LÉOPOLl^ ROfiiftt
venu de Paris^ en 1810, pour se marier dans un village voisin du Loele, Charles se préparait à retourner dans la capitale. Il proposa d'emmener Léopold et de le former à sa profession. Le père de Robert y consentit, et ce fut chez cet honnête praticien que Tenfant passa les premières années de son séjour à Paris.
C'était là, il est vrai, un maître médiocrement artiste; mais, en pareille matière, Téminence de talent du maître est plus indifférente qu'on ne pense. Il sert de peu d'avoir essuyé la poussière de tel atelier en renom pour devenir un grand artiste. Dans un atelier, on n'apprend qu'à discipliner son attention, on n'apprend qu'à apprendre. Âu-Hielà du métier, de la partie purement pratique de l'art, l'élève doit tout chercher en luimême : le sentiment, l'originalité, l'art véritable, viennent d'en haut, et toutes les recettes pour avoir du génie ne sont propres qu'à former la médiocrité. Je ne sache pas que le Gradue ad Pamassum ait fait beaucoup de poètes. Le vieux Robert n'avait donc pas été aussi malavisé qu'on l'aurait supposé d'abord (1).
(1) Le grand graveur anglais d'origine suisse, Abraham Raimbach, qui a si merveilleusement traduit les principaux ouvrages (première manière) de sir David Wiikie, et en a con-> serve la finesse profonde avec ce souffle inspiré d*0stade, qui
SA VIB BT BBS QBDfBBS. 15
Girardet enseigna à son élève les rudimms de la gravure, le poussa, à sa manière, dans Tétude du dessin, l'envoya travailler d'après nature à l'académie des beaux-arts, et le laissa en même temps fréquenter l'atelier de David, où il avait de* mandé à étudier. Robert suivit ces leçons de son choir avec ardeur, car il ne faisait rien sans pas^ sion. Ce n'est pas que la méthode d'enseignement de David fût, en général, autre chose que la vieille routine pratiquée chez son maître Vien; chez Lemoyne, le maître de Boucher; chez Simon Vouët, le maître de Le Sueur et de Le Brun, — c'est-à-dire l'étude, toujours l'étude du modèle humain; mais ce que cette méthode éternelle avait de dangereux pour le développement de l'intelligence des jeunes gens, David savait le corriger par des leçons sur la composition, par des cou*
les caractérise, avait lui-même été mis en q[>prentissage chex un artiste fort occupé^ mais d'un ordre secondaire : il n'en a pas moins secoué avec gloire les langes de sa première éduca* tien. Ses mémoires inédits font mention de cette circonstance, et, sur le choix d*un midtre, nos raisonnemens sont les siens. Voici comment il se résume : « Àll true excellence in art is, (( in my humble opinion, to be çbiefly attributed to an early « conviction of the inadequacy of ail means of improvement, « in comparison with that of self-acquired knov?ledge. d (iiftfmoirs and Reeolleetions of the late A. Raimbach, esq., en^ graver, eorreep^r^ing lAmbre Bfthe ÈMtiiuie of France.)
seils sur les principes les plus élevés de la philosophie du dessin, par un art merveilleux à saisir en ses élèves le secret de leur génie natif et à les diriger dans leurs propres voies. En effet, il ne voulait point être imité, a On peut étudier les maîtres, leur disait-il sans cesse; mais c'est la nature seule qu'il faut suivre. On se fait toujours soi-même. Je veux vous préparer pour vous, suivant votre nature, et non contre nature. »
Les paroles de David se sont gravées partout où elles sont tombées.
Robert montra, dès ce moment, en ses dessins, un singulier amour de la précision, mais avec cela aussi une difficulté native de travail. Le grand maître eut bientôt discerné ce qu'il y avait en lui de volonté vigoureuse et intelligente. 11 l'encouragea avec une bienveillance particulière, et déclara kson jeune Léopold, comme il se plaisa>t à l'appeler, que, s'il continuait avec la même volonté, il serait tout ce qu'il voudrait être : graveur, peintre ou sculpteur. 11 ne cessa, dans tous les cas, de lui conseiller de faire marcher de front l'étude de la peinture et celle de la gravure, dans l'intérêt même de son burin; — conseil judicieux à coup sûr, mais comparaison dangereuse pour l'élève, car tôt ou tard l'ingrate et aride lenteur du burin, qui n'a d'autre ressource que le blanc et le noir, devait ne pas tenir contre les séductions du pin-
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ceau, qui se joue avec la lumière colorée. Néanmoins les progrès du jeune graveur furent rapides, et, laissé à lui-même par Girardet, qui retourna dans son pays, il fut en mesure de concourir, dans Tannée 1814, pour le grand prix de gravure en taille-douce. Il obtint le second grand prix; le premier fut remporté par son compatriote et son camarade, Charles Forster, du Locle, plus âgé que lui, et qui, Tannée précédente, avait obtenu le second.
Dans Tatelier de David, Robert se lia avec deux condisciples distingués qui goûtaient sa douceur et ne Tappelaient jamais que le bon Suisse : H. Navez de Bruxelles (1) et M. Victor Schnetz, dernièrement directeur de Tacadémie de France à Rome, artiste aussi distingué par la franchise et la fermeté du talent que par la sûreté du caractère. Avec ces deux peintres, qui , plus tard , devaient Tenvironner de leurs soins et Taider de leurs con-
(1) M. Navez, né à Gharleroy, le 16 noTembre 1787, fib d*an magistrat, fut d*abord placé à Bruxelles dans Tatelier d'un peintre d'histoire alors en réputation, nommé François. Il y resta neuf ans et s*y fit remarquer. Ayant obtenu le premier prix à un concours de peinture d'histoire à Gand, il reçut la médaille des mains du comte d'Houdetot, préfet de cette ville, alors française, et éet homme distingué, artiste lui-même et ancien élève de David , l'engagea à se rendre à Paris et à se placer sous la direction de ce grand peintre. La société des
18 LiovoLii ftaiEftiv
seils h son arriTée à Rome, il suivit un cours d'ostéologie et de myologie, comme Teût pu faire le plus assidu étudiant en chirurgie.
Cependant, bien que graveur un peu malgré lui, depuis surtout qtiHl avait goûté des prompts et attrayans résultats du pinceau, Robert tint bon; il laboura vaillamment le cuivre pour tenter, deux ans après, la fortune d'un nouveau concours de taille-douce, et enlever de haute lutte, avec le premier grand prix, la pension de Rome. Déjà sa pièce de concours était achevée, quand, la chute de Napoléon ayant fait rendre la principauté de Neufchâtel à la Prusse, Léopold fut déclaré étranger à la France, et, comme tel, rayé de la liste des concurrens, en mars 1816. Le coup était cruel, d'autant que la palme lui eût été acquise, car son heureux concurrent lui-même, Joseph Coiny, ayant vu, après la radiation, la pièce de Robert, ne put s'empêcher de lui dire : « Il est bien heureux pour moi que vous ayez été mis hors de
beaux-arU de Bruxelles lui en donna les moyens en renvoyant à Paris comme pensionnaire. Il ne quitta Taielier de David que pour se rendre à Rome, à Tépoque où cet artiste fut exilé. Après plus de quatre ans de séjour en Italie, il revint à Bruxelles, où s'était réfugié David; il Fentoura de soins, et ce fut lui qui ferma les yeux à son maître vénéré. M. Navea, talent sérieux et classique , a beaucoup produit. Il est directeur du musée de peinture de Bruxelles et de Tacadémie des beaux-arts, j
gA Tll n 818 ont«B8. 19
cmcours. » Cest en yain que le peintre Gérard, qai, par pur amour de l'art, s'intéressait à Léopold presque sans le connaître, et qui youlait à tout prix le rattacher à la France, fit de pressantes démarches auprès de M. Laine, ministre de Tintérieur : Tex* clusion de Robert fut maintenue, et le jeune artiste perdit ainsi le fruit de plusieurs années d'efforts.
Déconcerté dans cette voie où il ne tenait que par le courage, Léopold posa le burin et prit la palette; mais les réactions de 1816 le poursuivirent jusque dans la personne de son msdtre. Celui-ci ayant été condamné à Fexil, son atelier se ferma, et le pauvre élève, frappé encore de ce côté, ne demeura que peu de temps dans TateUer de Gros, qui avait rouvert et continué celui de David. Il prit le parti de retourner dans son pays pour se retremper dans sa famille. Là, il fit ressource du pinceau, et, durant dix -huit mois, il peignit à l'huile un assez grand nombre de portraits empreints de cette vigueur et de cette vérité de nature qui constituèrent plus tard le caractère de son ta-
aO . ilïOPOLD ROBEET.
lent. Parmi ces ouvrages, il fout compter son propre portrait, qui est à la Chaiix-de-Fonds, chez sa sœur, M»« Huguemn-Robert(i).
Les artistes et les amateurs de Neufcbâtel applaudirent à ces premiers essais de Léopold et regrettèrent qu'il se bornât au genre du portrait. L'un des plus distingués parmi ces amateurs, M. RouUet de Hézerac, arrivant d'une longue excursion en Italie et ne voyant pour former un artiste que la ville de Rome, le pressa vivement de s'y rendre, lui montrant en perspective l'aisance et la gloire. Hais, pour entretenir Léopold pendant six années à Paris, sa famille avait déjà fait des dépenses audessus de ses moyens; et cependant, père, mère, frères et sœurs, tous, comme si ce poids eût été trop léger pour leur tendresse, l'avaient accueilli, au retour, avec la plus vive effusion. Léopold en avait été profondément ému, et, ainsi qu'il le dit dans une de ses lettres, il eût préféré redevenir paysan plutôt que d'abuser de nouveau d'une fa-
it) Le musée d'Avignon conserve Tune des premières peintures de Léopold , eiécutée à Paris pendant qu'il était encore dans râtelier de David. C'est le portrait en petit de Tun de ses camarades d'atelier, pieuse relique à laquelle sa réputation n'a rien à gagner. Ce portrait a été donné au musée avec diverses autres productions de Robert par M. Imer , son compatriote, Tun de ses amis les plus chers, son camarade d'étude chez David, et qui vit aujourd'hui dans la retraite à Avignon.
