LIVRE QUATRIÈME
CAUSES DE tk MORT DE ROBERT. — LA PRINCESSE CHARI.OTTE NAPOLÉON.
Ssat tacryme renim, «t mentenMDortaUa tangant.
ÉNélDE , I.
Quelles ont été les causes réelles du suicide de Robert? se demanda-t-on de toutes parts à la nouvelle de sa mort. Une dame française (les femmes ne permettent guère de se tuer que par amour) publia y au milieu même de Fémotion causée par cette nouvelle, une brochure dédiée à Âurèle, le
survivant des frères. S'annonçant comme une catholique égarée, un jour, au prêche de Genève, où elle avait aperçu pour la première fois Léopold eu extase devant la beauté d'une Adèle, et plus occupé de là créature que du Créateui", cette dame raconte comme quoi, peu de temps après, elle le rencontra de tous côtés sur son chemin : à la promenade, au théâtre, ?ur le sommet romantique d'un glacier; comme quoi enfin, arrivée avec son mari à Venise, au temps où Robert y arrivait luimême, elle ouvrit avec lui des t'elatioris de société, en obtint des conseils en peinturé, et, de degré en degré, devint assez son amie pour recevoir la confidence des plus intimes secrets de son cœur. Tombé, à la première vue, amoureux fou d'une jeune inconnue, Robert s'était laissé aller à toutes les frénésies d'une paMion fantastique ^ quand enfin il avait retrouvé son idole et découvert qu'elle était fille d'un seigneur opulent, grand ami des arts. Sa réputation lui avait ouvert les portes du palais de la jeune fille, qui, au point de vue de la peinture, s'associait aux admirations et aux empressemens de son père pour le grand artiste. Celùi-Ci, éttdbrhrii aux caresses des paroles, se croyait aimé, et avait l'espérance d'époùser sa Vénitienne; mais il tremblait à l'idée de Se prononcer, lorsqu'un beau JoiHr le père, sans y entendre malice, était venu lui ah^ noncer lé futur mariage de sa flUë. Robert, écVtàè
SA ^|B M% S^S QKUYBES. ^7
à cett^ nouv^e, s'était, ^ans le délirç du désespoir, dopné }a raort. — Récit et personnages de pureiuveutioti, comme le trabi^çiit le début même de ce F^unan. Ge n'est p^ts qqe Robert ne fût susceptible d'une pareillo exaltation mij^ette, et ne pûj eU'Q frappé de ce qu'Qu appelle^ le coup de foudre e^ amour. On pourrait même dire que sa p^ssipp platonique d'artiste le livrait à des admirs^tî^us ju^é- BileSy et qu'il portaitfort sou\ent«o»^q^r enéc^orpe, suivant une expressioin ren^lie célèbre par Cbateapbriapd. Toutefois, ame essentiellement religieuse, pour ne pas dire mystique, protestant rigide avf^nl d'être artiste, et ne séparant jamais 1^ terre du ciel, il n'eût pfônt apporté au prêcbe uu esprit distrait en présence des plus ravissans modèle^ (1).
Une autre dame, mistress Trollope, proposa unç variante également fabuleuse aux causes de la niort de Léopold. C'était, suivant elle^ un désesipoir religieux et la suite d'indi^r^ts efforts d'un^ parente du peintre pour lui faire abjurer sa communion et embrasser le çaiboliçisme. Daus une lettre écrite
jt) Du reste, la délicatesse de certains traits de cette nouvelle révélait une plume de femme, et quelques personnes distraites avaient ajouté foi au récit. L*auteur est Mp»« la comtesse César de Yaldahon, née de Saporta, qui habite le château d'AzanSj'près Dôle, La brochure de tl6 pages in-S» a été imjfffi^é^ 4 Auxerre, chez Q^ot-Fournier, 1835.
LÉOPOLD BOBBBT.
de Venise, le 3 décembre i83i, à M. Snell, Robert
s'explique de la manière la plus nette sur ce prétendu cnangementde communion : aComme vous,
lui dit-il, je ne ferais pas un crime à celui qui, par conviction, changerait de culte, mais je n'en suis pas là. Tout en pensant être religieux, je ypisla religion plus grande que ceux qui s'attachent aux petites pratiques et disputent sur les mots. Ainsi, mon ami, veuillez dire à l'occasimi que je ne suis nullement disposé à un changement. x>
Ce qui avait pu donner lieu à ce bruit^ c'est qu'en effet Robert avait écouté, à une certaine époque, à Rome, un montignore, et qu'un instant persuadé par la pressante argumentation du prêtre, il avait été sur le point de se faire catholique; mais il était vite retourné à la croyance de sa mère, et n'avait gardé de ses hésitations qu'une profonde tolérance. Par habitude d'artiste, il allait beaucoup dans les églises el se laissait prendre à l'éclat des cérémonies catholiques. Un pays comme l'Italie, jonché de miracles encore plus que de rumes, bercé de légendes sans nombre qui ont tari l'imagination des habitans sans lasser leur antique crédulité, doit puiser à une telle école l'impiété d'un esprit fort ou la superstition d'un enfant. Il y a un peu de tout cela à Rome, à Naptes et à Venise, au milieu des plus pures croyances; mais qu'importe à Tartiste, qui n'a point a considérer le pays en philosophe?
SA VÎB BT 8B8 OBUVRKS. 2»
D'ailleurs, Robert s'accommodait yolontiers de quelques coutumes du catholicisme (la fête des morts par exemple) , quand elles n'effleuraient en rien les dogmes de sa confession. Sans être un de ces disciples arriérés du Vicaire Savoyard, manières de déistes qui, n'accordant point d'autorité à la formé religieuse, séparent le culte de la croyance et prient Dieu en abstraction, il trouvait que tout lieu consacré, église romaine ou temple protestant, lui était bon pour la prière. En un mot, il appliquait en toute occasion, sans s'en douter, cet accord des religions qui, pour le dogme, avait occupé si longtemps sans succès et Bossuet et Leibniz. Ârrivait>^il au moment d'une prédication du clergé romain, il se mêlait volontiers à l'auditoire, et se faisait sa part, persuadé que la pure morale venant de Dieu est bonne dans toutes les bouches. Ainsi, après sa visjite au quartier juif, il avait visité plusieurs églises. Écoutons-le lui-même :
« A Saint-Jean et Saint-Paul, j'ai trouvé en chaire un prédicateur qui avait un auditoire nombreux^ ne se composant en grande partie que de gens de la classe inférieure, auxquels il faut parler un autre langage qu'aux personnes instruites. On frappe et on captive l'attention des gens du peuple bien plus par le débit que par le choix des paroles; en d'autres termes, un prédicateur dont les gestes et la voix tiendront leurs yeux et leurs oreilles ouverts
lem fera bien plds d'effet que celtttqui )>r6iiâra tm attire moyen pour toucher leur eœur. Voilà poûr^ quoi ceux qtii aiment la simplicité et la àigtaU dans les prèdicationsdes hommes préposés à coif vaincre des yérités de la religion ne scmt pas toii^ jours satisfaits ici. Çtùoi qu'il en soitjesuis te«jo<tirs ému ea voyant lei^ habitao» de cette terre nianr* lester leur besoin de chercher la yéritiddle sorarce de toute consolation pour les jours de Fadrerstié.
« Ce qui m'a aussi frappé à Venise/^ c'est le re^ cueillement respectueux de tous cemi qui vont dans les églises. On y va pour prier. Nom pourriez oie demander ce que j'y vaie fake^ moi qui ne suis point un adepte. Je ne crois pas poiurtant y pevter des sentimens blâmables^ Je seûffre da t^eir des hommes qui tous dey vaient yiyf e en frères établi» entre eux une ligne de dénaâreittioli/ quand il leur serait si &icile de s'entendre. Le seerat s^nfc dc^ tenir un peu plus au fond et menais à la fonne. le vous avoue, pour moi^ que je suis bie» atafeitt disposé à élever moB ame vers le Créaiteur âtosui» église catholique que dansun templepreftestaDt(i).ji«
Ce n'est donc point dans les récite de m^ de Vab dahon, lûdâos les cotajeeti^esde mistr«»Trott6fie^ qfilii fautcb&reber le» causes du suiàde de Robert ? la vérité est ailleurs. Léopold, comme Jean-lae^iN»
il> UHre h Bé Munsm. f tin», U sêf^tMe i9».
SAYII Br 6C« ««¥RES. Ml
1, étettuo hfpAGonériaqufiqnfopteitdaiis «m smn des germes de destructien. lean-rJftecfQds ^Hunliypoeondriaque atrabilaire et misanthrope dont UD orgueil féroce, tourné en folie, rongeait le âeeur dans la solitude en lui montrant partout renier de rhumaoité déobainé poutre lui (i); Léopold, un mélancolique doui et tendre au prochain, dur à lui-même.
Il faut considérer d'abord que Robert, quand il se frappa, était arrivé à une époque climatérique de la yie humaine; enaulte, sa constitution nerreuse
(1) Tout ce que Ton a dH du caractère quelquefois odieusement iograt de Jeaa-Jacques disparaît devant le fait de sa folie bf po^^drviqtt^. P^fspnne n'a mieux ^i^aly^é et déial Fétat de pet boB^j)[)e de ^éuie, si étri^ngeet si malheureux , que |a com-tesse dé Boufflers dans ses lettres à David Hume ( VU et Cor^r respondance de cet écrivain publiée, en 1846, à Edimbourg, S volumes in-8o; Correspondance privée du même publiée 4 Londres, in-4o, et lettres auiogrBpheê inéd4ieê de la comtesse de Boiifiierf, d^osées à la bibliotbèque de l^eufcbâtel). C'est mieux que de Tesprit qui briUe en ces étonnantes lettres, c'est 1^ plus haute, la plus ferme raison. Et cependant cette dame^ qu'il ne faut pas confondre avec la marquise, née de Béauvau- Graon, mère de l'esprit facile et léger qui écrivit au pastel comme il peignit le portrait, est & peine connue! Marie-Gbaiw lottfi-iiippcdyte Campet dp Swjon avait été mariée au comte Couard de Bo|iftlers-|louvrel. Sa mère avait éppusé en secondes noces un marquis de Montmorei^cy-Laval, et son fils épousa en 1768 M"« Des Alleurs, petite-fiUe de l'ambassadeur de |x>uisXIV à Ckmstantinopie.
29S LÉOPOLD ROAERT.
