.

comte de Survilliers, mariée à son cousin Napoléon, fils aîné de Louis, comte de Saint-Leu, et de la reine Hortense, — et leur parente, M1Ie Juliette de Villeneuve, depuis épouse de son cousin M. Joachirn Clary : — toutes personnes mortes aujourd'hui, à l'exception de ce dernier. Ces personnes non-seulement aimaient les arts, mais elles les pratiquaient elles-mêmes, de sorte qu'à peine eurentelles connu Robert, il s'établit entre elles et lui un genre d'intimité où, d'une part, le culte du talent et la bienveillance, de l'autre, la timidité vaincue, l'amour-propre satisfait, et plus tard l'attrait de je ne sais quel sentiment inconnu, semblaient avoir fait disparaître les distances sociales. Certes, il faut une expérience du monde bien solide, une rectitude de jugement bien affermie chez les gens de lettres et les artistes, pour ne pas se laisser aller aux séductions de cette trompeuse égalité que les circonstances fondent sur le sable entre le talent et la puissance. Les plus habiles s'y laissent prendre, et, depuis le Tasse et Voltaire jusqu'à Léopold, la leçon du réveil a été terrible. Robert le sentait, et vainement lui disait-on que le talent est une dignité en France et qu'il égalise tous les rangs; le fils du pauvre artisan de la Chaux-de-Fonds se tenait sur une respectueuse réserve. Le monde supérieur qui brillait au-dessus de lui ne l'éblouissait point. Il n'avait pas non plus contre les inéga-

lités sociales les révoltes intérieures d'une ame qui sent sa force, ou d'un orgueil blessé et jaloux : il s'était résigné sans murmures à la place que Dieu lui avait faite, et voulait y rester. Toutefois, subjugué par les attentions, par les prévenances de tout genre, parles charmes journaliers d'une conversation où il trouvait l'écho de ses opinions et de son cœur, il se livra au courant d'un bonheur d'autant plus vif que le sentiment qui l'y poussait avait plus d'innocence.

A cette époque, il avait sa Fornarine sonninèse qui n'avait fait qu'augmenter en lui le goût de la retraite; mais, sans se rendre compte de la passion qui l'agitait et qui l'empêchait d'en feindre une autre, même fugitive, il renonça à sa liaison, et retomba tout entier sur lui-même, ne se permettant d'autre distraction que cette société où tant d'égards flatteurs l'attiraient. Un lien de plus vint l'enchaîner encore à cette famille qui ne semblait vouloir que de l'amitié : le prince Napoléon et la princesse Charlotte entreprirent avec lui, en commun, une suite de compositions pittoresques (1).

(1) C'étaient de grands paysages de fantaisie lavés à l'encre de Chine et à la seppia, que le prince Napoléon composait et exécutait, et dont Robert faisait les figures. La princesse Charlotte les lithographiait ensuite. Il y a une douzaine de planches, imprimées chez Salucci. Elles portent les trois noms des auteurs : Napoléon, ïnv.; Robert, fig.; Charlotte, lith. Les

Ce travail marchait activement au milieu des conversations et des lectures du soir, quand tout à coup, la première insurrection de la Romagne venant à éclater en 1831, le prince Napoléon, entraîné par son frère, le prince Louis, se jeta comme volontaire parmi les révoltés, et fut atteint d'une maladie violente dont il mourut subitement. Cet événement funeste rendit la présence de l'artiste plus nécessaire à la jeune princesse Charlotte, pour laquelle il peignit un portrait de son mari d'après de petites miniatures, les seuls souvenirs qui en restassent, et c'est à la suite de ces redoublemens de soins de tous les instans, d'attentions délicates, de tendre confiance, de larmes versées et recueillies, que le malheureux, à qui l'honnêteté de ses principes comme l'humilité de sa naissance n'avaient pas permis de s'avouer jusqu'ici ses sentimens, en reconnut tous les progrès et les ravages.

figures de Robert sont des moines, des paysans. La plupart des motifs ne sont pas bien neufs, et se retrouvent soit dans les lithographies qu'il a exécutées lui-même à Paris et en Suisse, soit dans ses tableaux. Léopold, dans le cours de ces soirées studieuses, avait fait aussi au lavis, au crayon et à la plume, de nombreux croquis pour la princesse Charlotte et pour Mlle de Villeneuve. C'étaient des têtes, des compositions quelquefois fort avancées et d'un beau caractère. Le recueil de ces dessins est assurément fort précieux, venant d'un homme qui s'est si peu livré à la fantaisie.

