‹ Léopold Robert: sa vie, ses œuvres et sa correspondanceChapitre 4 sur 17 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

^ECOIVDE PÉRIODE.

nOMB, IfAPUBg ET PAU». -^ LUS MOI890NKEUM.

- RSSIHfflB 81»! LE CAHACtBAB Dt TALENT DE ROftBRT.

(isâï-iMi.)

Le tableau dé la Cor Mné ïi'ét&it poitit le seul pas tenté par Léopôld Robert dâûs le domaine de Fimagination. Cette même année 182^, il avait esquisse deut grandes compositions de Roméo au tombeau de Juliette; mais Tiusuccès de la Corinne le fit prudemment reculer, et les sujets de Roméo de-

68 LÉOPOLD ROBBRT.

meurèrent à Fétat d'ébaache. De ce moment, il renonça à traiter aucune scène tirée du roman, de la poésie ou de l'histoire; et, restreignant sa peinture aux données humbles et familières, ses laborieux efforts n'ont plus qu'un but : l'élévation du style et la délicatesse du sentiment dans l'expression choisie du vrai.

Ce qu'il y eut d'admirable et de frappant chez Léopold depuis cette époque, c'est l'harmonie qui s'établit entre son talent et l'Italie. La campagne romaine inculte, silencieuse et comme désolée, la sévère beauté des lignes de l'horizon, l'unité divine des vastes déserts du ciel, l'éclat prestigieux de l'atmosphère, préparent une émotion inconnue à qui arrive dans la ville de Rome, « cette Niobé des nations. x> Robert, avec un sentiment pieux de la nature, un amour d'artiste qui embrassait et le paysage, et le ciel, et la création entière, s'était identifié avec ces beautés graves qui allaient à son ame mélancolique et l'emportaient dans tous les lointains de l'imagination. Il sentait un frémissement ineffable, qu'il exprime souvent dans ses premières lettres, à la vue de cette ville écrasée sous le poids de vingt siècles, et cependant si vivante, bien que tant de touristes n'y voient qu'un cadavre. Des deux Romes juxtaposées, également mortes toutes deux, la grande Rome des xv« et xvi' siècles n'était pas la moins étonnante à ses yeux. Et quel cadre magni-

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fique que cette splendide nature, ces Marais Pon-. tins, cet infini solennel de la campagne romaine pour ces grands ossemens du passé! La magie aé« rienne qui enveloppe la ville de Naples, et son golfe, et ses environs, enthousiasmait Robert , tout en désespérant son pinceau; et plus d'une fois la population de ces beaux lieux lui fournit de magnifiques modèles : ainsi, après V Improvisateur , le Retour du pèlerinage à la Madone de F Arc; toutefois il revenait plus volontiers à la population romaine. En effet, le Romain, imposant dans sa décadence, est encore le vieux Romain des temps historiques, etil offre une preuve éclatante, entre mille, deTimmutabilité des caractères originels des peuples (i).

(1) QQ*on rôlise la phrase suivante du discours de Gicéron sur la réponse des aruspices, § ix : « Nec numéro Hispanos, nec robore Gallos, nec calliditate Pœnos, nec arlibus Graecos, nec denîque hoc ipso hujus gentis ac terr» domestico nativoque sensu, Italos ipsos ac Latines, sed pietaie ac religione, ùtque hâe unâ sapientiâ , quod Deorum immortalium numine omnia régi gubernarique perspeicimus , omnes gentes nationesque superavimus. »

Ce langage de la Rome antique, à propos de Ces dieux que l'homme a faits et qui n'ont pas fût Khomme (*), ne serait-il pas, vérité de religion à part, celui de la Rome moderne, la ville sainte, le siège de la papauté?

Nous descendons de ces Gaulois dont Tacite disait qu^il était

{*) Cyrano de Bergerac.

TO LÉOPOLD ftOBBlT^

La dignité, chez M, est de toutes lés classes. Étranger à toute affectation, jamais pressé de montrer ce qu'il vaut, sérieux, fier, méditatif, presque triste, il semble chercher le mot de Fénigme assez obscure de ses destinées. Haut et superbe, il voit en-^ core en nous le Gaulois; dans Thomme du Notd, un barbare* Lui dont la ville est le grand hôpital des dynasties déchues, son premier sentiment envers l'étranger est Tattente du respect, presque le mépris. Le nil admirari d'Horace est encore, avec Tantique ptmem et circenses, sa devise éternelle. Tout lui est spectacle. Le Napolitain qui s'agite, qui court, qui danse, chante et crie sans cesse, et qui épuise tous les excès de la Vie et du repos, est un

plus sûr d*agir sur eux pAT là persuasion que par la contrainte, ùuototitâte suadetidi magii quam juhendL Désavouerionsnous davantage ce mot de Gaton Tancien , qui vivait deux cents ans avant JésUs-Chrîst : ùdltia duas res industriosisâtmê persequitur, rem militarem et argutè toqui?

tJn metnbre de TAcadémie des Sciences morales et politiques, feu M. Edwards, a fait de nombreuses recherches sur le croisement des races humaines; malheureusement ce n^était qu'un homme de savoir patient et qui n'a point creusé la question. L'ôD^i'VftliOD ft déttioûtfé qtié lés mélaùges de ^ng •Dt peu d'infludnee nir les racés Tigouréoses, et quMl £iut peu de temps, peu de générationsi pour que ces races reprennent tons leurs caractères primitifs. Les Français solit plus Qaulois aujourd'hui qu'il y a quatre cents ans; les Anglais plus Anglais, les Allemands plus Allemands.