était originelle et héréditaire; une vie d'isolmnent n'avait fait que la développer encore. Sujet, dès les premiers temps de son séjour à Rome, à des hallucinations qui Tenlevaient au monde réel, tantôt il croyait entendre l'harmonie des sphères célestes, tantôt il conversait avec lésantes. C'est ainsi qu'un jour, en avril 4820, comme il reconduisait, avec de nombreux artistes, Victor Schnetz, qui retournait en France, il disparut tout à coup au moment où la compagnie déjeunait près de la cascade de Terni. Son digne ami le peintre Allaux, mainte* nant directeur de l'académie de France à Rome, le chercha de tous côtés, et le découvrit enfin réfugié sur un rocher voisin, les yeux levés vers le ciel, et prêtant une oreille attentive et ravie aux chœurs divins : «Partez, je vous rejoindrai plus tard, cria Robert; je reste avec les anges. Les voilà qui ondoient par l'air autour de nousl x>
D'autres fois, tout s'offrait à lui sous un jour funeste, et il se jetait tête baissée dans les sentiers ténébreux d'une imagination malade. Chaque chose lui était un sujet de douleur. Les sacrifices faits pour son éducation par sa famille, et qu'il n'avait pu rembourser qu'en dSSB, lui revenant incessamment à l'esprit, lui causaient un attendrissement qui dégénérait bientôt en tristesse, et il finissait par y voir la cause des malheurs arrivés depuis aux siens. Son frère Aurèle, qu'il avait appelé auprès
SA VI& Et SB8 OBtVftES. 203
de lui, et qui se montrait, par la rapidité de ses progrès et le dévouement le plus touchant et le plus entier, digne de ses soins, lui devenait égale^ ment un objet de souci. — Risquerait-il son avenir en rengageant tout de suite dans le grand genre où un talent distingué peut seul trouver des ressèurces? Se bornerait-il à lui faire commencer des dessins d'après ses tableaux pour les graver ensuite? — Sa tendre mère, morte en 1828, mais qu'il avait eu le bonheur de recevoir à Rome, en 1826, avec sa jeune sœur, et dont la présence avait fait diversion, un moment, à l'obsession de ses idées, lui était un souvenir douloureux par les regrets; et cette sensibilité fébrile, ingénieuse à se forger des tourmens et des angoisses, reprenait fatalement le
Une belle parole, une belle action, lui tiraient sur-le-champ des larmes. Sensible aux malheurs privés, il l'était égatement aux malheurs publics. «Je ne sais, disait-il à M. Jesi (lettre du 26 avril 1832], pourquoi l'annonce de la mort de la grandeduchesse de Toscane m'a fait autant d'impression. Je ne Fai pourtadt jamais vue, mais on fsdsait tant d'éloges de son caractère et de sa bonté, que je suis toujours disposé à trouver que ce monde va bien ma], quand les êtres qui pourraient servir de modèles pour former une humanité meilleure nous sont enlevésl» — « Il est bien triste, écrivait-il en-'
e&ce le & Juîb de la nijlm^ mUée, de perdre oei» que nous aimonB, et bien diffleile de trouva d^ consolations pour ces événemeas cruels, qui ueiis font voirnotre néaqt. Le temps, ea nous éloignant des malheurs que nous éprouvons^ sous les fait quelquefois oublier; niais la religion, à ce qu'il me semble^ nous prépave à supporter ceux, qui nous arrivent, et nous donne de la résignation et du cour rage. Ce n'est pas la religion de mot» et de pratique, c'est celle du cœur, qui peut être, si vous le voulez, de la philosophie; c'est, en somme, un sentiment bien intime que ce monde n'est pas notre seule demeure, n
La fin volontaire de son frère Alfred, en iSSë, Tavait surtout frappé d'une commotion profonde. Depuis ce cruel événement, il était devenu plus morose, et, sitôt que cette pensée se faisait jour en lui, et elle se représentait souvent, il se sentait défaillir et frissonner. Qu'on lise ces paroles qu'il adressait à H. Marcotte :
a Voi)à minuit qui isonne : j'ai voulu attendre jusqu'à ç/e moment pour vous dire que je pense à vous, à votre chère famille, et que mes prières pour votre bonheur, pour votre santé et pour toutes les satisfactions que vous pouvez désirer, sont plus ardentes que jamais. Voici donc une nouvelle année qui commencel Gomme le temps passe et eombiee d'événemens nonveam il aaiènel II est
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SA l^fl If §M «ffVftBS. Mi
Mrtaia qu'Oa ne peut 1«8 ppivoif, et qu^ la plm gmnde eapaoHé humaine est souvent en défaut devtG^uilesfieepets de TaTenir. Si au moins on avait la raison de se prépai^r A tout ce qui peut arriver, on éviterait bien des momens pénibles^ il fout dire Gependiint aussi que Ton n'en aurait pas de très doim. Ainsi, tout se eompense assez. Il y a certair nement des époques de la vie bien malheureuses, mais elles passent, et quelquefois elles sont suivies de calme et mâme de sati^ction, quand surtout Tarae a conservé de Ténergie dans la peine. Si, au contraire, elle est brisée dftns la tempête, ellp ne se relève plus quand le temps devient serein, liais je ne sais ce qui m'entraîne à faire de ces rair sonnemens : c-est, je crois, la peur, mm celle d'un dangei' présent, mais d'un qui es I arrivé (le suicide de s(m frèffe), et que ïoa n'envisage qu'avec un sentimœt d'effroi quand on l'a évité (i). » Plus tard, limage de ce frère lui revenait plus fréquemment, ainsi qu'un spectre, et faisait résonner en son cœur comme le glas d'une horloge àiiièbre. Aie» il se tourna vers la religion^ et le mysticisme de son mpht s'accrut davantage chaque jour. «Mais, le âir^i-jef s'écriàit-ilavec douleur, mes dispositions religieuses, qui donnent tantderésignation,cèdent, au premier moment, à un vrai découragement. Je \- • •
(1) Lettre du 31 déeembre ISSS.
896 Làt)POLi> ROBBm^r.
ne Yois que craintes, souffrances et chagrins dans ce monde, ce qui me fait désirer avec bien troj^ d'ardeur et trop peu de raison le repos étemel (i).»
Cependant Léopold , à cette époque surtout, ne parlait qu'avec horreur du suicide, qu'avec pitié . de son pauvre frère Alfred, dont néanmoins il devait suivre rèxemple. Héme horreur (chose bizarre, mais vraie], même horreur du suicide dans la bouche de Gros, quand il apprit la mortdeLéopoId : a Je ne comprends pas, disait-il, que Thomme ose s-arroger, en aucun cas, le droit de détruire ce que Dieu a fait.» Quatre mois s'étaient à peine écoulés, et Gros se donnait un effroyable démenti à lui-même, tant la raison humaine a d'incohérences, d'infirmités, d'aberrations inattendues!
Ainsi, de longue date, toutes ces causes de folie et de mort ravageaient le cerveau et le cœur de R(d)ert, et tôt ou tard la perversion de ses sens et de ses idées devait le pousser à un acte funeste. Il avait même avoué anciennement à Aurèle que, deux ou trois fois, il en avait eu la pensée dans les premiers temps de son séjour à Rome, quand il craignait de ne pouvoir réussir et s'acquitter de ses engagemens envers sa famille et M. de Méserac. Une extrême timidité qui l'exposait à tous les mécomptes, une sensibilité chatouilleuse qui le tenait
(1) Lettre à M. Marcotte, 21 février 1834.
en arrêt contre tons les sourires, étaient pour lui des tourmens continus, et cette lutte incessante entre les puissances de Famé et ses moyens d'action donnait prise aux pointes acérées de sa mélancolie. Qu'on se rappelle ensuite cette difficulté de travail qui ne faisait jaillir qu'à force de pénible contention la moindre étincelle de la pensée; que Ton considère cette faculté fatiguée et presque épuisée avant la production , et ne sera-i-on pas conduit à conclure que Tabus de Tintelligence, qui s'use à proportion de l'exercice et de la délicatesse du sentiment, a dû, chez Robert, altérer la fibre du cerveau, et que, si l'artiste ne se fûtiué de sa tnain, il se serait tué par le travail? « C'est ordinairement pendant la nuit, disait-il, que mon imagination s'opiniâtre à chercher ce qui lui convient; alors le sommeil m'abandonne, l'insomnie me tue... Que voulez-vous? je ne puis, quand je me porte bien,travailler froidement: c'est plus fort que moi. Il me semble que je ne réussis un peu que lorsque je travaille avec vivacité et constance..... Je me livre à cette passion entièrement et sans raison quelquefois, car la peinture veut être faite plus simplement. Je ne sais, mais j'ai un besoin intérieur de rester à la place où plusieurs tableaux m'ont mis, et mon amour-propre est intéressé à faire voir que je ne crains pas d'exposer de nouveau. Jusqu'à présent, je n'ai pas redouté la peine, parce que ma
i^nté m'a permis d'avoir a^s^z d'âo^nifl^ pçMir ^sét? cuter ce que j'a'vaiB pen^é, et un dici&a de ma ïé^ nérée mère a /entreteuii cejtt^ 4I^P^U|oa depuis moa plus jeune âge : je lui ai ioujpurs ent^p4p4ire qu'il mut mieux s'mer que se rouiller (i). »
Pauvre mère ! que de larmes elle eut répandues, si elle eût pu entendre Teapri^ egK^ré 4e sop fils s'ar briter derrière ces paroles!
Léopold avait cru trouver le boafaeair dans la rer nommée; il n'a reconnu son erreur qu'après avoif atteint le but élevé de son ambition. U dit souvent que la gloire n'est qu'une vaine fumée, qu'au lieu 4e lui faire des amis, elle lui en 6te. Tous ceux qui ont respiré cet encens dangereui^ ont tenu le même lan#iage; mais cette fumée qu'on appelle la gloire, Robert comme eux aussi ne pouvait plus s'en passer. C'est ce besoin qui, indépepidamment de sa difQci^lté organique de travai), lui fait gratter» cbsmger, refaire si spuventsondernier tableau; car, depuis son voyage à Paris et l'immense succès des Meistonneurs, il avait perdu la naïve bonbomie de Rame. A Venise, la clameur lointaine des louanges de Paris bourdonnait encore à ses oreilles. Il près* sentait l'exigence des critiques et se frappait la poitrine en disant : a A Paris, on fait et on défait si facilement les réputations 1 » La peur d'être infé*
(1) Lattres de Robert à M. IfareoUe, 188é.
&A yM if ÉM tivtii'ts.
rteuf à lui-rtiêhie détenait elussitftt son itiàuTSili génie et troablait son repos. Ck>mme un bomtne emporté trop haut âans les airs, il avait le Terifge à ridée de tomber dans Fespace. ce Les arts, disait à Gros M">« Vigée-Le Brun, sont les plus sûrs consolateurs dans lés peines dé la vie* -^ Abl Uiterromt>1t-il avec tlvacité, il n'est qu'un mal auquel }ë Tië lescrôîe pas capables de porter remède^ c'efst celui de se survivre à sô*^même. * Trois jotir» après, il conclut par lé suicide^* il se noie, comme Nourrit se broie la tête sur le pavé, se réfugiant, k s<tti exemple, dans la mort contre tes amers dé-^ daiiils de la critique. Ainsi , Robert, épuisé de trsK vall, écrasé i^us le poids de ses déceptions et de ses terreurs, a déserté la lutte et brisé d'une manttèf e violente la fatalité dé sa vie.
Ce n'est pas fout, une passion funeste, sans espé^ rttnce possible, était venue jeter une flamme nouvelle à Sà miélancdie, et, comme tout peintre fortement épris, un invincible retour, au bout dé son piricesiti, des trait» et dès forûies de l'objet mmé fatiguait, énervait sa l^ensée.
Céàlàtorites ces causes incessantes et combinées^ qu'il faut attribtrer là mort de Robert- c'est à tou-^ ièë ces luttes engagées entré son insatiable amotir pdtir sdn art et sè« souffrances physkjuès et motûéëi entré flonné^été de sâs âienfâmènd et ieê
300 LÉOPOLD ROMRT.
étreinte^d'un désespoir dévoré dans la solitude, que sa raison a succombé. Peut*être le mariage, qui semblait si bien adapté à ses goûts ainaans et casaniers, Teût-il soustrait à cette destinée cruelle. Son frère, ses amis Navez, Snell et Marcotte, qui lisaient en lui mieux que lui-même, Ten avaient pressé depuis longues années. Toujours ilavait éludé doucemeot leurs conseils, soit qu'éprouvant sans cesse loin de son pays, comme les oiseaux de passage, le besoin de s'envoler, il ne rêvât un établissement qu'après s'être retiré en Suisse^ soit que, se souvenant que le mariage n'e$t pas qu'un événement de plus dans la vie, mais l'événement de toute la vie, il apportât à s'y décider la lenteur de ses déterminations ordinaires, a Tu exagères, disait-il en décembre 1827 à son ami Navez, le bonheur que j'ai de vivre à Rome. Si c'en est un pour les arts, en est-ce un réel pour la vie? Je t'assure que j'ai des momens bien tristes, et que chaque année je me trouve plus isolé. Je suis d'un caractère à ne pouvoir former bien facilement des relations intimes. L'âge augmente encore cette mauvaise disposition, et je vois d'avance que je vais devenir un ours, mais un ours mal léché. Le moyen^de penser à un établissement icil Tu sais l'aversion que nous avons pour la vie des habitans du pays et pour leur caractère : comment serait-il possible à celui qui cherche quelques jouissances intérieures (à moins
SA VIB BT aB8 CKDVBBS. 3Û1:
d'être romanisé) de s'aUifir ayec des gens qu'on n^ comprend pas ?D
«La vie da grand monde ne peut pas me plaire autant qu'à un homme qui y porte un esprit brillant et une conversation facile. Je sens trop que ces qualités me manquent. Et pourtant je reconnais que, pour un artiste^ c'est un véritable stimulant d'être honoré par des personnages de rang et d'influ^ace; mais ce n'est pas là que gîtle bonheur le plus appréciable. Le cœur content donne plus de jouissances que la vanité satisfaite, et rien n'est au-dessus d'un intérieur heureux et d'une épouse qui vous est attachée. C'est une chose à laquelle j'ai beaucoup pensé. Les Romaines ne sont pas faites pour les ultramontains. Leurs idées et leur manière de sentir sont trop peu en rapport avec les nôtres. D'un autre côté, ily a beaucoup à réfléchir avant de transplanter une femme de sa patrie et de sa famille dans un lieu où elle ne pourrait retrouver les plaisirs qu'elle aurait quittés. Espérer que l'amour qu'on aurait pour elle lui tint lieu de touty c'est ce dont je n'oserais me flatter, bien que je me sente la faculté d'aimer uniquement et d'une manière constante (i). i^
a Je vois le comte Cicognara, le seul en Italie qui puisse se dire véritablement amateur et protecteur
(t) Lettre à M. Marcotte, 5 février ^29, a Rome.