On peut, dans un grand nombre de lettres éparses, adressées à MM. Marcotte, Jesi et Schnetz, suivre la marche insensible des vives préoccupations qui assiégèrent dès-lors son esprit. Les premières de ces lettres que nous aurons à citer sont de l'époque où Robert, venant de Rome et se rendant à Paris, passa par Florence pour y revoir la princesse.

« A M. Schnetz, Florence, 11 mars 1831.

« Notre voyage vers cette ville a été fort heureux et très intéressant, car nous avons traversé les troupes papales et les constitutionnelles, et je t'assure que j'ai remarqué des choses très pittoresques. Tu le concevras facilement avec ces beaux fonds de Nepi, de Civita-Castellana, d'Otricoli, et des groupes qu'on n'y avait jamais vus peut-être, et qui semblaient en vérité plutôt faits pour la peinture que pour la défense ou la conquête de l'état. »

« A M. Marcotte, Florence, 22 mars et 18 avril 1831.

« Je suis fort agréablement dans cette ville intéressante. Les habitans m'en plaisent beaucoup. Ils sont sans contredit meilleurs qu'à Rome, par exemple, où j'ai fait un si long séjour. Pourtant les peintres ne peuvent, à mon avis, trouveHci ni le pittoresque, ni le caractère qui se conserve si fortement prononcé de l'autre côté de l'Aper nin

« Je suis installé et je me trouve beaucoup mieux, sous tous les rapports, que je n'aurais osé l'espérer. 11 faut cependant, avant de vous entretenir de mes relations, que je vous avoue, très cher monsieur, que personne plus que moi n'aime le calme, la tranquillité et le repos, et que les révolutions, généralement parlant, me paraissent entraîner des suites si funestes, les avantages qu'on s'en promet, sans être tout-à-fait illusoires, sont accompagnés de tant de désordres, de troubles, de haines et de misères, que véritablement il faut ne pas raisonner pour y prêter la main, surtout en pays étranger. 11 y a une masse aveugle qui veut tout réformer. Le monde n'est pas encore assez éclairé pour recevoir ces idées de liberté qui, portées trop loin, ne sont plus comprises que d'un petit nombre... En France, on aura été bien étonné de la promptitude avec laquelle un petit corps d'Autrichiens a dissipé ces corps nombreux de libéraux qui s'étaient armés et qui prétendaient soutenir leurs droits. La raison en est simple. La plus grande partie du peuple n'était pas assez persuadée de la réalité des avantages qu'on voulait lui procurer; ensuite, ce qu'il y a de très malheureux pour les Italiens, c'est qu'ils se défient toujours les uns des autres. On assure aujourd'hui que les principales têtes, les grands meneurs, ont trahi: je suis persuadé qu'il n'en est rien; mais il n'en faut pas davantage pour

jeter le découragement dans les cœurs les plus disposés à s'engager dans ces luttes.

« Quelle conduite la France tiendra-t-elle? Il est certain à présent que la non-intervention est rompue par les Autrichiens, puisqu'ils marchent sur Imola. Bologne va être cernée. Qu'en arrivera-t-il? Chacun se le demande ici. Je suis bien aise d'être à Florence, car tous les habitans aiment trop la tranquillité et leur grand-duc pour remuer.

« Nous avons eu quelque difficulté à rester

ici; mais c'était seulement parce que nous venions de Rome, et que tout ce qui en arrivait était, par mesure de sûreté, renvoyé indistinctement. Nous avions traversé les insurgés, c'était encore un motif d'exclusion; mais, grâce à nos bonnes connaissances ici, nous sommes tout-à-fait installés. Il nous eût été d'autant plus désagréable de partir, que mes compagnons, plus que moi, tiennent plutôt à l'ancien régime. Tout en reconnaissant des abus, ils détestent les révolutions. Moi, je les trouve bonnes, quand c'est la plus grande masse qui les fait, quand personne n'est sacrifié, et qu'elles arrivent à ce point de satisfaire tout le monde, ou à peu près.