SA TII ST 8«8 OSf7T»B8. 7«

spectade pour TétraDg^; c'est l'étranger, aucon*^ traire, plébéien ou roi, qui est le spectacle da Vto^ main. Et cependant semblable , en dépit de cette impérieuse nature, à ee Hou qui a déposé sa royauté et se laisse conduire à la baguette d'un enfant, il {aisse Mv^ autour de lui, et w se venge de ses maîtres que par je ne sais quel dédain superbe et nopcbalant. A peine un instant, éveillé à 1^ voi^ de Re IX, a^t-il semblé vouloir reprendre sa place aux avant-post^ du genre bumain, et déjà le sort adésarmé son courage; déjà Le calme hautain d'une insouciance séculaire a remplacé sa gloire d'un moment»

A Rome, c'est moins dans la haute société que dans le peuple qu'il faut aller chercher cette beauté majestueuse, élégante et reposée, qui porte la tête livec toute la dignité des sénateurs et des matrones de la république romaine, et dont Robert s'était constitué le peintre. C'est là surtout que de magnifiques vieillards, qui semblent comme descendus des tableaux de Raphaël, prouvent la vérité de cette belle parole de Joubert : « Les vieillards sont la majesté du peuple*» Quand le /iu^çftmo romain, AUX cheveux de jais luisant, au teint chaud, au re^ gard intelligeat, à la taille vigoureuse et légère, jette avec un instinct d'artiste sa veste de velours sur son épaule, à défaut de manteau, l'expression de ses traits prend un caractère de flerté particu-

1i LÉOPOLD ROBERT.

lière/et Ton retrouve le type éleyé de la statuaire antique :

Solo isgaardafldo A guisa di leon quando si posa (1).

Tel était le milieu où Robert aimait à Tivre; tels étaient ses héros et ses dieux, tandis que d'autres faisaient poser des Jupiter et des Romulus à cinq francs la séance. Plus d'une fois, se mêlant à ses modèles, il a fait son profit de tel trait vif et court échappé à quelque bouche du peuple, et qui décelait souvent une impression plus forte et plus intelligente des beautés de la nature et de Fart qu'on n'en trouve dans plus d'un gros livre de nos jugeurs jurés.

L'année 1822, la première où Léopold ait exposé au salon du Louvre, vit paraître, avec quelques-unes de ses peintures dont les brigands des montagnes de Terracine lui avaient fourni les modèles, de petits sujets de moines et de religieuses, et les regards en France commencèrent à se fixer sur lui. Les connaisseurs furent frappés davantage encore de l'Improvisateur napolitain, substitué à la Corinne et exposé en 1824. Cette composition, d'une noble simplicité et le premier grand tableau de Robert,

(1) Dante, Purg,, Vî, v. 65-66.

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prépara les succès édabtns qu'il devait obtenir, plus tard. Le caractère des deux figures principales est écrit avec énergie et bien contrasté. On voit aussi que l'artiste, préoccupé de l'expression variée d'at« tention de chacun des personnages groupés autour du chanteur, s'est étudié à rendre l'extase moitié sensuelle , moitié intellectuelle, qui berce, au son de la cantilène, sous leur climat privilégié, ces voluptueux Napolitains.

La Sicile, autrefois la Grande-Grèce, le royaume de Naples, dont la capitale est l'antique colonie des Cuméens, ont conservé dans les traits et dans les mcEurs de leurs races populaires de profondes traditions de leur généreuse origine. La vie en plein air qui rend l'homme à la nature en l'enlevant à la société, l'habitude de la cadence dans la démarche, de la danse dans les fêtes religieuses et profanes, de la pompe dans les processions, des costumes éclatans, des tresses de fleurs et des ornemensde fruits dans tous les usages publics et privés, tout rappelle l'antiquité païenne. C'est un violon en tête (}ue les paysans se mettent en marche pour aller ouvrir le labourage; c'est au son du tambourin et des castagnettes qu'ils rentrent les moissons et les vendanges. La femme danse-t-elle, son aspect revêt à l'instant une sorte de grandeur et de fierté, et son enthousiasme vertigineux et électrique finit par emprunter quelque chose du délire de la pytho-

7i' LÉOPOLD lOBElT»

nissa. L'hommd du peuple, comme pour aite$ter que le laurier d'Horace, de Virgile et du Tasse, n'a point épuisé le sein fécond de la caimpagna feliee, a le don de Timprorisation poétique, cette liberté de la presse populaire de la vieille société italienne toujours divisée, quelquefois indépendante, jamais libre. La poésie est partout : dans le chant, dans la danse, dans les harmonies de la mer, dans tous les mystères d'une admirable nature qui fait vibrer à la fois les cordes de Timagination, de l'ame et des sens. Robert en était encore à la fraîcheur des pre** mières impressions d'un voyage à Naples; comment n'eût-il pas été inspiré par cette population âauvagè> il est vrai, indolente, frivole, dépourvue dé dignité, mais non vulgaire, mais facile et bonne, si naïve surtout dans ses enthousiasmes et si forte^ ment pittoresque?

