‹ L’Epave du CynthiaChapitre 23 sur 108 · IMPRÉVUS · texte numérisé non relu

IMPRÉVUS

fallu rien moins, pour le décider à s'embarquer, que son affection pour Erik, joiute à l'ambition toujours caressée, pendant une laborieuse existence, d'ajouter quelques \arîétés nouvelles aux familles botaniques déjà cataloguées.

Après le whist, on fit un peu de musique. Kajsa joua d'un air dédaigneux une valse à la mode. Vanda chanta, avec une voix d'une étendue et d'une justesse surprenantes, une vieille mélodie Scandinave. Puis on servit le thé, et l'on but un grand bol de punch au succès de l'expédition. Erik remarqua que Kajsa affectait de ne pas toucher son verre.

« Ne nous souhaiterez-vous pas un heureux voyage? lui demanda-t-il a demi-voix.

— À quoi bon souhaiter ce qu'on n'espère pas? » répondit-elle.

Le lendemain, au point du jour, tout le monde se trouvait à bord, sauf Tudor Brown. Depuis l'envoi de la lettre chargée, il n'avait pas donné signe de vie.

Le départ était indiqué pour dix heures. Au premier coup, le commanda ut Marsilas fit lever l'ancre et sonner la cloche du départ pour avertir les visiteurs de redescendre à terre.

« Adieu, Erik? s'écria Vanda en lui jetant ses bras autour du cou.

— Adieu, mon fils! dit Katrina en pressant le jeune lieutenant sur son cœur.

— Et vous, Kajsa. ne me direz- vous rien? de-

manda-t-il en s'avançant vers elle comme pour l'embrasser aussi.

— Je vous souhaiterai de ne pas avoir le nez gelé et de découvrir que vous êtes un prince déguisé! répliqua-t-elle en riant avec impertinence.

. — Si cela était, y gagnera is-je au moins un peu de votre amitié? dit-il en essayant de sourire pour dissimuler l'amertume que ce sarcasme lui mettait au cœur.

— En doutez-vous?» répondit Kajsa en se retournant vers son oncle pour bien indiquer que les adieux étaient finis.

Ce fut tout. Les avertissements de la cloche devenaient plus impérieux'. La foule des visiteurs regagnait l'escalier, autour duquel les embarcations se pressaient pour les recevoir. An milieu de cette confusion, presque personne ne remarqua l'arrivée d'un retardataire, qui débouchait sur le pont, une valise à la main.

Ce retardataire était Ttidor Brown. II se présenta au capitaine et réclama sa cabine, qui lui fut indiquée sur l'heure.

Une minute plus tard, après deux ou trois coups de siftlet stridents et prolongés, l'hélice entrait en jeu, un bouillonnement d'écume blanchissait les eaux de l'arrière, ci Y Alaska, glissant majestueusement sur les eaux vertes de la Baltique, sortait de Stockholm au milieu des acclamations de la foule, qui agitait chapeaux et mouchoirs.

PASSAGE ItS IMPRÉVUS.

Erik, debout sur la passerelle, commandait la manœuvre. M. Bredejord et le docteur, accoudés aux bastingages de bâbord, envoyaient un dernier adieu à Kajsa et à Vanda sur la jetée. M. Malarius, déjà pris d'un affreux malaise, était allé s'allonger sur sa couchette. Tout entiers au souci de la séparation, ni les uns ni les autres n'avaient remarqué l'arrivée de Tudor Brown.

Aussi le docteur ne put-il réprimer un mouvement de surprise, quand, en se retournant, il Je vit surgir des profondeurs du navire et marcher droit à lui, les mains dans ses poches, velu comme il l'était lors de leur unique entrevue. et le chapeau toujours vissé sur la tête.

« Beau temps, » dit Tudor Brown, eu manière de salut et d'introduction.

Le docteur était stupéfait de cet aplomb. Il attendît quelques instants que l'étrange personnage ébauchât au moins une excuse, donnât nue explication de sa conduite. Voyant que rien ne venait, il ouvrit le feu.

« Eli bien, Monsieur, il paraît que Patrick < >*])onoghan n'est pas aussi mort qu'on le disait? s'écriat-il avec sa vivacité ordinaire.

— C'est précisément ce qu'il s'agit de savoir, riposta l'étranger avec un flegme imperturbable, et c'est pour en avoir le i «eur net que j'ai tenu à être du voyage. »

Sur quoi, Tudor Brown Uni nia les talons, et, jugeant sans doute l'explication parfaitement salis-

l'épave du cynthïa.

faisante, se mit à arpenter le pont en sifflotant son air favori.