« J'ai commencé à travailler. Je fais un tableau pour ce bon M. Ganay, qui est ici chargé d'affaires de France. Je l'avais vu souvent à Rome, et j'ai eu beaucoup de plaisir à le trouver ici. Je le

SA VIE ET SES OEUVRES. 3i5

vois très souvent. Je vois aussi extrêmement souvent les Bonaparte. Je connaissais particulièrement ce pauvre prince Napoléon. Sa femme et sa bellemère, qui sont ici, et qui naturellement sont très affligées, m'engagent tant à y aller, que chaque jour j'y vais un moment. Je les connaissais de vieille date. Elles sont extrêmement simples et accueillantes. Mais figurez-vous la situation de cette jeune veuve qui vient de faire une perte si sensible ! Sa mère est impotente et ne peut vivre longtemps. La fille est menacée de se voir seule bientôt, ce qui rend sa position plus cruelle. Vous me demandez pourquoi ce jeune Napoléon se trouvait avec les constitutionnels. C'est une de ces destinées qu'on peut dire malheureuses. Homme charmant, réunissant toutes les qualités, estimé de tous, aimant l'étude et fort instruit, il était occupé d'un ouvrage fort important qu'il allait publier, quand la fatalité amena ici son jeune frère, qui avait été renvoyé de Rome comme suspect. Ces deux jeunes gens, ayant appris que leur mère, la duchesse de Saint-Leu, partait de Rome pour venir les rejoindre à cause des troubles de la Romagne, voulurent aller à sa rencontre, et, au lieu de prendre la route de Sienne, ils prirent celle de Perugia, qui n'était pas celle que leur mère avait suivie. Ils furent reçus à Perugia, Foligno, Spoleto, Terni, avec de si vives démonstrations de joie, on leur fit tant

d'instances pour les porter à se réunir aux mécontens et leur donner l'appui d'un grand nom, qu'ils se laissèrent entraîner : Napoléon, par faiblesse. Quand je les vis à Terni, j'ai pu apercevoir combien l'aîné était préoccupé de la position où il mettait sa famille : il m'en parla beaucoup, mais enfin le sort en était jeté. Il a succombé à une vie trop active pour lui, qui avait toujours vécu dans le calme et le repos. »

Un mois auparavant, Robert disait de son entrevue avec ce prince : « Il m'a ouvert son cœur. Je suis persuadé que ses intentions étaient très nobles, si elles n'étaient pas très raisonnables. On ne peut savoir encore le genre de sa mort. On parle de la fièvre jaune, d'un duel, du poison... Pour moi, je crois sa mort naturelle. Sa femme, qui est ici et que j'ai vue plusieurs fois depuis mon arrivée, doit être dans la plus grande désolation. Je n'ose encore aller la revoir. »

Florence, 16 mai 1831. — « Qu'allez-vous dire de moi en recevant encore une lettre de Florence? Vous allez penser que je me presse bien peu pour me rendre à Paris. Que vous dirai-je, sinon que Florence m'est chère par plus d'un motif, et que je pensais bien peu y trouver des empêchemens si forts pour la quitter? Quoi qu'il en soit, autant que je puis le dire à présent, mon parti est pris, et je partirai aussitôt que mes ouvrages seront terminés .

Toutefois veuillez croire que ce n'est rien d'indigne d'un honnête homme qui me lie ici, et, sans vous donner, pour le moment, d'autres détails, je vous prie de me conserver votre estime. »

Enfin, Robert était venu à Paris, portant dans son cœur le trait fatal, et bientôt M. Marcotte d'Argenteuil avait lu dans cette ame malade. 11 avait reproché à Léopold de cacher des souffrances à son 'amitié. « Quels remerciemens ne dois-je pas vous faire, lui répondait de Neufchâtel le malheureux artiste, pour vos excellens conseils! J'ai la fièvre du travail : c'est mon idée unique, c'est toute ma réponse. Ma santé est excellente, et je ne crains pas d'entreprendre un nouveau voyage. J'ai toutefois l'espérance de ne pas être seul. Quant à un attachement; je n'y pense point, et je n'en ai aucun; mais je vous assure que, dans toutes les circonstances de ma vie qui ne seraient pas calmes ni naturelles, je vous demanderais vos conseils, assuré que, si je les suis, je travaillerai à mon bonheur. Quand je ferai un nouveau voyage, peut-être penserai-je sérieusement à m'établir. Que ne puisje vous dire combien je suis attendri que vous vouliez bien vous occuper de mon bonheur! Je me réserve de vous en dire plus long à ce sujet dans une nouvelle lettre. Je dois me borner, pour le présent, à vous faire observer que cette époque n'est pas engageante pour prendre une déterrni-

nation à l'égard du mariage; elle changera, je l'espère. »