SA riE BT 8BS OKUYRBS. SI
mille si tendre à bout de sacrifices. Gomment réaliser ce saint pèlerinage de Tltalie, son rêve le plus ardent? Repoussé du côté de la France, il espéra un instant de Tintervention de MM. de Humboldt que le nouveau gouvernement imposé à sa patrie lui en fournirait les moyens, et il s'étaya, pour l'obtenir, du crédit de Gérard. La lettre qu'il lui écrivit de la Chaux-de-Fonds, le 6 septembre 1817, atteste ses anxiétés et ses espérances :
...... Si les démarches que j'ai faites avant de
quitter Paris n'ont pas été heureuses, je ne puis l'attribuer qu'aux grands événemens qui ontchangé la face du globe, et qui étaient trop récens pour laisser le loisir aux ministres de s'occuper de petits détails.
((M. de Sandoz-RoUin, de Neufchâtel, conseiller d'état, est parti dernièrement pour Paris; il souffre de l'état d'inceriitude dans lequel je me trouve, et fera tout ce qui dépendra de lui pour contribuer à opérer un changement dans ma destinée présente. Comme il est en relations avec MM. de Humboldt, il m'a promis de me servir auprès d'eux et de chercher à me procurer les moyens de continuer « mes études, en allant passer quelques années en Italie. Rien, je crois, ne pourrait me causer un plaisir aussi vif. Je sens bien qu'il m'est nécessaire de chercher à me produire par des talens, ce qui autrement me serait impossÛ^le, ayant m caracr
9f LÉOPOtD ROBERT.
tère trop timide. D'un autre c6té, quelle existence pénible n'ai-je pas en perspective, si je suis obligé de rester ici, où les arts ne font aucune espèce de sensation! Qu'il est malheureux pour un élève, après avoir eu le bonheur de voir une partie des chefs-d'œuvre des arts, de profiter des conseils des grands maîtres, d'avoir obtenu quelques succès, de se trouver obligé de labourer un champ stérile! Je voudrais pouvoir vous exprimer, monsieur, aussi bien que je le sens, la vérité de ce que j'avance. Je sais à quel degré mes faibles talens me placent, et quel chemin j'ai encore à faiire pour mériter une réputation; mais, àveci un courage assidu et beaucoup de persévérance, en tout on peut avancer. Si vous me jugiez en état de profiter de l'encouragement que je sollicite, monsieur, et que vous vouliez bien joindre votre influence à celle des personnes bien disposées en ma faveur, cette bienveillance de la part d'un artiste aussi célèbre me donnerait un espoir bien fondé... »
Dès cette époque, Robert était porté à la mélancolie, et ses regrets s'exhalaient sans cesse :
« Mon cher, écrivait-il le 47 décembre i8i7 à son parent Brandt, que le roi de Prusse venait d'appeler à Berlin (i)^ tu ne peux savoir quel désir
(1) Henri-Pratiçois Bràndt était né à la Chauinle-Fonds en 1T#0, e^y^mmB Hobert, d'im liotloser. fil un promidr ap-
SJt TII IT Mg QlUTftES. 18
j'ai de voir l'Italie et avec quelle ardeur j'entre» prendrais ce voyage, dans l'espoir de faire des pro* grès et de vivre peutrétre quelque part avec toi. Je me sentirais fort, si j'étais appuyé de tes conseils. Quand on a rencontré des obstacles, on se défie de son talent et de ses moyens. Pour m'exciter, mon cher, il faudrait que je fusse auprès de toi ou que je reçusse souvmt de tes nouvelles. J'espère que
preatissage cbei an i^raveur de montres de «on pays, d'où il passa dans TateUer d'un de ses compatriotes, Jean-Pierre Droi, . graveur en médailles, directeur de la Monnaie des médailles de Paris, depuis le directoire jusqu'en 1814,. et le même qui, en 1818, remporta le prix au concours ouvert pour U gravure des monnaies. Brandt, qui suivit en même temps l'atelier de Bridan te sculpteur , et reçut les conseils de Louis David , fit d*asses rapides progrès pour remporter, en 1813, à l'âge de vingt-quatre ans, le premier grand prix de gravure en médailles. Le sujet du concours était « Ttiésée relevant la pierre sous laquelle son père avait caché ses armes. » Les grands prix de gravure eu médailles^ dont le premier fut obtenu par TiolUer en 1805, le second par Gatteaux en 1809, le troisième par Durand en 1810, et le quatrième par Brandt, donnaient, ainsi que les grands prix en pierre fine, le même privilège que les grands >prix de peinture et de sculpture : la pension de cinq ans à l'académie de France à Rome. Ce n'est que depuis 1816 que les graveurs ne reçoivent que quatre années de pension. Brandt partit donc pour Rome. U y était depuis trois ans, quand les traités lui firent perdre, comme à Robert, la qualité de Français. Il revint à Paris. Le directeur des musées , le baron Denon , ne l'abandonna pas, et lui fit graver la médaille allégorique représentant l'Aigle françaiH $ur le Bûryithène. Le roi de Prusse Tap^
S4 LÉOPOLD BOBRBT.
tu seras persuadé de la vérité de mes paroles et que tu m'enverras bientôt une lettre. Une seule page, si tu n'as pas le tejnps d'écrire davantage, suffira pour me rappeler que ma destinée n'est pas de rester à la Chaux-de-Fonds, et pour me rendre cette énergie dont malheureusement je manque trop souvent, d Ces vœux ardens devaient être exaucés : Dieu
pela en 1817 à Berlin, où il est mort en 18i6, laissant un œuvre ( en médailles fort nombreux, dans lequel on remarque parti*culièrement les portraits de Louis XVIII, de Pie Vil, yu de trois quarts, etc., et la représentation de monumens tels que la Trinité du Mont, FAcadémie de France à Rome.
Brandt a bien mérité des arts en concourant à ouvrir la voie de ntalie à Léopold; mais ses gravures n*ont guère justifié la haute opinion que la reconnaissance de Robert semblait avoir conçue de Tauteur. Pour le fini et la fioesse , deux qualités si différentes dans les arts, le type moderne des artistes est ce Jean Varin, l'illustre conducteur et tailleur général det monnaies de Louis XIII et de Louis XFV. Brandt, moins artiste qu'ouvrier, homme de patience et de labeur plus que de sentiment, n'offrait rien de ce grand modèle. H n'avait en partagée que le fini qni plaît à la foule, mais qui ne suffit pas à faire vivre les œuvres du burin. Il exerça cependant durant longues années les fonctions de premier graveur à la Monnaie do Berlin. Rome se souvient encore des étranges façons de cet homme, qui se jouait avec une puérile affectation des instrumcns de son art. Tandis que les autres graveurs étaient à la peine, penches sur leur étau , lui s'en allait par les chemins, fouillant sa gravure, tenant en main son coin d'acier, comme on tiendrait un cahier de croquis. Il n'y avait point là Tétoffe d'un artiste sérieux.
SA YIB ET SBS OBUYBVS. 2S
épargna au cœur tout français de Robert le protectorat direct de la Prusse, et lui ouvrit^ par une autre voie^ cette sainte Italie où son génie devait éclore. H. de Hézerac^ instruit par Brandt de la position de Robert, lui offrit tous les moyens d'étudier, pendant trois ans, à Rome, saut à le rembourser à son aise et quand il aurait pris son essor. On devine si Léopold accepta avec joie.
«Enfin, mon cher (c'est à ce même Brandt qu'il s'adresse le 30 avril 48i8), toutes mes inquiétudes se dissipent : je vais partir! Je sens en moi une partie de ta force. Ta manière élevée de voir se communique à moi, et, quoiqu'en ce moment il se trouve ici beaucoup d'ouvrage pour moi, je laisse tout pour ne suivre que tes conseils. Un découragement bien pardonnable, après les fâcheux événemens qui m*ont contrarié, me faisait voir tant de difficultés invincibles, que je ne pouvais m'arréter à aucune détermination. Maintenant tout me sourit : l'espoir d'une heureuse réussite se présente à moi; j'aspire à de nouvelles études, et il me semble que ce sentiment est l'avant-coureur des progrès.»
Il partit donc; mais, à son départ, il sentait en homme de cœur les obligations dont il était chargé, et le souvenir de la touchante abnégation des siens et du généreux patronage de M. de Mézerac devint, de son propre aveu j le molHle de ses actions et le
t6 LÉOPOLD ROBERT.
gardien de sa jeunesie. Cette religion du devoir et du foyer domestique fut pour lui, dans tous les temps, là vie de lame, et il lui prenait parfois, au souvenir de sa famille, des attendrissemens subits qui le mettaient en larmes. Le nom de mère était sans cesse sur ses lèvres ou sous sa plume : « Si je puis juger ton cœur d'après le mien, disait-il à Brandt, jeté souhaiterais une bonne mère, c'està-dire je te souhaiterais un bonheur qui ne peut exister sans cela. » Aussi avait-il accoutumé de dire que le chef-d'œuvre de la nature est le cœur d'une mère, et, à coup sûr, il ignorait que Grétry l'eût dit avant lui.
