‹ Léopold Robert: sa vie, ses œuvres et sa correspondanceChapitre 10 sur 17 · CATALOGUE · texte numérisé non relu

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Fileusê av$e dê$ «nfans, menreiUe d'expression etd'hanaonie, ont dbparu de NeuiUy et du Palais-Royal ; on n'en a pas même retrouvé les débris. C'est au Palais-Royal qu'appartenaient encore les deux fameuses peintures de Géricault, le Cuirattier et le Chatteur : par un miraculeux hasard, elles sont sauvées; un propriétaire exigeant et mil payé les retenait comme gage dans les salles de l'exposition des artistes quand éclata la révolution. Elles vont faire la décoration du Louvre : colonnes vigoureuses restées debout au milieu de lamentables ruines.

LETTRE AUTOBlOBRAPHIQUE

DB LÈOPOLD ftOBKET A V. MARGOTTB.

« Rome, ce %i juin 18S0.

« Très cher monsieur, Schnetz est parti, il y a huit jours, très fâché de quitter Rome dont le séjour lui plaît joujours davantage. J'aurais écrit plus tôt cette lettre pour la lui remettre si j'avais su que son voyage dut être rapide; mais il ne Tavait pas annoncé tel. Ce qui Ta fait changer d'idée, c'est qu'il a été chargé des dépêches de M. de la Ferronnays pour le ministère. Cela lui donne un caractère diplomatique et, par conséquent, une importance qui peut lui faire oublier quelqu'une de^ commissions dont ses nombreux amis de Rome l'ont chargé. Je lui ai remis une lettre pour M. Ingres où je remercie un homme aussi recommandable par son caractère et par son talent du souvenir qu'il veut bien me conserver. Sans vous, cher monsieur, bien certainement, il m'eût perdu de vue, et j'en aurais eu beaucoup de peine.

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«Votre dernière lettre, monsieur, m'a fait une impression bien vive, puisqu'elle m'a fait comprendre que le bonheur peut se trouver. Mais quel homme vous êtes ! et quels sentimens! Si vous êtes heureux, qui peut le mériter comme vous? le ne puis assez vous dire combien je jouis chaque fois que je reçois des nouvelles de vous, monsieur. Tout ce qui est renfermé dans vos tant ehères lettres, que je conserve précieusement, me fait du bien;tou t! Il n'y a pas pour moi une parole d& perdue. Vos conseils m'émeuyent et je les regarde comme parfaitement bons. Ce que vous me dites <lu mariage, je le pense : et pourtant^ Dieu sait si jamais je me sentirai la raison de me régler sur ce que vous m'engagez à faire! Je ne suis pas arrivé à l'âge où je me trouve sans avoir eu le cœur engagé et même sans avoir eu des espérances de bonheur; elles se sont évanoufes par les combinaisons les plus singulières, et je reste avec des regrets. Ces regrets me seraient plus pénibles, si je n'étais assuré que mon état de célibataire me lie plus étroitement à ma famille que si j'avais une femme ^ lien que j'ai toujours cherché à resserrer avec les miens par un motif de reconnaissance. Jamais je n'épouserai une Romaine ni une femme qui ne soit pas de ma religion. Vos idées à ce sujet me paraissent de toute justesse. Je suis de la religion réformée et j'aime à croire que je suis religieux, non de cette manière étroite qui a fait tant de mal au monde; mais il me semble que les préceptes de toutes les croyances peuvent concourir au bonheur de l'homme, parce que tous tendent toujours à amortir les passions qui rendent quelquefois bien malheureux, si elles n'ont pas d'autre frein ou si on n'a un sentiment inné de justice pour ses semblables. Un homme; égoïste peutae

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livrer peut-être à tous ses pendiaiis sftas en souffrir. Ne s'oocupant que de lui, ii n'éprouve aueuQe peine s'il est de quelque chose dans le malheur des autres* C'est de Dette manière que je m'explique le calme et même le coq*tenteiUent que j'aperçois chez tant de personnes qui, à œ qu'il me semble^ ne devraient pas en avoir.

« Chacun vmt le monde à sa manière; ehacun y a ses goâts, ses plaisirs. L'un jouit du présent^ l'autre pense à ravenir; et, en prenant des routes bien différentes, tous cependant visent au môme but ; celui de passer l'existence Avec le plus de plaisirs et le moins de peines, physiquement et moralement parUmt. Qui a raison? qui pense le mieux? 11 y a longtemps qu'on ne peut s'accorder sur ce point.

