‹ L’Epave du CynthiaChapitre 36 sur 108 · LE PUS COU HT CHEMIN · texte numérisé non relu

LE PUS COU HT CHEMIN

à peu près sans espoir. Aussi n'hésitèrent-ils pas à nvcnir qu'il serait, en tout cas, plus glorieux do tenter l'aventure que de rentrer l'oreille basse à Stockholm.

« Je ne vois, pour ma part, qu'une objection sérieuse, dit le docteur Schwaryencrona, après être resté quelques minutes absorbé clans ses réflexions. C'est la difficulté de se procurer du charbon dans ces régions arctiques. Or, sans charbon, adieu la possibilité de franchir à point le passage il 1 1 nord-ouest, en profitant du temps, souvent très court, pendant lequel il est praticable!

— J'ai prévu la difficulté, qui est en effet la seule, répliqua Erik, et je ne la crois pas insoluble. Au lieu de nous diriger sur (iibraltar ft Malte, où nous attendent sans doute de nouvelles machinations de Tudor Brown, nous allons nous rendre à Londres. De là, j'enverrai, par câble transatlantique, à une maison de Montréal, l'ordre de dépêcher sans délai un bateau à charbon qui s'en ira nous attendre dans la baie de Baffin, et à une maison de San-Francisco. l'ordre d'eu envoyer UB autre au détroit de Behring. Nous avons les fonds nécessaires et au delà, car la quantité de houille indispensable, sera, en tout cas, très inférieure à celle qu'il nous aurait fallu par la voie d'Asie, le trajet étant beaucoup plus roui t. 11 est inutile que nous arrivions à la mer de lîiiffin avant la lin de mai, et nous ne pouvons en aucune façon espérer d'être au détroit de Behring avant la lin de juin.

Nos correspondants de Montréal et de San-Francisco auront donc largement le temps d'exécuter nos ordres, couverts par des dépôts de fonds chez un banquier de Londres... Dès lors, la question se réduira à trouver le passage du nord-ouest praticable. Cela ne dépend évidemment pas de nous. Mais, si nous le trouvons fermé, du moins auronsnous la consolation de nous dire que nous n'avons rien négligé de ce qui pouvait nous donner le succès!

• — C'est évident! s'écria M. Malanus. Mon cher enfant, il n'y a rien à répondre à tes arguments!

— Doucement, doucement ! dit M. Brcdcjord.

Ne nous emportons pas ! J'ai une autre objection, moi! Crois-tu, mon cher Krik, que YAlaskrt pourra passer inaperçu dans les eaux de la Tamise? Non, n 'est-il pas vrai? Les journaux parleront de son arrivée. Les agences télégraphiques le signaleront. Tudor Brown en aura connaissance. Il saura en conclure que nos plans sont modifiés. Qui l'empêchera alors de modifier les siens? Crois-tu qu'il lui sera bien difficile d'empêcher, par exemple, l'arrivée des bateaux à charbon, sans lesquels lu ne pourras rien?

— C'est vrai, répondit Erik, et cela prouve comme il faut penser à tout! Nous n'irons donc pas à Londres! Nous allons relâchera Lisbonne, comme si nous étions toujours en route pour Gibraltar et Suez. Puis, Tu n de nous partira incognito pour Madrid, et, sans expliquer pourquoi ni com-

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ment, se meltra en communie a Lion télégraphique avec Montréal et San- Francisco, pour commander les bateaux à charbon. Ces bateaux, on ne saura pas à qui ils sont destinés, et ils resteront aux points désignés à la disposition du capitaine qui leur apporterai un mot d'ordre convenu.

— Parfait! M devient presque impossible ainsi que Tudor Brown retrouve notre trace !

— Vous voulez dire « ma » trace, car j'espère

îen que vous n allez pas vous engager avec moi dans les mers arctiques! dit Erik.

— Ma foi! si, et je veux en avoir le cœur net! répondit le docteur. 11 ne sera pas dit que ce scélérat de Tudor Brown m'aura fait reculer!

— Moi non plus! » s'écrièrent ensemble M. Brcdejord et M. Malarius. *

Le jeune commandant voulut combattre cette résolution, expliquer à ses amis les dangers et la monotonie du voyage qu'ils prétendaient faire avec lui. Mais il ne put rien contre une décision arrêtée. Les périls déjà courus en commun, disaientils, leur faisaient maintenant un devoir d'honneur d'aller jusqu'au bout. Le seul moyen de rendre un tel voyage acceptable pour les uns et les autres était de ne pas se séparer. Toutes les précautions n'avaient- elles pas été prises à bord de Y Alaska pour ne pas souffrir du froid outre mesure? Ce n'étaient pas des Suédois ou des Norvégiens qui craignaient une gelée!

