iG l'épave nr ci mima
qui parut significatif à Erik, c'est que la boîte vide portait sur une étiquette imprimée le nom de « Martinez Domingo, Valparaiso ».
« Tudor Brown est passé ici! s'écria-t-il aussitôt. On nous l'a dit à bord de la Vér/a, son navire se trouvait à Valparaiso, quand il lui a télégraphié daller l'attendre à Vancouver!... D'ailleurs, ce n'est pas la Véga qui aurait pu laisser ici une boîte venue du Chili, et cette boîte est toute fraîche ! Il n'y a pas trois jours, peut-être pas vingt-quatre heures, qu'elle a été vidée! »
Le docteur Schwaryencrona et M. Brcdejord hochaient la tête, comme s'ils hésitaient à accepter une conclusion aussi formelle, quand Erik, qui tournait et retournait la boîte dans tous les sens, leur montra un détail de nature à lever tous les doutes : le mot Albatros, écrit au crayon sur le couvercle même, sans doute par le fournisseur qui avait livré rendaubage.
«Tudor Brown est passé ici! répéta Erik. Et pourquoi serait-il venu, sinon pour emmener Patrick O'Donoghan? Allons, l'ail aire est claire! Il a débarqué dans cette crique! Ses hommes l'ont attendu en déjeunant autour du feu! Il est monté chez l'Irlandais, et, de gré ou de force, l'a embarqué ! J'en suis aussi certain que si je le voyais! »
En dépit de cette certitude, Erik voulut explorer les environs pour s'assurer que Patrick O'Donoghan ne s'y trouvait pas Mais une promenade d'une heure suffit à le convaincre que le reste de
1 ilc était absolument inhabité. Il n'y avait pas trace de sentier, pas le moindre vestige d'être vivant. De tons côtés, des dunes et des vallées s'étendant à perte de vue, sans aucune végétation, sans un oiseau, sans un insecte pour en animer la solitude. Kt partout des ossements gigantesques, gisant sur Je sol, comme si une armée de mammouths, de rhinocéros et d'aurochs fût venue jadis, devant quelque effrayant cataclysme, se réfugier, pour y mourir, sur cette île perdue. Àu dernier plan, derrière ces dunes et ces vallées, un rideau de hauteurs couvertes de neiges et de glaciers. « Partons! dit le docteur Schwarvencrona. Il
n'y a rien à attendre d'une exploration plus complète, et ce que nous voyons suffit à nous assurer qu'il n'aura guère fallu prier O'Dnno^lian pour le décider à partir! »
Avanl quatre heures, la baleinière avait regagné Y Alaska y qui se remit en route.
Erik ne se dissimulait pas que ses espérances venaient de recevoir un coup décisif. Tudor Browu ayant réussi à le ^^iicr de vitesse, à visiter le premier l'île Ljakow, et sans doute à emmener Patrick O'Donoghan, il était désormais bien peu probable qu'on arrivât jamais à le retrouver! Tu homme capable défaire tout ce qu'il avait osé contre Y Alaska, capable de déployer une énergie aussi farouche pour venir enlever l'Irlandais en pareil lieu, insérait assurément pas en peine d'empêcher désormais qu'on put l'atteindre. Le monde est grand, et
258 L'ÉPAVE Dl CTNTHIA.
toute retendue des mers était ouverte h Y Albatros! Comment deviner vers quel point de la rose des vents il emportait O'Donoghan et son secret?
Voilà ce que se disait le commandant de Y Alaska en se promenant sur la dunette, après avoir donné l'ordre de mettre le cap à l'ouest. Et à ces pensées douloureuses se mêlaient quelques remords d'avoir souffert que ses amis partageassent avec lui les dangers et les fatigues de cette inutile expédition ! Deux fois inutile, puisque Tudor Brown avait retrouvé Xordcnskiold avant Y Alaska^ comme il avait précédé l'expédition suédoise à 1 île Ljakow! Ou allait donc rentrer à Stockholm, — si l'on y rentrait, — sans avoir atteint aucun des objets du voyage. C'était en vérité trop de malechance !... Ali! du moins, que le retour servit à quelque chose et fût la contre-épreuve du voyage de la Véga. Hue le passage nord-est restât consacré par une seconde expérience!... A tout prix il fallait atteindre le cap Tchelynskin et le doubler de Test à l'ouest! Atout prix, il fallait revenir en Suède par la mer de Kara !
C'est donc vers ce redoutable cap Tchelynskin, naguère encore réputé infranchissable, queY Alaska voguait maintenant à toute vapeur. L'itinéraire qu'il suivait n'était pas exactement celui delà Véga, partie de l'embouchure de la Léna, où elle avait relâché pu lu* se rendre à l'île Ljakow. Erik n'avait aucune raison de redescendre à la côte sibérienne Laissant à tribord les îles Stolbovoï et Seme-
ENHN !
noflski, signalées le 4 août, il cingla droit à l'ouest, en suivant à peu près le 76 p parallèle, et fit si bonne roule qu'en huit jours, il franchit trentecinq degrés de longitude, du 140 e au 1 05 e à Test de Greenwich. À la vérité, ce ne fut pas sans brûler beaucoup de houille, car V Alaska avait presque constamment vent debout. Mais Erik pensait avec raison qu'il fallait tout subordonner à la nécessité de sortir au plus tôt de ces dangereux parages. Une fois arrivés aux bouches de l'Yénisséï, on s'arrangerait toujours pour faire du combustible.