Une circonstance puérile peut servir à montrer à quel point il portail, dans sa première jeunesse, ce sentiment de la famille. Parmi les facéties plus ou moins de bon goût que les anciens de l'atelier de David lui firent subir à son entrée, comme à tous les nouveaux, on l'avait invité à un déjeuner où il voulut payer son écot : «C'est fait, lui dit-on; c'est toi qui as régalé pour ta bienvenue. — Et avec quoi? — Avec ta montre, qu'on a vendue à un marchand ambulant. — Mon Dieu I s'écria-t-il, ne trouvant plus en effet sa montre^ mais savez-vous que c'était un présent de magrand'mèrel je la rachète-rais dix fois son prixl » Et il éclata en sanglots à fendre le cœur. Les écoliers de rire plus fort; et ce fut seulement trois jours après qu'on fit cesser son
SA TIB BT SBB OBUVRES. 27
désespoir en lui rendant cette montre qu'on ayait cachée, et qui lui avait coûté tant de pleurs.
Comme les enfans [cet âge est sans ptVté/aditLa Fontaine), les jeunes gens sont très sévères dans les jugemens qu'ils portent les uns des autres. Les caractères concentrés et taciturnes ne sont souvent, à leurs yeux, que des caractères sournois et dissimulés. Or, le petit paysan de la Chaux-de- Fonds, resté lourd d'extérieur, se communiquait peu, s'ouvrait moins encore; c'en fut assez pour que ses camarades de l'atelier de gravure ( en loge, à l'Institut, pour les concours) trouvassent contre lui un texte incessant de saillies piquantes. Non pas qU'on le tournientât plus que les autres, car on n'épargnait personne; mais Robert, qui n'avait point la répartie prompte, prenait moins bien les plaisanteries. Sa timidité et sa gaucherie naturelles s'en accrurent, et avec elles s'accrut la malice des tourmenteursd'atelier. On cherchait incessamment à l'exciter par la discussion qu'il aimait et où il poussait volontiers les autres, mais à laquelle, par défiancé de lui-même, il évitait de prendre une part active. En résumé , il ne se sentait point aimé,, quoiqu'il eût si bien mérité de l'être. Or, c'est la chaleur de l'affection qui eût pu fondre les glaces de son caractère. Il demeura donc concentré et intérieur, et il n'est pas douteux que ces souvenus
de sa première jeunesse n'aient réagi sar les impressions prédominantes de son âge mûr.
Avant son départ pour Rome, Léopold n'avait pas encore bien démêlé sa vocation définitive. Une lettre de lui , écrite à Brandt et datée de la Chauxde-FondS; 12 décembre 1817, en est la preuve :
(( SI je n'avais écouté que mon cœur, j'aurais
répondu tout de suite à ta lettre; mais combien sont froides toutes les paroles pour te peindre le bonheur que j'éprouve d'avoir rencontré un ami tel que toil Ton amitié me ranime comme un talisman : elle me rend la force qui m'abandonne parfois. Je le sens, j'ai du penchant à la mélancolie; comme un voyageur épuisé par une longue et pénible route perd courage en songeant qu'il n'est pas encore au bout de ses peines, de même je ne suis pas toujours maître de mes tristes pensers, quand je jette un coup d'œil sur le long chemin qui me reste à fan*e. Tes lettres sont pour moi ce que serait un bon gîte pour un voyageur; aussi pense à la joie que me cause leur réception.
. , a Je dois te communiquer mes plans, mes études, et l'irrésolution pénible qui m'arrête sur l'art auquel je dois me vouer. Mes désirs me portent à la pemture; mais ma raison me dit que j'ai beaucoup à faire avant de parvenir à une médiocre impor-
tance. Les études d'un peintre sont coûteuses : les modèles, nécessaires aux petits détails, épuisent la bourse. Pour la gravure, au contraire, il ne me manque qu'un peu d'exercice du burin, et je dessine assez bien pour pouvoir, en m'habituant un peu plus au maniement des outils, exécuter des planches qui passeront pour de bons ouvrages. D'un autre côté, je vois que je manie facilen^ent le pinceau; tous les portraits que j'ai faits ont été trouvés très ressemblans. H. Meuron lui-même m'en dit beaucoup (}e bien, quoiqu'il pense à peu près comme moi sur la détermination que j'ai à prendre. La vue de l'Italie me donnera, je l'espère, quelques pensées plus grandes et plus relevées. Nous nous rouillons ici, M. Meuron me le dit tous les jours. 11 se plaint souvent d'être forcé de rester chez lui (i).»
A son départ, dans les premiers mois de i 84 8 (il était alors âgé de vingt-quatre ans), il n'était pas mieux fixé sur son avenir, et, malgré l'opinion de David et les conseils de Gérard, il n'avait pas encore tout-à-fait renoncé à la gravure. L'étude des maîtres du burin, telsque Marc-Antoine dans l'école
(I) Maxîmilien de Meuron, de Neufchàtel, est un peintre de paysage très distin^é qui produit de fort bons tableaux et dessine parfaitement au lavis et à la plume. C'est un bomme yraiment digne du nom d'artiste.
30 LiOPOiD iOBBRT«
dltalié; Édelincky Gérard Attdran, Jean Pesne, Pierre Drevet, Nanteuil, dans Técole française^ Bolswert, J* Suyderboef; Corneille Visscher, dans récole flamande; Albert Durer, dans celle d'Ailemagne» etc., lui révélait ce qu'il peut y avoir d'élevé dans la vocation de la gravure, dont les moyens si limités suffisent cependant à de si beaux
« Nor does the chisel occupy alone
The pow'rs of Sculpture, but the style âs much;
Each province of her art hér eqùal care.
With nice incision of her guided steei,
She ploughs a brazen field, and clpthes a soil
So stérile with wbat charms soe'er she will,
The richest scea'ry and the loveliest forms (1). »
Ce n'était point tant à gagner de l'argent que songeait Léopold Robert qu'à s'élever dans l'échelle des arts, et il avait horreur de tout ce qui sentie métier. Il ne lui serait pas venu à la pensée, pour réaliser des gains plus rapides, comme le lui con^ saillait un graveur subalterne, d'adopter le genre mou du pointillé, impropre aux sujets sérieux. Plus tard, quand il se fut donné exclusivement à la peinture, se propagea la manière noire, ce genre marchand si fort pratiqué en Angleterre, où les
(1) W^illiam Ck)wper. The Tatk, book I.
SA Ytl IT IBt CSUVRIS. 31
graveurs luttent avec les peintres de célérité, de coquetterie et d'effets factices, et tuent à Fenvi la gravure de style. Robert n*eut en général que dé* dain pour ce genre à la mode, a Non pas, disait-il, en 1834, à un graveur célèbre, qu'un véritable artiste n'ait pu faire la débauche de s'y essayer, et, relevant le genre de sa mollesse native par le se^ cours magistral du burin, ne s'y soit montré supérieur, parce que Thomme fort est toujours luimême, quel que soit son instrument; mais la vraie gravure historique n'en sera pi^s moins toujours la gravure en taille-douce, pourvu qu'elle sache se donner de l'aisance et de la liberté. » Aussi étaitce le «eul genre de gravure qu'il goûtât avec les eaux-fortes de maîtres. Il aurait aimé à voir ses (Buvres gravées d'une manière pittoresque, et, comme il le disait, avec ragoûL II détestait cette gravure froide et compassée que les graveurs appellent exclusivement classique, qui sent le métal^ et accorde trop au métier pour ne pas négliger le sentiment. C'est ce sentiment qui donne du prix aux François de Poilly, qui fait passer sur les défaut» des Claude Hellan et des François Chau-* veau^ qui fait le charme des petiH maUres dont le talent si souple, si délicat et si fin, s'est mis, sous Louis XV, au service des peintres de la décadence. Abraham Rairabach appelait la taille-douce la seule gravure légitime. En effet, par sa fernieté.
3S . LiOPOLP ROBEBT.
par la diversité, par le savant entre-croisement àe ses tailles, elle dispose d'un éclat, d'une variété, d'une intensité de tons, d'une transparence de demi-teintes, refusés aux autres genres. Aussi Robert tyoutaitril que, s'il était demeuré graveur, il se fût ligué avec les artistes vraiment dignes de ce nom : les Al. Tardieu , les Desnoyers et les H. Dupont en France; les Toschi, les Jesi en Italie; les Raimbacby les Boo, les Robinson en Angleterre; les Frédéric MûUer en Allemagne, pour protester de toute la force de son courage contre l'envahissement des genres bâtards.
Le graveur peut passionner le cuivre comme le peintre passionne la toile ; mais les oeuvres des maîtres du burin prouvent assez que leur première préoccupation est moins la beauté de la teille que la conservation du caractère de leur modèle. On n'est un maître qu'à ce prix : tant il est vrai qu'en toute chose il faut plus d'esprit qu'on ne le croif pour se servir de l'esprit des autres. Cest l'écueil même des plus grands talens. Ainsi, que Ton compare les séduisans mensonges de Raphaël Morghen avec les originaux qu'il a traduits : par exemple, sa gravure de la Cène de Léonard de Vinci avec ce qui reste de cette admirable peinture au réfectoire des dominicains de Milan. TraduUcre, traditore, dit^ on souvent des plus habiles. A c6te des originaux de Raphaël, du Corrége, du Poussin, mettons les
estampes qu'en ont faites les vieux maîtres et celles des modernes. Ces derniers, dont Toutil sera, si Ton veut, plus beau, paraîtront plus exacts peutêtre au premier aspect, plus mathématiquement littéraux dans les tons; mais les anciens, plus forts^ plus artistes, ont senti qu'à inégalité de moyens il fallait, pour rendre leurs modèles, prendre avec eux des licences, et en définitive ils sont plus fidèles, plus dans le caractère des maîtres. Traduire de la sorte, c'est buriner avec l'ame des modèles : c'est la seule vraie fidélité (i). Ainsi, dans les lettres françaises, le Plutarque d'Amyot, une traduction, s'est acquis le rang d'un original.