dèâ arts. La société d'on honiFue aussi esKmé^ èi qui mérite autant de l'être, me charme. Il a un abord si bbii, si arnica), et tant de facilité à causer de tcfut, que je gagne beaucoup aie toir. Sa maison e^t aimable^ et sa feiUffiie, qtii est bonne au»si, est Italienne dans toute la force du m(»t, c'est-à-dire un de ces caractères qui ne pensent qu'au bonheur liiatéf'iel sans s' occuper d'idées et de sentiments. La société qu'oti y tëncotftre esl ifistructire; mais je vous le dirai à tous, cher bon ami^ la société italienne, quelque bien ch<^ie qu'elle soit^ ne me rend janoiais le cœur content ni l'ame heureuse^ parce que j'y trouve bien moins souvent la réalité que Tapparence^ et qu'on y parle plutôt des beaux senthnens qu'on ne les nleten pratique; i.<. Ge que je suis entraîné à vous dire n'est pas pour blâmer des individus, mais pour faire des remarques gé- . liéràles sur un peuple qui, avec des qualités si supérieures, n'a pas encore, à mon sens, atteint le degré de perfectibilité, dont il est susceptible. Ches! lui, la première éducation est trop peu dirigée pour agir avantageusement sur le cœur; trop de liberté gâte les uKBurs; la dignité d'unevertu sévère n'est pas connue, et des sentimens factices font surtout trop oublier les devoirs les plus essentiels pour les remplacer par quelques formules de religions en faisant bon marché du fond. Delà, chez les gens surtout qû ont coutume de céder a leurs passions^
8 A viis If «ifi MvynEs. sel
une supePBtHion 6ing«fUèi>e qui transige «v^ ellds^ et que je n'ai jamais pu comprendre dans uoe classe qui raisonne ou qui peut raisonner, je crois pourtant que la génération nouvelle marche à d^s progrès sensibles. L'instruction des femmes surt<»it est mieux (|irigée; elles tiennent davantage à leur intérieur, quelque légèreté qu'on remarque encore (1). »
Jugement chagrin et exagéré de solitaire 1 «D'ailleurs, poursuit-il, concluant sur la question du mariage ^ chacun n'est pas destiné par le sort à éprouver le bonheur. La volonté de rendre heureuse la personne disposée à se consacrer à nous n- est pas suffisante; il faut encore en a^oir la possibilité. Une vie en apparence peu agitée l'a été beaucoup et par un caractère trop disposéàs'affec? ter de tout et par une imagination trop ardantd peut-être. Ce caractère en a pris une teinte qui obscurcit les idées de bonheur forgées d^ns l'âge où Tame est neuve encore, ffien des illusions sent mortes en moi; l'espoir ^'évanouit, le désir seul reste de me faire une existence qui me permette calme et repos, et, pour le mçment, mes pensées d'avenir ne dépassent pas quelques années. »
Vingt fois, dans ses lettres à MM. Marcotte et Iteell, il revient sur ce sujet, qu'il rembrunit de ses
(I) Lett» à M. Maiootte. Vmiie, U «ctotei tflMU
Amst dTarmcr m i iidufe et b iMie passioD qmftitqncdescwBffr^eliWMMride Lêopoid, renouions on JBStaBÉ le oovrs de sa TÎe; siÙYOiis4e doDs le monde; m etl M a H Mi qs en tieis dans ses lai c&ininn ilés, pMrihntscsdNeissqoursen Italie: on comprandia woêbool le channe pu6aaËet qui eierça une si dontonrense iirfhienoe sur ses dcx-
Après ses preraims fieintDres importantes, la lenoramée lui amt ouvert les salons de beaoooap de gnmdes maisons à Rome, à Florence, iYenîse, et néanmoins, par mie airusion décidée pour le monde, par une sauTagerie toigoors croissaute, sa Tie aTait été presque aussi retirée que constamment labonnne. n se lefaitde bonne h&sre, tra-
SA tfB ET ^Èi OSCrTJlBS. 30^
Taillait tout le jour, et passait une partie de la nuit à écrire. Dans le carnaval de Rome, si follement emporté au C&rso, il fuyait Tétourdissante cohue. Les dimanches et les jours de fête, il n'évitait pas moins les plaisirs bruyans. Entouré de jeunes compatriotes qu'il dirigeait dans leurs études et qui Taimaient comme un père, il visitait à l'orient et au midi de Rome, dans la partie silencieuse de la ville, quelque beau site ou quelque ruine. Il errait^ aux heures du^our où tout est solitude, dans les jardins de la villa Panflli-Doria, plantés sur les dessins de Le Nôtre et de La Quintinie , ou bien encore on l'apercevait, en dehors de la porte du Peuple, aux jardins dont le grand goût de M. Joseph Massani faisait, dès cette époque, une des curiosites des environs de Rome. Souvent il parcourait, toujours seul, le territoire étrusque des Trasteverini, demi-bourgeois, demi-manans d'une trempe vigoureuse et primitive, vrais modèles d'artiste, qui se donnent pour les purs descendans des vieux Romains. Parfois, se jetant au hasard dans le désert antique de la campagne de Rome, tapissé de ronces, de genêts et de fenouil, parsemé de troupeaux de chèvres, de bœufs et de buffles, il disparaissait pour des semaines et s'ensevelissait en quelque étude, ou, vaguant sans but, il allait se chaufTer au feu des pâtres et des pifferari, et son hypocondrie goûtait de tristes joies à fuir le mcmdç pour se
rapprocher de la nature. La (k>ljeée était aussi Fun d^s butsde ses promenades spUtaires* L'aspect majestueux de ce monument, quiplatt autant qu'il étonne, parce qu'ilôt simple, relevait toujours ses esprits défaillans; et plus d'une fois, au milieu de ^es travaux, ou le vit rejeter sa palette pour aller devant ce géant de pierre agrandir et retremper son ame. Ainsi, à l'époque où Michel-Ange travaillait à sa coupole, on aperçut, au cœur de l'hiver, ce grand homme arrêté, méditant au plus haut du Colisée;
De temps à autre, il voyait le vieux Thévenin, âirecîteur de l'académie de France, qui laissait flotter au gré du hasard les rênes de sa direction, et sous lequel les élèves en prenaient à leur aise. U visita plus souvent le valétudinaire Guérin, qui, par sa tenue, par son esprit fin et délicat, sut relever l'école de la décadence. Guérin prit en goût sa personne et son talent, et lui commanda plusieurs tableaux. Vintensuite la direction d'Horace Vernet, qui ouvrit carrière à l'activité des travauxen même temps qu'à l'activité des plaisirs, et fut une longue fête po»r la ville et pour les élèves. Alors le fusil de chasse fut toujours à côté de la palette et du pinceau, et le salon de l'académie de France, dont M^ et M"*" Veraet faisaient les honneurs, devint un des plus brillans de Rome: — M^'' Vernet, depuis' li"^«Delaroehe, femme ravissant^ et aceomplie, en-^
SA .¥1« 1? ilf CIBfffil^BS. )M
k?ée avaftt le t0in|)s, laissât darrièr^ elle le papT fum de toutes les vertus et de toutes les grâces. Ces deux boippfieSy Horace et Léopold, étaiei^t trop dis-? samblablep pour se goûter mutuellenieat : le prer mier, esprit quelque peu sarcastique, peintre charmant et iniproyisateur, qui mettait la bride sur le cou à son pipceau comme M'»<> de Sévigné à sa plume, et jutait d'un sujet h Tautre, selon que le vent du caprice donnait le vol à !sa mobile imagi-^ nation; le second, génie voué avant tout à la sfBr ^è^e, pénible, timide, 4éflant, qui traçait lourdenient son sillon, et à qui Téclatdu salop académique faisait peur (1). Quand M^'^&écamier passa à.&ome ri^iver dp 1824-18^3, Robert la visita aasez fré-r quemment; mais, dès qu'elle fut partie, il ne hanta plu$ guère les salons, hormis celui de V. Snell et celui du ministre de Prusse, M. Bunsen, homme de beaucoup de lettres, et dont la conversation ouvrait une source féconde d'instrucjtion à son esprit. Parmi les exceptions, on peut citer eneora le 43omte de Forbin, qu'il vit souvent à Rome ea
(1) M. GauUiear, dans une notice déjà citée, parle d*un ^and repas durant lequel le vif Horace persifla sans relftche le pauvre Robert , qui , n'ayant d'esprit qu*au bas de Tescalier, ne sut que répondre. Il aurait pu ajouter qu'à ce propos un dés convives dit à l'oreille de son voisin le mot de Molière sur La Fontaine : « Nos beaux esprits auront beau se trémousser, ils n'effaceront point U bonhomme, »
SOS LtOlPOLD ROtiBfcir.
1829« et il parut de loin à loin chez l'ambassadeur de France, l'illustre Chateaubriand. Le comte de Ganay, qu'il retrouva chargé d'affaires à Florence, et son ancien camarade Constantin, le célèbre peintre en émail et sur porcelaine (\), étaient aussi parvenus à l'apprivoiser, à force de bienveillance et d'amitié. Mais c'est surtout à Venise que la sauvagerie de Robert, n'exceptant que M. Odier et M. Joyant, s'abandonna à tous ses caprices; c'est ainsi qu'il refusa au comte de Ganay lui-même et au comte d'Houdetot de leur montrer ses Pêcheurs, «trouvant piquant de faire un tableau capital sans que personne autre que ses modèles ne le vit. p a J'ai mis de côté tous les devoirs de société, s» écrivait-il alors à son ami Snell.
Entre toutes les familles illustres qu'il cultivait à Rome à de longs intervalles, s'en trouvait une née Française, et que les révolutions avaient exilée. Un mari et sa femme, beaucoup plus jeunes que Robert, la composaient avec une parente. C'était la princesse Charlotte Napoléon, fille de Joseph,
(1) Constantin, né à Génère , où il yit ai^yourd'hui àans la retraite, a prodait en émail et surtout sur porcelaine, d*après les grands maîtres, de magnifiques ouvrages. Quelques-uns sont à la manufacture de Sèvres, le plus grand nombre a été acheté par le roi de Sardaigne, Charles-Albert , qui leur a assigué les honneurs d'une salle particulière au musée de Turin.
comte de Survilliers, mariée à son cousin Napoléon, fils aîné de Louis, comte de Saint-Leu, et de la reine Hortense, — et leur parente, M"* Juliette de Villeneuve, depuis épouse de son cousin M. Joachim Clary : — toutes personnes mortes aujourd'hui, à Texception de ce dernier. Ces personnes non-seulement aimaient les arts, mais elles les pratiquaient elles-mêmes, de sorte qu'à peine eurentelles connu Robert, il s'établit entre elles et lui un genre d'intimité où, d'une part, le culte du talent et la bienveillance, de l'autre, la timidité vaincue, Tamour-propre satisfait, et plus tard l'attrait de je ne sais quel sentiment inconnu, semblaient avoir fait disparaître les distances sociales. Certes, il faut une expérience du monde bien solide, une rectitude de jugement bien affermie chez les gens de lettres et les artistes, pour ne pas se laisser aller aux séductions de cette trompeuse égalité que les circonstances fondent sur le sable entre le talent et la puissance. Les plus habiles s'y laissent pren* dre, et, depuis le Tasse et Voltaire jusqu'à Léopold, la leçon du réveil a été terrible. Robert le sentait, et vainement lui disait-on que le talent est une dignité en France et qu'il égalise tous les rangs; le fils du pauvre artisan de la Chaux-de-Fonds se tenait sur une respectueuse réserve. Le monde supérieur qui brillait au-dessus de lui ne l'éblouisr sait point. U n'avait pas non plui^ contre les ioéga*
310 l^iOfOhh BOBKRr,
lités |30ciales Ips Févplt^s intérieures d'une ame qui saut sa force, ou d'up orgueil blessé et jaloux : il s'était résigné gaus murmures à la place que Dieu lui avait f^ite, et voulait y irester. Toutefois, subjugué par las attentions, par les prévenances de tout genre, par las charmes journaliers d'une conversation où il trouvait l'écho de ses opinions et da son cœur, il se livra au courant d'un bonheur d'autant plus vif que le sentiment qui l'y poussait avait plus d'innocence.
A cette époque, il avait sa Fornarine sonninèse qui n'avait fait qu'augmenter en lui la goût de la retraite; mais, sans se rendre compte de la passion qui l'agitait et qui l'empêchait d'en feindre une autre, même fugitive, il renonça à sa liaison, et retomba tout entier sur lui-même, ne se permettant d'autre distraction que cette société où tant d'égards flatteurs l'attiraient. Un lien de plus vint l'eBchatner encore à cette famille qui né semblait vouloir que de l'amitié : le prince Napoléon et la princesse Charlotte entreprirent avec lui, en commun, une suite de compositions pittoresques (i).