Tout ce qu'il exposa aux Salons de 4822 et i824 appartenait au même ordre d'idées : toujours de ces scènes familières qui s'offraient incessamment sur ses pas; mais l'Improvisateur attestait par la cadence des lignes, par l'élévation et la pureté du style, parle choix des détails, les efforts de l'artiste pour agrandir sa manière, et s'élever, à force de puissance de rendu, à force de vérité d'expression et de coloris, au niveau du génie créateur (4). Quel-

(1) Ce tableau fut payé a Robert 3,500 francs*

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qués détAite du tableau trahissaient, il est vrai, l'incertitude qui avait pesé primitivement sur la composition. Ainsi, les jeunes filles assises aux pieds du rhapsode, et qui, prises individuellement, sont toutes de fort belles études, ne se lient point dlntention, d'une manière assez complète, à l'ensemble de l'action , et l'on pourrait dire qu'elles figurent là moins pour l'acteur que pour le spectateur. Cette harmonie, cette unité de composition, — l'une des plus capitales difficultés de l'art, — fut, avec l'entente du clair-obscur, comme nous le verrons dans la suite, l'un des écueils contre lesquels le talent de Robert eut le plus à lutter en tous les temps. « Ces dernières parties sont du peintre, » dit le Poussin, «et ne se peuvent enseigner. C'est le rameau d'or de Virgile, que nul ne peut trouver ni recueillir, s'il n'est conduit par le Destin. »

La trace de ses courageux efforts n'était pas moins notable dans de petits tableaux de la même année 1824, représentant des Pèlerins se reposant dans la campagne de Home, deux Religieuses effrayées du pillage de leur cimvent par des Turcs, un Brigand en prières avec sa femme, et la Mort d^un brigand, — compositions austères, exécutée^ avec une grandeur de faire et surtout une profondeur de sentiment dont Léopold seul avait donné l'exem* pie à l'exposition de 1824.

Lors de Fincendie de Saint-Paul-hors-les-Murs, il avait fait beaucoup d'études sur place. Il exécuta, en 1824, diaprés ces motifs, un intérieur des ruines de cette basilique , le lendemain de Fincendie. Le sculpteur Thorwaldsen en fut si enchanté, qu'il lui en demanda une répétition (i).

En novembre 1825, Léopold termina pour Tambassadeur de France, le duc de Laval, un tableau dont les figures ont plus de deux pieds, et qui fut fort goûté. Il parle ainsi de cette composition à son ami Navez : « C'est une femme de rUe de Procida, sur le bord de la mer, qui attend son mari. La fin de la journée annonce un orage. La mer, qui est très grosse, lui donne des craintes; elle tourne la tête pour chercher au loin la barque qu'elle désire; un jeune enfant dort près d'elle. Je crois que le sujet se devine assez : du moins, je n'ai jamais eu besoin de le dire. »

Un petit tableau représentant des Chevriers des Apennim pansant une chèvre blessée avait été com^ posé par Léopold pour le pejintre Gérard en 1824;

(1) «( Le tableau est assez grand, n B*y a pour ainsi dire pas de figures. Je me suis fort amusé à le faire, parce que c'était une occupation nouvelle pour moi de faire des lignes droites et des colonnes... Je ne m'en crois pas davantage pour cela un Bramante, ni même un Perrault ou un Mansart. » Robert à Navez, 1« et 7 août 1824.

SA yiB BT SB8 OBCYIES. 77

deux ans plus tard, il lui envoya de Rome une seconde peinture : Une Mire pleurant sur le corps de sa jeune fille exposée. C'est un usage touchant des états du pape, usage plus pittoresque encore aux pays de montagnes où les costumes se conservent mieux dans leur pureté traditionnelle, d'exposer les morts à visage découvert, dans la maison mortuaire, jusqu'à ce que les confréries les emportent à leur dernière demeure. Robert avait été plusieurs fois témoin de ces tristes scènes, et il a fait une répétition de ce petit tableau pour un amateur distingué des arts, M. le général baron Fagel, ministre des Pays-Bas à Paris. Gérard fit une critique fort délicate de ce dernier tableau, qui offrait les mêmes qualités et les mêmes défauts que les précédens (1).

(1) ...... Le choix du sujet, dit Gérard (lettre à Robert

du 13 novembre 1SS6), m'avait causé quelque inquiétude qui 8*est bientôt dissipée à la vue du tableau. Votre composition est simple , noble et touchante. J'ai revu avec plaisir ces costumes, qui, heureusement pour moi, n*ont point changé. Cette scène m*a paru d'autant plus vraie, qu'elle m*a rappelé en partie celle dont j'ai été témoin dans ma jeunesse : une fille de campagnne, qui servait chez ma mère, mourut; ses parens vinrent pleurer sur son corps et lui rendre les derniers devoirs. Vous savez , monsieur, tout le cas que je fais de votre beau talent, et avec quel plaisir j'ai vu vos succès, si justement mérités. Si je me permets quelques observations, comme vous avez bien voulu m'y autoriser, je vous prie de les regarder

78 ilôf OL0 HOBBftT.

En i8f7, Léopold ^posa des PêUnm reçus à la porte iun couoeni, des Filles ttlschia au rendex» f>ims, r Ermite de Saint-Nicolas recevant des fruits des mains dune jeune fille, et uoe Pèlerine pleurant sur son enfant mourant. Dans une lettre adressée de Rome à M. Marcotte, le 15 janvier 1626, Léopold décrit ainsi ces denx derniers tableaux destinés à cet amateur : a Je profite avec empressement de la permission que tous me donnez pour satisfaire Tenvie que vous me témoignez de connaître les sujets des tableaux que j'ai Thonneur d'exécuter pour TOUS, bien que j'éprouve assez de difficulté à exprimer avec la plume des scènes qui sont plutôt des motifs saisis sur la nature, et qui se sentent mieux qu'ils ne peuvent se décrire. Dans le

comme une j^euve de la haute estime que j'ai pour votre mérite.

