LE PLUS COURT CHEMIN
;rappes de neige qui s'abîment soudain et s'éteiment dans l'eau comme une flamme qui grésille? )ui pourrait se figurer les splendides cascades qui uiisscllent de tous côtés, les soulèvements d'écume produits par leur chute, l'effroi comique des oiseaux de mer en train de dormir sur un radeau de -dace, cl qui, perdant tout à coup leur point d'appui, s'envolent en tournoyant pour aller bientôt se poser derechef sur quelque autre?... Et, le matin, quelle bizarre fantasmagorie, quand le soleil, avec sa brillante auréole de cirrus, perce subitement le brouillard, laissant voir d'abord un petit pan de ciel bleu, qui va peu à peu s'agrandissant, et semble poursuivre, jusqu'aux limites de l'horizon, les nuées vaporeuses emportées dans une folle déroute? »
Ces spectacles et tous ceux que présentent les mers glaciales, Erik et ses amis purent les contempler à loisir en quittant la côte du Groenland, qu'ils avaient longée jusqu'à la hauteur d'Uppcrnawik, pour se diriger ensuite vers l'ouest, et traverser la mer de Haffin dans toute sa largeur. Ici les difficultés devinrent plus sérieuses, car cette mer est le grand chemin des glaces polaires, entraînées par les innombrables courants qui y débouchent. L' Alaska avait presque incessamment à se frayer une voie à travers diniincnscs champs de glace. Par moments, il se trouvait arrêté devant des barrières insurmontables qu'il fallait tourner, ne pouvant les rompre. Ou bien il était assailli par
l'épave du cynthià.
des tempêtes de neige, qui couvraient le pont, les mâts et tous les agrès crime ouate épaisse. Assiégé par des amoncellements de glaçons que le vent poussait tout à coup sur lui, il était menacé de s'ensevelir sous leur masse. Ou encore, il s'engageait dans une « wacke », sorte de lac entouré par la banquise et fermé comme une impasse. En sortait-il pour retrouver la mer libre? c'est alors surtout qu'il fallait ouvrir l'œil pour ne pas être pris en flanc par quelque iceberg monstrueux, arrivant du nord avec une vitesse vertigineuse, et dont la masse effrayante aurait écrasé Y Alaska comme nue noisette. Mais un danger plus grave encore était celui des glaces sous-marines, que la quille heurtait et faisait basculer, — véritables paradoxes hydrostatiques, qui n'attendaient qu'un contact pour se redresser avec une violence souvent terrible en brisant tout sous leur coup de bélier. U Alaska perdit ainsi ses deux chaloupes et se vit parfois obligé de hisser son hélice à bord afin d'en redresser les ailes. Il faut avoir passé par ces épreuves et les dangers de tous les instants que présente la navigation dans les mers arctiques, pour s'en faire une idée même approximative.
Après une ou deux semaines d'un pareil régime, l'équipage le plus intrépide est à bout de forces. Un repos lui rst nécessaire.
])u moins ces épreuves et ces dangers avaientils une compensation dans la rapidité avec laquelle les degrés de longitude s'égrenaient sur le livre
de bord. Il y eut des jours où Ton en comptai I *1 ix: et jusqu'il douze. Il y eut des jours où Ton n'en comptait qu'un et moins encore. Mais enfin, le I I juin, Y Alaska revit la terre et jeta l'ancre à l'entrée du détroit de Lancastre.
Erik avait cru qu'il serait obligé d'attendre quelques jours avant de s'engager dans ce long couloir. A sa surprise et à sa joie, il le trouva libre, — du moins à rentrée. Il y pénétra donc résolument. Mais ce fut pour se voir, le lendemain, bloqué par les glaces pour trois jours entiers. Grâce aux courants violents, qui balayent ce canal arctique, il ne tardapas, toutefois, à se trouver dégagé, comme le lui avaient annoncé les baleiniers de (iodliaven. el il put continuer sa route.
Le 17. il arrivait au détroit de Barrow et le brùliiit à toute vapeur. Mais, le 19, au moment do déboucher dans Melville-Sound, à la hauteur du cap Waîk, il se vit encore barré par les glaces.
Tout d'abord, il prit son mal en patience, attendant la débâcle. .Mais les jours succédaient aux jours, et la débâcle ne venait pas.
A la vérité, les distractions ne manquaient point aux voyageurs. Arrêtés tout près de la côte et munis de tout ce qui pouvait rendre leur position moins précaire, ils purent entreprendre des promenades en traîneau, chasser le phoque, voir au loin les baleines prenant leurs ébats. Le solstice d'été approchait; depuis le lu, Y Alaska avait le spectacle étonnant, et nouveau — même pour des
l'épave du cynthia.