(1) Celaient de grands paysages de fantaisie latés à Pencre d^ Chii|0 et i la seppia, que le prince Napoléon composait et exécutait, et dont Robert faisait les figures^ La princesse C^iarlotte les litbograpbiait ensuite. I) y a une douzaine de pl^ncbes, imprimées chez Salucci. Elles portent les trois noms des autmn % Napoléon, ino»; Mob^, fig.; Chcfrlotte, lUK Us
SA Tfi El* ÉÈi iàiiftiê. 3k
Ce tratail marchait àclivémeilt au milieu des conversations et des lectures du soir, quand tout à coup, la première insurrection de la Romagne venant à éclater en J83i, le pnnce Napoléon, entraîné par son frère, le prince Louis, se jeta comme volontaire parmi les révoltés, et fUt atteint d*une ilialadie violenté dôiit il mourut subitement. Cet événement funeste rendit la présence de Tarliste plus nècessait*e à la jeune princesse Charlotte, pour laquelle il peignit un portrait de son mari d'après de petites miniatures, les seuls souvenirs qui en restassent, et c'est h la suite de ces redoublemens de soins de tous les instans,. d'attentions délicates, de tendre conQance, de larmes versées et recueillies, que le malheureux, à qui l'honnêteté de ses principes comme l'humilité de sa naissance n'avaient pas permis de s'avouer jusqu'ici ses sentimens, en reconnut tous les progrès et les ravages.
figures de Robert sont dti moittes , des paysans. La plupart des motifs ne sont pas bien neufs, et se retrouvent soit dans les lithographies qu'il a exécutées lui-même à Paris et en Suisse, soit dans Ses tableaux. Léopold, dans le cours de ces soirées studieuses, avait fôit aussi au lavis, au eraydU et & la plume, de nombreux croquis pour la princesse Charlotte et pour M"« de Villeneuve. C'étaient des têtes, des compositions quelquefois fort avancées et d'un beau caractère. Le recueil de ces dessins est assurément fort précieux, venant d'un homme qui s'est si peu livré à la fantaisie;
312 LÉOPOLD ROPSRT.
On peut, dans un g^rand nombre de lettres éparses, adressées à MM. Marcotte, Jesi et Schnetz, suivre la marche insensible des vives préoccupations qui assiégèrent dès-lors son esprit. Les premières de ces lettres que nous aurons à citer sont de répoque où Robert, venant de Rome et se rendant à Paris, passa par Florence pour y revoir la princesse.
« A M. Schnetx, Florence, 11 mars 1831.
a Notre voyage vers cette ville a été fort heureux et très intéressant, car nous avons traversé les troupes papales et les constitutionnelles, et je t'assure que j'ai remarqué des choses très pittoresques. Tu le concevras facilement avec ces beaux fonds de Nepi, de Civita-Castellana, d'Otricoli, et des groupes qu'on n'y avait jamais vus peut-être, et qui semblaient en vérité plutôt faits pour la peinture que pour la défense ou la conquête de l'état. »
« A M. Marcotte, Florence, 98 mars et 18 avril 1831.
a Je suis fort agréablement dans cette ville in^ téressante. Les faabitans m'en plaisent beaucoup, lis sont sans contredit njeilleurs qu'à Rome, par exemple, où j'ai fait un si long séjour. Pourtant les peintres ne peuvent, à mon avis, trouver ici ni le pittoresque, ni le caractère qui se conserve si fortement prononcé de l'autre côlé de l'Apc: niii
SA YIB BT 8BS C»UVllB8, 313
a Je suis installé et je me trouve beaucoup mieux, sous tous les rapports, que je n'aurais osé Tespérer. Il faut cependant, avant de vous entretenir de mes relations, que je vous avoue, très cher monsieur, que personne plus que moi n'aime le calme, la tranquillité et le repos, et que les révolutions, généralement parlant, me paraissent entraîner des suites si funestes, les avantages qu'on s'en promet, sans être tout-à-fait illusoires, sont accompagnés de tant de désordres, de troubles, de haines et de misères^ que véritablement il faut ne pas raisonner pour y prêter la main, surtout en pays étranger. 11 y a une masse aveugle qui veut tout réformer. Le monde n'est pas encore assez éclairé pour recevoir ces idées de liberté qui, portées trop loin, ne sont plus comprises que d'un petit nombre... En France, on aura été bien étonné de la promptitude avec laquelle un petit corps d'Autrichiens a dissipé ces corps nombreux de libéraux qui s'étaient armés et qui prétendaient soutenir leurs droits. La raison en est simple. La plus grande partie du peuple n'était pas assez persuadée de la réalité des avantages qu'on voulait lui procurer; ensuite, ce qu'il y a de très malheureux pour les Italiens, c'est qu'ils se déflént toujours les uns des autres. On assure aujourd'hui que les principales têtes, les grands meneurs^ ont trahi: je suis persuadé qu'il n'en est rien; mais il n'en faut pas davantage pour
3U LiOPOtB ROBSRTi
jeter le découragement dans les cœurs les plus disposés à s'engager daos ces luttes.
Quelle conduite la France tiendra-t-elle? Il est certain à présent que la non-intervention est rompue par les Autrichiens, puisqu'ils marchent sur Imola. Bologne va être cernée. Qu'en arrivera-t-il? Chacun se le demande ici. Je suis bien aise d'être à Florence, car tous les habitans aiment trop lu tranquillité et leur grand-duc pour remuer.
« Nous avons eu quelque difficulté à restet*
ici; mais c'était seulement parce que nous venions de Rome, et que tout ce qui en arrivait était, par mesure de sûreté, renvoyé indistinctement. Nous avions traversé les insurgés, c'était encore un motif d'exclusion; mais , gracé à nos bonnes connaissances ici, nous sommes tout-à-fait installés. 11 nous eût été d'autant plus désagréable de partir, que mes compagnons, plus que moi, tiennent plutôt à l'ancien régime. Tout en reconnaissant des abus, ils délestent les révolutions. Moi, je les trouve bonnes, quand c'est la plus grande masse qui les faitj quand personne n'est sacrifié, et qu'elles arrivent à ce point de satisfaire tout le monde, ou à peu près.
« J'ai commencé à travailler. Je fais un tableau pour ce bon M. Ganay, qui est ici chargé d'affaires de France. Je l'avais vu souvent à Rome, et j'ai eu beaucoup de plaisir à le trouver ici. Je le
SA yiS BT «ES dSITYlllSS. 3IS
vois très souvent. Je vois aussi extrêmement souvent les Bonaparte. Je connaissais particulièrement ce pauvre prince Napoléon. Sa femme et sa bellemère, qui sont ici, et qui naturellement sont très affligées, m'engagent tant à y aller, que chaque jour j'y vais un moment. Je les connaissais de vieille date. Elles sont extrêmement simples et accueillantes. Mais figurez-vous ta situation de cette jeune veuve qui vient de faire une perte si sensible! Sa mère est impotente et ne peut vivre longtemps. La fille est jnenacée de se voir seule bien-^ tôt, ce qui rend sa position plus cruelle. Vous me damandess pourquoi ce jeune Napoléon se trouvait avec les constitutionnels. C'est une de ces destinées qu'on peut dire malheureuses. Homme charmant, réunissant toutes les qualités, estimé de tous, aimant rétiKle et fort instruit, il était occupé d'un ouvragé fort important qu'il allait publier, quand la fatalité amena ici son jeune frère, qui avait été renvoyé de Rome comme suspect. Ces deux jeunes gens, ayant appris que leur mère, la duchesse de Saint-Leu, partait de Rome pour venir les rejoin*^ dre à cause des troubles de la Komagne, voulurent aller à sa rencontre, et, au lieu de prendre la route de Sienne, ils prirent celle de Perugia, qui n'était pas celle que leur mère avait suivie. Us furent reçus à Perugia, Foligno, Spoleto, Terni , avec de si vives démiHsetrai^ns de joie, on leur fit tant
d'instances pour les porter à se réunir aux mécontens et leur donner Tappui d'un grand nom, qu'ils se laissèrent entraîner : Napoléon, par faiblesse. Quand je les vis à Terni , j'ai pu apercevoir combien l'aîné était préoccupé de la position oii il mettait sa famille : il m'en parla beaucoup, mais enfin le sort en était jeté. Il a succombé à une vie trop active pour lui, qui avait toujours vécu dans le calme et le repos. »
Un mois auparavant, Robert disait de son entrevue avec ce prince : « Il m'a ouvert son cœur. Je suis persuadé que ses intentions étaient très nobles, si elles n'étaient pas très raisonnables. On ne peut savoir encore le genre de sa mort. On parle de la fièvre jaune, d'un duel, du poison... Pour moi, je crois sa mort naturelle. Sa femme, qui est ici et que j'ai vue plusieurs fois depuis mon arrivée, doit être dans la plus grande désolation. Je n'ose encore aller la revoir. »
Florence, i6 mai 1831. — « Qu'allez-vous dire de moi en recevant encore une lettre de Florence? Vous allez penser que je me presse bien peu pour me rendre à Paris. Que vous dirai-je, sinon que Florence m'est chère par plus d'un motif, et que je pensais bien peu y trouver des empêchemens si forts pour la quitter? Quoi qu'il en soit, autant que je puis le dire à présent^ mon parti est pris, et je partirai aussitôt que mes ouvrages seront terminés.
Toutefois veuillez croire que ce n'est rien d*indigne d*un honnête homme qui me lie ici, et, sans vous donner, pour le moment, d'autres détails, je vous prie de me conserver votre estime. »
Enfin, Robert était venu à Paris, portant dans son cœur le trait fatal, et bientôt M. Marcotte d'Argenteuil avait lu dans cette ame malade. 11 avait reproché à Léopold de cacher des souffrances à son amitié. « Quels remerciemens ne dois-je pas vous faire, lui répondait de Neufchâtel le malheureux artiste, pour vos excellens conseils I J'ai la fièvre du travail : c'est mon idée unique, c'est toute ma réponse. Ma santé est excellente, et je ne crains pas d'entreprendre un nouveau voyage. J'ai toutefois l'espérance de ne pas être seul. Quant à un attachement, je n'y pense point, et je n'en ^i aucun; mais je vous assure que, dans toutes les circonstances de ma vie qui ne seraient pas calmes ni naturelles, je vous demanderais vos conseils, assuré que, si je les suis, je travaillerai à mon bonheur. Quand je ferai un nouveau voyage, peut-être penserai-je sérieusement à m'établir. Que ne puisje vous dire combien je suis attendri que vous vouliez bien vous occuper de mon bonheur! Je me réserve de vous en dire plus long à ce sujet dans une nouvelle lettre. Je dois me borner, pour le présent, à vous faire observer que cette époque û'est pas engageante pour prendre une détermi-
318 LiOPOLD RO»E|IT.
nation à Tégard du mariage; eUa ehai^;era, je Tespère. »
De Neufchâtel, Léopold retourne à Florence pour y revoir une fois encore la princesse Charlotte avant de s'établir à Venise : c< Me voici enfin à Florence, écrit-il à M. Marcotte (4, 6 et 22 décembre 1831), après dix jours d'un voyage assez fatigant... J'ai trouvé toutes mes connaissances assez bien portantes; mais je remarque que la politique est capable d'opérer bien des changemens. Des relaT tiens particulières que j'ai eues ici^ il ne me reste plus que celles de gens mutuellement mécontens de leur manière de voir, ce qui jette beaucoup de froid dans les rapports. . •
a Plusieurs personnes^ qui ne vous connaissent que par votre réputation et votre beau caractère, m'ont demandé de vos nouvelles aussitôt que je les ai vues, ce qui m'a fait grand plaisir. Parmi elles est le comtede Ganay, qui est un charmant homme, franc et loyal. La princesse Charlotte et sa famille se sont également informées beaucoup, non-seulement de vous, mais de tous les vôtres. J'aime à saisir cette occasion de vous dire, cher et excellent ami, que les rapports que j'ai et que j'aurai toujours avec cette famille n'auront rien que de très simple. J'ai trouvé «es dames mieux que je ne les avais quittées, et même la princesse Charlotte, pendant mon absence, s'est fait d'autres occupaUons
SA Tifi «V SIS œVtRES.
qu^elle préfère à celles que nous aTooseues ensem-^ We. Elle s'occupe de littérature, et cherche à voir tous les hommes qui se distinguent un peu dans un genre ou dans l'autre. Je suis bien content, je vous assure, d'avoir sous les yeux un exemple de ce que le temps peut faire pour diminuer la plus grande douleur...
a Ces dames ne sortent pas du tout. Leur société m'est très agréable, parce qu'elle est douce, si que les conversations y sont plus instructives et plus de mon goût que celles qu'on entend dans bien d'autres maisons. Elles ont beaucoup d'esprit. M**' de Villeneuve est une personne d'une instruc* tion extrêmement étendue, et qui, avec une manière large et grande de voir les choses, abeau-^ coup da sensiMlité et de charme. La princesse Char<lotte est peut-être moins distinguée sous le rapport dés connaissances; mais, si ses raisonnemens n'ont pas un caractère aussi prononcé, iJs cmt ordinairement plus de naturel, d'autant qu'ils viennent d'un eœur droit, ami de la franchise et de la vérité. H n'y a qu'une chose sur laquelle nous soyons toujours en discussion : c'est la religion. Malheureusement ces dames n'ont pas une foi bien solide, et elles sont persuadées que les têtes fortes n'ont pas besoin des consolations de la religion^ Cet esprit est généralement dans la famille, et il n'est pas extraordinaire que les personnes qui n'ont jamais exi-
tendu parler que d'une manière dérisoire du christianisme, comme de toutes les autres croyances, aient une espèce d'éloignement pour tout ce qui est mystique (1).