f D'après oe dernier ouvrage^ je crains (frau^ement) que TOUS n'adoptiez une manière un peu rude^ non par Teieès du fini, mais parce que les contours semblent peints à sec. Les plis de la manche de la mère ont quelque raideur, et la tête est peut-être trop Yîrile* Je suis ennemi de la beauté systématique; mais dans toutes les classes et à tous les âges il y a, surtout chez le peuple que vous savec si bien peindre, un genre de beauté relative que tous pouTez mieux que bien d'autres découtrir et retracer. Enfin, permettez-moi de tous rappeler que c'est au dessin et au caractère que tous aTes su donner à ce genre, qu'on aTait traité un peu trop négligemment avant tous, que tous deTez la réputation bien méritée dont vous jouisses* v

SA TIB BT iBS CBUTBES.' 79

premier tableau, j'ai représenté une femme des montagnes Toisiaes du lac Fucino» qui, dans le pèlerinage qu'elle fait à Rome avec son jeune enfant, est forcée de s'arrêter pour une maladie grave, ce qui arrive fréquemment aux malheureux habitans de la campagne. Son enfant a pris un accès de ûèvre pernicieuse; elle est au moment de le perdre, et j'ai cherché à exprimer l'effet de la tendresse maternelle dans un moment aussi pénible. Le site où elle se trouve, sans être tbut-à-fait portrait, est un motif qui m'a été inspiré dans les montagnes de Subiaco. L'autre sujet, qui est ébauché, m'a été fourni dans^mon dernier voyage de Naples. C'est au sommet de la montagne lapins élevée qi|i se trouve dans l'île d'Iscbia que j'aL vu un ermite recevapt d'une jeune fille des fruits qu'elle lui avait apportés^ Je vais l'exécuter tout de suite. »

Le petit tableau de la Pèlerine est un des plus fortement expressifs que Robert ait peints. Il n'est pas jusqu'à l'austérité du paysage qui n's^joute k la tristesse pénétrante de la scène. Quant à l'^'rmt^e du Mont FpomoQ, il offre tout le charme que corn-* portait le siyet, et servit de transition à la peinture à* Une jeune Fille de Procida donnant à boire à un Pécheur, l'une des producticms les plus heureuses de Léopold, et par laquelle il ouvrit l'année 1827. LcC jeune fille, un vase d'eau sur la tête,

pose un genou en terre pour mettre le vase à la portée des lèvres altérées du pêcheur. La pantomime des deux figures est pleine de justesse, et, à la grâce digne et simple de la femme, on ne peut se défendre du souvenir des compositions antiques. C'est quelque coin de page d'un manuscrit grec.

A peu près à la même époque, Robert avait conçu le projet de personnifier en quatre tableaux les saisons et quatre grands pays de l'Italie. Le Retùur de la fête de la Madone de l'Arc devait ouvrir la série, et représenter Naples et le printemps; les Moissons dans les Marais Pantins, Rome et Tété. L'automne aurait été symbolisé parles Vendanges en Toscane, et l'hiver parle Carnaval de Venise, Le Retour de la fête de la Madone de l'Arc parut en 1827, et la Halte des Moissonneurs figura au Salon de 4831. Léopold renonça au sujet du Carnaval, et le Départ des pêcheurs de l'Adriatique, qu'il y substitua, fut l'œuvre dernière du grand artiste. La mort seule l'a empêché de peiqdre les Ven^

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dahges, car il méditait ce sujet en travaillant à ses Pêcheurs, ainsi qn'onle voit dans une de ses lettres à M. Marcotte (Venise, 26 juillet i832) : « Je vous ai parlé de la Toscane pour y placer le sujet de riion troisième tableau, qui est les Vendanges. J'aimerais à m'installer pour cela sur les lieux mêmes où je voudrais trouver mes inspirations. Il y a une petite ville extrêmement pittoresque (San- Gerftiniano), qui n'est pas éloignée de Volterra, et où la manière de recueillir le raisin est très originale. C'est encore un pays tout neuf, et qui conserve beaucoup du caractère étrusque mêlé à celui de la Renaissance, qui platt toujours tant. Ne pensez-vous pas qu'avec ces moyens on puisse faire une scène intéressante? Ce serait le repos à la fin d'une belle journée d'automne, et ce moment me fournirait des épisodes variés et piquans. L'idée m'en parait philosophique, car c'est dans l'automne de la vie qu'on peut espérer de jouir du repos. Voilà un plan aussi bien arrêté que possible; mais, pour laisser avec sûreté le champ libre à mon imagination, j'aimerais à mieux connaître le pays où j'ai l'intention de placer cette scène. »

Le duc d'Orléans, qui goûtait le talent de Robert, avait d'avance destiné à ce tableau des Vendanges une place dans sa galerie toute moderne, où brillaient maints diamans de notre école : la Françoise de Bimini et la Consolation des affligés

tô LÉOPOLD ROBERT.

d'Arry Schefifer, le Jo$eph et la Bataille des Cim^ bres de Decamps, une magnifique Scène orient(de du pauvre Marilhat, 8i cruellement frappé dans toute la forcé de son talent, les Vaches et les Chassée de Jadin, l'Évéque de Liège et le Doge d'Eugène Delacroix, le Michel- Ange de Robert Fieury, et en-» fin, sans parler d'un de ces chefs-d'œuvre microscopiques où Meissonnier rivalise avec les meilleurs Flamands, Y Assassinat du dm de Guise de Paul Delaroche, et TâE'dtpc d'Ingres, tableau à côté duquel devait plus tard se placer la Stratonice du même peintre.

