UNE LETTRE DE PAKIS
Ce qu'elle no vit pas, c'est qu'il avait, on écrivant, les yeux pleins de J armes.
Depuis .son retour à Stockholm, Erik recevait presque chaque jour de tous les pays de l'Europe une correspondance volumineuse. C'étaient des corps savants ou des particuliers qui lui adressaient leurs félicitations, des gouvernements étrangers qui lui décernaient des honneurs ou des récompenses; des armateurs, des négociants qui sollicitaient de lui quelque renseignement applicable à leurs intérêts. Aussi fut-il peu surpris en se voyant remettre, un malin, deux plis au timbre de Paris.
Le premier qu'il ouvrit était une invitation de la Société de géographie de France, pour lui et pour ses compagnons de voyage, à venir en personne recevoir une grande médaille d'honneur, décernée en séance solennelle « à Tau leur du premier périple circumpolaire par les mers arctiques ».
l'épave pu cynthta.
La seconde enveloppe fit tressaillir Erik quand il la rompit. Elle portait en guise de cachet, sur la gomme qui la fermait, un médaillon gravé aux initiales E. D. entourées de la devise Semper idem...
Ces initiales et cette devise se trouvaient reproduites au coin de la lettre enfermée dans l'enveloppe, et qui était de M. Durrien. La letlre disait ce qui suit :
« Mon cher enfant, laissez-moi vous donner ce nom à tout événement. Je viens de lire dans un journal français une note biographique traduite du suédois et qui me bouleverse plus que je ne saurais dire. Cette note vous concerne. S'il faut en croire ce qu'elle raconte, vous auriez été recueilli en mer, il y a vingt-deux ans, par un pêcheur norvégien des environs de Bergen , sur une bouée portant le nom de Cynthia; votre voyage arctique aurait eu pour but spécial de retrouver un survivant du navire de ce nom, naufragé en octobre I808 par le travers des îles Féroé; enfin vous seriez revenu de votre expédition sans avoir pu rien apprendre à ce sujet.
« Si tout cela est vrai (oh! que no donnerais-je pas pour que ce fût vrai!), je vous demande en grâce de ne pas perdre une mi nu Le, de courir au télégraphe et de me le dire.
« C'est que dans ce cas, mon enfant, — comprenez mon impatience, mon anxiété et ma joie,
dans ce cas vous seriez mon petit-fils, celui que
UNK U-TTRE DK PARIS.
je pleure depuis tant d'années, celui que j'ai cru perdu iï jamais, celui que ma fille, ma pauvre fille, au cœur brisé, hélas! par le drame du Cynthia, appelle encore et réclame tous les jours, — son unique enfant, le sourire, la consolation, puis le désespoir de son veuvage !...
« Vous retrouver, vous retrouver vivant et glorieux, serait un bonheur trop extraordinaire et trop grand! Je n'ose pas y croire avant qu'un signe de vous m'y autorise!... Et pourtant, cela semble maintenant si vraisemblable!... Les détails et les dates concordent si rigoureusement !... Votre physionomie et vos manières me rappellent si clairement celles de mon malheureux gendre.
Dans l'unique occasion où le hasard nous a rapprochés, je me suis senti entraîné vers vous par une sympathie si soudaine et si profonde!... Il sembla impossible que tout cela n'ait pas de raison d'être !
« Un mot, un mot tout de suite au télégraphe!... Je ne vais pas vivre jusqu'à l'arrivée de cette dépêche. Puisse-t-elle me donner la réponse que j'attends, que je désire si ardemment! 'Puisset-elle apporter à ma pauvre fille et à moi un bonheur qui elïarera toute une vie de regrets ri do larmes!
« E. Dkrrien,
u Consul «r^néra! honoraire, * 104, ruf» de Varennes, Paris. »
l'épave du ctnthia
A cette lettre était jointe une note justificative qu'Erik dévora avidement. Elle était également de la main de M. Durrien et contenait ce qui suit :
«J'étais consul de France à la Nouvelle-Orléans, quand ma fille unique, Catherine, épousa un jeune Français, M. Georges Durrien, noire parent éloigné et ainsi que nous d'origine bretonne. M. Georges Durrien était ingénieur des mines. Il venait aux Etats-Unis pour explorer des sources de pétrole récemment signalées, et comptait y rester quelques années. Accueilli à mon foyer comme devait l'être un homme de son mérite, portant le môme nom que nous et fils d'un ami bien cher do ma jeunesse, il me demanda la main de ma fille. Je la lui donnai avec joie. Peu de temps après ce mariage, je fus inopinément désigné au poste consulaire de Riga, et, mon gendre se trouvant retenu aux Etats-Unis par des intérêts considérables, je dus y laisser ma fille. Elle y devint mère d'un enfant, qui reçut mes prénoms avec celui de son père, et fut appelé Emile-Henri-Georges,
« Six mois plus tard, mon gendre trouvait la mort dans un accident de mine. Aussitôt après avoir fait régler ses affaires, ma pauvre fille, veuve à vingt ans, s'embarquait à New-York, sur le Cynthia, à destination de Hambourg, pour venir me rejoindre par la voie la plus directe.
« Le 7 octobre !8o8, le Cynthia faisait naufrage à l'est des îles Féroé. Les circonstances de ce naufrage ont depuis paru suspectes et sont