I .Ni: LKTTHE DE PARIS
restées inexpliquées. Toujours est-il qu'au milieu du désastre, au moment même où les passagers prenaient place les uns après les autres dans la chaloupe, mon petit-fils, âgé de sept mois, que sa mère venait d'attacher sur une bouée de sauvetage, glissa ou fut poussé à la mer, et disparut emporté par la tempête.
« Ma fille, affolée par cet affreux spectacle, voulait se précipiter dans les flots. Elle fut sauvée de vive force, jetée évanouie dans une embarcation où se trouvaient trois autres personnes, et qui seule échappa au désastre. L'embarcation aborda, au bout de quarante-neuf heures, sur l'une des îles Féroë. C'est de là que ma fille me revint, après une morlclle al lente de sept semaines, grâce aux soins dévoués d'un matelot qui l'avait sauvée et qui me la ramena. Ce brave garçon, nommé John Denman, est mort depuis à mon service, en Asie Mineure.
« Nous n'avions aucun espoir sérieux que le pauvre bébé eût pu survivre au naufrage. Je fis pourtant tenter des recherches aux îles Féroë, aux îles Shetland et sur la côte norvégienne au nord deBergen. L'idée que le berceau fût allé plus loin encore paraissait inadmissible. Je ne renonçai pourtant à mon enquête qu'au hont de trois années, et, pour que Noroë n'y ait pas été compris, il faut que ce soit un point singulièrement reculé et sans rapports directs avec la côte maritime.
« Quand lout espoir fut définitivement perdu,
L'ÉPAVE DU CYNTIÏIA.
je me consacrai exclusivement à ma fille, dont la santé physique et morale exigeait de grands ménagements. J'obtins d'être envoyé en Orient, je cherchai à la distraire par des voyages et des entreprises scientifiques. Elle a été la compagne inséparable de tous mes travaux ; mais jamais je n'ai pu arriver à la guérir de son incurable tristesse. Enfin, depuis deux ans j'ai pris ma retraite, et nous sommes rentrés en France. Nous habitons alternativement Paris et la vieille maison que je possède au Yaî-Féray, près de Brest.
« Nous serait-il donné d'y voir entrer mon petit-fils, celui que nous pleurons depuis tant d'années? Cet espoir est trop beau pour que j'ose en parler à ma fille, tant qu'il ne sera pas transformé en cerlilude. Ce serait une véritable résurrection. Et pourtant, s'il fallait maintenant renoncer à cette idée, la déception serait cruelle !...
« Nous sommes aujourd'hui à lundi. Samedi prochain, me dit-on à la poste, je pourrais avoir une réponse !... »
Erik avait peine à achever cette lecture; les larmes obscurcissaient sa vue. Lui aussi, il craignait de s'abandonner trop vite à l'espérance, qui lui était subitement rendue. Il se disait bien que toutes les vraisemblances se trouvaient réunies, - la concordance des dates, celle des événements et des moindres détails. Mais c'était trop beau! Il n'osait pas y croire! Retrouver du même coup nu*' famille, une vraie mère, une pairie!... Et quelle
UNE LETTRE LE l'A LUS
pairie!... Celle-là même qu'il aurait choisie eiitre ton les, parce qu'elle incarne en quelque sorte les grandeurs, les grâces et les dons suprêmes de I humanité, parce qu'en elle sont venus se réunir et se fondre le génie des civilisations antiques, la flamme et l'esprit des temps nouveaux !
Il avait peur que tout cela ne fût qu'un rêve. Si souvent déjà ses espoirs s'étaient trouvés déçus!... Peul-èlre te docteur allait-il d'un mol l'aire erouler l'échafaudage. Avant tout, il fallait le prendre pour juge.
Le docteur lut attentivement les documents qui lui étaient soumis, non sans s'interrompre à plusieurs reprises, en In issu ut échapper une exclamation de surprise ou de joie.