Le pèlerinage à la Madone de FArc, qui a pour but d'appeler sur la terre les bénédictions de la Vielpge, a lieu aux fêtes de la Pentecôte, à la chapelle d'un village distant de quelques lieues de la capitale. C'est une de ces solennités qui participent à la fois du paganisme et du christianisme, et où l'ardeur du plaisir se mêle aux pratiques dévotiêuses. Ces jours-là, tout le populaire de Naples est en ébullition comme son Vésuve, dont il est sî fler. Des hommes, des femmes, des enfans, revêtus de leurs plus beaux habits, habits pi^esque orien^ taux par la forme et par l'éclat des couleurs, montent sur un char attelé de ces magnifiques bœufs gris à grandes cornes de là Romagne, dignes de descendre des bœufs du Clitumne. Les mains sont ehargées de thyrses entrelacé!» de fetiillages, de

SA Vil IT iHi «ÇyRjBS. ^

fraits et de fleurs,, cm pendent des amuletlei, des chapelets, des imag^ de la Vierge et des saints. Les fronte sont couronnés de pampres, de feuilles de figuier, de branches de citronnier chargées de leurs fruits. Des bouquets ^e genêt et de lavande verdissent les roues du char, et le joug des tran-* quilles animaux qui le traînent porte un trophée de branchages et de blé en herbe. Tout est jeu-» it^se. Joie, fête et tumulte. La marche est ouverte par deux enfansdont le plus ftgé frappe en cadence une orécelle de marteaux (1). Les chants, le bruit des tambourins et des castagnettes, répondent à cet étrange appel. De belles jeunes filles qui dan*

(1) Cet étrange instrument de percussion, formé de trois marteaux ou maillets mobiles, s'ouvrant en éventail, et maintenus par une lame de métal, est une particularité toute napolitaine, digne de la première enfance de Fart, et destinée à produire le bruii rhy$hmé qui, dans ees Ages primitifs, constituait en grande partie toute la musiqua. Pour le peuple de Naples, plus le bruit est fort, plus il est beau t cette crécelle informe est donc son fait, et la musique qui en résulte rappelle merveillea-* sèment celle des cymbales et des crotales que l'antiquité met aui mains des satyres et des bacchantes. Qui ne sait que le TUlgaife mirliton de nos fêtes est un legs du moyen-âge, peut-être mêm« de l'antiquité? Ou l'appelait, au xiv* siècle, Ibl flûte brehaignt (flûte eunuque). Voir VBarmoniê universelle du père Mersenne et la Dissertation sur les instrumensde musique employés au mo^fén^e, par M. A. Bottée de Toulmon, notre plus savant homme en ces matières.

81 LÉOP(UD RaBEKT. '

sent forment le cortège du char, et la foule, une foule immense, l'entoure ou le suit à pied, à cheval, à âne, en cabriolets à berceaux d'osier («atewt) ornés aussi de bouquets et de verdure. Une fille du pays tiendrait à déshonneur de ne point figurer à la fête, et nous ne sommes pas loin de l'époque où plusieurs faisaient prendre par contrat à leur futur mari rengagement de les y conduire (1).

Ce fut ce détail de mœurs qui fournit à Robert le sujet du premier des quatre tableaux destinés à symboliser les saisons : il s'agissait encore de prendre sur le fait la nature populaire, mais il fallut beaucoup d'eflbrts à l'artiste pour la saisir. Une lettre de Léopold à M. Navez (Rome, 1*' octobre 1827) en contient l'aveu. « Mon tableau n'est pas fini encore, et même je prévois qu'il ne pourra par-

(1) A Venise^ il y a aujourd'hui encore des femmes qui stipulent par article formel que leur mari leur donnera chaque année une loge pour l'ouverture du théâtre de la Fenice. Les contrats de l'Italie ont été de tout temps les confidens de traits de mœurs qui méritent d'être conservés. J'ai sous les yeux un contrat en original qui garantissait à l'épousée le droit jde se choisir un tigisbé. Ce genre d'acte était fort commun; l'occupation française en a fait cesser le scandale. L'année dernière, une héritière génoise, épousant un noble milanais, fit stipuler en son contrat de mariage que son mari n'aurait pas le droit de la conduire chez Y Autrichien vice-roi <2t« royaume lombardovénitien.

SA VIE BT SBB OBUVHEg. 8S

tir que dans un mm. C'est ma plus grande page, puisqu'il a près de sept pieds^ et, comme le sujet est compliqué, il m'a pris plus de temps que je n'avais pensé d'abord; mais tout a une fin da^s ce inonde, et j'espère qu'il en sera de tnême de mon éternel tableau. Il est vrai que je n'y ai pas travaillé de suite, et que j'ai fait, depuis que je l'ai commencé, un assez grand nombre de petits tableaux qui avaient leur destination. Si j'avais su le mal qu'il me donnerait, bien certainement je ne l'aurais pas commencé. Toutes les figures ont des mouvemens violons; par conséquent, la nature ne peut pas servir comme elle le fait pour un sujet calme. Ensuite, les ajusteméns quç j'exécute ordinairement sur le modèle ont presque été faits d'idée (je n'ai pas de mantiequin); et moi, qui suis toujours timide et qui ne sais pas d'avance ce que je dois faire, ou plutôt qui ne puis exécuter surle-champ et du premier coup ce que je sens, ce tableau, je puis dire, m'a rendu malheureux, et bien souvent j'ai eu envie de le crever. Si je ne l'ai pas fait, j'ai donné la meilleure preuve qu'on puisse donner de courage et de persévérance, le me consolerais de toutes les peines qu'il m'a causées, si j'en étais satisfait* » Le tableau fini, il dit aîi même : a..... Je t'en prie, quand tu jm'écriras, parle-moi de mes tableaux; crilique-moi vertement, si lu trouves que ce soit néce^sairçr On me