<x Pardon, cher ami, de vous parler si longuement de personnes qui ne vous sont point connues; mais rintérèt qu'elles mettent à ce qui vous concerne m'a fait croire que ce que je vous dis d'elles ne vous paraîtra pas trop long. C'est d'ailleurs vous faire connaître en quoi consistent mes distractions et mes plaisirs... »
Plus tard, en 1833, il disait encore : « Je vous remercie, cher ami, d'avoir remisa M. Thiersune épreuve de la gravure des Moissonneurs par Mercuri. Si j'avais l'honneur d'être connu de M. Guizot, je lui aurais fait hommage d'un exemplaire, car il sent les arts, et j'ai vu de lui un petit livre fort bien touché sur un salon de l'Empire, quand il n'avait que vingt ans. Je crois vous avoir déjà prié d'envoyer quatre épreuves à M"»« Juliette Clary, qui se charge d'en faire la distribution à des personnes qui me veulent du bien. Â propos de cette dame, je vous rappellerai que c'est une personne à la--
(1) Voir, au n» IV de T Appendice, une lettre de la princesse Charlotte Napoléon à Aurèle Robert, sur la mort de Léopold , et où la princesse s^expUque touchant ses conversations religieuses avec ce dernier.
quelle je suis bien attaché. Elle a les qualités les plus grandes; on peut dire que c'est une femme forte par sa raison, ses principes, et extrêmement intéressante par son excellent cœur. Je m'estimerai toujours heureux d'avoir des rapports avec elle. » A peine est-il de retour à Florence, qu'une inquiétude secrète le poursuit. « Quels délicieux momens vous me faites passer, très cher et exceHent ami! Chaque lettre de vous m'inspire des sentimens plus vifs, et, quand je crois que mon cœur est plein de votre affection, les nouvelles preuves de votre amitié m'émeuvent toujours davantage. Gomment ne pas croire à une autre existence où l'on pourra s'aimer sans crainte et sans le chagrin que donne l'instabilité des choses de ce pauvre monde? Pour moi, j'ai le bonheur de sentir que je vous aimerai encore après ma mort. Je me vois réuni à toutes les âmes avec lesquelles j'ai sympathisé. Cette idée, qui est une conviction intime, me donne tant dç joie, me met dans un état si heureux, que je m'en aMendris quelquefois comme un enfant. Je sens aussi que cette disposition, loin de m'ôter de l'éner-^ gie, m'élève et m'est une garde contre les malheurs delà vie, qui peuvent me faire bien souffirir, mais ne peuvent m'abattre. Je présume trop peutêtre de ma force morale, moi surtout qui n'ai bu à la coupe du malheur que de loin en loin; encore Tamertume n'a pas été aussi grande que celle des
3lt iiOPOLD ROBEIIT*
mlortiméfl qui en boivent la Ue, Ma gratitude en^ y^s Dieu, que je me représente comme étant Tame des mondes, e^t bien vive, quand je me dem^ada si je mérite ces bénédictions particulières,
«Kon troisième tableau des Saisons serait bien en train maintenant; mais, en y pensant bien^ j'aime mieux quitter Florence : il y a une épine qi4i m'y pique; peut-être à distance la sentirai-je moim» »
Puis, le 36 mars 1832, à Venise, son secret com-^ mençait à lui échapper par tous les pores, et ses dénégations, petite supercherie de sa timidité^ devenaient presque des aveux, a II me reste à voqs entretenir d'un sujet sur la voie duquel vous m'avez Bdis, en me donnant vos excellens conseils. Que ne puis-je vous dire tout ce que mon cœur sent de reconnaissance pour une amitié si vraie et si bienveillante! Votre sollicitude yw^ a fait découvrir des santimens que je me cache peut-être , mais qui pourtant ne me rendent jamais malheureux ; et surtout ne m'ôteront pas le besoin que j'ai de produire et de foire mieux. D'ailleurs, est-ce à mpi âge que la folie souffle sas sottises? Je ne le crois point. La raison a pris le pas et conduitd'une main plus sûre... '
« C'est la soirée seulement que j'allais chez ces dames, encore n'y allais-je point chaque jour (en avril 1831, il disait le contraire]. J'avoue que je trouvais un grand charme à ces visites. Cette tran-
SA rit ST «Bg CRUTRES. Stt
qtiillité, cette douceur de rapports, me rappelaient mes soirées dans votre maison. Ces dame» se eofi*tentent, pour toute distraction > de la société de quelques amis. Les conversations; toujours intéressantes, donnent Tenvie de se conduire bien, élèvent rimaginatioû en faisant consister la véri* table gloire dans le mérite et le talent. Si vous connaissiez leur intérieur, vous ne pourriez leur refuser la plus grande estime pour leurs Ti»ius. La comtesse de Survilliers étant depuis long-temps malade, sa sœur, M"« de Villeneuve, et sa fllie> firent un voyage en Italie pour la voir, comptant n'y rester que peu de temps. L'état de la comtesse est tel actuellement, qu'il y aurait barbarie de la part dé sa sœur à la quitter... Avant le ntaiheur arrivé dans cette maison, l'année dernière, à cette époque, il y régnait plus de gaieté. Aujourd'hui, beaucoup la trouveraient triste. Pour moi, je la fréquentais toujours avec plaisir, parce que j'y trouvais des idées en rapport avec les mienne». Quant à des sentimeiis autres que ceux de l'estime et d'une vive amitié^ je croîs qu'ils n'existent pas. Ne seraitce point, d'ailleurs, une grande folie à moi que de lâcher la bride à des sentimem toujours combattus par la raison, car enfin quelle illusion puis-je avoir? Cher et excellent ami, je vous le répète encore, cette liaison ne peut que m' élever iamé et me d(M> ùèr le désir de ftie màititehir dans le dien^n 4te
324 LÉOPOLD ROBERl*.
la vertu. Quel avantage n'y a-t-il paâ dans ces reptations qui donnent de l'intérêt à la vie et retrempent le coeur d'énergie! Votre amitié n*a-t-elle pas ce mérite pour moi? Vous avez bien voulu nje disihiguer : le bonheur que j'en éprouve ne doit-il pas toujours régler mes actions pour conserver votre affection qui m'bonore? Il en est de même des rap^ ports intimes que l'on peut avoir dans la vie^ quand la vertu en est la base. J'espère faire voir que mon art possède toujours mes pensées les plus conti- Dues.»
Trente lettres écrites^ soit à Bji. Marcotte, soit à M. Jesi; sont remplies, sans parler de ce que Léopold appela plus tard sa passion, d'un intérêt vif et ardent pour la princesse Charlotte. Isolées, ces lettres pourraient passer inaperçues -, groupées et rapprochées de tous les témoignages accumulés sous nos yeux, elles forment un faisceau de preu* ves émouvantes. Voici un passage de, l'une de ces lettres:
<c De Venise, le 3 novembre 183S.
« J'ai reçu hier une nouvelle qui m'a vivement affecté et à laquelle je m'attendais bien peu : c'est le départ de la princesse Charlotte pour l'Angleterre. Elle va y voir son père qui n'a pas pu obtenir la permission d'établir son séjour en Italie. Je
VOUS laisse à penser quelle persécution I Que les hommes, auteurs de telles décisions; ont Tame petite et la vengeance basse! Poursuivre une famille avec une telle persévérance I Elle laisse sa mère malade pour aller trouver son père auquel on ne permet pas de passer quelques années de tranquillité et de repos, à un âge où l'on ne saurait désirer autre chose ! Elle est partie avec sa parente après la séparation la plus pénible. J'en éprouve une peine que je ne puis m'expliquer, et c'est le jour des morts que j'ai reçu cette triste nouvelle I Sans être superstitieux, il y a des choses qui frappent, quoique la raison les condamne. Que je suis impatient de reprendre mes travaux, qui feront un peu diversion à mes pensées 1 II me semble que je suis encore plus seul ici depuis hier, et je le serai tout à fait dans quelques jours, mon jeune ami (4) devant partir pour rejoindre sa famille. Je compte pourtant sur la force de volonté si nécessaire dans la vie et sur l'assistance du Ciel qui la donne. Puis je vous écrirai. Quand je prends la plume pour le faire^ il me semble trouver des vertus que je ne me sens par toujours (2). »
Le 3 avril 1833, ce ne sont plus les demi-confl-
(1) Le jeune Roullet de Mézerac.
(2) Lettre à M. Marcotte.
dences de mars 1832^ ce sont des aveui complète* Avant de les laisser écbapper, il fait faire beaucoup de chemin à sa plume. Enfin il arrive, se réservantj commeM"*^de Sévigné, pour ]epo9t'Ser^tum: a Votre lettre m'a fait m'envisager bien coupable de ne pas avoir répondu plus tôt à celles qui Tout précédée^ et la raison que je vous ai donnée de moii retard à vous écrire me semble à présent trop faible pour le justifier^ ié vous en demande donc pardon, et c'est un plaisir que j'ai, puisqu'il m'engage à me procurer celui d'être avec vous et de causer avec un ami qui m'est si cher. J'ai été enebanté d'apprendre d'aussi bonnes nouvelles de toute votre famille, et votre infatigable ardeur pour réorganiser votre administratiou m'assure de votre bonne santés l'en louis; mais pourtant j'aimerais bien à apprendre que vos occupations sont moins grandes» et il me semble qu'elles doivent vous fatiguer beaucoup. Quand je me représente cette activité si soutenue, jls trouve que la mienne pdur BKm tra<* vail est bien peu de chose^ et j'en ai honte. Et c'est vous {cependant qui m'engagefe à prendre du repos^ vous qui devez en avoir un ii grand bèsoini Etc'est encore vous, dont les heures sont si comptées, qui vckè faites j^rvénir de si bonnes lettrés! C'est vdus dont les conseils et les observations me font réfléchir et me disposent davantage à me défier d'un caractère qui peut trop être conduit par une ima-
SA VIB «T 6£S OfiUVRES. d^
gination inquiète et peu sage I Soyez sûr que mon cœur les recueille, ces conseils de Famitié la plus excellente, et qu'il en éprouve une tranquillité qui lui donne plus de force. Vous aurez vu par ma dernière que je continue d'être favorisé d'une très bonne santé qui m'a été et m'est d'un grand avmtage. Vous y aurez aperçu de nouveau un sentiment de satisfaction qui est ami de Texistence, et la manière dont je m'y exprime me semble prouver que je tiens encore aux intérêts de la terre.
« A propos de cela, je me vois bien moins modeste que vous ne voulez m'envisager, et, en lisant l'endroit de votre lettre où vous m'adressez un éloge si flatteur, je me suis rappelé tout de suite ma lettre passée et le jugement que je fais de mon tableau, et j'ai senti le rouge me couvrir la figure... Cher ami , vous me jugez bien trop favorablement. J'espère pourtant que vous voudrez bien ne pas trop expliquer à mon désavantage ma précipitation à vous parler de mon tableau.
a Dimanche de Pâques. — J'ai différé quelques jours à vous écrire, ayant fait ma dernière course à Chioggia pour y observer quelques détails pour mon fond. En revenant, j'étais véritablement heureux de penser que c'était la dernière fois que je faisais ce voyage, au moins pour le présent. Plus je vois ce pays, Venise et ses environs, plus je voudrais y être avec un esprit tranquille. Ohl mon
cher ami, si vous saviez combien ma raison a déjà fait pour avoir ce calme ! combien elle travaille pour cela! Vous trouveriez qu'elle se défend vivement contre une imagination qui tend à la gouverner. Comme Tamitié véritable sait lire dans l'ame de ceux qui Toccupent, m'est-il peripis de ne pas vous le dire? Non, je ne peux pas cacher les faiblesses de mon cœur, ^t il ne m'est pas possible de ne point répondre, ou de répondre d'une manière évasive, à vos excellens conseils et à vos observations. Comment pourrai-je vous expliquer le silence que j'ai gardé jusqu'à présent avec vous, si ce n'est en vous disant que c'est la honte qui me l'a fait garder? — J'ose dire que c'a été aussi l'espoir de vaincre des sentimens en apparence bien téméraires et bien condamnables. Mais en suis-je tout-à-fait coupable? Quelle chaîne d'entratnemens il y a dans la vie I et souvent, comme vous le dites, on en reste malheureux, si surtout on ne se persuade pas. que tout est pour le mieux dans ce monde.
a J'aimerais à vous parler avec plus de détails de ce qui trouble bien trop le repos que j'ambitionnerais; mais à quoi cela pourrait-il servir^ sinon à satisfaire peut-être ma faiblesse? Je ne veux pas vous en ennuyer, je ne veux que vous montrer la confiance la plus entière. Je vous le répéterai encore, un sentiment de honte m'a retenu jusqu'à
présent, mais je ne dois plus Técouter; oui, la bonté d'avoir fait preuve de la plus grande inconséquence, la honte d'avoir montré aussi peu de prudence que de prévoyance en une rencontre qui en exigeait tant. Je me suis long-temps fait illusion. Vous le dirai-je? tant que j'ai conservé l'espoir de la revoir, je croyais mes sentimens très naturels. A présent, ils m'occupent trop. Si je n'a? vais mon cher Âurèle avec moi, et si je ne voyais pas mon tableau s*avancer vers la fin, je ne sais vraiment si je pourrais le continuer; mais, comme je vous le disais, avec l'idée que tout peut servir, ainon à l'avantage temporel, du moins à l'avancement spirituel, on a déjà une; grande consolation. Je suis bien éloigné de vous, cher ami, et pourtant vous êtes constamment avec moi. Tout ce que vous me dites se grave dans mon cœur, et mon attachement s'en augmente. Je n'ai pas voulu, je n'ai pas pu vous cacher la cause de cette disposition qu'avec raison vous blâmez en moi. En vous en faisant l'aveu, je puis vous assurer des efforts que je ne cesse de faire pour la changer. Le temps, je l'espère, m'en fera triompher, mais je resterai toujours avec les sentimens de la reconnaissance la plus tendre pour vous, qui avez été et qui êtes ma force.
a Voilà donc cette page que je vais vous envoyer et qui vous fera connaître cette inclination
330 LÉOPOID HOBBUT.
que vous avez soupçonnée, et que Je voudrais me cacher à moi-mêmel Si je pouvais en même temps vous dire ce qui Ta faite ce qu'elle est, peut-être ne me jugeriez-vous pas trop sévèrement. Hélasl vous le savez, le cœur est entraîné quelquefois. On doit être plaint quand il ne vous entraîne pas au point de mériter le blâme de ceux qui veulent que les passions soient toujours gouvernées par le sentiment de rhonneur....