Norvégiens ou des Suédois du sud, — de ce soleil de minuit, rasant l'horizon sans le qui lier, puis remontant dans les cieux. En gravissant une hauteur sans nom, qui s'élève dans ces parages désolés, on pouvait voir l'astre du jour décrire en vingt-quatre heures un cercle complet sur l'espace. Le soir, tandis qu'on restait baigné dans sa lumière, au loin toutes les régions du sud étaient plongées dans la nuit, ('elle lumière, il est vrai, est pâle et languissante ; les formes perdent leur saillie; l'ombre des objets devient de plus en plus molle; la nature entière revêt l'apparence d'une vision. On sent alors plus vivement encore dans quel monde extrême on se trouve, et combien près du pôle!... Et pourtant le froid n'était pas vif. La température ne descendait guère au-dessous de 4 ou 5 degrés centigrades. Parfois l'air était si doux qu'on avait peine à se persuader qu'on fût véritablement au cœur de la zone arctique.
Mais ces curiosités ne suffisaient point à remplir l'âme d'Erik ni â lui faire perdre de vue son but suprême. Il n'était venu là ni pour herboriser, comme M. Malarius, qui rentrait tous les soirs plus ravi de ses explorations à terre et des plantes inconnues dont il augmentait son herbier, ni pour savourer, avec le docteur et M, lîrcdejord, la nouveauté des aspects que leur offrait la nature circumpolaire, il s'agissait de retrouver Xordenskiold et Patrick O'Donoghan, de remplir un devoir sacré, tout en découvrant peut-être le secret de sa propre
LE PU S Cn l in CliKMIN.
lissance. Et c'est pourquoi, sans relâche, il chermit à rompre le cercle de glace clans lequel il se ouvait enfermé. Excursions en traîneau, courses a « sHiuee-shuhc » jusqu'au bord de l'horizon, connaissances en chaloupe à vapeur, — pendan! ix jours, il essaya de tout sans arriver à trouver no issue. À l'ouest, comme au nord et à Test, la an qui se restait fermée.
On était au 26 juin et si loin encore de la mer e Sibérie! Fallait-il s'avouer vaincu? Erik ne le oulut pas. Des sondages répétés lui avaient révélé 'existence sous les glaces d'un courant dirigé vers c détroit de Franklin, c'est-à-dire vers le sud; il ►e dit qu'un effort, même disproportionné, suffirait )eut-êtro à provoquer la débâcle, et résolut do le .enter.
Sur une longueur de sept milles marins, il fit creuser dans la banquise une chaîne de chambres île initie, espacées de deux à trois cents mètres, et qui reçurent chacune un kilogramme de dynamite. Ces chambres furent reliées par un lil de uivre à gaine isolante en gutta-pereba. Et, le juin, à huit heures du matin, Erik, du pont e Y Alaska même, mit le feu aux poudres eu pressant le boutort d'un appareil électrique.
Une explosion formidable retentit aussitôt dans l'air. Cent volcans de glace pilée jetèrent à la fois leur gerbe vers le ciel. La banquise frémit et s'agita comme par l'effet d'un tremblement sous-marin. Des nuées d'oiseaux de mer, terri liés, se mirent
L'ÉPAVE Dl' CYNTHIA.
ù tournoyer en poussant des cris rauques. Quand le silence se fut rétabli, une longue traînée noire, coupée dans tous les sens de prodigieuses fissures latérales, zébrait à perte de vue le champ de glace. Soulevée i>ar l'explosion des gaz, déchirée par la force brisante du terrible agent, la banquise s'était rompue. Il y eut un moment d'attente et, pour ainsi dire, d'hésitation; puis, la débâcle s'opéra comme s'il ne lui avait manqué que le signal. Craquant de toutes parts, lézardée, morcelée, la banquise se désagrégea, céda à l'action du courant qui la rongeait à sa base, et bientôt s'en alla en dérive. Çà et là, un continent ou une presqu'île de glace s'allongeait encore, comme pour protester contre celte violence. Mais, dès le lendemain, le passage était libre; Y Alaska pouvait rallumer ses feux. Erik et la dynamite avaient fait ce que le pale soleil arctique n'eut accompli peut-être qu'un mois plus
tard. 4 • - Le 2 juillet, l'expédition arrivait au détroit de Banks ; le 4, elle débouchait sur l'océan Glacial proprement dit. Dès lors, la route était ouverte, en dépit des icebergs, des brumes et des neiges. Le 12, Y Alaska doublait le cap Glacé; le Kï, le cap Lishurne; le U, à dix heures du matin, il entrait dans le golfe de Kotsebue, au nord du détroit de Behring, et y trouvait, selon la consigne, le bateau à charbon venu de San-Franeisco. Ainsi s'était accompli, en deux mois et seize jours, le programme arrêté dans le pdfe de Gascogne.