'« Il n'y a pas l'ombre d'un doute à conserver! dit-il enfin. Tous les détails concordent rigoureusement, jusqu'à ceux-là mêmes que ton correspondant omet de mentionner, — les initiales du linge, la devise gravée sur le hochet, et qui sont celles de sa lettre!... Mon cher entant, la famille est retrouvée, cette fois! Il faut immédiatement télégraphier à ton grand-père...
— Mais que lui dire? demanda Erik pâle de joie.
— Dis-lui que dès demain tu prendras h 1 courrier pour aller te jeter dans les Bras de ta mère eldans les siens! »
Le jeune capitaine ne prit que le temps de serrer sur son cœur la main de l'excellent homme,
;J20 l'épave du cyxthia.
et se jeta dans un cabriolet pour courir au télégraphe.
Le jour même, il quittait Stockholm, prenait le chemin de fer qui Je débarquait à Malmô, sur la côte nord-ouest de la Suède, traversait le détroit en vingt minutes, se jetait à Copenhague dans l'express de Hollande et Belgique, puis à Bruxelles dans le train de Paris.
Le samedi, à sept heures du soir, exactement six jours après que M. Durrien avait mis sa lettre à la
poste, il avait la joie d'attendre son petit-fils à la gare du Nord. Des dépêches successives, expédiées par Erik au cours du voyage, avaient aidé à lui faire prendre patience.
Enfin, le train entra en grondant sous la haute coupole de verre. M. Durrien et son pe Lit-fils tombèrent dans les bras F un de l'autre. Ils avaient tant vécu ensemble par Ja pensée dans ces derniers jours d'attente, qu'il leur semblait s'être toujours connus.
« Ma mère? demanda Erik.
— Je n'ai pas osé tout lui dire, tant que je ne te tenais pas! répondit M. Durrien, en adoptant d'emblée ce tutoiement doux comme une caresse maternelle, que toutes les langues envient au français.
— Elle-ne sait rien encore?
— Elle soupçonne, elle craint, elle espère !
Depuis ta dépêche, je lu prépare de mon mieux à la joie inouïe qui l'attend î Je parle d'une piste sur
UNI: J.ETTKi; DE PARIS.
aquelle j'aurais été mis par un officier suédois, ar ce jeune marin que j'ai vu à Brest et dont je ni ni souvent parlé !... Elle ne sait pas, elle hésite encore, mais je crois qu'elle doit commencer a. démêler la venue prochaine de quelque chose de nouveau! Ce matin, à déjeuner, j'avais une peine extrême à cacher mon impatience! J'ai fort bien vu qu'elle m'observait avec attention! Deux ou trois fois même, j'ai cru qu'elle allait me demander une explication formelle!... J'en avais grand peur, je l'avoue! Si quelque malentendu, quelque contretemps soudain, ou, pis encore, quelque malheur était venu nous tomber sur la tête!... On craint tout dans une aventure comme la nôtre ! . . . Aussi n'ai- je point dîné avec elle ce soir. J'ai prétexté d'une affaire, et je me suis soustrait par la fuite à une situation intolérable! » '
Sans allendrc les bagages, on partit dans le coupé qui avait amené M. Durrien.
Cependant, M me Durrien, toi île seule dans le salon de la rue de Varennes, attendait le retour de son père avec impatience. Il avait deviné juste eu redoutant, pour h* dîner, une demande d'explications. Depuis plusieurs jours, elle était inquiète de ses allures, des dépêches incessantes qu'il recevait, des sous-entendus singuliers que semblaient receler toutes ses paroles. Habituée à échanger avec lui les moindres pensées elles moindres impressions, elle ne comprenait même pas qu'il put songer à lui cacher quelque chose. 1*1 u-
l'épave m; cïnthia.
sieurs fois déjà, elle avait été sur le point de réclamer le mot de l'énigme. Puis, elle s'était lue devant l'évident parti pris de son père.