De Neufchâtel, Léopold retourne à Florence pour y revoir une fois encore la princesse Charlotte avant de s'établir à Venise : c< Me voici enfin à Florence, écrit-il à M. Marcotte (4-, 6 et 22 décembre 1831), après dix jours d'un voyage assez fatigant... J'ai trouvé toutes mes connaissances assez bien portantes; mais je remarque que la politique est capable d'opérer bien des changemens. Des relations particulières que j'ai eues ici, il ne me reste plus que celles de gens mutuellement mécontens de leur manière de voir, ce qui jette beaucoup de froid dans les rapports...

« Plusieurs personnes, qui ne vous connaissent que par votre réputation et votre beau caractère, m'ont demandé de vos nouvelles aussitôt que je les ai vues, ce qui m'a fait grand plaisir. Parmi elles estlecomtede Ganay,qui estun charmant homme, franc et loyal. La princesse Charlotte et sa famille se sont également informées beaucoup, non-seulement de vous, mais de tous les vôtres. J'aime à saisir cette occasion de vous dire, cher et excellent ami, que les rapports que j'ai et que j'aurai toujours avec cette famille n'auront rien que de très simple. J'ai trouvé ces dames mieux que je ne les avais quittées, et même la princesse Charlotte, pendant mon absence, s'est fait d'autres occupations

qu'elle préfère à celles que nous avons eues ensemble. Elle s'occupe de littérature, et cherche à voir tous les hommes qui se distinguent un peu dans un genre ou dans l'autre. Je suis bien content, je vous assure, d'avoir sous les yeux un exemple de ce que le temps peut faire pour diminuer la plus grande douleur...

« Ces dames ne sortent pas du tout. Leur société m'est très agréable, parce qu'elle est douce, et que les conversations y sont plus instructives et plus de mon goût que celles qu'on entend dans bien d'autres maisons. Elles ont beaucoup d'esprit. Mlle de Villeneuve est une personne d'une instruction extrêmement étendue, et qui, avec une manière large et grande de voir les choses, a beaucoup de sensibilité et de charme. La princesse Charlotte est peut-être moins distinguée sous le rapport des connaissances; mais, si ses raisonnemens n'ont pas un caractère aussi prononcé, ils ont ordinairement plus de naturel, d'autant qu'ils viennent d'un cœur droit, ami de la franchise et de la vérité. Il n'y a qu'une chose sur laquelle nous soyons toujours en discussion : c'est la religion. Malheureusement ces dames n'ont pas une foi bien solide, et elles sont persuadées que les têtes fortes n'ont pas besoin des consolations de la religion. Cet esprit est généralement dans la famille, et il n'est pas extraordinaire que les personnes qui n'ont jamais en-

tendu parler que d'une manière dérisoire du christianisme, comme de toutes les autres croyances, aient une espèce d'éloignement pour tout ce qui est mystique (1).

« Pardon, cher ami, de vous parler si longuement de personnes qui ne vous sont point connues; mais l'intérêt qu'elles mettent à ce qui vous concerne m'a fait croire que ce que je vous dis d'elles ne vous paraîtra pas trop long. C'est d'ailleurs vous faire connaître en quoi consistent mes distractions et mes plaisirs... »

Plus tard, en 1833, il disait encore : « Je vous remercie, cher ami, d'avoir remis à M. Thiers une épreuve de la gravure des Moissonneurs par Mercuri. Si j'avais l'honneur d'être connu de M. Guizot, je lui aurais fait hommage d'un exemplaire, car il sent les arts, et j'ai vu de lui un petit livre fort bien touché sur un salon de l'Empire, quand il n'avait que vingt ans. Je crois vous avoir déjà prié d'envoyer quatre épreuves à Mme Juliette Clary , qui se charge d'en faire la distribution à des personnes qui me veulent du bien. A propos de cette dame, je vous rappellerai que c'est une personne à la-