A cette époque où Robert commençait à sentir avec force la grandeur et le caractère divin de la pensée, les difficultés de son art lui apparaissaient plus ardues. Il avait l'intention de faire à Rome» d'après les fresques de Michel-Ange et de Raphaël
(1) Les grands maîtres en peintare, ceuv de ritalie particalièrement, et avant tout les Vénitiens, sont les plus rudes jou-^ teurs pour les pauvres graveurs; mais quelques peintres d*un ordre moins élevé ont gagné dans les traductions. Ainsi Migoard et Le Brun ont emprunté du style au burin d*Edelinck et de Gérard Audran. Qae sont encore les vastes toiles de V Américain West? De sages compositions souvent pleines de finesse, mais filles d'une palette blafarde, que l'Anglais Woollett a réchauffées du feu de son burin, et dont il a fait des miraeies d'har^ manie, comme disait Bervic, le maître de notre admirable Henriquel-Dupont,
34 IitOPOLB KOIBRT.
(comme le fait aujourd'hui le grud graveur Toschi, d'après les fresques du Corrége à Parme), des dessins dont plus tard ii aurait eiéeuté les plan^ ches^ mais comment rendre dignement ces chefsd'œuvre? C'est par la base que pèchent ordinairement les graveurs : par le dessin; il s'était donc vigoureusement adonné au dessin, et, dans les premiers mois de son arrivée à Rome, il faisait, comme à scm départ, les plus vastes projets en gravure. Cependant tout ce beau zèle tourna court. Il eut une telle joie de retrouver des amis, des camarades d'atelier qui ne s'occupaient que de peinture, qu'une fois installé en Italie^ cette patrie de la lumière, il se sentit peintre, reprit de nouveau la palette, et finit insensiblement par renoncer tout-à-fait à sa première carrière. Aussi n'a-t-on de lui, en gravure, avec ses deux pièces de concours, que le portrait de la femme de David, d'après une peinture de ce maître; une tête du roi de Prusse Frédéric -Guillaume 111, d'après Gérard, tète qu'il a reproduite en plus petit format pour l'ornement d'un Essai statistiqtie sur le canton de Neufchàtel, par M. de Sandoz-RoUin (i), puis un
(1) Robert avait le dessein de graver une collection des sou^ verains de Nettfchàtel : le portrait du roi de Prusse aurait fait partie de la collection, de même que celui de la duchesse de Nemours, resté inachevé, et dont on conserve une épreuve d'essai , & peu près unique, dans le musée d'Avignon.
SA TIB H 818 OllJYftBS. SB
petit portrait de M. de Pourtalès père, puis encore une petite scène champêtre, effet de nuit, et enfin un fragment de la Baiaille de Sempaeh, grande planche terminée par Charles Girardet. Du reste, il le faut aYOuer> ces gravures, curieuses à raison du nom de Fauteur, n'ont qu'un mince intérêt comme art : ce n'est qu'un travail d'habile éGoUer. La gravure égratignée plutôt que burinée du portrait de la femme de David eut cette destinée ci^ rieuse, que l'éditeur, pour donner quelque essor h la vente de la planche publiée sans aucun nom, s'avisa de faire inscrire au bas celui de la duchesse d'Orléans-Penthiètre. De ce moment, la vente augmenta sensiblement. Cette supercherie est plus fréquente qu'on ne croit, et il y aurait une nomenclature piquante à faire de portraits qui ont paru et reparu successivement, toujours également ad^ mirés et ressemblans, sous les noms les plus disparates.
Qui de nous, en franchissant, surtout pour la première fois, les derniers pics glacés des Alpes savoisiennes, n'a senti tout à coup l'air comme
36 LÉOPOLD ROBEUT.
s'amollir, et la Flore de Tltalie pousser comme à notre rencontre son baleine embaumée? Ainsi Robert se sentait enivré aux caressantes approches de ce qu'il appelait sa terre promise, et il s'élançait^ d'une vivacité ailée, vers la vallée d'Aoste en chantant les strophes de la Mignon de Goethe, que lui avait envoyées Brandt : a Connais-tu la terre où les citronniers fleurissent? où, dans leur sombre feuillage, mûrissent les oranges dorées?.....» Enfin il est arrivé à Rome. Il baise la terre antique; et son classique enthousiasme, comme celui du bon Degérando à son arrivée dans la ville immortelle, ne manque point de saluer le Capitole, et les Sept Collines, et le Tibre, et la colonne Trajane. Il a toujours <|uelque chose d'obligeant à dire aux Scipions et aux Antonins. Sa civilité s'élend à toute la nature et à tous les siècles (i). Ses premières lettres, disons plutôt ses premières exclamations, sont pour Brandt.
« C'est de Rome que je t'écris, mon cher, et ce n'est pas un rével Quel séjour enchanteur I quel paradis pour un artiste ! Ah I cher -ami, je n'oublierai jamais que je te dois ce bonheur. Tout fait naître en moi des sentimens inconnus, délicieux. Je sens que jusqu'ici je n'ai pas vécu. On est ici forcé de penser, et on ne peut avoir de ces pen-
(1) Paul-Louis Courrier. Lettres écrites d'IlaUe.
8A VIE ET SKB (»tYBES« 37
sées étroites et mesquines comme on en a chez flous. Mon cœur est trop plein, je ne sais comment commencer ma lettre. . . .
« Ah I mon cher, quelle joie j'ai éprouvée en voyant le Vatican I Quels beaux ouvrages et quelle quantité I Âb! David disait bien vrai, quand il disait que le ciel d'Italie pouvait seul inspirer l'artiste. Je cours beaucoup : je ne puis rester en place. Tu vois avec quelle hâte je remplis cette lettre. Il me semble toujours que je perds mon temps quand je ne vois rien de nouveau. Je veux d'abord faire un grand nombre d'esquisses , surtout dans les premiers mois. J'ai l'intention d'essayer ensuite quelques études au pinceau d'après de bons ta^* bleaux, et puis nous verrons si j'oserai moi-même entreprendre un tableau; mais pour cela il faut tftcher, de manière ou d'autre, de gagner de l'argent, car naturellement avec cinquante louis on ne peut rien entreprendre. Cependant tout ira bien , j'espère; jamais je ne me suis senti si content et si heureux. » (Rome, 19 juillet i8i8. )
Quelle voie va-t-il suivre? Il est parti pour Rome, comme il le dit quelque part, avec l'idée d'y vaincre ou d'y mourir. « Ce qui me fait espérer des progrès, disait-il avant de se mettre en route (lettre à Brandt de décembre 1817), c'est qu'aucun de mes ouvrages ne me plaît, et que je sens mieux que je ne puis faire maintenant. » Ce mieux, cet
3$ |.<(0|lûl4P IlOBBItf.
idéal qu'entr6voi| sa pensée, et q\ii pera T^tude ar-^ deate de toute sa yie, il le cherche àow suf \e^ toile, il le cherche avec acharneipept. \\ vit dans une Fetraitis silencieuse, d'une vi^ d-austérité, de labeur, d'éeoncHnie, d'incessante et opiniâtre acti? ^té. D'abord, il tait de nombreuses études d'apcès n^ure, et il ne s'interropipt que pour composep de petits tableaux qui lui sont demandés pai< dos amateurs 4e son pays. Sa force de irolouté semble, pour lui, multiplier les heures, et donne du r^sr sort à une constitution qu'une assiduité sana repos aurait dû briser.
A son début, il s'était essayé dans le gaur^ ^^ intérieurs, et il savait fait ent^e autres une /^roç^ m&H dam réglise f;(>ma%ne des $amU Céme eê Ikk mien, pour laquelle le prieur du couvent avait posé; mais Granet, à qui il avait montré sa peinture, lui avait dit : a Laissez drac cas tableaux à murailles pour les gens qui ne savent pas despiner la figure. x> De ce moment, la vocation de Robert avait été décidée. Voici comme il rend compte à Brandt de ses travaux, sous la date du 6 mai Ifiil9:
« Je commence, mon cher, par te dire comment j'ai passé mon temps depuis que je suis à Rome. J'ai employé les premiers mois à apprendre à cour naître Rome, à faire un grand nombre decro?T quis, et à essayer quelques esquisses peintes d'ar près nature ou de ma composition. J'ai auss\, Uj
SA f lE ET SkS QBiiYÀES. 39
âttueîquéë liiois, commencé uti tableau, uti inté- Hetit, qu'on tti'â conltoandé. Il est Inâintentat fini, et ceux qui le voieilt en font l'éloge. Je suis sur le point d'en terminer tin autre de la même grandeur : je crôiâ qu'il plaita davantage. Je cherche à suivre la nature en tout. David lîous disait toujours que c'est le seuliinaître que l'on puisse suivre sans craindre de s'égarer. Ah ! mon cher, que je suis heufeùxi que l'Italie est belle! avec quelle force le plaisir dé tout ce que je vois et que j'admire s'augmeïliè cotititiuellementf Ces contrées sont faites (iour l'artiste, ou plutôt l'artiste seul est ei) état d'éti seiitit* les beautés, d
Enfin, diptèi bieii des efforts, après bien des iiiquiétudes, l'espérance vînt à son tour, quand, ati bout âë tfoiâ aûs, en 4820, il eut réufii dàiis son atelief une douzaine de tableaux dont les artistes faisaient l'élôgë et qui ^ïlaisàient par leur origitialité.