« J'arrive à ce que je veut vous dire, monsieur. Je veux vous exposer ma vie, et vous jugerez si je pouvais aspirer à un autre bonheur que celui qui^ jusqu'à présent, m'a fait agir. Je ne parle pas d'une circonstance qui aurait pu me faire dévier, parce que les illusions du bonheur le plus incroyable avaient bouleversé ma tète. .... Mais c'est une histoire tout entière que je n'entreprendrai pas de raconter ici !

« Sans avoir reçu une éducation soignée, ma famille, dont la fortune était fort peu considérablCj a cependant fait tout ce qu'elle a pu pour que je reçusse quelque instruction, d'autant plus que je paraissais le désirer. Je dois ajouter que, si j'avais été sur un autre théâtre que celui d'un village dans les montagnes du Jura, peut-être j'aurai» plus profité que je n'ai fait. Mais si, à cet égard, j'ai eu beaucoup à désirer, j'ai eu ce bien inappréciable tfavoÎT Fesemple des vertus les plus rares dans n^a famille,

de la délieatesse de seiitttne&t la plus eiquise et en Bième temps la plus naturelle en ma mère.

« Arrivé à un âge où Ton a dû penser à me donner un état, je suis entré dans le commerce. Mais celte carrière n^était pas faite pour moi. Après plusieurs dégoûts et après avoir passé quelque temps hors de ma famille, j'y suis rentré pour m'ocenper à dessiner quelques mauvaises gravures que je copiais avec une précision qui fàisaitdire que j'avais du talent, et me le faisait croire. Une circonstance particulière décida mes parens à m'envoyer à Paris, pen^ sant qu'un séjour de quelques années dans cette capitale serait suffisant pour me donner Un état qui me rendrait Indépendant. Alors mon père se prépara à faire les dépenses nécessaires pour m'y entretenir. Hélas! j'ignorais Kien complètement alors qu'il fallût un temps si long avant que, dans les arts, on pût vivre d'une manière tant soit peu sûre. Mais il faut que je dise un mot de la cir* constanee qui me fit partir. Mes parens,qui ont tant veillé sur leurs enfons pour qu'ils ne soufi&issent pas d^un trop grand isolément, ne s'en séparaient qu'en étant sûrs de les laisser sous la direction et avec les conseils de per-^ sonnes sages. C'est ce qu'ils firent pour moi. Je ne sais si le nom des frères Girardet^ dans les arts, vous est connu. Il y en a un qui s'est assez distingué dans la gravure en taille-douce; ce n'est pas de celui-là que je veux parler, mais d'un frère qui était graveur aussi et qui, à l'époque dont je parle, était revenu de Paris pour épouser la fille d'un ministre protestant d'un village voisin de la Ghaux-i de-Fonds, où ma famille est encore, et retourna avec sa femme à ia capitale. On me le denna comme maître e| directeuf, et c*esl éhm lui que je passai Ica premières an-

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nées de mon séjour à Paris; le me trouvai ei^agé à suivre la même branche et je devins graveur uo peu malgré mot, surtout lorsque j'eus fait la différence de la gravure et de la peinture. Mon maître, que j'ai toujours considéré comme un parfait honnête homme, n'avait cependant pas, à mes yeux, un talent qui me donnât Tespoir d'en acquérir. C'est ce qui m'engagea, tout en restant chez lui, à entrer dans l'atelier d'un maître pour apprendre à dessiner. Je choisis celui de M. David, et je m'en félicite actuellement. Jetais bien jeune; et cette circonstance, probablement jointe à quelques dispositions, me fit remarquer du restaurateur de l'école. Pendantce temps, mes parens, qui avaient d'autres enfans que Ton ne devait pas sacrifier pour moi, étaient inquiets du résultat de mes études. Ma mère fit un voyage à Paris pours'assurer par ses yeux des espérances que l'on pouvait fonder sur mon avenir. Elle vit M. David, qui lui en donna de favorables, et elle me quitta avec l'idée qu'elle et mon père pouvaient continuer leurs sacrifices pour me procurer une réussite. J'avais pour but la pension à Rome : à un premier concours, j'obtins un second prix, et, deux ans après, me figurant que le premier prix devait suivre, je me présentai à Un second concours. Les circonstances politiques firent évanouir toutes mes espérances, ce que déjà vous connaissez, et, le cœur navré, je me retrouvai dans ma famille après lui avoir occasionné des dépenses trop considérables pour ses moyens. Cependant j'en fus reçu avec les démonstrations du plus grand attachement, non-seulement par mon père et ma mère, mais par mes frères et par mes sœurs. Il est vrai que, si j'ai eu à me plaindre du sort, on ne pouvait me faire de repàroches, m*étant tou-

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jours conduit de manière à conserrer, ayec Taniour de ma famille, Testime générale. La reconnaissance que j'ai ressentie pour ces marques particulières d'affection a été d'une grande influence dans ma vie. Je n'ai plus consulté que ce souvenir et il a été le grand moteur de mes actions^ d'autant que les sacrifices que j'ai occasionnés ont été, je ne puis me le cacher, pour beaucoup dans les événemens qui, quelques années après, ont entraîné bien des malheurs dans ma Camille : c^est en gémissant que je le reconnais.