« Il y a plusieurs Jours que j'ai commencé ma lettre, et vous verrez par ce qui est écrit que je me suis laissé aller à vous faire une confidence qui vous fera bien mal juger de ma raison; mais, en beaucoup de choses, vous me jugez trop avantageusement, et vos éloges me font trouver coupable de ne pas me faire mieux connaître à vous^ cher ami.... Je ne yeux pas quitter ce sujet sans vous faire une prière, à savoir de ne faire aucune supposition qui puisse être désavantageuse à une personne dont les qualités et les mérites appellent non-seulement la considération, mais rattachement dé ceux qui rapprochent. D'ailleurs , mes sentimens sont nobles et purs, et, quand ils auront plus de calme, îls me feront trouver un avantage àans ce qui m'a trop agité...
a .... Je ne ferai que quel(jues petits tableaux eipves nies Pêcheurs, et j'irai m'installer tout-à-fait dans le pays où je trouverai le sujet de mes Ven-
âanges. Je m'en promets déjà du plaisir. Je ne tiens pas à m'arrêter à Florence. J'y aurais même bien peu de satisfaction, n'y trouvant plus les personnes que j'aimais le mieux. La princesse Cbariotte n'y reviendra pas 1 .... »
Et plus tard : a Je toucherai encore dans cette lettre un point que je crois nécessaire. J'ai répondu à ce que vous désiriez savoir de Florence; mais je ne vous ai pas dit que, si la personne dont vous m'avez parlé supposait que Ton fît des remarques sur une relation qui n'a rien eu que de très naturel, elle en serait très étonnée. Je vous le dis, cher ami, poui* vous persuader que, de sa part, il n'y a aucune envie d'attirer des adorateurs, fea vie est si simple, ces dames vivent si retirées, qu'on ne pourrait penser ce (^ùi n'est pas, si on les connaissait. Ce que je vous en dis, c'est pour l'acquit de ma conscience. D'ailleurs, je crois me metr tre à ma place en pensant que je ne peux fixer des sentimens bien particuliers dans le cœur d'une personne qui m'accorde peut^tre quelque estime, mais que tout empêche de laisser pénétrer en elle une impression qu'il faudrait d'autres mérites et d'autres qualités que celles que je puis ayoir pour faire naître. »
Au mois de mai de la même année i833; il revient encore sur ces tristes pensées qu'il n'a pu arracher de son cœur : a Vous avez bien voulu
sympathiser avec une faiblesse que je n'ai pas craint de vous découvrir. Je ne sais si cet aveu ne déposera pas trop cruellement à vos yeux de mon imprudence; mais voilà le résultat de la peine que j'ai éprouvée en voyant une femme dans une affliction profonde. Sa sensibilité m'a ému; ses vertus ensuite ont augmenté cet intérêt que je pensais n'êtrie d'abord que naturel. J'aurais besoin de vous en dire davantage pour que vous pussiez comprendre que je suis peut-être excusable. Quoi qu'il en soit, c'est un rêve bien glorieux 1
« J'ai lu et relu votre dernière lettre, qui m'a été si bonne; je la relirai encore, car je ne peux me dissimuler que c'est la raison la plus convaincante pour opérer sur mon esprit. C'est donc à vous que je devrai un état plus calme. Quelle sensibilité profonde je trouve dans tout ce que vous me dites 1 Et qui pourrais-je croire plus que vous, qui voulez bien, non-seulement excuser une faiblesse que je condamne, mais encore m' aider de conseils pour ramener mon imag;ination dans la route qu'elle n'aurait pas du abandonner? Comme je vous l'ai dit dans ma dernière, il me faudrait autre chose que la plume pour faire comprendre toute ma situation. Il m'est arrivé ce qui a demandé bien des sacriflces, et ici, en Italie, je sens que je suis toujours en danger par le besoin que j'ai de m'attacher, et par l'impossibilité où je suis de le fs^ire de
SA TIE BT BBS OBUTRES. 333
façon à satisfaire à la fois la raison, les convenances et, je le dirai, mon cœur. Malheureusement pour moi, en Italie, je n*ai jamais eu de rapports qu'avec des personnes dont la situation et l'existence si différentes de la mienne auraient dû me tenir toujours en garde contre des sentimens qui exigent bien d'autres rapports. On se laisse entraîner par je ne sais quel charme trompeur qui ne vous lègue, en s'évanouissant, qu'ennuis et dégoût de la vie. Ma peinture, qui peut encore tant m'occuper, fait une diversion à cet état si pénible, et je dois encore m' envisager heureux de sentir ma passion pour mon état, loin de diminuer; prendre chaque jour plus de mes idées et de mon temps. Pourtant il me semble que ce n'est qu'une fièvre qui peut passer, et je me dispose à me ménager quelques forces pour le moment où cette ardeur se préparera à me priver d'énergie en me quittant. »
C'est encore de Venise qu'il écrit : a Je viens de relire votre chère lettre, et j'y vois un endroit auquel je n'ai pas répondu encore comme votre affection le demande. Vous voulez me dire que vous n'osez plus me parler de ce qui, à votre idée, a influé beaucoup sur ma santé, et m'a beaucoup nui sous tous les rapports. Cher ami, c'jest moi qui dois craindre de parler d'une faiblesse que je condamne sans doute, mais dont je ne puis être honteux. Moi seul je suis la cause d'un mal que j'au-
834 LÉOPÔLB HOBERf. '
rais dâ renfermer en moi-même; ne pensez pas qu'autre que moi en soit coupable et ait> à cet égard, quelque chose à se reprocher
a II faut toujours avoir en réserve de la patience et de la résignation; avec cela, on se trouve toujours armé de courage et de force morale pour tout envisager avec philosophie. Chacun vieillit^ et les années, qui, à une certaine époque de la vie, se passent si rapidement, nous font réfléchir au véritable but de l'existence. C'est encore une raison qui me console, car enfin les fausses illusions, qui se détruisent si facilement, ne peuvent être mises en balance avec la tranquillité que donne la réflexion saine de ce que nous devons être un jour. Dieu me préserve de désirer le mal pour essayer ma force à le supporter ! ce serait une folie condamnable. Prions plutôt pour éloigner de nous la coupe amère de la vie, et disons avec notre Modèle : « Mon père, fais que cette coupe, s'il est pps- « sible, passe loin de moi, non point comme je le a veux, mais comme tu le veux! »
Enûn, trois mois avant sa mort, il Jetait de nouveau quelcjues paroles coufuses et désordonnées 9ur cette passion fantastique, et, celte fois, le rire de l'égarement se naêlaitâ ses paroles.
Venise, ii novembre lS8i.
«Votre état, en recevant ma lettre, était plus
SA VIB ST SB» CPSQYRBS. 3S^
nerveux que de coutume, et cette lettre tous a affligé encore I J'en suis désolé, mon ami, d'autant plus qu'en l'écriTant je n'étais 4)as dans la situation d'esprit que vous avez cru voir. Il faut, à propos de cela, que je vous fasse rire; j'en serais enchanté. Mon frère, avec son bon sens calme, après avoir lu les pages qui me sont adressées, me dit avec un sang-froid vraiment comique pour^moi : « Ce bon M. Marcotte se tourmente beaucoup de ta a passion. Cependant il me semble que quand ^ a comme toi, on boit, on mange et on travaille, on « n'est pas bien malheureux I Tu devrais le lui « dire< » C0ci vous instruira plus que tout ce que je pourrais vous écrire sur l'état où je me trouve.
« Mon bon ami, cet attachement ne me rend pa& malheureux comme vous pouvez le penser^ et, vous le dirai-je? tout occupé qu'en soit mon esprit^ telle impression qu'en reçoive mon ame, je trouve mon état bien moins pénible que le vide du cœur. Hais comment puis-je parler du vide du cœur^ quand il est tout occupé de l'amitié qui nous lie et de mon affection pour ma famille? C'est un blas» phème^ mais le cœur n'a^t-il point des capacités pour recevoir des impressions diverses? Nous mtrès artistes, nous en avohs besoin plus que d'autrel pour que l'imagination ne reste point froide. Oui, moilsieur, je vous le répète » et je mentirais si je disais le coatraire : je ne puis penser à Fiovesee
336 LiOPOLD ROBERT.
sans émotion. La raison /le devoir, le caractère de mon attachement peut-être, ne permettent pas à une tristesse violente de s'emparer de moi, tout au plus à une mélancolie qui ne peut nuire à mes occupations. Une inclination qui n'a pour base que les sens tourmente et abaisse; eelle qui ne s'attache gu'à la beauté de l'ame, à la bonté du cœur, au charme de l'esprit, ne peut qu'élever. J'ai pu m'exagérer l'opinion d'Odier sur ces dames, mais ses lettres ne tarissent pas en éloges sur la mère et sur la princesse C... Vertus, naïveté, simplicité, tout est là! f avais eu souyent l'occasion de parler de cette famille avec lui pendant qu'il était ici, sans lui donner aucune idée de mes sentimens (je sais les renfermer). Il ne pensait pas alors des Bonaparte comme il en parle aigourd'hui. J'avoue même que j'avafe été plusieurs fois blessé de l'opinion qu'il émettait sur les membres de cette famille, et c'est surtout afin qu'il eût l'occasion de se détromper que je lui ai remis pour ces dames une lettre dont il ne voulait passe charger. J'étais sûr qu'il m'en remercierait ensuite. Ce que je vous en dis est pour vous faire apprécier le charme de cette maison. Je ne puis pas parler du caractère d'attachement qu'on me conserve; mais ce que je puis dire, c'est que, dans tous les cas, je ne me sens pas capable de rompre des relations qui me sont chères. A une époque bien malheureuse pour
SA VIB BT SBS OBtVRBS. 337
la famille, j'ai montré du dévouement qu'on a apprécié; rompre sans motif qui puisse être su, je crois qu'on en ressentirait de îa peine, éprouvant de la reconnaissance envers moi. J'aime mieux que le temps amortisse une inclination que vous voyez beaucoup trop ardente, et la transforme en amitié. Je dirai plus, je n'aurais point fait mon tableau, si mon cœur n'eût été plein d'affections. Elles sont pour moi, dans la vie, les degrés qui me font monter. Ce sont elles qui ont donné à mon énergie un ressort qu'elle ne pouvait avoir sans elles. Si la religion condamne les passions qui conduisent au vice, défend-elle les penchans qui en éloignent? Oui, de quelque nature que ces penchans puissent être, tous ceux qui font aimer le bien doivent être considérés comme un bien.... »
Le cœur ne tend pas moins de pièges aux hommes par leurs vertus que parleurs vices. Le pauvre artiste dont l'ame s'était amollie aux tendresses de la famille durant sa jeunesse, qui entourait son frère Aurèle d'une affection si pater-
3tt Li«v»LB mo»Bmf.
nette, qui ne pooTait penser à la Chanx-d^Fonds sans qoe les lannes lai remplissent les yeux; lui qui aimait tant la sitnplidlé et qui s'écriait avec le bon Docis: cOhI que toutes ces pauvres maisons bourgeoises rient à mon eosur I » s'était trouvé par la destinée jeté dans une sphère qui n'était point la sienne. La solitude porte au cerveau. Rendu à luimême, il eut peur, et son esprit rêveur, méditatif et mélancolique, fut de nouveau agité de pensées poignantes. Alors il s'enfliit à Venise pour se plonger avec une sorte de fureur dans la peinture, et cbercber en quelque façon l'oubli de la vie même dans le travail. Aussi presque toutes ses lettres écrites de cette ville sont-elles empreintes d'une tristesse qui empoisonne ses souvenirs les plus chers. Rome, où cependant il avait fondé sa réputation et goûté ses plus belles années de gloire; Rome , qu'il regardait avec la France comme une autre patrie, ne lui rappelle plus guère que des chagrins (i). C'est ensuite Venise la taciturne, si bien faite pour les travaux sérieux, qu'il maudît. L'étroite gondole noire, noire comme un cercueil dont elle a la forme, le fait frissonner; il se plaint de ce que la singularité des constructions de la ville l'empêche de faire des promenades si salutaires
(t) Lettres à M. Marcotte/ dn %9 téftler 1S33; à M. Naveii du 14 janvier 1884,
8 A VIB BT SBfl QÉIJTKBS. SM
ailleurs. Le quai des Esclayons, la seule fMPommade de la ville qui soit agréable, est cependant à sa por* tée. Son frère l'y entraîne, maison y revoit des ^ Chiozzotti, et il a pris le quai en aversion, comme li^i rappelant son tableau des Pécheurs, et toutes les peines que lui en a coûtées Tenfantement (i).
a Ce sujet m'est devenu insupportable, écriVait-11 encore une fois; je suis comme Fhomme dont l'ennemi, qui Ta fait cruellement souffrir, tient d*élre terrassé; la victoire ne diminue point en lui Unstinct de répulsion pour son ennemi. Cette œuvre aura bien vu blanchir ma tête par tous les chagrins que j'ai eus en la faisant. Je me demande qnel^ quefois, quand surtout j'éprouve les plus grandes difficultés pour faire ce que je me suis proposé, a quoi sert tant de persévérance pour n'aboutir qu'à contrarier ses goûts et ses désirs. Cette réflexion, qui me semble prouver que Ton travaille volontairement contre son bonheur, me porterait à changer mes idées à cet égard; mais elles reprennent bien vite leur cours habituel, et ^*e suis effrayé du relâchement moral que la faiblesse de caractère n^e donne, et ce relâchement m'est plus pénible que tous les sacrifices qu'exige la continuité de la volonté (2).»