EU éflfet, dans râttiiéè 4819, tlhë circoristàiice singulière liti fournit l'occasion de traiter avëcta^ lent iiti géiiï'e toui-à-fait nouveau. Les btigâhdàgesdèé Apetihins avaient fendu, chaque jotir, pluâ dangereux lé voyagé de Naples. Dans les états t&mains, lés bandés détruites renaissaient dé lettré cétidrés. Lé secrétaire d'état de Pie VU, lé oardîiïal Consàlvi, avait été ûrtêié par le fàméùt bHgàûd
surnommé le Barbone, quî^ fatigué de son métier d'aventures, n'avait relâché le cardinal que sur la promesse d'une place dans la police romaine. Les routes et la campagne étaient alors battues par d'autres bandes organisées sous la conduite de Gasparone de Sonnino. Les brigands, poussant leurs courses jusqu'à Albano, arrêtaient les voyageurs presque aux portes de la ville sainte. En vain des colonnes mobiles de carabiniers étaient formées pour courir sus aux bandits; la peur avait été sur le point de tout désorganiser : pas un officier n'avait voulu partir. Enfin un homme de résolution se rencontra : un Français, maréchaldes-logis chef, nommé Dubois, décoré de la Légion-d 'Honneur par Napoléon; il fut choisi pour commandant, et la lutte, une lutte acharnée, une véritable campagne, s'ouvrit contre les brigands. Ceux-ci se recrutaient principalement dans la petite ville de Sonnino, à vingt-cinq lieues de la capitale; aussi le bourreau et le chevalet du supplice y étaient-ils en permanence sur la grande place. Aux deux portes extrêmes de la ville, assise sur la chaîne des montagnes de Terracine, entre les états romains et ceux de Naples, étaient exposées les têtes des suppliciés. Quand les coupables n'avaient pas mérité la peine de mort, on leur administrait vingt-cinq coups de nerf de bœuf, appliqués avec une vigueur toute romaine; et, comme
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cette punition était rachetable un écu par cinq coups, on en ajoutait cinq pour les pauvres. Ces rigueurs n'ayant pas suffi, le gouvernement pontifical se résolut à user des moyens extrêmes contre ce nid de brigands. Un édit fut lancé qui en ordonna la démolition, et qui, indépendamment d'une gratification promise pour l'arrestation ou la mort d'un chef, garantit un dégrèvement d'impôt à toute commune qui aurait détruit une bande (1). En un tour de main, une grande partie de la population de Sonnino fut enlevée, et plus de deux cents montagnards, hommes, femmes, enfans, tous brigands ou parens de brigands, furent entassés à Rpme, les chefs au château Saint-Ange, le reste à l'établissement de travail des Termini, ainsi appelé parce qu'il est en face des thermes de Dioclétien.
C'est alors que Léopold s'avisa de solliciter du mofisignore gouverneur de Rome, depuis cardinal Bernetti, la concession d'un local propre à travailler au milieu de cette population transplantée. La permission obtenue, il s'installe aux Termini, se mêle aux brigands, dont son argent le fait bien venir, et passe deux mois à les peindre d'après nature, le plus souvent seul au milieu d'eux, parfois
(1) L'édit est du 18 juillet 1819. Le dégrèvement portait sur le sel et les farines.
dn société avec Michstloil, ({Qi éû fit pltrs^éui^ f^^ des. Vigueur d'accentuation, éïïefgîe dé physiôuomie, beauté de statiife, souplesse et fierté dé po^ ses, originalité de costumeg et de mœurs, tout â^otfrait à Id fois dans les modèles pouf donner âUï petits tableaux de Robert une puissance de ôâH ractère inaccoutumée. Il r étissit àU-deïà dé ion atferite, et, quand ses études furent terminées, il acheta aux brigands tous les habits qu'il en put obtenir, et qu'il se proposait de faire entrer dan«( des tableaux nouveaux. Cette collection de costumes et d'armes, également achetées aux brigands, était d'un beau choix : c'est le seul luxe qu'il se soit jamais permis. Un soir que, durant l'hiver de 1830-1831, si fertile en troubles politiques dans les Légations, Léopold recevait che2 lui un certain nombre d'artistes et d'amateurs, une émeute, soulevée â Rome même par Timprudence de quelques jeunes gens de l'académie de France, grondait sous les fenêtres de la maison, tfn des bMes vint â de^ mander quelle attitude on tiendrait au cas où la porté serait forcée : Robert, pour toute réponse, passa dans la chambre voisine, et jeta ies richeiï armes aux pieds de ses ami^. fl y avait de quoi équiper toute l'escouade (!].
(f ) On peut Toîr, à ce sujet, (feux articles de M. Ëusebe Gaullieur, dans la JSevue smut, publiée à Neufchâtel, mois de fé*
SA TIÉ if hÉb Mrif lÉBS. 43
tkHm èfdë lé pmèÉ âék htigénûs ^iniitiàMt éiéc leiïitêtii', l6 g(rttvetneiiïent rôiiïàiflj fatigué des dépenses de la détention, âimna quelque liberté aux prisonniers des Termini. D'abord, leurs femmes et leurs enfaù^ tâgùërefit en mendians dans lé^ rùe^^ ptiis sùc(!£lssl^émeùt cfdel^ties hommes fîti-ent élafgls sui' parole; et ces fils et filles des fiiontâgnés, tfh la ilàtùre fait tout plue grand et plus beau, ftappêl'ètit bietitôt les regards par leurs bàilldù^ pittoresques et letlr beauté sauyage. Tout Ce qu'on avait raconté de leui^ prouesses excitait ati plus haut degré la curiosité dti peuple^ d'autant que, chez le descendant de Romulus, toujours si prompt au cotiteau, le brigandage et l'assassinat ne déshonorent poitit comme dans nos sociétés réglées. La fille du peuple troute à son fiancé Utt air de héroé, s'il a couru lés aTcnturéfs delà mon-^ tâgne, et Robert disait même que la plupart de ces bandits avaient conservé certaines qualités pti^ lïritîvés, uue sorte de dignité, et qu'au fond c'étaieut d'assez bônueé gens.
Après le Sâc deSUtiUiUd, lé préjugé favorable aux héros de la montagne était dans toute sa force, et l'indulgence romaine sembla caresser les habi-
Vtier et dfé mm iÉn. Ces àrfièÏ€*sr, êttiiés àiët M^ê, ftiâîsf avec tm tort àé sfricérîfê pàrTàtftë, coritîeïtttëht frtuSieu^s âéUSt» ratéressans, priacipalement sttf ht jèttiesié dfé téopoirf Kolttrt.
Ai . LËOPOLP ROBERT.
tons des Termini. Ces malheureux devinrent une population de modèles, que, par égard pour le besoin des ateliers, dans cette ville des arts, le gouvernement romain n'eut plus le courage d'incarcérer ou de bannir. Mais l'abus fut bientôt à côté de l'usage; et, bien différentes de ces dames romaines qui ne professaient la philosophie que couvertes d'un voile, la plupart des femmes modèles ou soi-disant telles professèrent trop ouvertement répicuréisme de la beauté sans voile. Le gouverneur de Rome en Qt enfermer quelques-unes, et il fallut aux autres, pour conserver leur liberté, un certificat de modèle délivré par le directeur de l'académie de France. De jeunes artistes prirent les plus sages à leur service; les plus sages, bien entendu, furent les plus belles. C'est ainsi que Maria-Grazia, la plus remarquable de ces femmes de Sonnino, fut bientôt confjme chez elle, avec sa soeur Teresina, chez Schnetz et chez Robert (1).
Tandis que le mari de la Grazia portait à la jambe l'anneau de fer du bagne, et tenait une misérable et chétive contenance au château Saint-Ange et
(1) Le nom de famille de ces deux célèbres modèles était Boni, Maria-Grazia n'est qu'un prénom qui signifie Marie de grâce, comme nous disons Notre-Dame de grâce, comme les Espagnols disent Dolores, Marie-des-Douleurs , prénom de femme de Tautre côté des Pyrénées.
plus tard à Porto d'ÂDzio, la belle montagnarde sonninèse errait par la ville et faisait la fortune des ateliers. C'était le vrai type de la femme de brigand : superbe de stature et de forme, la tête couronnée de la plus magnifique chevelure, forte, fière, sans peur, Tœil et le geste du commandement, quelque chose de la Liberté du dithyrambe de Barbier. Teresina, qui était, comme sa sœur, dans le suprême éclat de sa beauté, et qui devint la favorite de Robert, avait plus de finesse et de douceur dans les traits : on eût dit une femme de la ville en costume de ciocciara (1).
Ce serait, il faut le rappeler, se faire une bien fausse image de la femme romaine, que de s'imaginer rencontrer en elle ce joli, ce piquant un peu apprêté que nous associons si souvent, de ce côté des Alpes, à Fidée de la beauté. Le portrait de la Fomarina si célèbre de Raphaël, — non pas la magnifique peinture de la Tribune de Florence, qui n'est pas la vraie Fornarina, et que de grands connaisseurs croient même ne point être de Raphaël (2), mais le portrait authentique du palais
(1) La cioeeia est cette sandale du paysan romain, laquelle s'attache avec des cordes qui remontent autour de la jambe. De là le peuple dit un eiocciarOf une ciocciara, termes consacrés aussi dans les ateliers de peinture.
(2) La couleur olivâtre de ce portrait semble être celle des Giorgion,'et s'éloigner de celle des Raphaël, dont la teinte est
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BarbériHi, et dont le palaii Bof ghësé possède utle copie de Jules Romain, -- offre dôS traits d'unô beauté élevée, sévère, mais ûti peu dufê et sâu« vage : une Maria-Grazia du xvi* siècle.
