‹ L’Epave du CynthiaChapitre 48 sur 108 · COUPS DE CANON · texte numérisé non relu

COUPS DE CANON

Y Alaska. Il se trouva étreint par l'arrière et se souleva avec des craquements terribles, en plongeant son avant dans le gouffre comme s'il allait s'y abîmer. II y eut une panique. Tout le monde se précipita sur le pont. Quelques hommes crurent le momenl venu de chercher un n'I'u-r sur la banquise, et, sans attendre le signal de leurs chefs, enjambèrent les bastingages.

Quatre ou cinq de ces malheureux parvinrent à sauter sur la neige. Deux autres se trouvèrent pris entre l'amas de glaces qui entourait le navire et le bordage de tribord, au moment même où, reprenant son équilibre, Y Alaska se redressait en gémissant.

Leurs cris de douleur et le bruit de leurs os broyés se perdirent dans l'ouragan.

L'accalmie vint et le navire resta immobile.

La leçon était tragique. Erik en prit texte pour recommander à l'équipage de garder son sangfroid, et, en toute occasion, d'attendre des ordres positifs.

« Vous le comprenez, dit-il à ses compagnons, le débarquement est une mesure suprême, à laquelle nous ne pouvons recourir qu'à la dernière extrémité. Tous nos efforts doivent tendre à sauver Y Alaska! Si nous ne l'avions plus, notre situation serait étrangement précaire sur la banquise! C'est seulement en cas où le navire deviendrait intenable qu'il faudrait l'évacuer. Il importe, en tout cas, au plus haut point qu'un tel mouvement

l'épave m: cynthia.

s'opère avec ordre, sinon il se transformerait en désastre ! Je compte sur vous pour reprendre paisiblement votre souper, et remettez-vous-en à vos officiers du soin de décider ce qu'il convient de faire! » -

La fermeté de ce langage eut pour effet immédiat de rassurer les plus timides, et tous les hommes redescendirent dans l'entrepont,

Erik appela alors maaster Herscbom, lui dit de détacher son bon chien Klaas et de le suivre sans bruit. ' ^ - ■

« Nous allons passer sur le champ de glace, reprit-il à demi-voix, pour ramener les fugitifs et les faire rentrer dans le devoir. Cela vaut mieux que de les laisser aller à l'aventure. »

Les pauvres diables étaient encore au bord de la banquise, assez honteux de leur escapade. A la première sommation, ils reprirent le chemin de Y Alaska,

Erik et maaster Hersebom, après les avoir vus rentrer, poussèrent jusqu'au dépôt de vivres où ils supposaient que quelque autre matelot avait pu chercher un asile. Ils en firent le tour, sans rencon tre r p e r s o nri e .

« Je me demande depuis un instant, dit alors Erik, s'il ne serait pas à propos de prévenir une nouvelle panique en procédant tout de suite au débarquement d'une partie de l'équipage?

— Cela vaudrait peul-étre mieux, répondit le pécheur. Mais il y aurait à craindre que les autres,

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ceux qui resteraient à bord, ne fussent jaloux et démoralisés par cette mesure qui les inquiéterait!

— C'est vrai! reprit Erik. Il sera plus sage de es occuper tous jusqu'au dernier moment à lutter contre la tempête, et c'est en somme la seule chance que nous puissions avoir de sauver le navire. Mais, puisque nous voici sur la banquise, si nous en profitions pour voir un peu comment elle se comporte? J'avoue que tous ces craquements et ces détonations ne sont pas sans me donner des doutes sur sa solidité ! »

Erik et son père adoptif n'avaient pas fait, au delà du dépôt de vivres, trois cents pas vers le nord, quand ils furent arrêtés court. Une crevasse gigantesque s'ouvrait sous leurs pieds. Pour la franchir, il aurait fallu de longues perches dont ils avaient négligé de se munir. Aussi prirent-ils le parti d'en suivre le bord, en obliquant vers l'ouest, afin de voir jusqu'où elle se prolongeait.

Ils trouvèrent alors que celte crevasse ou plutôt cette fissure se continuait ilnns cette direction sur une très longue ligne, — si longue qu'après avoir marché pendant plus d'une demi-heure, ils n'en voyaient pas la fin. Rassurés par leur exploration sur rétendue du champ de glace où se trouvait établi le dépôt de vivres, ils revinrent sur leurs pas.

Comme ils étaient à moitié chemin environ de l;i distance qui les séparait de ce dépôt, une nouvelle vibration de la banquise se produisit, suivie de détonations, de craquements et d'un vacarme

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assourdissant de glaces entre-choquées. Ils ne s'en inquiétèrent pas outre mesure, mais pressèrent le pas. dans l'impatience de savoir si cette secousse n'avait pas eu de conséquence fâcheuse pour Y Alaska,

Le dépôt de vivres fut bientôt atteint, puis le petit havre qui abritait le navire.

Erik et maaster Hersebom se frottèrent les yeux et se demandèrent s'ils ne rêvai cul pas : Y Alaska n y était plus ! ...

Leur première pensée fut qu'il s'était abîmé sous les eaux. Elle était trop naturelle, après une soirée comme celle qu'ils venaient de passer.

Mais, presque aussitôt, ils furent frappés de ce fait qu'aucun débris n'était visible, et aussi de l'aspect tout nouveau pour eux que le petit havre avait pris pendant leur absence. On n'y voyait plus celle bordure de « drift-iee » que la tempête y avait entassée en quelques heures et au milieu de laquelle Y Alaska se trouvait incrusté. Tout au contraire, la forme eu était licitement découpée, comme si la banquise avait fini par se détacher de toutes pièces de cette bordure accidentelle et par en devenir indépendante,

Presque au même instant, maaster Hersebom constata une circonslance qui n'avait pu le frapper pendant qu'il parcourait la banquise en tout sens, mais qui devenait fort apparente pour lui maintenant qu'il se retrouvait au point de départ : le vent avait tourné et soufflait de l'ouest.

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