(1) Lettre d'Aurèle è M. Marcotte.
(2) Lettre de Robert à M, Jesi, Venise, 10 avrU iS34.
340 LiOPOLD ROBERT.
Ainsi, tout lui pèse à Venise, et la ville et son tableau, et le passé et le présent. Cependant, chartreux qui creuse sa tombe, il est retenu par je ne sais quel attrait funèbre quand il songe à fuir : « Si je pense à quitter Venise, dit-il, j'éprouve une émotion incroyable. Il me semble que l'habitude d'une vie qui yéritablement n'en est pas une, m'a donné quelque chose qui peut ne plus être en rapport avec ceux qui jouissent de l'existence, et que, par conséquent, je ne peux plus me faire voir que comme un original qui n'est bon qu'à vivre dans sa retraite, où il peut réfléchir à loisir qu'un peu de poussière recouvrira l'être heureux comme celui qui ne l'est pas, l'homme tourmenté par son organisation morale et physique comme l'homme impassible. Il y a là de quoi calmer (i). »
En vain le bon Aurèle cherche à rompre la chaîne des idées habituelles de son malheureux frère; celui-^ci parle sans cesse de ses humeurs noires. Il en parle, il en écrit. Sa mélancolie veut se nourrir d'elle-même : y être arraché le fait souffrir. Les distractions extérieures, les représentations théâtrales, par exemple, depuis long-temps l'irritent: « Aujourd'hui dimanche (5 février 1833),
(1) Lettre de Robert à Jesi, 17 octobre 1S34. Six mois a^aiijt, il en écrivait une du même ton mélancolique à son ami Navei.
SA YIB BT SBS QBUVRBS. 341
chacun est occupé à rechercher les plaisirs bmyans du carnaval; mais nous y prenons bien peu de part, et nous sommes rentrés avec Tintention de passer la journée à la maison , ce qui du reste est l'ordinaire. Aurèle, quoique d'un caractère ^érieux^ trouverait bien des distractions amusantes, s'il n'était pas influencé par moi , qui ai une véritable aversion pour les grandes réunions. Il veut me tenir fidèle compagnie, et, tout en sentant cet avant£^ge, je suis pourtant peiné qu'il se fasse une habitude qui tient son ame dans une situation plutôt triste que gaie. Hier soir, j'ai voulu me faire violence, et nous sommes allés au théâtre San- Benedetto, où une excellente troupe comique attire journellement la foule. Je ne puis pas nier que, quelques momens, je n'aie été obligé, comme tous les spectateurs, de prêter une certaine attention aux scènes qui excitaient un rire général; mais ce qu'il y a de singulier, et que je ne puis m'expliquer, c'est le changement prompt et pénible qui s'opère en moi après avoir pris part à des momens de gaieté. Mes nerfs en éprouvent une commotion si désagréable, que je préfère de beaucoup mon état habituel sérieux et reposé. Yoilà la grande raison qui m'oblige à vivre aussi retiré que je le fais.., La présence de mon frère me stimule et me fait du bien. Il me semble qu'il a remis de l'huile dans la lampe prête à s'éteindre* »
jDtf î. — « Hier au soîr, je n'ai pas continué ma lettre, parce (jue j'ai été passer la soirée chez M. Cicognara, où je n'avais pas été depuis long-temps. Aurèle, qui aime encore moins les réunions de la société que moi, n*a pas voulu m'y accompagner. J'ai trouvé un petit cercle. La conversation générale roulait naturellement sur le théâtre de la Fenice, où brille M"» Pasta. On m'a sur-le-champ demandé ce que j'en pensais, et quand j'ai répondu que je n'y avais pas été, parce que j'ai les théâtres en antipathie, on s'est récrié sur ma barbarie de goût et sur le blasphème que je prononçais. Ce mot antipathie les a choqués d'une manière si plaisante pour moi, que j'en ris encore et que je me veux du bien de l'avoir dit, tellement je trouve ridicule l'existence de ces gens dont la vie se consumé d'une manière aussi nulle. Je vous laisse à penser, cher ami, combien peu j'ai d'agrémens dans ces réunions où les sujets de conversation sont si peu attrayans, si vides de plaisir pour le cœur. »
Robert recherche l'isolement, l'isolement le ronge; il est assiégé de superstitions, et, suivant l'expression de son frère, son existence n'est plus désormais que comme une contrée dévastée. Dans ses momens de calme et de lucidité, le malheureux se demande compte de cette fâcheuse tendance de son esprit; il analyse le désordre de ses facultés mentales : a Je crois/ dit-il par un pressen-
»A ni ET 8BS Ofi17TRB8. 9tô
tîmènt terrible, que c'est un ma! qui est dans le sang. Quelles en sont les raisons? quels en sont lès remèdes? Je Hgnbre. Ne le voit-on pas, ce mal, dans des familles entières, y faire des victimes sans causes positives? »
Un volume ne suffirait pas à reproduire toutes les lettres de ce temps où le malheureux artiste découvre son ame endolorie. Les tristesses y viennent par bouffées à travers des réflexions nuageuses sur le présent et sur l'avenir, et jettent comme un voile de deuil sur tous ses épanchemens. Son imagination malade épuise successivement toutes les gammes de la douleur, et le cœur saigne à l'entendre dire : « Je suis gai , » au moment où de cruelles étreintes lui font rouler les larmes dans les yeux. Déjà le tœdium vitœ de la folie ébranlait son cerveau, égarait son ame et la noircissait de terreurs; déjà le suicide rentrait dans ses idées dé^ lirantes. Parfois, l'oppression de sa poitrine le force à jeter la palette, et, en un instant, il paâse des défaillances de t'esprit à la plus déchirante douleur, au plus violent désespoir, au plus affreux abattement. Des rêves de bonlieur s'entre-choquent dans sa tête avec de sinistres hallucinations. Ses yeux se voilent, son front se brise, un froid mortel le glace, surtout à la tête, et de son sein s'échappent, sans causés apparentes de douleur, de longs cris de spasme et d'angoisse. Ainsi, une fois,
344 LiOPOLD 91OBBRT,
comme oo Ta vu dans la lettre d'Aurèle, il accourt tout éperdu à Tatelier de son frère et tombe écheyelé sur une chaise, en s'écriant : « Cest fini de moi! dans quelques jours, je serai mort!»
Trompé de la. sorte par reffervescence et le mouvement irrégulier de ses esprits, il a des anéantissemens inexplicables, il a des agonies imaginaires, il ne se sent plus vivre, comme si un voile séparait son intelligence de ses sensations réelles, et bientôt ta respiration lui manque sons les débris de sa raison . Souvent, à l'époque voisine de sa mort, on le rencontrait tout effaré dans les rues de Venise; souvent, chez lui ou chez Aurèle, il se regardait dans la glace, et se faisait peur à lui-même : a Quelle figure I quels yeux fixes ! s*éçriait-il, parlant à son frère; un tel, que j'ai rencontré, m'a regardé d'un air étrange; j'ai l'air d*un fou! » Et comme il songeait, dans ce temps-là, à un voyage soit en France, soit en Suisse, il ajoutait : a Je n'oserais partir en cet état. S'il allait m'arriver un malheur en route! Je t'en prie, viens donc avec moi en Suisse, tu te marieras : je voudrais te sentir avec une femme. Tiens, mon cher, crois-moi, les fumées de la gloire ne sont rien : elles laissent un vide affreux dans le cœur (1)1 »
Alors il prend la Bible qui ne le quittait jamais,
(l) Lettre d'Aurèle à M. Marcotte.
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et, dans les sublimes exhortations du livre saint, il puise quelques instaus de tranquillité, mais d'une tranquillité trompeuse. Que si, en effet, il semble parfois dissiper le chaos de ses terreurs et trouver quelque résignation, ce n'est encore qu'un jeu cruel du mal qui l'oppresse; ce n'est que ce repos funèbre dont parle André Chénier, cette résignation à la façon dès morts qui s'accoutument à porter le marbre de leur tombe, parce qu'ils ne peuvent le soulever. Il y a, si l'on peut ainsi parler, un coup de rasoir derrière chacune de ses paroles. Pourtant, chose remarquable, l'instinct lui fait encore chercher la vie dans l'éclat du ciel. Comme Jean-Jacques, qui, avant de se donner la mort, veut contempler une dernière fois le soleil, le dernier ami qui lui reste; comme Goethe, chargé d'années, qui, avant de laisser échapper sa grande ame, s'écrie : a Mehr Lichtl mehr Licht I ouvrez, faites plus de lumière 1 » Léopold veut se plonger tout entier dans la nature : « Rendez-moi le soleil, disait-il; il m'émeut, il diminue mes soucis, il donne à l'espérance de l'avenir quelque chose de consolant I »
A cette même époque, un changement notable et touchant se manifesta dans ses habitudes extérieures. Jusque-là, depuis le premier établissement d'Aurèle à Rome, il avait régné entre tes deux frères une réserve silencieuse, extraordinaire
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chez deux hommes (^uf ne se quittaient jamais, et que tout aurait dû porter à vivre dans les épancfaemens de Tamitié. A coup sûr, le bonheur d'Aurèle préoccupait Léopold, mais il le préoccupait en silence. Taciturne et concentré par nature, cachant à tout ce qui l'entourait ses impressions et ses sentimens, Tatné inspirait à son jeune frère plus de respect que de confiance; mais du jour où celui-là sentit en soi la nature à bout de force et les ressorts de la vie se détendre, il fut pris d'un attendrissement suprême. Alors il fit voir à son frère une sensibilité inaccoutumée, dont le pauvre Aùrèle fut aussi effrayé qu'il en fut touché.
On a peu d^indulgence pour les malheureux : on a reproché à Robert de ne pas avoir fui à la première découverte de sa passion insensée, et d'avoir eu peut-être le tort de rêver un sort pareil à celui du peintre Pabre épousant la veuve du dernier des Stuart. D'abord sur quoi fonde-t*on cette étrange supposition^ Oublie-t-on ensuite que la raison de
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rinfortuné avait plus de droiture que de forée, et que, lorsqu'il se comprit bien lui-même, il était trop tard? Je ne sais quelle jalousie vague, mais amëre et irritée, s'était glissée daus son ame. En vain alors, voulant rompre avec le passé, chassar t-il loin de son esprit le nom même de la jeune veuve; en vain brûla-t-il avec résolution toutes ses lettres, qui de Florence venaient le chercher' à Venise : ce cœur était brisé pour jamais; un feu s'était allumé, qui ne devait s'éteindre que dans son sang (i). D'ailleurs, encore une fois^ son mal le plus, terrible n'était point l'amour : son vautour
(1) Atirèlê écrivait ce qui suit à M. Marcotte, le 9 «Trii I83S : « A regard^ du secret qu*il tous a confié, mon devoir m'oblige de vous dire, cher iimi , que j'ai eu connaissance de toutes les lettres que ce pauvre Léopold, dans un dernier effort de vertu, a brûlées. A force de vertu et de réflexions, il était parvenu à se convaincre de tous les inconténiens de sa passion; maiâ, à la suite d'un combat de trois ou quatre ans enire la raison et une imagination iddocile, son cœur aimant n'a éprouvé qu'un vide afireui. Les lettres que j'ai vues étaient empreintes d'un intérêt constant qui pouvait provenir de l'estime pour le talent et pour le caractère de Léopold; il aurait fallu des yeux plus daîrvoyans que les miens pour y découvrir d'autres sentimens, car il y régnait une retenue plus que platonique. Peut-être est-ce là ce qui a fait durer l'illusion. Il fallait se déclarer ouvertement dès le principe, afin de recevoir un refus ou une réciprocité. Le respect, dans ce cas-ci, était motivé par la différence des situations; mais, si le génie^ ne se croit pas égal aux titres, pourquoi s'eil ajkproche-t-ilî 3^
348 LiOFOLD ROBIRT.
dévorant était sa mélancolie, que Thérédité du mal, qu'un isolement obstiné, que la vision et la jpeur de la gloire, qu'un travail énervant, rendaient si fatale, — sa mélancolie, qui cherchait son aliment dans cet amour même, et qui, à coup sûr, en eût inventé un autre, si elle n*eût pas eu celuilà. N'eût-il su à quoi se prendre, il eût combattu dans son ame avec le vide. Eût-il été accablé de bonheur, demain il Feût obscurci de chimères, noyé de larmes, étouffe de sombres désespoirs. Ses douleurs hypocondriaques s'exaspéraient sous l'influence de ses émotions successives, quelles qu'elles fussent, et tour à f onr, cause et effet, l'exaspération des douleurs intimes et des cuisans souvenirs accroissait les troubles survenus dans les fonctions intellectuelles. Certes, on ne saurait envier ceux qui peuvent vivre comme s'ils n'avaient ni souffert, ni vu souffrir; mais malheur à qui, dans le cours de cette vie, n'a pas la faculté d'oublier, car l'homme n'est guère de force à supporter à la fois et tout le passé et tout le présent!