A ces modèles des Termini, qui alimentêreut pendant long-temps Fatelier de Robert, vifttent se Joindre dé nouveaux modèles que les eltpédltiôds inexorables des carabiniers romaiiîs lui fournirent en encombrant le château Saint-Ange et la forte^ i^esèe de Cîvitâ-Vecchia. Quant à ôeUx tfèhttè léS brigands libres qui entretenaient de secrets rapports avec leurs atoîs des Terfninty là personne des arlisteê, celle de Robert surtout et de Schiletz, leur devint sacrée; et sans qu'il y eût à attendre dans la montagne la politesse de Yhiddlgo, voleur dé grands chemins en Espagne, qui demande la bourse chapeau bas, une hospitalité chetaleresqUè accueillait ces artistes là où d'autres eussent probablement trouvé la mort. Des pareiîS des detti soeurs Maria-Grazia et Teresiuâ escoftèreilt lés deux amis pour lès protéger au plus fort des combats qui suivirent le Sac de Sonnlno; et l'un de ces hommes, traversant un jour avec eux cette ville où des tétéS de suppliciés dêcoràieftt les portés extérieures en façon de bucrànes antiques, leur
pinibi bri^tie. En outré, dii icetfouté fe tnMe méâhU AU iritisée àé Pmûe, ef ô'ôst tiA ÔiOf gidtl hlécdiièsiëbld èdhinld iùMItmi.
SA If II |f mp «fCn^l^BS- i?
|B0ûti?4 4aiis le npmbyç, poa sfti)s qutfque Ûçrté, otite 4e sqm fr^rg et çellp dç sQp çQusin,
La eélébrité fie ees deux femmes siogulièFes, qui exercèrent alors et depuis, comme modèles, une sorte d'influeiioe sur le talent de Léopold, a dépassé les limites des ateliers, et c'eçt encore s'occupe^ de Robert que de donner sur elles quelques dé^ tails (1).
MarichGra%ia et Ti^enna étaient filles d*un eae^ eiatarê ou cbasseur, et étaient nées, }a Maria-^Grasfa en 1797, la Teresina en i80â. Toutes deux n'a« vaiept que quinze an& quand elles furent mariées. Grazia épousa un garçon de dix-sept ans, Ibrce
(1) Dans la pensée que le lecteur ne verrait peui-être point avec déplaisir quelques informations déy^oppées sur le brigandage en Italie k cette époque^ et sur le mode d^ r^pre^ioa ^ui fut aflppté par les gouverjiemens <^ Rome et de ]Sfly[>les, nous clonnerç^Sj mais dans un appendice, afin de ne pas trop interrompre notre récit, ce que nous avons recueilli d'authentique sur ce point trop souvent romanesque sous la plume des écrivains. Pour trouver l'intérêt en pareille matière, il n'était ç^
Caperchio, berger et brigand, ou peu s'en faut. Q 7 ayait alors, sur la lisière de la montagne, un nommé Mattia Caputi, propriétaire laboureur, qui ne portait pas cette cioccia, la sandale classique du paysan romain, «t II laboure en souliers, donc c'est un ricbe, d avaient dit les brigands. Le saisir, le garrotter, Tenleyer dans la montagde fut Taffaire d'un instant, et Mattia ne dut la liberté qu'à une rançon de cent piastres que sa femme paya en vendant ses bijoux. Depuis cette aventure, poussé par la vendetta, il cherchait ses bandits, quand, un jour, il en trouva plusieurs dans une auberge. Il en tua deux et en poursuivit un troisième, qui ne fut atteint que dans ses habits et s'échappa. L'un des tués était le mari de Haria-Grazia, qui ne l'avait épousé que depuis sept mois; le fugitif était son cousin, un certain Gregorio. Dès ce moment, la vendetta fut mutuellement jurée entre Gregorio et Mattia.
Cependant, Maria, la belle veuve, était l'objet de toutes les ardentes convoitises des héros de la montagne. Ce fut Francesco Nardelli, charbonnier, qui eut sa main. « Le premier un agneau, le second un tigre, » disait Maria elle-même, parlant de ses deux maris. 11 y avait un an qu'elle était remariée, quand l'honnête Nardelli fut chargé par sa bande de tuer à Terracina un dénonciateur. Le coup fait, il s'enfuit dans la montagne^ ou le zèle
SA VIB ST 8BS CBCVRBS. 48
du bourreau de SoDBino le força à demeurer. Sur ces entrefaites, rexpédition des carabiniers romains s'opéra 9 et Grazia, qui venait d'être mère, et qui tenait son maillot sur sa mamelle, fut enlevée avec Teresina, et jetée aux Terminù Elle avait alors près de vingt-trois ans , Teresina dix-huit.
Déjà, trois années avant le sac de Sonnino, celle* ci s'était mariée, et précisément à ce Mattia Caputi devenu veuf, Mattia le tueur de brigands^ qui avait à régler avec le cousin de la jeune Romaine un certain compte de vendetta. Mattia vint tirer Teresina de l'établissement des Thermes, et fut chargé par le gouvernement d'aller, accompagné de sa femme, dans la montagne, traiter avec les bandits. Dans un défilé, il se rencontre, un jour, face à face avec Gregorio. Prompt comme l'éclair, celui-ci fondait sur lui, le stylet à la main, quand, d'un mot, Mattia l'arrête : « Pli^s de vendetta! s'écrie4-il, nous sommes parens : Teresina est ma femme. » On s'embrasse, la paix est faite, et ils reviennent à Rome de compagnie. Chevalerie manquée que ce brigandage romain I
Pendant que cette réconciliation s'accomplissait, le mari de la Grazia était toujours à la montagne (i).
(I) Se faire brigand s'appelle à Rome se jeter à la montagne : buttarsi aUamontagna; être brigand, etser alla montagna. Les Corses disent dans le même sens prender la tnacchia,
Il Ht un jour un déerôf d'«mni9tte i la porte d'une église, et s'empresse de se rendre à Sonnino pour faire sa soumission) m«is, quwd il arrive, les délais étaient eipirés depuis quelques heures, et on l'arrête, comme s'il eût été pris les armes à. la main* Il rugissait de fureur. On l'enchatne, et, pendant que sa femme eontinue à poser pour Robert aux Termini, on enYoie le malheureux h Porto d'An^ Bio. a Taniù megliot -^ me disait Gracia, quand, à Home, en 1846, fille me contait ses aventures à l'académie de France (1), *^ looto nuglio per qtmto et^accia ohe e venuto ai arrendersi! Fo$h omvaHi cmt^ onni primat (Tant mieux pour cet im*-
prçndre le ^is« le tn^quif, çprte de taillis fourré dont les collines de la Corse sont couvertes et qui se compose d'arbousiers, de myrtes, de cytises, de lentisques, de mûriers sauvages, souvent si épais, qu'on ne peut y pénétrer qu'au moyen de la baehe ou du feu. C'est le refuge apeuré de taut homme qui a i|in démêlé a^eç la Justice.
Les partis politiques ont le même langage e^ Bretagne : dans les troubles de cette province, sous la Régence, l'expression entrer dan» la forêt signifiait embrasser la guerre civile.
(1) Dans sa description de la galerie du Palais-Royal, M. Vatout (article de Jlf ar<a*£f ra«ta » tableau peint par Schnet?) donne une histoire de cette femme, nous ignorons sur quels documens. Nous sommes forcé de dire qu'i'/ n*y a pas le moindre détail qui en soit exact. Un homnie d'esprit comme M. Yatout eût, à coup sûr, mieux inventé, a'H se fût livré à son imagin«tion.
SA Vit BT 6B8 QBUYRES. SI
bécile qui était venu se rendre! Plût à Dieu que cela fût arrité cent ans plus^tôtl) Quand on rar*rêta, ajoutait-elle, j'étais encore aux Tertnini. Là, ma vertu éclatait à tous les yeux; mais le tigre d'Anzio entend dire que les prisonnières des Tber* mes causent avec des hommes par les fenêtres. Furieux de jalousie, il s'échappe, se glisse à Rome, et rôde autour de ma prison pour me tuer. On l'arrête, et il est remis à l'ombre à Porto d'Anrio^ où il en eut encore pour cinq ans. 19
Il semble que, femme et Italienne^ menacée du couteau, Gràzia va courir à la vengeance* Qu'cmû se détrompe : le peuple de Rome ne rompt pas pour si peu. Sa dureté, d'ailleurs, n'était que sur les lèvres, son cœur était sans fiel; et dès qu'elle fut sortie des Termini, elle alla voir de temps à autre son mari à Porto d'Âilzio, et fit sa paix. Elle sup-* plie même alors qu'on le rapproche d'elle, et Tar* deur de ses démarches, pour obtenir une corn-* mutation, répond à l'ardeur de son caractère extrême. Elle redemande son Nardelli au rnonsignore de la police, elle le redemande aux cardi^ naux, au pape, à la Madone. «(Elle eût écrit à Dieu, disait-elle, si la poste allait jusqu'à lui. Enfin, grâce à l'intervention de l'ambassadeur de France, , le duc de Laval-Montmorency, elle obtint que le forçat d'Anzio fût transféré au château âaint^Ângei
Les peifies eotnmen$aieiit àé'oublier. Le itiarii
devenu sage, n'avait plus guère alors que dix-huit mois de fers à subir. Il comptait même un peu sur les fêtes pour faire diminuer son temps, car, si à Rome on ruine en fêtes le pauvre peuple, encore en tire-t-on parfois quelque indulgence religieuse ou civile. Malheureusement toutcet échafaudage d'espérances croula sous un édit de Léon XII, qiii reléguait à perpétuité à la citadelle de Civita- Vecchia tous ceux qui avaient trempé dans le brigandage. Point d'exception, même pour celui qui touchait au terme de sa captivité. Dès-lors, Nardelli, au désespoir, prend son parti. Il s'associe à un prisonnier déterminé comme lui, et, un jour qu'ils sont en quelque taillis écarté à faire du bois, chacun d'eux tue son soldat (chaque galérien a son soldat qui le garde comme son orpbre), et s'évade. Passant alors, côte à côte, le Tibre à la nage,- ils font, dénués de tout, quarante à cinquante lieues à travers champs et bois, et se jettent dans les montagnes de Terracine, où leur tête est mise à prix. Le compagnon de Nardelli était un lieutenant de Gasparone. Quelques hommes se groupent autour d'eux, et la troupe, pendant deux années, se teint du sang des carabiniers romains et napolitains. Les bandits, acculés finalement sur une montagne, disputent pied à pied ce dernier poste, at tombent, l'un après l'autre, sous la fusillade^ SeulS) le tieutenant et Nardelli résistent encore;
SA TIE ET gB8 OBUVEES. $3;
mais le cercle se rétrécit incessamment. Enfln^ au sommet, les carabiniers aperçoivent le lieutenant agenouillé, dont le fusil est appuyé sur une roche : le coup va partir; les carabiniers se précipitent: l'homme n'était plus qu'un cadavre, une balle l'avait atteint à la poitrine au moment où il se préparait à faire feu. Son sang fume encore, et c'est à peine si rhomérique bandit s'est affaissé dans la fière attitude qu'il avait prise. A cet instant, un tronc de pin croule du flanc de la montagne : c'est Nar-delU qui l'a déraciné, et qui, accroché aux branchages, se fait crouler avec lui. Sanglant, plus qu'à demi mort, il est conduit à Mola di Gaëta, et les gendarmes napolitains viennent demander au gouvernement pontifical les cent piastres promises; mais on reconnaît qu'il est sujet des Deux-Siciles,, et Rome refuse. Nardelli rentra donc aux prisons de son pays pour y attendre la potence ou une grâce douteuse.
