‹ L’Epave du CynthiaChapitre 22 sur 108 · PASSAGERS IMPRÉVUS · texte numérisé non relu

PASSAGERS IMPRÉVUS

La demande de M. Malarius avait un caractère trop louchant pour ne pas être accueillie avec bienveillance par le comité directeur. Elle fut donc votée d'enthousiasme, et le digne instituteur, dont la réputation comme botaniste était plus étendue qu'il ne le soupçonnai! lui-même, fut nommé aide-

naturaliste de l'expédition.

Ouant à la condition mise par Tudor Brown au versement de ses vingt-cinq mille krôners, le docleur Schwaryencrona et M. Bredejord furent d'abord vivement tenlés de la combattre. Mais, quand ils durent avouer quels étaient les motifs de leur répugnance, ils se virent fort empêchés. Ou elle raison donner au comité pour lui demander de repousser une souscription aussi importanle? Ils n'en avaient pas de valable. Tudor Brown élaiL venu apporter à M. Schwaryencrona l'acte de décès de Patrick O'Donogh an, et maintenant Patrick O'Do-

l'épave du cynthia

noghan paraissait être vivant. Mais où était la preuve de la mauvaise foi de Tudor Brown en celle affaire, voilà ce que le comité demanderait à juste titre avant de refuser une somme qui le tirait d'embarras. Tudor Brown pouvait fort bien soutenir qu'il avait été sincère. Sa démarche présente semblait le prouver. Peutrêlre son but était-il uniquement d'aller, lui aussi, vérifier comment Patrick (.VDonoghan, qu'il croyait noyé par le travers de Madère, se trouvai L sur la rôle rie Sibérie. En supposant même d'autres projets chez Tudor Brown, il pouvait y avoir un intérêt à le surveiller, à le connaître, à l'avoir sous la main. Car, enfin, de deux choses l'une : ou il n'avait rien à démêler avec l'enquête qui occupait depuis si longtemps les ami s d'Erik, et alors il était innlile de le traiter en adversaire ; ou, au contraire, il avait un intérêt personnel dans cette affaire si obscure, et alors mieux valait cent fois le voir agir pour le combattre.

Le docteur et M. Bredejord commencèrent donc par se décider à ne pas s'opposer à son embarquement. Puis, graduellement, ils furent pris du désir d'étudier par eux-mêmes cet homme singulier et de savoir pourquoi il prenait passage sur VAlaska. Or, comment y arriver sans s'embarquer comme lui? Ce ne serait pas si absurde, après tout ! L'itinéraire de Y Alaska était bien séduisant, au moins dans sa première partie. Bief, le docteur Schwaryencrona, grand amateur de voyages, demanda à partir comme passager, ne fut-ce que pour

PASSAGERS IMI'RÉVTS.

accompagner l'expédition jusqu'aux mers de Chine, en payant le prix que le comité jugerait convenable.

■ Aussitôt son exemple agit avec une force irrésistible sur M. lîredejord, qui rêvait depuis longtemps une excursion aux pays du soleil. Lui aussi sollicita une cabine dans les mêmes conditions.

Tout Stockholm crut alors que le professeur Ilochstcdt allait en faire autant, moitié par curiosité scientifique, moitié par terreur de passer de longs mois sans ses deux amis. Mais l'attente de Stockholm fut trompée. Le professeur, assez vivement tenté de partir, pesa si bien le pour et le contre, qu'il trouva impossible d'arriver à une décision, 11 joua donc le voyage à pile ou face, et le sort lui ordonna de rester.

Le départ était irrévocablement fixé au 10 février. Le 9, Erik attendait M. Malarius. Il fut agréablement surpris de voir arriver aussi dame Katrina et Vanda, qui avaient pris le train pour venir lui faire leurs adieux. Elles étaient modestement descendues dans une auberge de la ville; mais le docteur exigea qu'elles vinssent demeurer chez lui, au grand déplaisir de Kajsa, qui ne trouvait pas ces hôtes assez distingués.

Vanda était maintenant une grande jeune fille, dont la beauté avait tenu toutes ses promesses. Elle venait de subir avec succès a Bergen des examens fort difficiles et qui pouvaient lui permettre de prétendre à une chaire de professeur dans nue école

ni l'épavi-; m cyxthia.

supérieure. Mais elle préférait rester à Noroë, auprès de sa mère, et allait suppléer M. Malarius pendant son absence. Toujours sérieuse et douce, elle puisait dans cette instruction solide, qui n'avait rien changé à la simplicité de ses habitudes domestiques, un charme étrange et profondément original. Rien d'imprévu comme de voir cette belle personne, dans son pittoresque costume norvégien, dire tranquillement son mot sur les plus liantes questions scientifiques, ou s'asseoir au piano et jouer avec un talent consommé une sonate de Beethoven. Mais ce qu'il y avait de tout à fa il charmant en elle, c'était l'absence de prêtent ion et le naturel parfait de ses manières. Elle ne cherchait pas à se faire valoir et ne songeait pas plus à être vaine de ses talents qu'elle ne songeait à rougir de ses souliers à boucles. Elle s'épanouissaitdans sa grâce comme une Heur sauvage, choisie au bord du fiord et cultivée par son vieux maître en son petit jardin derrière l'école.

Dans la soirée, une réunion intime rassembla au parloir toute la famille d'adoption d'Erik. M. Bredejord et le docteur jouèrent avec M. Ilochstedt une dernière partie de whist. On découvrit alors que M. Malarius était do première force à ce noble jeu. — • ce qui allait permettre de charmer les loisirs à bord de Y Alaska. Malheureusement, le digne instituteur révéla en même temps que, sujet au mal de mer, il restait presque toujours couché quand il mettait le pied sur un navire. Il n'avait

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