«M. David, pendant que j'étais à son atelier, m'avait engagé à peindre quelquefois. J'ai eu lieu de me féliciter de ce conseil qui fut cause que je pus m'occuper d'une manière assez lucrative pendant le temps que je passai en Suisse. A Neuchàtel, je lis quelques bonnes connussances, parmi lesquelles se trouvait un amateur des arts, M. de Roullet, qui venait de faire un s^our de plusieurs années en Italie avec sa famille et qui, ne voyant que Rome pour un artiste, m'engagea à faire ce voyage. En peu d'années, me disait-il, je pouvais me classer parmi les artistes qui vivent honorablement.

a Mais, pour réaliser ce projet, il fallait encore des dépenses^ et j'aurais préféré devenir paysan plutôt que d'induire ma famille à en faire de nouvelles. M. de Roullet fut instruit de ma position et me fit une proposition très désintéressée. Il s'engagea à me fournir les moyens d'étudier et de travailler pendant trois ans, et il se contenta que je lui redisse ses avances quand je le pourrais. Yoos pensez bien que j'acceptai avec reconnaissance, et je partis pour Riome avec l'idée d'y vaincre ou d'y mourir.

a J'eus le bonheur d'y trouver des amis en grand nomr

an UfeOFOLB lOBlRTé

bre et ^mlesn doat les ialeiis et ki eomeâs aie firent abandoDBer la gravure pour la peîntiife. lia constitution a dû être bien forte pour résister au travail le plus assidu, je dirai même le plus imprudent, ainsi qu*aux peines et aui chagrins qui snirirent des nouvelles funestes de ma iiiHÛlle. Enfin, grAce en soH riBudue au Grand Ordonnateur, après bien des soucia sur ma réussite je eoinmençai à espérer, et à la fin de la troisÉèine année, j'avais au raoÎDs une douzaine de tableaux terminés, dont les artistes de Rome faisaient Téloge et qui plaisaient par leur 0Ti« ginalité.

« J'avais obtenu du gouvemeup de Aome une autorisa-* tion pour avoir un local propre à travailler dans un endroit oà Ton avait réuni pins de deux eenls montagnards : horames, femmes et enfans, tons parens des brigands répandus dans les montagnes, et qui poKaient des costumes qu^on n'avait jamais vus ici. J'y passai plusieurs mois et, après y avoir fait plusieurs tableaux, j'achetai tous les costumes pour pouvoir faire de nouveaux ouvrages chez moi.

n Je n'ai jamais eu de savoir-faire pour me présenter aux amateurs qui viennent en grand nombi^e à Rome, et ma timidité était si grande alors qu'elle me fit beaucoup de tort. Cependant un artiste m'amena un jour M. le colonel de La Marre, qui habitait Rome. Mes tableaux lui plurent : il conduisit chez moi ses amis et connaissances, et le succès le plus singulier suivit. Il était temps qu'il arrivât; car f avais déjà été obligé d'engager M. de Roulis à continuer de m'aider encore quelque temps pour faire passer Thlver. (Test à compter de cette époque que la fortune m'a regardé d'un œil fovos'able. Enfin, au bout de

quelques mois, je me IrouTai en position d'engager mes I>lff ens à m*dnvoyer mon jeune frère, qui déjà était employé dans une petite branche d'horlogerie. Mais, voyant qu'en la suivant, il aurait toujours une existence peu aisée, et me rappelant qu'il avait montré des di^[M>9itions pour le dessin, je lui peignis les avantagea d'un ehangement d'état. D'ailleurs, voyant mm nouvelle fortune, il fut naturellement entraîné à venir.