Cependant Maria, qui savait la mise à prix de la tête de son mari et ses exploits de la montagne, apprend qu'il est arrêté, mourant et condamné. Elle songe sans tarder à convoler à de nouvelles noces, et s'informe s'il n'y aurait pas moyen de hâter l'exécution du jugement. Morta la bestia, morto il veneno, disait-elle dans sa tendre sollicitude. Un jour donc, elle va à la place Barberine, la place des écrivains publiçS; et s'y fait faire une pétition pour
rambâssâdéuf de France. Armée eia guerre de tous ses atourà et de tous ses attraits, elle se présente chez le duc de Laval-Montmorency. Les valets font mine de lui refuser la porte; elle la force :
tf Cest moi, la Grazia, dit-elle au duc; je viens vous demander justice de ce gouveniement napolitain qui n'en finit pas et me fait languir. »
Un peu d'obscurité qu'il ne m'est point donné d'éclaîrcir, enveloppe les détails de l'entrevue : le duc en a gardé le secret.
Malgré cette démarche, les bonnes nouvelles qu'attendait Grazia n'arrivant pas, la belle Romaine perdit enfin patience. Se mariait alors qui voulait, à Rome, sans papiers et sans consentement de famille. Une commère se trouva d'ailfeurs qui déclara devant l'antorité qu'elle avait entendu dire par un marinier que Nardelli était mort, et un nommé Kimerly, de race bohème, chapelier de son état, devint Theureux époux de la prétendue veuve.
— Mais êtes-vous bien sûre, lui demandai-je, que votre second mari soit bien mort? S'il revenait?— Oh! répondit-elle, j'espère qu'ils y auront mis bon ordre 1
— Est-il donc si facile, repris-je, de se marier sans être veuve?— Bah ! ce n'était pas alors comme sous ce pape-ci; pour de l'argent, on eût épousé son père!»
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Et en me raccfntAnt aiûsl le$ âg!tàti(ms de sà yie^ Maria -Grazia, déchue aujourd'hui comme tant d'autres gloires, refleurissait d'une jeunesse nouvelle, et retrouvait un accent de fierté extraordinaire.
L'abbé Richard, dans sa Dèêcription de l'Ita^ lie {{), accuse les femmes romaines, même du premier rang, « d'aller, dans leurs promenades nocturnes de l'été, chez les bouchers, voir tuer les bœufs, dont elles se plaisent ensuite à examiner les entrailles palpitantes. » Ce reproche serait souverainement injuste aujourd'hui, et Ta probablement toujours été. Les grandes dames de nos jours ne sont plus ces fameuses matrones de l'antiquité dont le pouce impitoyable décidait de la vie et de la mort des gladiateurs. On a dit également que ces cruels spectacles attiraient les femmes des montagnes, dont l'aisance de la tie n'a point amolli le cœur et chez qui, au contraire, rhàbitude des luttes sanglantes a dû entretenir des instincts sauvages et le besoin des impressions fortes. On a parlé de mille folies auxquelles les amrait poussées le besoin de sentir, d'être averties en quelque sorte de leur existence : tout cela, pur roman. Les habitantes de la montagne, celles même, entre les^ fèmmês de brigands, qui jadis
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QQt chargé le fusil des héros de la forêt, n'ont nullement ces instincts féroces, et ne s'affichent point ainsi à Rome. Pauvres gens pour qui tout est cher, eUes ne quittent pas, à moins d'être modèles, les places Montanara et Campo de' Fiori, où sont leurs aflTaires et leurs habitudes. EUes ne fréquentent aucun des spectacles des dernières classes; et leurs mœurs, que relève, sous le haillon, une certaine dignité indépendante, n'ont rien des bassesses de la lie de Rome. Ignoble comme celle de toutes les grandes villes, celle-ci n'est point ce qu'on appelle le Peuple Romain; elle n'en a que le nom. A défaut de bêtes fauves dans les arènes, à défaut de lutteurs humains et de gladiateurs^ il lui siérait bien de hanter les boucheries, elle que l'on voit courir avidement au mausolée d'Auguste, prostitué de temps à autre à de grotesques joutes où de malheureux bossus luttent contre des veaux, comme si, pour ces contrées amoureuses de la forme, le bossu n'était point un homme (1) 1
(1) Cette parodie des combats antiques et des héroïques combats espagnols de taureaux montre combien le populaire de Rome affectionne le grotesque, comme pour se délasser du beau dont il est entouré. Il faut être un bossu vérifié pour être admis dans Farène. Les veaux sont de pauvres bêtes efQanquées auxquelles les cornes commencent à poindre. Excités par les bossus, par les cris des spectateurs, par des pointes acérées,
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La Maria-Grazia et sa sœur Teresina, qui est morte en 1839^ ont posé pour presque tous les tableaux de Robert et de Schnetz. La galerie du Palais-Royal possédait un portrait en pied de Maria^ Grazia, par Schnetz^ sous le titre de la Femme du brigand. La jeune femme qui présente à la diseuse de bonne aventure la main de Fenfant dans le tableau de r Enfance de Sixte-Quint, par le même, est le portrait de la Teresina. Dans r Improvisateur napolitain, de Robert, la femme assise aux pieds du chanteur et tenant un enfant est encore la Teresina. C'est encore elle qui est représentée dans la danseuse qui précède le char du Retour de la fête de la Madone de l'Arc,
Justine, sœur de Gasparone, le chef de tous les brigands, était aussi un magnifique modèle, et dont les aventures ne le cèdent eu rien à celles des deux sœurs. Une autre jeune fille enfin, d'une beauté remarquable, enlevée par les brigands, et faisant partie de la population de Sonnino transférée aux Termini, servit de modèle à Robert pour une de ses meilleures études qu'il peignit, de grandeur
ils entrent en fureur et portent à la fin de vigoureux coups. J'ai vu un des malheureux bossus, qui en avait été blessé et mis hors de combat, essayer de sortir de Tarène. La populace Fempécha de sortir, et criait au veau : « Tue! tue! » afin d*en avoir pour son argent.
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naturelle, aux Thermes, pour lord Kitinaird. Cette jeune flUe portait au cou une cicatrice que Léopold reproduisit dans son portrait, en mémoire de la résistance énergique opposée par elle à ses ravisseurs.
Nous nous sommes arrêté sur ces épisodes qui appelèrent alors Tattention des peintres français et de Rome entière sur le brigandage italien. Cest là, en effet, qu*il faut cherchfr Torigine de ces éternelles peintures de brigands dont tant d'artistes inférieurs à Robert et cachés dans son ombre ont inondé les salons du Louvre * mais les siennes étaient, en 1820, une nouveauté piquante, d'autant plus goûtée, que les poésies de lord Byron venaient de mettre les brigands à la mode.
a J'ai été bien favorisé, je l'avoue, écrivait Léopold Robert à son ami Brandt le 3 octobre 1822; j'ai voulu choisir un genre qu'on né connût pas encore, et ce genre a plu. C'est toujours un avantage d'être le premier. Lorsque j'arrivai, je fus frappé de ces figures italiennes, de leurs mœurs et de leurs tisages remarquables, dé leurs vêtemens pittoresques et sauvages. Je pensai à rendre cela avec toute la vérité possible, mais surtout avec cette simplicité et celte noblesse que Ton remarque dans ce peuple, et qui est encore un trait conservé de ses aïeux« Ce que j'ai fait jusqu'à présent ne me satisfait pas encore , j'espère réussir mieux.