dU généralement que je sais kimbé dans le sec et que je fais de Fallemand. d

Toujoarg plein de scrupules, le peintre n'avait riea donné au hasard; il avait tout combiné pour faire ressortir la grâce abandonnée à la fois et ma-» jestueuse de cette race grecque de Tltalie méridioilale; mais aussi, à force de s'étudier à écarter de la scène tout ce qui pouvait en altérer le carae^ tère gracieux et grandiose, il Ta frappée d'uD<9 sorte de monotonie. A la rigueur, c'est bien là l'épisode principal de la fête; ce sont bien ces mou* tagnee fortunées que baigne la mer et que coiiroo"* nent au loin des terrasses, des t;t7la,defi opuvens et le Vésuve, ce roi de tout paysage napolitain; mais les personnages posent plutôt qulls n'agissent^ mais l'épisode est tro^ restreint pour le titre du ta^ bleau. En un mot, ce n'est point la foule, ce n'est point cette joie immense à laquelle semble prendre part la nature entière', et qui emporte une popula^ tion tumultueuse, toujours dominée par la sensation du moment, et incapable de dépenser la vie sans l'agiter. L'ordonnance générale a aussi le défaut d'être conçue trop en bas-relief. Toutefois, avec un peu plus de sévérité dans le dessin, un peu plus de force de modelé dans les têtes et dans les mains, cette composition s'élèverait à la dignité de l'antique. On en retrouve même çà et là quel- «pies souvenirs; par exemple, la première danseuse

SA VIE Bt Stifl OBÙYRES. tfl

rappelle par rajustement de tête la belle dtatne gtecque de la Comédie qu'on volt au Vatican. Mate ce n'est là qu'un détail sans importance. Le style des figures appartient bien en propre à Robert. Grand et sévère par le fond, il est grand et sévère par la forme. Les critiques grondeurs de Tépoque ne virent que les défauts : ils crièrent aux réminiscences, et prétendirent qu'il n'y avait là qu'un froid bas-relief î Robert devait, en 1831, leur donner un démenti par le succès universel d'une œuvre écrite dans le même style, mais plus puissante encore et d'une grandeur vraiment épique : VArrMe des moissonneurs dans tés Marais Pantins» Afin de se préparer à l'exécution de ce tableau, il fit un cer^ tain séjour dans ces marais si redoutés pour les émanations flévreuseè qu'ils exhalent.

ce La peur que l'on a généralement de Voir en détail les Marais Pontins est exagérée, écrit-il le 10 août 1829 à M. Marcotte. D'abord, le mauvais air ne commence en réalité qu'à la fin de juillet; ensuite, il n*est pas ce quil a été, ou bien tôUs ceux qui en ont parlé autrefois ont dit beaucoup de choses ridicules. Ce qu'il y a de positif, c'est qu'une amélioration de l'air se remarque pat^faitement dans les villes et les villages voisins. Lorsque Pie VI eut la très bonne Idée d'assainir Une partie de cette terre fertile, les grands travaux qu'on fut obligé d'exécuter firent sortir des miasmes qui frappèrent

sa LiePOXD ROBERT, j

de mort la population des environs. Les villes de Cisterna, Norraa, Sermonetta et Sezze furent presque entièrement dépeuplées; mais, après la succession d'années qui s'est écoulée, elles ont repris plus d'importance qu'elles n'en avaient jamais eu, et actuellement leurs habitans portent sur la ûgure Fempreinte d'une santé parfaite, tandis qu'autrefois ce n'étaient que teints jaunes et livides. L'année dernière, mon frère et moi, avions déjà poussé une reconnaissance dans ces endroits peu connus des étrangers; mais à deux nous étions trop peu pour prendre les dispositions propres à nous mettre tout-à-fait à l'abri , sinon du danger, du moins de la crainte. Cette dernière excursion a été beaucoup plus agréable. Un des amis de mon frère s'était associé à nous en quittant Rome, et Scbnetz est venu nous retrouver à Cisterna, où nous avons fait un séjour. Ensuite, nous sommes partis tous quatre à pied pour nous engager dans les montagnes, nous arrêtant dans les villes que je vous ai nommées, et de plus à Piperno, Sonnino et Terracina, où nous nous sommes installés.

a On ne peut se faire une idée de la beauté des hommes et surtout des femmes de ces endroits. Scbnetz ne revenait pas de sa surprise. Leur physionomie exprime ce qu'ils sentent avec une vivacité qui charme, et ils ont des traits nobles, grands et fins, avec un aspect de santé qui plaît. Quand

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je pense à nos braves et dignes Suisses, je sois fâché pour eux et pour moi de la comparaison. Je dis pour moi, car, si je ne trouvais pas cette différence, il y a long-temps que je serai» dans nos montagnes. Je n*aime pas du tout les Italiens des villes; mais je vous assure que, dans les montagnes, ils ont quelque chose dé tout-à-*fait attrayant. Ils ont la naïveté de gens qui ne savent rien; mais cette naïveté est accompagnée d'un esprit naturel très prononcé et d'une imagination surprenante, ce qui rend leur commerce assez amusant. Avec cela, ou découvre en eux (surtout parmi les femmes, qui généralement sont très scrupuleusement attachées à leurs maris] un mélange de grandeur d'ame et de qualités rares, et puis desuperstitions outrées alliées à des caprices qui peuvent les rendre méchans sans savoir pourquoi. Ce mélange, qui peut plaire d'abord, ne satisferait pas à la longue. Quoi qu'il en soit, je me persuade qu'un bon gouvernement en ferait de bons sujets. »