« Pavais contracté une dette considérable avec ma fsH mule et une autre aussi avec M. de Roullet. Je n'eus pas de repos qu'elles ne fussent entièrement acquittées. C'est pour cette raison que je fis un grand nombre de petits taft^eaui qui m'en facilitèrent les moyens plutôt que d'autres on j'aurais peut-être acquis davantage. J'avais un autre souci; l'incertitude de la réussite de mon frère, craignant de l'engager tout de suite au grand genre qui ne peut oifrir de ressources que quand on a un talent tout^-fait distingué. J'eus alors l'idée de lui faire com-* mencer le recueil de dessins d'après me» tableaux, ce qui l'intéressa, dans la peQsée que l'entreprise de les graver pouvait être avantageuse à tous deux. Maâs, tout en s'occupant de ce travail, il ne perdait pas de vue ta peinture. Il poursuivait les études nécessaire» pour se mettre en état de faire des tableaux. Les premiers quMl entreprit furent des intériews.]\ me semble que cette marche est bonne; du moins quand on se livre à ce genre, d'aprè» nature, on a sous les yeux son tableau tout fait. (Couleurs, ^ts, lignes ne vous tourmentent pas à chercher; on n'a qu'à copier ce qu'on voit. Il en résulte, à mon sentiment, qu'un jeune artiste travaille avec plus de plaMr et réussit mieux que sHl se met tout de suite m fkce de son imagi^

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nation qui ne peut être rendue, parce quUl manque des moyens nécessaires pour le faire. Enfin, je n'ai qu'à me féliciter au sujet d'Aurèle, car le voilà lancé. II ne lai manque plus qu'une chose, c'est d'être lui ^, Pour cela, je crois qu'un voyage qui le séparât quelque temps de moi qui l'influence trop, lui ferait du bien.

« Mais je reprends mon discours. Ce ne fut que plusieurs années après l'arrivée de mon frère que j^ me fus acquitté entièrement. Mais je me trouvais sans aucunes avances par-deversmoi. Je ne pouvais donc raisonnablement songer à me marier; d'autant qu'à cet égard, j'ai des idées positives et que j'ai toujours craint de mettre une femme et des enfans dans une position peu aisée. Jamais, non plus, je n'ai eu l'idée de prendre une femme par des motifs intéressés. Ces raisons vous expliqueront peut-être, cher monsieur, le véritable motif de mon état présent. Ne croyez pas, je vous prie, qu'il dénote de ma part de l'aridité de cœur et que je sois semblable à tant d'hommes qui craignent le mariage parce qu'ils l'envisagent comme un lien qui peut les empêcher de se livrer aune vie libre et peu réglée. Taime trop l'ordre et la tranquillité pour cela, et j'ai toujours envisagé une union assortie comme le bonheur le plus complet qu'on puisse éprouver. Si je res^ sens quelque peine de ne l'avoir pas, je dois dire que j'ai eu des dédommagemens , tels que le contentement d'avoir toujours d'heureuses nouvelles à apprendre à ma famille, dont chacun de ses membres jouissait véritablement; cette satisfaction a fait jusqu'à cette heure mes plus chères délices.

« Ma pauvre mère, qui aimait tant ses enfans, m^a procuré le bonheur de la posséder quelque temps à Borne»

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Si je ne l'avais pas tiie alors, combien sa perte n'eùt-elle pas été plus douloureuse pour moi !

« La peinture m'occupe en ce moment d'une manière exclusive. Il me semble que je me sens intérieurement un talent que je voudrais mettre au jour, ce qui me préoccupe et me fait envisager l'avenir avec assez de tranquillité. Si quelques récompenses ou même des honneurs m'arrivaient, je les recevrais certainement avec plaisir; mais je puis dire que je ne me tourmente pas pour en obtenir. Une vie douce et contemplative me parait pré- ' férable aux agitations d'un cœur ambitieux; et ce qui me fait plaisir, c'est que plus je vais, et plus je sens que ce calme, accompagné d'abord d'ennui ^ de tristesse et de mécontentement, me devient actuellement habituel.

« Mais pardon, cher monsieur, excusez-moi de vous parler toujours de moi et de ce qui me touche. Je me suis laissé entraîner. Je voulais vous dire d'abord très brièvement pourquoi je n'ai pas encore fait choix d'une femme: pour vous l'expliquer, je devais, à ce qu'il m'a semblé, vous donner toutes mes raisons. J'ai donc pensé à vous raconter ma vie qui, à la vérité, est bien insignifiante et qui ne peut avoir d'intérêt que pour les personnes qui me montrent de l'affection; encore doivent-elles être douées d'une bonne dose de patience, car j'ai outrepassé la mesure d'une lettre raisonnable. Et peut-être vous en aurais-je écrit davantage encore, tant je suis heureux, très excellent monsieur, de causer avec vous! »

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