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Cependant mes tableaux, quoi qu'il? reiuréieiitent d'abord, sont très recherchés. Je dois me féliciter de mon yoyage en Italie; je crois que j*y resterai long-'temps. Un autre avantage, c'est que le climat, au lieu de m'être contraire, m'est extrême^ ment favorable.... Mon état me coûte beaucoup; je suis forcé d'avoir continuellement des modèles pour mes tableaux, car je suis résolu à ne pas faire un traiisans ce secours, qui ne peut jamais tromper.,. Je fais des excursions dans les montagnes les plus sauvages, et j'y trouve des motifs tout nouveaux pour ce genre, »
Robert fit de ses peintures une exposition générale à Rome; mais, dépourvu de ce savoir-faire qui met à appeler les éloges et les succès tout le ^lent et Tart qu'il employait à les mériter;^ il fallut qu'un Vaudois, le consul de Suisse, H. Auguste Snell, son banquier et son ami, amenât dans son atelier la duchesse de Devonshire, qui le prôna, et qu'un artiste bienveillant fît voir son exposition à un riche curieux, le colonel de Lamarre, qui aida
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à loi donner le premier essor. Depuis lors, son nom passa de bouche en bouche; les générations successives de voyageurs se le léguèrent, et la réserve modeste du jeune peintre le servit auprès d'eux autant que son talent.
L'extérieur, chez Robert, n'avait, il faut le dire, rien de séduisant pour qui le connaissait peu. C'é^ tait un homme petit, grêle, d'un aspect lourd et sans distinction. A ses vétemens de couleur foncée, étroits, exactement boutonnés; à son chapeau rabattu sur les yeux; à sa grosse tête enfoncée dans les épaules; à son air gauche et refrogné; à l'arc de ses sourcils se fronçant l'un vers l'autre; au timbre discret et timide de sa voix, on réconnaissait un caractère peu expansif , un esprit soucieux. Partout il prenait la dernière place et le dernier rôle. Comme tout homme à pensée unique, il respirait l'ennui. 11 s'effrayait surtout de ce jeu de miroirs, de ce feu croisé, de ce tonneau des Danaïdes qu'il faut remplir tant bien que mal, et qu'on appelle en France conversation; mais, s'ilouvrait la bouche, sa parole, quoique embarrassée, peignait d'un mol bref et juste. Se sentait-il à son aise, le nuage qii obscurcissait son front se dissipait; et qui avait causé avec lui finissait par lui trouver je ne sais quoi de fin et de vrai, de sensible, d'aimant et de triste, digne à la fois de sympathie et.de respect.
Il était temps que la fortune lui sourit, car les
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trois années fixées par M. de Ronllet Tenaient d'expirer; déjà même le pauvre artiste s'était tu contraint de demander^ pour quelque temps encore, la prolongation de sa pension; mais, soutenu par la Togue, cette fois d'accord avec le bon goût, il fit de petits tableaux qui se Tendirent rapidement, et de ce jonr il se maintint par ses propres res- 8ources.Il put même, deux ans après (i 822), enlcTer à l'horlogerie et appeler à Rome son frère Aurèle, doux et intelligent jeune homme, dont il Toulait faire un artiste, et qui demeura jusqu'à la fin le compagnon fidèle de sa prospérité, de ses triomphes et de ses peines. De ce jour aussi, continuant à affronter Tigoureusement la Tie, la retraite et la pau- Treté, il n'eut de relâche qu'après s'être acquitté enTers M. de Mézerac, qu'après avoir remboursé à sa famille les avances faites pour son instruction. Enfin, en 1828, seize ans après ses premiers débuts dan& les arts , la vie matérielle ne revenait plus pour lui, chaque jour, avec ses cruelles exigences; et, libre de toute dette, il revoyait sa patrie, précédé de la réputation de l'un des premiers peintres de l'Europe. Mais n'anticipons pas.
Les ouvrages qui avaient d'abord appelé sur Léopold Robert l'attention du public en Italie n'étaient, à vrai dire, que des étitdes historiées. D'ailleurs, la nature sombre des sujets de brigands avait
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fini par le dégoûter, a Je ne pu» peindre, digait^U, sans m'ideniiûer avec mon sujet, et, quand j'ai achevé un de ces malheureux brigands, je me sens tellement épuisé et si mélancolique, que, si je con*tinuais long-temps, je finirais par perdre la tête ou du moins par tomber malade sérieusement.» Il fit donc divorce avec ces peintures de bandits au moment où le prix en était doublé (i), et, à l'instar de l'habile peintre d'imitation Victor Sehnetz, qui parait avoir exercé une réelle influence sur la di^ rection de son talent, il voulut poursuivre des succès plus élevés.
Sorti de cette grande école de David, qui, depuis, a fait tant de martyrs, mais qui, par la main du maître, a relevé l'art de la décadence où l'avaient plongé les saturnales d'une école de boudoir, il avait l'exemple de ceux qui luttaient à leur tour contre les tristes excès de leur propre école. Son bon sens lui faisait apprécier combien son organi-* sation s'éloignait de celle des génies créateurs, et^ à la nature même de ses succès, il comprit qu'il fallait s'en tenir à l'imitation simple et vraie de la
(1) Robert demeura toujours désintéressé. « Tu aimes mieux l'argeiit, c'est naturel, tu es père de famille, écriTait>il à un de ses amis; moi je désespère ma mère, ma sœur et mon frère même par le défaut tout contraire. Je compte cependant changer ayec les années. » Il ne changea pas, et c'est ce dédain de rargent qui a fait sa force.
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grande nature qui Tentourait : partage, du reste, assez beau, si le peintre savait ne pas dépasser soû but.
Un incident particulier de son début dans la grande peinture de chevalet était venu, d'ailleurs, réclairer d'une manière complète et irrévocable sur la portée de son propre génie, et lui apprendre à renoncer à l'idéal de l'inspiration souveraine. Un amateur lui ayant demandé un tableau représentant Corinne improvisant au cap Misène, il avait accepté, mais l'œuvre n'aboutit point. Déjà la composition était agencée, déjà lés auditeurs étaient peints, et la figure inspirée de Corinne, ainsi que celle d'Oswald, manquaient encore.
« Je ne sais comment je fais, écrivait-il à Son ami Navez, il me semble que je m'occupe assidûment, et je ne fais presque rien quand je compare avec les autres. Je suis en travail sur mon tableau de Corinne. Je suis fâché de ne pas t'en avoir montré la composition^ mais, quand tu es parti, il était si dégoûtant, que je n'ai pas osé. Encore à présent, j'en ^Is tellement dégoûté, que je suis souvent tenté de crever la toile. » (24 novembre 1894.)
(( Mon misérable tableau, dit-il au ménie le ùiotà suivant, commence à me peser furieusement. Il pourra bien *'y trouver quelques bons détails, mais j'ai bien peur de m'étre fburvôyé. J'ai choisi un effet trop ctfficile k renard; et d'ailleurs je m'àp<sr^
çois qu'une Corinne est trop élevée pour moi qui n'ai jamais fait que des brigands et des paysannes. Ma consolation, si j'en puis trouver une, c'est de voir que je ne m'aveugle pas trop sur ce que je fais, et que j'ai beaucoup plus étudié que si j'avais fait vingt petits tableaux. Schnetz, qui voit de temps en temps celui-ci, cherche à me rendre le courage. Je t'avoue que, si je le faisais pour moi, je le laisserais pour en exécuter d'autres qu'on me demande instamment. »
L'année suivante, on retrouve les mêmes doléances dans une lettre du 5 mars au même peintre Navez : « J'ai à peu près fini mon tableau de Corinne. Sur les derniers temps que j'y travaillais, il me tombait tellement sur le dos, que je me suis décidé à le laisser là quelques semaines. J'y travaillais sans l'avancer. C'est un sujet trop difficile. Cette figure de Corinne est ingrate à faire, car on ne sait quel caractère lui donner ni quel costume. D'après ce qu'on me dit, je crois qu'il y a des choses dont la couleur est plus forte que dans mes autres tableaux; mais, si j'avais prévu tout le mal que cette maudite peinture me donnerait, à coup sûr je ne l'aurais pas entreprise. »
Il s'était en effet risqué, à la fin, à peindre sa Cormne d'après la Maria-Grazia; mais, pour personnifier l'inspiration, copier ne suffisait points il fallait créer. Le soufQe créateur faillit. Ramené in-
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cessamment, malgré tous ses efforts, loin du domaine de rimagination , sans cesse, à la place de ridéale figure de Corinne, il mettait, dans sa pen^ sée, un des poètes populaires de la Hergellina, du Môle ou de la foire de Garditello. Un instant même, il avait espéré que le propriétaire du tableau ac^ cepterait la substitution; il l'en pressa plusieurs fois, alléguant son peu d'aptitude à ajuster, pour rOswaldy TApoUon botté de Gérard , des vêtemens à la mode. Enfin , sur le refus de Famateur, il préféra achever à sa guise et pour son compte le tableau commencé, plutôt que de s'escrimer à rendre ce qu'il ne sentait point. Il gratta donc avec le rasoir la figure de Corinne, y substitua un improvisateur; et le tableau annoncé sous ce premier titre de Corinne, au livret du Salon de iS^, mais non eiposéy parut, deux ans plus tard, métamorphosé sous le nom, aujourd'hui si connu, de F Improvisateur napolitain.
Cette transformation de la toile n'a rien de surprenant, surtout chez Robert. David, son maître, qui ne revenait guère sur son travail, n'a laissé que bien peu de repentirs dans ses tableaux, parce qu'il effaçait, s'il avait à refaire, afin d'éviter les repoussés et l'altération inévitable des couches d'huile superposées; mais de tous les peintres, Léopold fut le gratteur le plus intrépide : il faisait un usage presque aussi fréquent du rasoir que du
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pinceau > et y airait utie merveillétisé adi'eâsé. Telle page était Couverte ou en partie terminée: Uil beau jourj ses amis lie retrouvaient plus rien que la toile grise. Il appelait cela travailler à la manière de Despréaut : «Celui-là^ disaiMl, m'a appris à peindre autant que M. David. »