Léopold avait, par amour de l'art, bravé les exhalaisons des Marais Pontins; il en revint un peu malade. Rétabli au mois d'octobre, il écrivait à son ami Navez : « J'ai été fort long-temps peu bien, sans être cependant forcé de garder le lit. C'est par des soins convenables que j'ai échappé à une maladie réelle, et, en cette occasion, j'ai prouvé ce qu*on m'a dit souvent, à savoir, que j'ai manqué

matoeatioii, «tqûé J'ttUhiis dû fine MteméAécm, Slshtietz^ qui n'a ni mon tact en cela , ni ma pratique, est priB, et, depuis plusieurs jours, il a la fièvre. Nous avons peut-être commis une imprudence BU commencement de Tété, en faisant un séjour dans les Marais PonttnS, où nous nous sommes trop échauffés. Cela ne m'a pas empêché de travailler^ quoique je l'aie fait mollement. J'ai pour-" tant commencé un tableau pour pendant à ma peinture du Luxembourg, mais d'un style plus se* vère : c'est une scène de Mnissonneurs dans les marais. Plusieurs personnes ont vu ma toile, et trouvent qu'elle sera de beaucoup préférable à celle qui représente la Fête. Je n'en serais pas surpris, parce qu'il me semble que je sens mieux le sujet que je traite actuellement. Je peux bien me tromper, car je n'ai rien encore de fini. »

H y eut cela de remarquable, que cette composition que Léopold avait été trois ans à méditer et qui est aujourd'hui si célèbre, fut exécutée par lui avec plus d'entrain et de plaisir qu'aucune de ses grandes toiles. On Ta vu menaçant, par dégoût, de crever celle de l'Improvisateur et de la Fête de Napies. 11 eut cent fois le même dessein pour celle des Pêcheurs; le tableau des Moissonneurs lui donna seul les joies de l'invention et de la verve. Ce fut ce tableau qui partagea les honneurs du Salon de 1831 avec Y Offrande à la Madone, chef-d'œuvre de

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Schûetîy ti Tune des plus belles productions de l'école moderne.

On est Àu moment où le soleil, à son déclin, rase la terre et projette des ombres plus douces. Un char, traîné par des buffles, s'arrôte à Fendroit que le maître a fixé pour dresser les tentes du campe^ ment. Le mailre parle; on obéit à sa voix. L'un des conducteurs est descendu; il s'appuie sur le joug, commande le repos à son attelage, et jette sur la scène un regard intelligent et fier. Un autre^ assis encore sur sa monture paisible, et la main arrhée dé raiguillon comme d'un sceptre, porte au front la gravité native des descendans des maîtres du monde; il regarde ileux femmes de la troupe qui dansent en s'accompagnant du piffero, Idi cornemuse du pays. Autour du char se groupent des hommes armés d'instrumens de moissonneurs, et des femmes au tablier gonflé d'épis. Sur le char même, à côté du père de famille, un jeune homme se dispose à déployer les toiles, et une belle jeune femme, tenant sur son sein un enfant à la ma-» melle, s'élève dominant la scène comme une ap-< I^rition majestueuse qui préside aux moissons. Des villageois des deux sexes peuplent le second plan du paysage, et à l'horizon se dessinent les sommets de l'antique presqu'île de Circé, Monte Circello.

Rien dé superflu, dans cette admirable peinture des Moissonneurs, entre la pensée et l'expression.

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Partout boûbear et variété de poses, éloquence de pantomime fine à la fois et simple, majesté imposante, étude savante, caractère profond et varié des têtes, vigueur de coloris, balancement heureux des lignes. Sur les figures, et de toutes parts, on sent le soleil dont l'atmosphère est embrasée. Le fond fin de ton, bien dégradé, bien à son plan, n'eût pas été désavoué par Claude le Lorrain. Et toute cette variété pleine de puissance et de vie se résume en une saisissante unité. Dans la Fête de la Madone de l'Arc, c'était la jeunesse printanière, c'étaient le bruit et la danse, l'amour et les fleurs; ici , c'est le calme d'un âge plus mûr; c'est la maternité féconde^ élevée à son rôle auguste dont la mère de Dieu est le modèle et le symbole.

Avant d'être envoyé à Paris, ce tableau avait été exposé au Capitole et fort applaudi des Romains, dont il flattait l'amour-propre national; mais le concert d'éloges et d'acclamations qu'il excita à son apparition au $alon du Louvre est inexprimable. La foule, qui se laisse porter au flot de la mode, n'avait accueilli qu'avec distraction les premières œuvres de Robert, et ne s'était que lentement initiée à ce style sévère. Le petit nombre de vrais connaisseurs qui aiment réellement la peinture s'indignait de cette froideur et criait au mauvais goût du siècle. Grâce à la déplprable habitude qui porte notre pays à tout parquer par classes et à nu-

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méroter ses admirations, le gros public avait crié plus fort : a Ce ne sont que des scènes familières, des figures de demi-nature, des tableaux de genre, » et Ton n'y prêtait qu'une attention secondaire, comme si autre chose que le talent pouvait créer noblesse et roture parmi les artistes. Non, ce n'est point dans la dimension de la toile ni dans la nature du sujet que réside la dignité de l'art, elle est toute dans le style imprimé à l'œuvre. Le goût si sûr des anciens trouvait autant de majesté divine, autant de diligence et de beauté surnaturelle (\) dans une statuette de Jupiter par Polyclète que dans le colossal Jupiter tonnant de Phidias. Une statuette d'Hercule, chef-d'œuvre de Lysippe, partageait avec les œuvres d'Aristote l'honneur de reposer sous le chevet d'Alexandre. L'art des pierres fines de Pyrgotelès, le graveur favori du héros macédonien, l'art des pierres de Dioscorides et d'Aspa^ sius (2) n'est-il pas le même art que celui de la frise

(1) Expression du Poussin.