(1) Voir, au n° IV de l'Appendice, une lettre de la princesse Charlotte Napoléon à Aurèle Robert, sur la mort de Léopold , et où la princesse s'explique touchant ses conversations religieuses avec ce dernier.

quelle je suis bien attaché. Elle a les qualités les plus grandes; on peut dire que c'est une femme forte par sa raison, ses principes, et extrêmement intéressante par son excellent cœur. Je m'estimerai toujours heureux d'avoir des rapports avec elle. »

A peine est-il de retour à Florence, qu'une inquiétude secrète le poursuit. « Quels délicieux momens vous me faites passer, très cher et excellent ami! Chaque lettre de vous m'inspire des sentimens plus vifs, et, quand je crois que mon cœur est plein de votre affection, les nouvelles preuves de votre amitié m'émeuvent toujours davantage. Comment ne pas croire à une autre existence où l'on pourra s'aimer sans crainte et sans le chagrin que donne l'instabilité des choses de ce pauvre monde? Pour moi, j'ai le bonheur de sentir que je vous aimerai encore après ma mort. Je me vois réuni à toutes les ames avec lesquelles j'ai sympathisé. Cette idée, qui est une conviction intime, me donne tant de joie, me met dans un état si heureux, que je m'en attendris quelquefois comme un enfant. Je sens aussi que cette disposition, loin de m'ôter de l'énergie, m'élève et m'est une garde contre les malheurs delà vie, qui peuvent me faire bien souffrir, mais ne peuvent m'abattre. Je présume trop peutêtre de ma force morale, moi surtout qui n'ai bu à la coupe du malheur que de loin en loin; encore l'amertume n'a pas été aussi grande que celle des

infortunés qui en boivent la lie. Ma gratitude envers Dieu, que je me représente comme étant l'ame des mondes, est bien vive, quand je me demande si je mérite ces bénédictions particulières.

« Mon troisième tableau des Saisons serait bien entrain maintenant; mais, en y pensant bien, j'aime mieux quitter Florence : il y a une épine qui m'y pique; peut-être à distance la sentirai-je moins. »

Puis, le 26 mars 1832, à Venise, son secret commençait à lui échapper par tous les pores, et ses dénégations, petite supercherie de sa timidité, devenaient presque des aveux. « Il me reste à vous entretenir d'un sujet sur la voie duquel vous m'avez mis, en me donnant vos excellens conseils. Que ne puis-je vous dire tout ce que mon cœur sent de reconnaissance pour une amitié si vraie et si bienveillante! Votre sollicitude vous a fait découvrir des sentimens que je me cache peut-être , mais qui pourtant ne me rendent jamais malheureux ? et surtout ne m'ôteront pas le besoin que j'ai de produire et de faire mieux. D'ailleurs, est-ce à mon âge que la folie souffle ses sottises? Je ne le crois point. La raison a pris le pas et conduit d'une main plus sûre...

« C'est la soirée seulement que j'allais chez ces dames, encore n'y allais-je point chaque jour (en avril 1831, il disait le contraire). J'avoue que je trouvais un grand charme à ces visites* Cette tran-

quillité, cette douceur de rapports, me rappelaient mes soirées dans votre maison. Ces dames se contentent , pour toute distraction, de la société de quelques amis. Les conversations, toujours intéressantes, donnent l'envie de se conduire bien, élèvent l'imagination en faisant consister la véritable gloire dans le mérite et le talent. Si vous connaissiez leur intérieur, vous ne pourriez leur refuser la plus grande estime pour leurs vertus. La comtesse de Survilliers étant depuis long-temps malade, sa sœur, Mme de Villeneuve, et sa fille, firent un voyage en Italie pour la voir, comptant n'y rester que peu de temps. L'état de la comtesse est tel actuellement, qu'il y aurait barbarie de la part de sa sœur à la quitter... Avant le malheur arrivé dans cette maison, l'année dernière, à cette époque, il y régnait plus de gaieté. Aujourd'hui, beaucoup la trouveraient triste. Pour moi, je la fréquentais toujours avec plaisir, parce que j'y trouvais des idées en rapport avec les miennes. Quant à des sentimens autres que ceux de l'estime et d'une vive amitié, je crois qu'ils n'existent pas. Ne seraitce point, d'ailleurs, une grande folie à moi que de lâcher la bride à des sentimens toujours combattus par la raison, car enfin quelle illusion puis-je avoir? Cher et excellent ami, je vous le répète encore, cette liaison ne peut que m'élever l'ame et me donner le désir de me maintenir dans le chemin de