Le 14 août, à midi, les observations solaires ne furent pas possibles, à cause d'une brume épaisse qui voilait le ciel et l'horizon. Mais, à l'estime, on devait approcher du grand promontoire asiatique. Aussi Erik prescrivil-il 3a plus extrême vigilance, en même temps qu'il faisait ralentir la marche du navire. Vers le soir, il donna même l'ordre de stopper. ,
Ces précautions n'étaient pas inutiles. Le lendemain, au jour, en jetant la sonde, on ne trouva que trente brasses, et, une heure plus tard, la terre fut signalée. V Alaska louvoya jusqu'à ce qu'il fut en vue d'une haie, dans laquelle il jeta l'ancre.
On résolut d'attendre que les brumes se fussent dissipées pour aller à terre. Mais, les journées du 15 et du 16 s'élant passées sans amener de résultat. Erik se décida à accoster, en compagnie de M. lîredejord, de M. Malarias et du docteur.
260 l/ÉPAVE IU C.YNTlIf A.
Une reconnaissance sommaire leur montra alors que la baie où V Alaska était mouillé se trouvait placée à l'extrême nord et entre les deux points du cap Tchelynskin. Des deux côtés, les terres étaient assez basses vers la mer; mais elles s'élevaient graduellement en pente douce vers le sud, jusqu'à des montagnes que le brouillard laissait par moments à découvert, et qui paraissaient toutes de trois à quatre cents mètres. Nulle part on n'apercevait de neiges ni de glaces, si ce n'est au bord même de la mer, où il y en avait une bande comme partout dans les régions arctiques. Le sol argileux était couvert d'une abondante végétation d«' mousses, de gazons et de lichens. La côte s'animait par la présence d'un assez grand nombre d'oies et de canards sauvages et d'une douzaine de morses. Un ours blanc montrait sa fourrure sur une pointe de rocher. Au total, n'eût été la brume qui couvrait tout de son manteau gris, l'aspect général de ce fameux cap Tchelynskin ou Severo n'avait rien de particulièrement rébarbatif, rien surtout qui justiliàt le triste renom qu'il a gardé pendant des siècles.
En avançant sur la pointe extrême à l'ouest de la baie, les voyageurs aperçurent une sorte de monument qui en couronnait la hauteur, et s'empressèrent naturellement de le visiter. Ils virent en approchant que r'était un « cairn » ou amas de pierres, supportant un*? colonne de bois formée d'une poutre.
KNFIN !
Celle colonne portail doux inscriptions. La première disait :
Le 19 ao^ 1878, fa Véga, partie de V Atlantique, a doublé le cap Tchelynskin, en route pour le détroit de Behring.
La seconde :
Le 12 août 1879, /'Albatros, «gnon! <7« détroit de Behring, a doublé le cap Tchelynskin, en route pour f Atlantique.
Ainsi, là encore, Tudor Brown avait précédé Y Alaska! On était au 16 août!... Il y avait seulement quatre jours qu'il avait tracé cette inscription"!
Elle prenait aux yeux d'Erik un sens ironique et cruel, comme si elle lui avait dit : « Jusqu'au bout tu seras déçu! Jusqu'au bout tu seras inutile!... Nordcnskiold aura fait l'expérience, Tudor Brown la contre-épreuve ! Quant à toi, tu rentreras humilié et confus, sans avoir rien démontré, rien
trouvé, rien appris ! »
II allait partir, sans ajouter un seul mot aux inscriptions de la colonne. Mais le docteur Schwaryencrona ne voulut pas entendre de cette oreille. Tirant un couteau de sa poche, il écrivit sur le fut de bois :
Le 16 août 1879, /'Alaska, paffi de Stockholm, venu par ? Atlantique, la mer de Baffin, les détroit >
L'ÉPAVE DU CYNTH1A
américains arctiques, la mer de Sibérie, a doublé le cap Tchelynskin y en route pour achever le premier périple circumpolaire.
Etrange puissance des mots ! Cette simple phrase, en rappelant à Erik quel tour de force géographique il était en train d'accomplir; presque sans y songer, suffit à lui rendre sa bonne humeur. C'était bien vrai, après tout, que Y Alaska allait avoir achevé Je premier périple circumpolaire!... Avant lui, d'autres voyageurs avaient franchi les détroits arctiques américains et reconnu le passage nord- ouest ! Avant lui, Nordenskiold et Tudor Brown avaient doublé le Tchelynskin et franchi le passage nord-est! Mais ce que personne n'avait fait encore, c'était d'aller d'un passage à l'autre, c'était de décrire autour du pôle, par les mers arctiques, le cercle complet de 360 degrés. Or, il ne s'en fallait plus guère que de 80, pour que V Alaska Vent achevé ! A la rigueur, ce pouvait être l'affaire de dix jours de navigation.
Cette perspective nouvelle rendit tant d'ardeur à chacun, qu'on ne songea plus qu'au départ. Erik voulut pourtant attendre enrorc au lendemain pourvoir si les brumes se dissiperaient. Mais le brouillard paraissait être la maladie chronique du cap Tchelynskin, et, le jour s'étant levé une fois de plus sans ramener le soleil, ordre fut donné de
lever l'ancre.
Laissant au sud le golfe de Taymis, qui donne