« Il s'agit sans doute de me préparer quelque surprise, s'était-elle dit. Il ne faut pas marchander son plaisir ! »
Mais, dans les deux ou trois derniers jours et spécialement le matin, elle avait été plus vivement frappée de l'espèce d'impatience qui éclatait dans tous les mouvements de M. Durrien, de l'air do bonheur qui animait son regard, de l'insistance avec laquelle revenaient sur ses lèvres ces allusions si longtemps évitées au désastre du Cynthift. Tout à coup, unesorte d'illumination sourde s'était faite en elle. KIli- avait vaguement compris qu'il y avait du nouveau, que son père se croyait, à tort ou à raison, sur la trace d'un indice favorable, que peut-être il s'était repris à l'espoir si longtemps caressé de retrouver son enfant, et, sans supposer un instant que les choses fussent bien avancées, elle avait pris la résolution de demander
à tout savoir. . . '
Jamais M mc Durrien n'avait définitivement renoncé à l'idée que son iils put encore être vivant. Tant qu'une mère n'a pas vu de ses yeux son enfant à l'état de cadavre, elle se refuse à sanctionner, pour ainsi dire, par son adhésion, ce fait irréparable de la mort. Elle se dit que les témoins peuvent s'être trompés, que les apparences peuvent les avoir abusés. Elle croit toujours à la possibilité
UNE LETTRE HE l'A MIS
d'un retour soudain. On pourrait presque dire qu'elle s'y attend. Des milliers de mères de soldats et de marins ont eu cette illusion touchante. M mc Durrîen avait plus qu'une autre le dmit de la conserver. À la vérité, la scène tragique était toujours devant ses yeux, après vingt-deux ans comme au premier jour. Elle se représentait le Cyntkia envahi par les eaux et près de couler à chaque lame qui venait le battre. Elle se voyait attachant elle-même, de ses mains, son petit enfant sur une large bouée, tandis que passagers et matelots se ruaient, s'entassaient sur les chaloupes, puis laissée en arrière, implorant, suppliant qu'on emmenât au moins le bébé. Un homme lui prenait des mains le cher fardeau. On la jetait dans nu canot. Et presque aussitôt un coup de mer, une trombe d'eau sur elle, H l'horreur de voir la bouée rasaiïl la coque du steamer sur le dos d'une lame, la tempête s' engouffrant dans la mousseline du berceau et emportant sa proie t omme une plume, au milieu des embruns! Alors un cri déchirant parmi tant d'autres cris, une lutte corps à corps, un plongeon dans la nuit, — et 1 inconscience! Puis, le réveil, le désespoir sans fin, les nuits de fièvre et de délire! Puis, la douleur incessante, les longues reelierehes sans ell'et, et la conviction de son impuissance grandissant peu à pou, s'étalanl, submergeant tout!... Oh! oui, elle se rappelait tout cela, la pauvre femme! Pour mieux dire, son être tout entier avait reçu de ce drame une si rude se-
l'épave du cynthta.
cousse, qu'il était resté irréparablement meurtri. Il y avait presque un quart de siècle que ces choses s'étaient passées, et, comme au premier jour, M rae Durrien pleurait son enfant! Ce cœur tout maternel s'était replié sur son deuil et consumait lentement sa vie dans la morne contemplation de l'unique souvenir!
Par une sorte de mirage moral, elle se figurait parfois son fils passant par les phases successives de l'enfance, de l'adolescence et de l'âge viril. D'année en année, elle se le représentait comme il aurait été, comme il était peut-être, — car elle conservait toujours une sorte de croyance obstinée à la possibilité de son retour! Contre cet espoir obscur, rien n'avait jamais prévalu, ni démarches vaines, ni recherches inutiles, ni temps écoulé!
Et c'est pourquoi, ce soir-là, elle attendait son père avec la ferme volonté d'avoir le cœur net de ses soupçons.
M. Durrien entra. Il était suivi d'un jeune homme qu'il présenta en ces termes :
« Ma fille, voici M. Erik Ilersebom dont je t'ai souvent parlé, et qui vient d'arriver à Paris. La Société de géographie va lui décerner sa grande médaille d'honneur, et il me fait le plaisir d'accepter notre hospitalité. »
Il avait été convenu dans la voit nie que les choses se passeraient ainsi, qu'Erik parlerait plus tard incidemment de l'enfant recueilli à Noroë, et qu'on essayerait de faire arriver, sans secousse