la vertu. Quel avantage n'y a-t-il pas dans ces relations qui donnent de l'intérêt à la vie et retrempent le cœur d'énergie! Votre amitié n'a-t-elle pas ce mérite pour moi? Vous avez bien voulu me disjthguer : le bonheur que j'en éprouve ne doit-il pas toujours régler mes actions pour conserver votre affection qui m'honore? Il en est de même des rapports intimes que l'on peut avoir dans la vie, quand la vertu en est la base. J'espère faire voir que mon art possède toujours mes pensées les plus continues. »

Trente lettres écrites, soit à M. Marcotte, soit à M. Jesi, sont remplies, sans parler de ce que Léopold appela plus tard sa passion, d'un intérêt vif et ardent pour la princesse Charlotte. Isolées, ces lettres pourraient passer inaperçues; groupées et rapprochées de tous les témoignages accumulés sous nos yeux, elles forment un faisceau de preuves émouvantes. Voici un passage de l'une de ces lettres :

« De Venise, le 3 novembre 1832.

« J'ai reçu hier une nouvelle qui m'a vivement affecté et à laquelle je m'attendais bien peu : c'est le départ de la princesse Charlotte pour l'Angleterre. Elle va y voir son père qui n'a pas pu obtenir la permission d'établir son séjour en Italie. Je

vous laisse à penser quelle persécution! Que les hommes, auteurs de telles décisions, ontl'ame petite et la vengeance basse! Poursuivre une famille avec une telle persévérance ! Elle laisse sa mère malade pour aller trouver son père auquel on ne permet pas de passer quelques années de tranquillité et de repos, à un âge où l'on ne saurait désirer autre chose ! Elle est partie avec sa parente après la séparation la plus pénible. J'en éprouve une peine que je ne puis m' expliquer, et c'est le jour des morts que j'ai reçu cette triste nouvelle ! Sans être superstitieux, il y a des choses qui frappent, quoique la raison les condamne. Que je suis impatient de reprendre mes travaux, qui feront un peu diversion à mes pensées ! Il me semble que je suis encore plus seul ici depuis hier, et je le serai tout à fait dans quelques jours, mon jeune ami (1) devant partir pour rejoindre sa famille. Je compte pourtant sur la force de volonté si nécessaire dans la vie et sur l'assistance du Ciel qui la donne. Puis je vous écrirai. Quand je prends la plume pour le faire, il me semble trouver des vertus que je ne me sens par toujours (2). »

Le 3 avril 1833, ce ne sont plus les demi-confl-

(1) Le jeune Roullet de Mézerac.

(2) Lettre à M. Marcotte.

dences de mars 4832, ce sont des aveux formels. Avant de les laisser échapper, il fait faire beaucoup de chemin à sa plume. Enfin il arrive, se réservant, comme Mme de Sévigné, pour lepost-scriptum: « Votre lettre m'a fait m'envisager bien coupable de ne pas avoir répondu plus tôt à celles qui l'ont précédée, et la raison que je vous ai donnée de mon retard à vous écrire me semble à présent trop faible pour le justifier. Je vous en demande donc pardon, et c'est un plaisir que j'ai, puisqu'il m'engage à me procurer celui d'être avec vous et de causer avec un ami qui m'est si cher. J'ai été enchanté d'apprendre d'aussi bonnes nouvelles do, toute votre famille, et votre infatigable ardeur pour réorganiser votre administration m'assure de votre bonne santé. J'en jouis; mais pourtant j'aimerais bien à apprendre que vos occupations sont moins grandes, et il me semble qu'elles doivent vous fatiguer beaucoup. Quand je me représente cette activité si soutenue, je trouve que la mienne pour mon travail est bien peu de chose, et j'en ai honte. Et c'est vous cependant qui m'engagez à prendre du repos, vous qui devez en avoir un si grand besoin! Et c'est encore vous, dont les heures sont si comptées, qui me faites parvenir de si bonnes lettres! C'est vous dont les conseils et les observations me font réfléchir et me disposent davantage à me défier d'un caractère qui peut trop être conduit par une ima-

gination inquiète et peu sage! Soyez sûr que mon cœur les recueille, ces conseils de l'amitié la plus excellente, et qu'il en éprouve une tranquillité qui lui donne plus de force. Vous aurez vu par ma dernière que je continue d'être favorisé d'une très bonne santé qui m'a été et m'est d'un grand avantage. Vous y aurez aperçu de nouveau un sentiment de satisfaction qui est ami de l'existence, et la manière dont je m'y exprime me semble prouver que je tiens encore aux intérêts de la terre.