Bref, Erik dut capituler, et il resta entendu que

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lu modification de l'itinéraire ne changerait rien au personnel du navire.

On glissera rapidement sur Ja première partie du voyage. Le 2 avril, Y Alaska était à Lisbonne. Avant que les journaux portugais eussent seulement signalé sa présence, M. Bredejord s'était rendu à Madrid et mis en rapport, par l'intermédiaire d'une maison de banque et du câble transatlantique français, avec deux importantes maisons de Montréal et de San-Francisco. 11 avait conclu Tenvoi de bateaux à charbon à des points désignés et indiqué le mot d'ordre par lequel Erik se ferait reconnaître. Ce mot d'ordre n'était autre que la devise trouvée sur lui quand il flottait sur la bouée du Cynthia : Semper idem . Enfin, le 9 avril, ces transactions bien et dûment terminées, M. lîredejord rentré à Lisbonne, Y Alaska reprenait le large. *

Le 2o du même mois, après une heureuse traversée de l'Atlantique, il arrivait à Montréal, y faisait du charbon et s'assurait que ses ordres avaient été ponctuellement exécutés. Le 29, il quittait les eaux de Saint-Laurent pour franchir le lendemain le détroit de Bclli'-Isle, qui sépare le Labrador de Terre-Neuve. Le in mai, il trouvait à Godhaven, sur la côte du ( irur-nland, le bateau à charbon qui l'y avait précédé.

Erik savait fort bien qu'à cette date, il ne pouvait songera franchir le Cercle arctique, ni s'engager dans les tortueux détours du passage du nord-

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ouest, encore fermé par les glaces sur la plus grande partie de sa longueur. Mais il comptait avec raison prendre clnns ces parages, si fréquentés par les baleiniers, des informations précises sur les meilleures caries. Il put aussi acheter, à un prix d'ailleurs assez élevé, une douzaine de chiens qui devaient avec Klaas composer au besoin l'attelage des traîneaux.

Comme toutes les stations danoises de la côte du Groenland, Godhaven n'est qu'un pauvre village et sert d'entrepôt aux marchands d'huile ou de fourrures du pays. A cette époque de l'année, le froid n'y est guère plus vif qu'à Stockholm ou à Noroë, Mais Erik et ses amis constataient avec

surprise combien deux pays, situés à la même distance du pôle, peuvent être profondément différents. Godhaven se trouve précisément à la même latitude que Bergen. <>r. lundis que la, Norvège éridionale est, en avril, toute verte de forets, d'arbres à fruits et même de vignes cultivées en espaliers sur des couches d'engrais, le Groenland est encore, en mai, caché sous les glaces et les neiges, et pas un arbre n'en égayé la monotonie. La forme du littoral norvégien, profondément découpé en fiords et abrité par des chaînes d'îles, contribue presque autant que la tiédeur du Gulf- Stream à relever la température générale du pays. Au Groenland, au contraire, les côtes basses et régulières reçoivent de première main les brises du pôle. Aussi sont-elles bordées jusqu'au milieu

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de l'ile d'une bande de glace de plusieurs pieds d'épaisseur.

Quinze jours s'écoulèrent dans cette relâche; puis V Alaska remonta le détroit de Davis en longeant la côte groënlandaise et franchit le cercle polaire.

Le 28 mai, il rencontra pour la première fois des glaces flottantes par 70° 15' de latitude nord avec une température de deux degrés au-dessous de zéro. Ces premières glaces étaient, il est vrai, dans un état complet d'émicltcmont ou dérivaient par petites bandes isolées. Mais bien lot elles devinrent plus denses, et il fallut fréquemment, pouf avancer, se frayer un passage à coups d'éperon. La navigation n'o lirait encore ni dangers sérieux ni difficultés réelles. A mille signes on s'apercevait pourtant que c'était là un monde nouveau. Tous les objets un peu éloignés semblaient sans couleur et pour ainsi dire sans corps. L'œil ne savait où se reposer dans la perpétuelle mobilité dos horizons, dont l'aspect se modifiait à chaque minute par l'action dissolvante des lames ou du soleil sur les masses flottantes. Mais c'était surtout la nuit, et sous les rayons du foyer électrique allumé dans le (c nid de corbeau » de YAfaska, que la mer de lïaffin, où l'on venait d'entrer, prenait des aspects fantastiques, .v • - -3 « Qui pourrait, a dit un témoin oculaire, rendre ces images mélancoliques, les bruissements du flot sous les glaçons errants, le bruit singulier des

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