Que l'amour de Robert n'ait été qu'une forme de sa folie, qu'il ait eu son siège dans le cerveau plutôt que dans le cœur, — comme ces passions éthérées et visionnaires de malades pour des êtres inconnus et fantastiques, qui rappellent celle de cette jeune fille du siècle dernier morte d'amour pour Télémaque; — qu'il foille reconnaître dans ce
SA VIB ET SBS OBCVRÉS. 349
sentiment la cause primordiale, ou seulement occasionnelle, du suicide de Robert, c'est là une double thèse qu'on doit laisser à la médecine. Les phénomènes vitaux sont si compliqués, si intimement liés entre eux, qu'il faudrait , avant de prononcer, en avoir fait une longue étude et avoir apprécié l'influence de telle ou telle cause, en apparence éloignée, sur les fonctions cérébrales. Tâche difficile assurément que celle de sonder les mystérieux replis d'un cœur aussi secret! Ceux qui ont le plus pratiqué Léopold n'ont pas eux-mêmes connu tous ses penchans, encore moins toutes ses pensées. Sénèque proclame quelque part qu'il y a un coin de folie dans toutes les têtes de génie, — et qui sait, si ce n'est Dieu , la limite fatale où la raison finit, où la folie commence? Ni Âristote, ce grand esprit, le plus grand qui ait parlé le langage de la raison, ni Leibniz, qui en a exercé le sacerdoce du haut de son universel génie, n'ont suffi à pénétrer les phénomènes de la pensée humaine. Si l'œil profond de William Harvey a percé les voiles qui cachaient les lois de la circulation, ce torrent éternel « où bouillonne la vie; » si les belles expériences de Lavoisier, de Priestley, de Sheele, de Berzelius, ont découvert en quelque sorte l'ame de la nature; si. le grand Haller et le grand Bichat ont presque deviné l'énigme de la vie, en demandant ses secrets à la mort/l'étude de l'homme in-
3{M^ LiePOLB mOBBETé
telleetuel n'en est pas moins demeurée mi eonrs complet d'humilité pratique. En yam, usufruitter de la création^ Fhomme dispose-t-il de l'espace et de la matière^ le sceau de Dieti lui a fermé les mystères de sa propre intelligence^ la aeîenee est impuissante à le faire se conn^tre lui-m^e.
Admettons, si Fon vetit, que Léopold Robert se soH donné la mort parce qu'il y aurait une placé dans sa YÎe pour utie affiectiûn et que cette plaea n'a pas été remplie. On comprend^ ea effet, que cette nature délicate, élevée, mais timide, ait pu d'é^ prendre en secret pour une grande dame, quand surtout cette grande dmne^ à toutes ses séductions personnelles/ joignait encore celle du mâlbenr. On comprend aussi que tout ce qu'il y avait d'énergie dans son intelligence, de faiblesse du» soii éarae' tète, de tendre exaltation dans son cœur, se soit tourné cruellement contre lui^ le jour ou il comprit sa déception; mais si le malheureux, dans la fixité de ses idées, s'était forgé de feiles illusions j est-ce à lui, à lui seul, qu'il faut attribuet tous 1^ torts? Quelle femme ignora jamnis Fimfpression qu'elle a produite? et est-on bien assuré que celle à qui Fon aurait à demander compte dé la destinée de Fartiste n'ait rien fait d'imprudent pour f«fôciner cette ame naïve, pour attiser cette passiouF visionnaire oti réelle qui devait emprunter de l'ardeur à l'âge mêflae où elle était née? Un homnae autre*'
SA tl« «T «B8 OiUYAES. SM
ment brillant que le pauvre Léopold par le génie et par les dons extérieurs avait eu même sort; : le Tasse avait aussi aimé dans les sphères élevées. L'audace du cœur augmentant en lui la timidité des manières, il avait pris tpu$ les voiles pour cacher sa passion sans cesser de la pein4re. Dans Yé^ pisode d'Qlinde et Sopbronie de sa Jérusaktn ièlù vrie, lui-piéme est pet Olindie qui désire beaucoup, egpère peu et ne demapde rien :
Brama assai, poco spera, e nuUa chiede.
Lui-même encore est le Tircis de son Aminte, et CjB drame paçtoral exhale partout les souvenirs amoureux du poète. C'est en pensant à Leonora (d'Esté qu'il chante Ferrare :
ûh ehe sentii I. châ vidi allora I lo vidi CMasti, Dfte, ninfe leggiacbre e belle, . . f . . . . ^ alUa aocora jS^z» Y^ «pazft aube (i)...,
C'est encore en pensant à elle qu'il écrit ce chœur, qui n'a peut-être rien d'égal dans la poésie lyrique del'ItaUe:
Amiam, ehe non ha tregua
<1) Aminta, acte I«. « Oh! que sentis-jet tne ^is-je alersf Je
ipifl des dient, des déesses, des nym^es graeieuses et bettes ,
d'autres encore, sans voile, eaas nuage.... »
35S LiOPOLD ROBERT.
Ck)n gU anni umana vita, e si dilegua.
Amiam, che'l sol si muore, e poi rinasce;
A noi sua brève luce S*asconde, e'I sonno eterna notte adduce (1).
Eh bien! quel fut le prix de tant de génie et de tant d'amour? Le dédain, la prison et la folie ! Malheur à Famour qui ne sait pas compter avec l'orgueil et le rang! Cette Léonora d'Esté, que Timagioation des romanciers s'est plu à embellir de tous les trésors d'une exquise sensibilité, s'amusait à se laisser aimer, mais sans daigner le savoir. Pour la princesse, Torquato n'était qu'un poète qui faisait de beaux vers à sa louange, et Léonore jeta son blason entre elle et lui le jour où l'imprudent laissa trop éclater son cœur. Ainsi de Léopold. Confident sans défiance de ces mille riens, de ces petites choses du cœur que toute femme a besoin de laisser échapper, et qu'elle dirait aux vents, si les hommes ne les écoutaient pas, l'amour de Robert commença par un culte d'enthousiasme. Autrefois, M""* de Séyigné s'était égayée de la passion gauche du pauvre Ménagé; on fit de même, on se fit un jeu de cette étinceUe d'amour. Malheureusement ce
(1) AmintOt acte !•'. « Aimons : la lie humaine n*a point de trêTeaTec les années, et elle s'écotde. Aimons : le soleil meurt ,et renidt; bientôt à nos yeux se cache le jour rapide, et voici venir le sommeil de Té^meUe nuit, o
n'était point là un de ces beaux esprits soupirant Tibulle et aimant par citations^ c'était une nature inflammable et concentrée, qui prenait au sérieux tons ses sentimens, comme elle prenait au sérieux tous les devoirs. La vie de Robert avait été sans jeu* nesse; d'un même pas, il avait passéde l'adolescence à l'âge mûr, ayant à peine, hormis les douceurs de la famille et les impressions d'une liaison de pas-* sage,^ goûté quelqu'une des tendresses du cœur. Combien alors l'amour devait pénétrer en cette ame et en exalter lés puissances! Chacun d'ailleurs, connue Ta ïait observer Sainte-Beuve, chacun, plus ou moins, a « son idéal, son rêve, sa patrie d'au-delà, son !le de bonheur. » Heureux si l'on y aborde I plus heureux peut-être ki l'on n'y aborde pasl Oo y croit toujours. Le grand Michel-Ange luimême n'avait-il pas aussi cultivé en secret une passion idéale et mystique pour la marquise de Pescara-Colonna, l'illustre poétesse^ et, voyant passer son cercueil couvert de lauriers et de fleurs, n'avait-il pas laissé échapper ce chaste et poétique regret : « Que ne Tai-je baisée au front (1) !»
(1) Vasari rapporte que Michel-Ange avait fait faire le portrait de cette illustre poétesse par deux de ses élèves, notamment Sébastien del Piofpbo. Le portrait de celui-ci s'est retrouvé à Florence, et il est maintenant à Rome entre les mains d*un peintre anglais nommé Maçpherson. La peinture en est d'une
Léopold a donc eu son rére, et, trop ftibld pour loiflser mourir ou s'apaiser en lui les brûlantes far cultes du cœur, il est mort arec elles et par elles; Biais, dans tous les cas, les dévouemens de sa jeunesse et la longue ingénuité de cette anne austère avaient préparé sa maturité féconde, et ces souvenirs protecteurs forment une couronne lumineuse autour de sa tète. Trop souvent, sans doute, le suicide est le résultat du délire de passions mauvaises; mais jamais les mauvaises passions n'ont ébranlé cette inflexible droiture, n'ont souillé cette candeur d'enfant. Disons-le donc avec confiance, Robert était trop plein de bennes pensées morales et reli^ gieuses pour avoir, de propos délibéré, sacrifié sa vie. Si, cfae2 lui, le frein religieux s'est détendu, ce n'est qu'après le bouleversement de toute Téco^ Bomie intellectuelle, après que la machine humaine n'obéissait plus qu'à l'action des ressorts physiques. S'il eût pu échapper aux convulsions de
conserTation parfaite : c'est un des beaux portraits qui se puissent Toir. On sait que la marquise ne porta plus que des habits de deuil depuis son yeuyag^e; c*est dans ce costume qu'elle est représentée : robe DOfîre, votte brun sur la tète, un livra de prières à la main. Sébastien M Ptombo avait déjà peint la même personnage, mais beaucoup plus jeune. Le premier portrait est empreint du sentiment de sa première école, ceUe du Oiergios; le second, du sentiment de l'école de MidieV-Anse.
SA ^Ifi «t «BS OBIftHES. MS
son esprit agonisant, H eût chasse le spectre au signe de la croix. Un calme et un sang-froid apparens ont bien pu, comme Va rapporté son frère, présider à son action suprême; un quart d'heure ayant Taccomplissement de son dessein funeste, la vieille servante qui soignait Tatelier a bien pu le voir encore la palette à la main; néanmoins Finfortuné a succombé finalement à une affection organique. Et, en effet, Fautopsie de son corps a constaté un épanchement séreux considérable dans le crâne, et Tune de ces altérations cérébrales qui', au rapport de quelques médecins, accompagnent toujours les troubles de rintelligence.
Un pojnt, dv reste, est epcor^e derpeuré un mystère, à savoir la circonstance fatale et précise qui a déterminé raccomplissenrjent du suicide. De temps à autre, il est vraj, le défaut de liaison entre les JdéeS; les jugemens et les résolutions de Robert, était manifeste; mais aucun paroxysme précurseur n'avait annoncé, ce jour-là même, le di- ?orc^ de l'ame et das sens, ^^ tant il est commun que le passage de la raison au délire, comme le retour du délire à la raison, ne soit précédé que d'obscures influences! Ce fut peut-être, chez Robert çomrpe chez non^bre de mélancoliques, h eause la plus futile et la plus insignifiante; ce fut peut-être une lésioii soudaine des forces vitales du cerveau, une de ces hallucinations qui poussent
356 LiOPOLD EOIKET.
ioTiDciblement à se soustraire à des souffrances imaginaires ou réelles.
Ses obsèques eurent lieu sans pompe. Son corps, placé dans une gondole, escorté par son frère, par ses amis et par les artistes nationaux et étrangers qui se trouvaient à Venise, a été descendu, arrosé des larmes de tous, à Saint-Christophe, petite île des lagunes, qui, sous la garde des religieux du couvent de Saint-Michel de Hurano, sert de cimetière à la grande ville (i). Une simple pierre, encastrée dans le mur lézardé du cimetière, en face de la tombe, porte, avec la date de sa naissance et de sa mort, ces simples mots :