« A propos de cela, je me vois bien moins modeste que vous ne voulez m'envisager, et, en lisant l'endroit de votre lettre où vous m'adressez un éloge si flatteur, je me suis rappelé tout de suite ma lettre passée et le jugement que je fais de mon tableau, et j'ai senti le rouge me couvrir la figure... Cher ami, vous me jugez bien trop favorablement. J'espère pourtant que vous voudrez bien ne pas trop expliquer à mon désavantage ma précipitation à vous parler de mon tableau.

« Dimanche de Pâques. — J'ai différé quelques jours à vous écrire, ayant fait ma dernière course à Chioggia pour y observer quelques détails pour mon fond. En revenant, j'étais véritablement heureux de penser que c'était la dernière fois que je faisais ce voyage, au moins pour le présent. Plus je vois ce pays, Venise et ses environs, plus je voudrais y être avec un esprit tranquille. Oh! mon

cher ami, si vous saviez combien ma raison a déjà fait pour avoir ce calme ! combien elle travaille pour cela! Vous trouveriez qu'elle se défend vivement contre une imagination qui tend à la gouverner. Comme l'amitié véritable sait lire dans l'ame de ceux qui l'occupent, m'est-il permis de ne pas vous le dire? Non, je ne peux pas cacher les faiblesses de mon cœur, et il ne m'est pas possible de ne point répondre, ou de répondre d'une manière évasive, à vos excellens conseils et à vos observations. Comment pourrai-je vous expliquer le silence que j'ai gardé jusqu'à présent avec vous, si ce n'est en vous disant que c'est la honte qui me l'a fait garder? — J'ose dire que ç'a été aussi l'espoir de vaincre des sentimens en apparence bien téméraires et bien condamnables. Mais en suis-je tout-à-fait coupable? Quelle chaîne d'entraînemens il y a dans la vie ! et souvent, comme vous le dites, on en reste malheureux, si surtout on ne se persuade pas que tout est pour le mieux dans ce monde.

« J'aimerais à vous parler avec plus de détails de ce qui trouble bien trop le repos que j'ambitionnerais; mais à quoi cela pourrait-il servir, sinon à satisfaire peut-être ma faiblesse? Je ne veux pas vous en ennuyer, je ne veux que vous montrer la confiance la plus entière. Je vous le répéterai encore, un sentiment de honte m'a retenu jusqu'à

présent, mais je ne dois plus l'écouter; oui, la honte d'avoir fait preuve de la plus grande inconséquence, la honte d'avoir montré aussi peu de prudence que de prévoyance en une rencontre qui en exigeait tant. Je me suis long-temps fait illusion. Vous le dirai-je? tant que j'ai conservé l'espoir de la revoir, je croyais mes sentimens très naturels. A présent, ils m'occupent trop. Si je n'avais mon cher Aurèle avec moi, et si je ne voyais pas mon tableau s'avancer vers la fin, je ne sais vraiment si je pourrais le continuer; mais, comme je vous le disais, avec l'idée que tout peut servir, sinon à l'avantage temporel, du moins à l'avancement spirituel, on a déjà une grande consolation. Je suis bien éloigné de vous, cher ami, et pourtant vous êtes constamment avec moi. Tout ce que vous me dites se grave dans mon cœur, et mon attachement s'en augmente. Je n'ai pas voulu, je n'ai pas pu vous cacher la cause de cette disposition qu'avec raison vous blâmez en moi. En vous en faisant l'aveu, je puis vous assurer des efforts que je ne cesse de faire pour la changer. Le temps, je l'espère, m'en fera triompher, mais je resterai toujours avec les sentimens de la reconnaissance la plus tendre pour vous, qui avez été et qui êtes ma force.

« Voilà donc cette page que je vais vous envoyer et qui vous fera connaître cette inclination

Page 1