{%) Pyrgotelès, le seul graveur qui eût le droit de reproduire les traits d'Alexandre-le-Grand; Dioscorides d*j£gé6« en Asie mineure, le plus célèbre graveur du siècle d'Auguste; Aspasius» qui fleurit dans le second siècle après Jésus-Christ. La Bibliothèque, nationale de France» les musées de Naples et de Vienne» les cabinets de M. Roger à Paris, de M. Currie à Rome, possèdent de belles pierres^ de ces grands artistes. M. Currie, qui fait ^es honneurs de sa collection avec une grâce et uq savoir

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du PaHhénon? La mditïdt& toité de Raf)hdêl, dd Poussin, de Le Suetir, de Rembrandt, leâ petite tableaux de Terburg et de Metzu ne sont-Us pas autrement grands que les vastes machines des Carfâches et du Tintoret, que ces toiles immenses où Le Brun , abusant d'une certaine audace de com-^ position , d'une majesté naturelle de style^ a su* perbemént délayé Quiilte-Curce dans les flots dé sa mauvaise couleur? En ses petits émaux enfla , Petitot n'est-il pas grand par les mêmes qualités qui font les mattres?

Certes, ce que nous représentait Léopold était Vieux comme lé soleil. Les types pittoresques des populations agrestes de Tltàlie avalent souvent fourni des modèles à nos peintres; mais générale^ tnètit ce genre avait été traité avec négligence ou maladroitement idéalisé. Schnetz seul, le dernier deg Rortiaiûs, Miré comme Robert dans cette saititè Italie^ l'avait reproduite avec la simplicité puissante de sa belle nature. D'autres peintres, et des plus habiles, se sont essayés depuis dans ce même genre; mais leurs pâles productions n'ont set^i qu'à prouver combien Léopold est un grand

parfaite, a le chef-d'œuTfe oonnu de Dioscorides, pierre i^rai^ fikênt antique, pl^Tenant du célèbre cabinet Poniatowski, où iftùt d'oatf^ages modêtûéè af àièflt uimrpé 169 honneurs de ran-

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tHifite* Utt de9 déffuts de ^rttifis pemtras de aolt» ieipps e$t de pr^adrç leurs études pour dei tan Reaiix. II n'a été dQUué qu'à Hicbel-Ange et a Sar pt^ël de Ipiire autant de tableaux de-leurs études. Po^r écrire et pour peindre avec génie , il fout pei)3er a¥e0 génie^ pour ne produire qu'ayec ta^-v |ent| il jsufût d'une certaine dose d'idées, de sens et d^ goût.

Du milieu de cette foule sorl glorieusement l'il-* Iu9tre Ingres, qui, p^r son exemple, avait ensei*gpé à Robert la volonté et la tenue dans le talenti le dédaiii de la mode comme celui de l'à-peu-près et du genre bel'e$prit qui çhercbe à enyabir notre goijit national. Robert professait pour ce grand ar^ ti^tp un^ admiration vraiment sentie^ on aimera à m trouver l'expression éparse dans un cboix de confidences empruntées à sa correspondance avec M. Marcotte.

« Je vais commencer à parler peinture pour répondre à vos remarques sur la manière dont on la traite aujourd'hui. Je prends pour exemple Ingres^ qui est à m#s yeux le medèle des artistes.

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celai qui envisage Fart pour Fart, et qui dédaigne de devenir fabricant; mais, tout en mesurant sa hauteur^ je suis fâché pour les arts et pour lui qu'il produis&si peu. Son talent a tant de recherche, de caractère et de goût, une fermeté de dessin si remarquable, une exécution si consciencieuse, qu'il lui faut naturellement beaucoup de temps pour se satisfaire. 11 travaille seul à ses ouvrages; c'est encore un point à considérer et qui lui ôte toute analogie avec les peintres anciens, dont la plus grande partie avait de nombreux élèves occupés à les aider. L'amour des arts à notre époque n'offre non plus aucun rapport avec celui qui était si général en Italie au xv^ siècle. La nouveauté et l'apparition de chefs-d'œuvre qui ne ressemblaient à rien produisaient un enthousiasme général. Les grçinds artistes en avaient plus de sûreté pour rendre leurs inspirations. Ils craignaient beaucoup moins la critique; ils n'avaient point à redouter, pour l'effet de leurs tableaux, de les voir, dans des galeries ou des expositions, au milieu d'une multitude de cadres où les bonnes choses peuvent être écrasées par les médiocres; et leurs œuvres, placées dans des églises, ne devaient inspirer que des sentimens plus favojrables. Pour cette grande raison, nos devanciers travaillaient avec plus de liberté. Ils ne craignaient pas, j'ose le dire, de se permettre des auachronismes, quand leur caprice

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