Erik et M. Bredcjord avaient suivi ce rapide colloque avec une curiosité assez naturelle. La personne de ïudor Brown était nouvelle pour eux. Aussi l'étudiaient-ils attentivement, — plus attentivement encore que ne faisait le docteur. Il leur sembla que l'étranger, tout en affectant l'indifférence, jetait de temps à autre un regard fuit if de leur côté, comme pour voir l'impression qu'il produisait. Aussi feignirent-ils immédiatement, sans même s'être donné le mot, de ne point s'occuper de sa présence. Mais bientôt, après être descendus dans le salon sur lequel s'ouvraient les cabines, ils tinrent conseil.

Quel pouvait avoir été le but de ce Tudor Brown en cherchant à établir la mort de Patrick O'Donoghan? Et quel but pouvait-il maintenant poursuivre en partant avec Y Alaska? C'était impossible à dire. Mais il était difficile de ne pas croire que cette double démarche se rapportait plus ou moins directement à l'histoire du Cyath i<t cl de « l'enfant sur la bouée ». Tout l'intérêt qui s'attachait à Patrick O'Donoghan. pour Erik et ses amis, était en effet lié à sa connaissance supposée de l'affaire, et c'est seulement à raison de celle a m naissance qu'on avait besoin de retrouver l'Irlandais. Or, on se trouvait en présence d'un homme qui, sans y être invité, riait venu déclarer que Patrick O'Donoghan avait péri. Et cet homme s'imposait à l'expédition

PASSÀGKRS IMPREVUS.

e recherches, aussitôt que sa déclaration se trouait démentie de la manière la plus imprévue! Il tlla.it doiu* conclure qu'il avait dans tout cela un utérêt personnel; cl le fait même qu'il fût venu rouver M. Schwarycncrona indiquait la connexité e cet intérêt avec l'enquête instituée par le oetcur.

Ainsi tout semblait indiquer que Tudor Brown îtait dans le problème un facteur au moins aussi mportant que Patrick (VDonoghan lui-même. Qui >;nl s'il ne se trouvait pas déjà en possession du secret qu'on allait chercher à élucider? Si cela était ainsi, fallait-il se féliciter de l'avoir à bord ou fallait-il s'en inquiéter? M. lîrcdejord inclinait vers la dernière opinion et Lrouvait la figure du personnage fort peu rassurante. Le docteur, au con- Iraire, alléguait que Tudor Brown pouvait fort bien être de bonne foi et cacher sous des allures execnlriqucs un fonds d'honnèlelé.

« S'il sait quelque chose, disait-il, on peut toujours espérer arriver à le lui faire dire dans la familiarité qui naît forcément d'un Ioul- voyage! Ce serait, dans ce cas, un coup de fnrl une de l'avoir avec nous ! Au pis, nous verrons bien ce qu'il peut avoir à démêler avec O'Donoghan, en admettant qui 1 nous arrivions à retrouver l'Irlandais. »

Quant à Erik, il n'osait même pas exprimer le sentiment que l'aspect du personnage avait éveillé en lui. C'était [dus que de la répulsion, — de la haine, — une envie instinctive de se ruer sur lui el

l'épave du cyntiita

de le jeter à l'eau. La conviction irrésistible que cet individu devait être pour quelque chose dan le malheur de sa vie s'imposait à sa pensée. Mais il aurait rougi de s'abandonner à une prévention pareille et même de la formuler. Il se contenta donc de dire que, pour son compte, il n'aurait jamais admis ïudor Brown à bord, s'il avait eu voix au chapitre.

Quelle conduite tenir avec lui? Sur ce point aussi les avis étaient partagés. Le docteur alléguait qu'il serait politique de traiter Tudor Brown avec une bienveillance au moins apparente, afin d'arriver à îe faire causer. M. Bredejnnl, comme Erik, éprouvait une répugnance invincible à jouer cette comédie, et il n'était pas bien sur. en somme, que M. SchwaryencTona lui-même eût la force de se conformer à son programme. On décida de laisser à Tudor Brown et aux circonstances le soin de tracer l'attitude à tenir avec lui.

L'attente ne fut pas longue. À midi précis, la cloche sonna pour le dîner. M. Brcdejord et le docteur se rendirent à la table du commandant. Ils y trouvèrent Tudor Brown déjà installé, toujours avec son chapeau, êt ne manifestant pas la moindre intention d'entrer en relations avec ses voisins. Cet homme était, véritablement d'une grossièreté nui désarmait l'indignation. Il semblait

étranger aux plus simples éléments du savoir- vivre, se servait le premier, choisissait les meilleurs morceaux, mangeait et buvait comme un ogre. A

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deux ou trois reprises, le commandant et M. Schwarycncrona lui adressèrent la parole. Il ne daigna même pas leur répondre, ou ne répondit que par gestes.

Cela ne l'empêcha pas, d'ailleurs, à la fin du repas, et tout en se servant libéralement d'un curedent gigantesque, de se renverser sur sa chaise el de s'adresser comme suit à M. Marsilas :

« Quel jour serons-nous à Gibraltar?

— Le 1 9 ou le 20, je pense,» répondit le capitaine.

Tudor Brown lira un calepin de sa poche et consul la son calendrier.

« Cela nous mettrait le 22 à Malte, le 25 à Alexandrie, et, pour la fin du mois, à Àden, » reprit-il, comme se parlant à lui-même.

Là-dessus, il se leva, remonta sur.le pont et se remît à arpenter la dunette.

« Un joli compagnon de route que le comité nous a octroyé là! » ne put s'empêcher de remarquer M. Marsilas.

M. Bredejord allait lui donner la réplique, quand un vacarme épouvantable, éclatant au haut de l'escalier, lui coupa la parole. C'étaient des cris, des aboiements, des voix confuses. Tout le monde se leva et courut sur le pont.

L'algarade était causée par Klaas, le grand chien groënlandais de maaster Hersebom. Il semblait que lamine de Tudor Brown ne lui revint pas, car, après avoir témoigné sou hostilité par des grognements sourds en le voyant passer et repasser auprès

l'épave DU CYNTHIA.

de lui, il avait fini par se jeter sur ses jambes. Tudor Brown avait aussitôt tiré de sa poche un revolver et se disposait à s'en servir, quand Otto était arrivé à point pour l'en empêcher et renvoyer Klaas à sa niche. Une discussion assez confuse s'était alors produite. Tudor Brown, blême de colère ou de terreur, voulait absolument brûler la cervelle au chien. Maaster Ilersebom, survenu à la

rescousse, protestait vivement contre un projet. Le commandant se montra à propos pour mettre le holà, en priant Tudor Brown de rengainer son revolver, et décrétant que Klaas serait désormais tenu à la chaîne.

Cet incident ridicule fut le seul qui signala les premiers jours du voyage. Tout le monde s'accoutuma peu à peu au mutisme et aux étranges manières de Tu dur Brown. A la table du commandant, on finit par ne pas plus s'occuper de lui que s'il n'existait pas. Chacun se créa des habitudes et des distractions. M. Malarius, après deux jours passés au lit. commença à manger, et fut bientôt en état de tenir sa place à d'interminables parties de whist avec le docteur cl M. Bredejnrd. Erik, très occupé à son service, consacrait à la lecture tous ses instants de loisir. La navigation de Y Alaska suivait son cours normal et régulier.

Le 11, on avait passé l'île d'Oland, le 12, franchi le Sund, atteint le Skager-Rack le 13, signalé Helieoîand le 14, enfilé le 15 le Pas de Calais, et doublé le 10 le cap de la Hague.

PASSAGERS JMHtKVl'S.

Au milieu de la nuit suivante, Erik dormait dans sa cabine, quand il fut réveillé par un grand silence, et s'aperçut qu'il n'entendait pas la trépidation de l'hélice. Il n'avait pas à s'en inquiéter, M. Kjellquist étant tle quart; mais, par curiosité, il se leva pour aller aux informations.

Il apprit alors, au rapport du chef mécanicien, que la tige de la pompe de circulation venait de se fausser, — ce qui avait nécessité l'extinction des feux. On naviguait à présent à la voile avec une

assez faible brise de sud-ouest.

L'inspection fut assez longue et ne jeta aucun jour sur les causes de l'avarie. Le mécanicien demandait qu'on relâchai au port le plus voisin pour le réparer.

Le commandant Marsilas-, après examen personnel, adopta cette opinion. On se trouvait à une trentaine de milles de Brest, et ordre fut donné de mettre le cap sur le grand port français

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